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voir livrer à cette Université qu'il avait jadis si bien conseillée et défendue le suprême assaut par lequel la contre-révolution allait reprendre et parfaire l'œuvre décentralisatrice de 1850. Quel embarras n'eût pas été le sien? Placé entre son passé glorieux et les exigences impérieuses de la tactique parlementaire, qu'aurait-il fait ? Il n'avait jamais varié dans son respect et son attachement pour le christianisme. Dans ses écrits de pédagogie réformatrice, il avait proclamé la prééminence de la religion comme principe éducateur. « Il faut dans ces écoles, disait-il alors, un principe d'éducation, un principe qui polisse et qui développe l'homme, il faut des idées qui servent à la communion des intelligences et des cœurs. Ce principe d'éducation, ces idées régénératrices, ce ne sera pas dans le De o/)?cn'5 que je les prendrai; ce sera dans l'Évangile. » S'il s'exprimait ainsi en 1835, en sa jeunesse libérale et militante, quel n'eût pas été son langage quarante années plus tard ? On lui eût représenté sans nul doute l'Évangile négligé, lareligion tenue suspecte, la foi menacée par le rationalisme d'État ; et comment refuser à des compagnons de bataille parlementaire, avec qui l'on vote chaque jour, dont on éprouve les défiances, dont on partage les aspirations, à qui tout vous unit, avec qui l'on a tout mis en commun, ambitions, regrets, colères, espérances, enthousiasmes, aversions, comment leur refuser de mettre soi aussi sa signature au bas du projet de loi « réparateur » et de bifTer d'un trait ce qui fut, il est vrai, l'honneur et l'œuvre de votre vie ?
La destinée de Saint-Marc Girardin lui fut amie. Elle lui épargna cette épreuve. Il mourut à Morsang-sur-Seine en avril 1873. L'Université française, à qui sa parole et ses écrits furent un juste titre de fierté, put le pleurer tout entier; jeune il s'était prodigué pour elle, vieillard il ne lui avait point fait défection. [G. Lyon.]
SAINT-MARIN. — La petite république de Saint-Marin ou San Marine est le plus ancien des États actuels de l'Europe : elle date du iv» siècle, époque où un maçon dalmate, nommé Marine, que l'Église a canonisé depuis, fonda la bourgade qui porte son nom au sommet du mont Titano, à quelques kilomètres de Rimini. La république de Saint-Marin compte 7000 habitants, presque tous adonnés à l'agriculture ; la capitale i de l'État n'en contient que 700. Saint-Marin n'a pas eu de constitution écrite avant le xiri^ siècle; cette constitution a été révisée en l'an 1600, puis en 1834. La république estgouvernée par un Conseil souverain, composé de 60 membres nommés à vie; lorsqu'un vide se produit, le Conseil élit lui-même le remplaçant. Le pouvoir exécutif est confié à deux capitaines, élus pour six mois par le Conseil souverain; ils sont assistés de deux secrétaires d'État.
L'instruction publique coûte annuellement à la république plus de 40000 francs sur un budget total d'environ ^100000 francs. Il existait, en 1880, quatre écoles primaires dans les villages ou hameaux; dans la ville, il y avait une école primaire de garçons, deux écoles primaires de filles, une école technique de trois classes, et, pour l'enseignement classique, un gymnase de cinq classes auquel fait suite vn lycée de trois classes. Lorsqu'un enfant montre des dispositions remarquable, la république lui accorde une bourse qui lui permet d'achever ses études à l'université de Bologne. Les autorités de Saint-Marin font de grands efforts pour le développement de l'instruction, et ne reculent pas devant les sacrifices pour faire venir de Bologne ou de Florence de bons professeurs. D'après une convention faite avec l'Italie, les diplômes délivrés à Saint-Marin sont considérés comme valables dans tout le royaume, mais pour les citoyens de la république seulement.
