PEIGNE
savoir et son intelligence. Et s'il est urgent de rabattre des prcientions excessives, il saura trouver l'occasion de lui démontrer devant ses camarades rinsignifiance de ce qu'il a appris et la faiblesse de ses capacités. — A ces moyens en quelque sorte répressifs, d'autres peuvent s'ajouter qui auront une action plus profonde. Le pédant ignore la vraie fin du savoir, qui est de perfectionner notre nature spirituelle. Que l'éducateur prenne donc pour but de tous ses efforts, non Tacquisition même des connaissances, mais, selon le vœu de Port-Royal, la culture de l'esprit, du jugement et du goût par le moyen des connaissances acquises. Ce qui importe n'est pas tant la quantité que la qualité et le fruit du savoir. Il s'agit moins de meubler la mémoire, que de former le jugement; moins de produire de petits savants que de faire de bons esprits. Il faut donc choisir parmi les matières possibles de l'enseignement, et insister de préférence sur celles qui ont l'action la plus efficace sur les facultés. Et ce n'est pas assez que ce qu'on enseigne soit su. Ce qui s'arrête à la mémoire demeure en quelque sorte étranger. Il faut que les leçons reçues pénètrent plus avant, et par une profonde assimilation se transforment peu à peu en bonnes habitudes intellectuelles. — Signalons enfin un dernier correctif de la pédanterie : c'est l'étude même. Tel, qui d'abord ne lit et n'étudie que pour parler de ce qu'il aura lu et appris, peut se laisser gagner au charme de l'étude et finir par aimer le savoir en lui-même et pour lui-même, comme un honnête homme aime la vertu. Ajoutons que l'étude prolongée, en nous apprenant des choses nouvelles, nous apprend simultanément, et de plus en plus, la médiocrité de notre savoir eu égard à l'immense étendue de notre ignorance. Si peu de savoir écarte souvent de la modestie, beaucoup de savoir y ramène. Ainsi, selon la remarque de Montaigne, les épis de blé se dressent fièrement tout le temps qu'ils sont vides, et se courbent humblement vers la terre aussitôt qu'ils sont pleins. ^ [E. Rabier.]
PEIGNÉ. — Michel-Auguste Peigné, grammairien et homme de lettres français, est né à Mézières, le 6 octobre 1799, et mort à Paris, le 21 mars 1869. Il était fils d'Etienne-Michel Peigné (1749-182;}), avocat, président de la cour criminelle de Mézières, puis, en 1804, professeur aux lycées de Liège et de Douai, et auteur de plusieurs ouvrages philosophiques, notamment d'une Vie de Jésus.
M. Peigné fit ses études au lycée de Liège et à celui de Douai. La Révolution et l'invasion prussienne dans les Ardennes ayant dépossédé sa famille d'une fortune très considérable, il embrassa de bonne heure la carrière de l'enseignement et débuta par les fonctions de régent au collège d'Abbeville, en 1819. L'année suivante, il est chef d'institution à Aubenton, pays de sa famillH maternelle, et devient, en 1821, principal du collège de Vervins.
Nommé correcteur à l'imprimerie royale en 1825, secrétaire de l'Académie de Limoges en 1829, il entre, le 1" janvier 1831, au ministère de l'instruction publique. M. Peigné se signale bientôt par son habileté de rapporteur, et le ministre le charge de plusieurs missions en province. C'est alors qu'il parcourt une grande partie de la France pour visiter les établissements pénitentiaires et étudier les meilleures méthodes d'instruction à propager dans les prisons. Choisi comme secrétaire particulier par M. Guizot, alors grand-maître de l'Université, il contribue à l'organisation de l'enseignement primaire; mais il a bientôt, avec le ministre, de vives di^^cusssions au sujet de la liborto de conscience ; il résilie ses fonctions etquitte délinitivcmciu l'administration centrale en 1838.
A partir de 1835, il publia plusieurs ouvrages qui témoignaient d'une connaissance approfondie des besoins de l'enseignement primaire.
Ce furent d'abord les 46 Tablea"x de lecture^ couronnés le 1\ octobre 1835 par la Société pour l'instruction élémentaire, et fondés sur ce principe si logique : « Si le même signe avait toujours la même valeur, l'apprentissage de la lecture cesserait d'être une étude longue et pénible. » Ces tableaux sont encore répandus aujourd'hui dans un grand nombre d'écoles, malgré les nombreuses imitations auxquelles ils ont donné naissance.
Puis vint la Méthode de lecture (1836), reproduisant les tableaux dans le format in- 12; une Méthode d'écriture cursive, dans laquelle les lettres étaient classées d'après le degré de difficulté de leur reproduction graphique; un Nouveau Sy!lahaire français, dont la vente annuelle se chifl're encore par une vingtaine de mille, malgré son demi-siècle d'existence et toutes les copies qui en ont été faites par les auteurs modernes, et, enfin, les Elétnents de la gratnmaire française de Lhomond (1836), édition corrigée, annotée et enrichie, pour la première fois, d'exercices en regard du texte. Cette grammaire présentait, au plus haut degré, le cachet de simplification logique et raisonnée que M. Peigné apportait à toutes ses œuvres. Mettre l'exemple à côté de la règle, Its applications en regard de la loi, c'était alors une innovation hardie dans l'enseignement.
Des Exercices français ou Dictées analytiques sur les diverses parties du discours vinrent bientôt compléter cette petite grammaire, que l'auteur mit, en 1837, sous forme de tableaux pour les écoles municipales et les écoles régimentaires.
Dans son Dictionnaire abrégé des inventions et découvertes (1836), M. Peigné a donné un livre de lecture courante et fait connaître aux enfants des écoles les auteurs ingénieux des mille procédés dont l'industrie profite, cherchant ainsi à propager l'amour d'un travail incessant et fructueux pour la patrie.
La Scriptolégie, ou Ecriture-Lecture (1837), est basée sur ce principe indiscutable qu'on a dû écrire les signes avant de les lire, et que, si l'on copie, un certain nombre de fois, une lettre ou un signe représentatif dont le maître a nommé l'expression parlée, on saura lire ce signe quand on le rencontrera dorénavant, et l'on saura le nommer. L'élève apprend à lire pa^^ce quil apprend à écrire (V. Lecture, p. 1549).
Le Dictionnaire de poche de la langue française (1«37) est le premier vocabulaire qui ait été fait sous un petit format et à un prix essentiellement populaire. Aussi son succès a-t-il été considérable. L'auteur eut à soutenir contre M. Parisis, évêque de Langres, et M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, un procès qu'il gagna définitivement en 1847 et qui eut un grand retentissement. Ce procès lui avait été fait à propos de quelques définitions trop avancées pour l'époque.
Dans un autre ordre d'idées, M. Peigné publia, en 1838, le Dictionnaire des communes de France^ répertoire succinct, contenant les renseignements relatifs à chaque commune.
Nous ne mentionnerons cjue pour mémoire un recueil d'extraits des classiques latins, à l'usage des lycées et collèges, très heureusement composé, et publié en 1839 sous le nom de Doctrina moralis.
M. Peigné s'était donné la tâche d'étudier l'organisation pénitentiaire, dont il avait eu l'occasion de vuir de près les imperfections lors de la mission dont l'avait chargé le ministre de l'instruction publique. Il écrivit, en 1837, un roman moral, les Trois Existences, destiné à prendre place dans les bibliothèques des maisons de détention. Deux