SA.INT-OUEN (Mme de). — M«i' de Saint-Oucn (Jeanne-Mathurine Ponctis de Boën), née à Lyon en 1779, morte en 1838, est l'auteur de quelques manuels qui ont été, pendant plus d'un demisiècle, fort répandus dans les écoles, notamment d'une Histoire de France depuis l'établissement des Francs dans les Gaules jusqu'à nos j'ourSf d'une Histoire sainte^ d'une Histoire ancienne et d'une Histoire romaine' élémentaire (petit in-18). Son Histoire de France est celui qui a eu le plus de vogue. Imprimée pour la première fois à Nancy, en 1822, chez le libraire-éditeur Auguste Vitart, elle fut cédée, en 1832, à la maison Hachette qui, depuis cette époque, n'a cessé d'en faire de fréquents tirages de vingt-cinq à trente mille exemplaires; le dernier (le trente et unième) est de 1880,
Au moment où M™' de Saint-Ouen faisait paraître cet opuscule, l'histoire de France n'entrait pas dans le programme des écoles primaires ; à peine figurait-elle dans celui des pensionnats de jeunes filles. M"e de Saint-Ouen s'efi"orça d'en vulgariser l'étude, et voici les sages raisons qu'elle donna de son entreprise : « On connaît la maison de son père, son village, son canton ; les événements qui se passent autour de nous excitent notre curiosité, et nous aimons à en saisir la marche, les causes et les conséquences. Pourquoi ne chercherions-nous pas à étendre le cercle de nos connaissances au-delà des temps et des lieux où nous vivons ? Membres de cette grande famille qui habite la France, ne serait-il pas honteux pour nous de n'avoir aucune idée de l'histoire de ce beau pays, de ne pas savoir ce qu'il était jadis, et comment notre nation est arrivée au point où elle est aujourd'hui ? Quand les étrangers eux-mêmes s'empressent d'étudier notre histoire, il n'est plus permis à un Français de l'ignorer. »
Pour faciliter la tâche , pour la rendre en quelque sorte encore plus légère aux maîtres et aux élèves que ne l'avait fait avant elle le P.Loriquet, tout en adoptant le plan de celui-ci elle fit un abrégé moins étendu, qui devait présenLer les faits les plus essentiels à connaître ». Selon une tradition déjà établie et à laquelle devaient rester fidèles les Ansart, les Magin et tant d'autres, elle suit rigoureusement l'ordre des races en ne faisant grâce d'aucun nom ni d'aucun règne. Les tableaux dont elle fait précéder les périodes, marquées par les dynasties et les sous-dynasties, y jettent une certaine clarté, et les « Observations générales sur l'état de la nation », par lesquelles elle les termine, à l'exemple du P. Loriquet, ne manquent ni de vérité ni d'intérêt. Peut-être estelle la première qui ait songé à illustrer les livres d'instruction élémentaire : des portraits, placés en tête de chaque règne, si rudimentaires et parfois si fantaisistes qu'ils soient, égaient au moins la vue de l'écolier. Des questionnaires se trouvent à la fin des chapitres, invitant le maître à interroger sur la leçon apprise par cœur. Ce sont sans doute ces circonstances qui, avec la pénurie de bons livres classiques particulière au temps, valurent à la petite histoire de France de Miûo de Saint-Ouen l'espèce de monopole dont ellea joui si longtemps dans les écoles et dans le& pensionnats. [E. Brouard.]
SAINT-PlEllUE (L'abbé de). — V. au SuppL
SAINT-PIERRE (BERNARDIN DE). — Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre est né au Havre, le 19 janvier 1737; il est mort le 21 janvier 1814, dans sa propriété d'Éragny, sur les bords de l'Oise. Sa jeunesse est un roman. Dès l'enfance, son imagination ardente l'entraîne aux aventures. La vie des Pères du désert, lue avec passion, conjointement avec Robi7ison Crusoé, l'engage à fuir dans une solitude pour y mener la vie d'ermite. La vieille Marie Talbot, sa bonne, le déniche et le rampne. Puis, c'est l'Océan qui le fascine ; mais le
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premier essai de vie maritime le dégoûte ; si bien que, vingt ans plus tard, lorsqu'il remettra le pied sur un navire pour gagner rile-dc-Franco, le pays de Paul et Virginie, ce Havrais écrira : « Pour vous dire la vérité, je déteste la mer. » Après des études chez les jésuites de Caen et de Rouen, il suit les cours de l'école des ponts et chanssées, est admis dans le génie militaire, et rejoint son corps à Diisseldorf. Mais susceptible, ombrageux, impatient de toute discipline, il rompt avec ses chefs et quitte le service. Au Havre, son père s'est remarié ; Bernardin se brouille avec sa belle-mère, vient à Paris, sollicite sans succès, et finalement, nanti d'un peu d'argent emprunté, va chercher fortune à l'étranger. On le voit tour à tour en Russie, en Pologne, en Saxe, en Prusse, distingué des femmes pour sa charmante figure, héros d'aventures galantes dont quelques-unes ont l'air brillant et voluptueux d'un conte des Mille et une nuits. Mais tout cela ne parvient ni à l'enrichir, ni à le fixer. De retour en France (novembre 1766), il a des velléités de se faire homme de lettres, et rédige ses notes de voyage. Toujours solliciteur, il obtient, entre temps, un brevet de capitaine-ingénieur, à cent louis d'appointements, pour l'Ilede-France. Il part avec joie en février 17C8 : « Je me voyais fondre à vue d'oeil, à Paris. Je serai plus heureux dans ce nouveau monde. La nature y est meilleure, on peut s'y passer d'habit, nos forêts ne portent que des glands, celles-ci sont couvertes de fruits. » Trois ans de séjour à l'Ile-de- France lui enlevèrent ses dernières illusions. Il n'aime pas les colons et ne s'en fait pas aimer : « Le climat de ce pays vaut mieux que les habitants... ils sont durs... Je ne trouve point d'hommes ici..., je n'ai plus d'autre ami qu'un petit chien qui boit, mange et dort avec moi. "Toutes mes amours se réduisent à un vieux Plutarque [d'Amyot] et un petit chien qui depuis trois ans est mon ami fidèle. » La France lui apparaît alors sous son vrai jour, comme la plus chère des patries et la meilleure. Il la retrouve avec émotion.
Fixé à Paris en 1771, il se lie, par d'Alembert, avec M''e de Lespinasse et sa société. Mais il ne s'y plaît guère et n'y réussit pas. La société de Rousseau, en son modeste logis de la ruePlàtrière, lui convient mieux, bien qu'il déclare le grand écrivain « pas trop sociable ». Que de points de contact entre eux! Le goût passionné de la botanique et des promenades champêtres, un cœur sincèrement et profondément religieux , sans compter l'humeur d'un misanthrope. « Vous êtes bon, simple, modeste, lui écrit-on, et il y a des moments où vous semblez avoir pris pour modèle votre ami Jean-Jacques. » De son côté, Saint- Pierre écrit cette phrase qui le peint et qui est du Rousseau tout pur : « Je suis malheureux par tout ce qui est en dehors de moi. »
Au dedans, et • comme diversion à des maux plus imaginaires que réels (sauf la pauvreté, pourtant), il élabore tout un monde de créations littéraires. C'est d'abord la Relation de son Voyage à l'Ile-de-France (1773), relation exacte sans sécheresse, colorée sans surcharge, sobre avec goût. Le don d'observer et de penser, principal fonds de l'écrivain, s'y révèle en mainte page. La sensibilité aussi : Bernardin n'écrira rien de plus ému que les lignes de la préface et du dernier chapitre consacrées aux joies du retour, à 1 amour de la patrie. Cette courte phrase : « Un paysage est le fond du tableau de la vie humaine », annonce toute une poétique, celle qui produira Paul et Virginie.
L'^rcadie (1781), espèce de poème en prose, est 1 ébauche d une « encyclopédie morale «inachevée. L auteur s y souvient trop du lé'ômaque de Fénelon, son auteur favori, celui qu'il p/oclame u le plus toeau génie des Français, le plus digne d'être aimé ».
Trois ans plus tard (décembre 1784) paraît son grand ouvrage : les Eludes de la nature. Son dessein était d'écrire une « histoire générale de la nature, à l'imitation d'Aristote, de Pline et de Bacon », mais il lui arriva la même chose qu'à cet enfant « qui avait creusé un trou dans le sable avec une coquille pour y renfermer l'eau de la mer ». L'inspiration du livre est purement spiritualiste et religieuse. Il semble que l'auteur se propose de détruire l'impression malfaisante causée par le Systètne de la nature de d'Holbach (1770), système « si pâle, si ténébreux, si cadavéreux », comme ditGœthe. Il réunit dans les neuf premières Etudes toutes les objections élevées contre la Providence, toutes les réponses que suggère le spectacle du monde. Les quatre Etudes suivantes exposent les lois générales de la nature dans l'ordre physique, dans l'ordre social, dans l'ordre moral. C'est la partie du livre où le génie de l'auteur se déploie avec le plus d'éloquence et de charme. La (quatorzième et dernière Etude roule sur l'éducatiou : nous y reviendrons.
Partout, dans ce livre. Bernardin de Saint-Pierre s'affirme comme le disciple de Rousseau quant à la doctrine, comme son héritier quant au talent d'écrivain. Il combat l'athéisme, il restaure ou consolide dans l'âme de ses concitoyens la croyance à une puissance créatrice et conservatrice des êtres. Fontanes le louera avec raison d'être entré « dans le secret de l'intelligence universelle qui se révèle surtout par ses bienfaits ». Car Saint-Pierre s'adresse moins à l'esprit qu'au sentiment. « Le cœur a des raisons que la raison ignore », diraitil volontiers comme Pascal. De là ces scènes touchantes, ces descriptions aimables, ces effusions lyriques, dans le goût de Fénelon et de Rousseau. Le lecteur, surtout le lecteur moderne, y gagnera peu pour la science. Il y rencontrera des théories fausses (celle des marées par exemple), des erreurs de détail. Mais il y profitera beaucoup « pour la poésie, pour l'élévation de l'âme, pour la contemplation de la nature ». Est-ce donc si peu?
Le succès des Etudes fut considérable. Il tira l'auteur de l'obscurité, il agit sur les contemporains comme avait fait la Profession de foi du Vicaire savoyard ; ce fut un nouveau sursum corda opportun et salutaire.
Paul et Viryinie parut trois ans après. C'est la création enchanteresse de Bernardin de Saint- Pierre, et l'on peut dire du xviiio siècle. Lu en manuscrit dans le salon de M^ie Necker, l'ouvTage n'y fut goûté que de quelques dames; encore eurentelles honte de leurs larmes devant la froideur dédaigneuse de Bufi'on, de Thomas et de quelques autres arbitres de cette société.
Le public fut ravi : et il n'a pas cessé de l'être. L'histoire naïve de ces deux enfants, leur développement moral au sein de la pure nature, leurs innocentes amours, la catastrophe qui les brise, la mort pudique de Virginie, le désespoir puis la résignation de Paul, toute une série de scènes où le « souffle virgilien » s'unit sans efi'ort au souffle évangélique, sont depuis un siècle en possession de faire couler les larmes. On ne compte plus les éditions de Paul et Virginie, pas plus que les traductions en langue étrangère. Il appartient essentiellement aux chefs-d'œuvre de la littérature humaine et universelle. Si vous joignez à cela la beauté du cadre, la grandeur et la vérité des paysages tropicaux, leur nouveauté, il faut bien reconnaître dans cette œuvre unique non pîns seulement le disciple philosophique de Jean-Jacques, mais l'héritier de son génie poétique. Oui, Saint- Pierre a saisi les pinceaux du maître : il a même enrichi sa palette, agrandi son horizon, augmenté la magie de son art, frayé les voies à la grande révolution littéraire du xix^ siècle. Qiateaubriand
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procède de lui, comme lui-même procède de Jean-Jacques.
La Chaumière indieniie (1790), improvisation née d'une veine heureuse, est la mise en scène de cette pensée qui reparaît dans plus d'un passage des Etudes de la nature : « Il faut chercher la vérité avec un cœur simple ; — on ne la trouve que dans la nature. » Pourquoi ajoute-t-il : « On ne doit la dire qu'aux gens de bien » ? Propos de misanthrope. Qui a plus besoin de la vérité que le méchant? et qui la lui donne si ce n'est l'homme de bien ? J'aime mieux la réflexion qui clôt le récit : « On n'est heureux qu'avec une bonne femme. » Posséder la vérité, goûter les pures affections domestiques, voilà l'idéal du bonheur pour l'auteur de la Chaumière indienne.
Nous ne nous arrêterons pas aux Harmonies de la nature (1796), malgré les belles pages qui n'y sont pas rares. Mais certaines parties de l'ouvrage font double emploi, sentent la thèse et le parti pris. Plus d'une fois, on est tenté de se souvenir du mot de Saint-Martin (le philosophe inconnu) ; « Je voudrais bien savoir comment l'auteur s'y prendra pour nous présenter les harmonies de la colique, du serpent à sonnettes, et de tous les insectes malfaisants. » Gela fait sentir la sagesse du conseil de Voltaire : « Glissez, mortels, n'appuyez pas ! »
Saint-Pierre, à cette date, n'a plus de raisons de se plaindre du sort. Le produit de ses ouvrages lui a permis de réaliser le rêve de sa jeunesse : un petit bien de campagne, aux portes de Paris, — et ïe rêve de son cœur : il avait épousé Mil' Didot ; les deux enfants nés de ce mariage portaient les noms de Paul et Virginie. L'Assemblée constituante l'avait inscrit en 1791 sur la liste des candidats aux fonctions de précepteur du dauphin avec Gondorcet, Berquin, Saint-Martin et quelques autres. Il reçut en 1794 de la Gonvention la tâche de composer un Traité élémentaire de morale, qui ne fut jamais écrit, et de professer sur le même sujet un cours à l'Ecole normale. Il ne monta qu'une seule fois dans sa chaire, découragé vraisemblablement par son peu d'aptitude pour la parole publique. Un lambeau de son unique leçon, inséré parmi les leçons de Monge, Laplace, Hatiy, Garât, Sicard, Volney, dans le tome premier des Séajices des écoles normales, y fait pauvre figure. Membre de l'Institut en 1795, recherché plus tard par le premier consul et par les membres de la famille Bonaparte, marié en secondes noces avec une charmante jeune fille qui se dévoua au soin de ses vieux jours, richement pensionné sous l'empire. Bernardin de Saint-Pierre s'éteignit le 21 janvier 1814 dans sa campagne des bords de l'Oise. « J'aurai présenté de beaux tableaux, j'aurai consolé, fortifié et rassuré l'homme dans le passage rapide de la vie » : ces mots de lui résument et caractérisent son œuvre littéraire. Le Havre, par le ciseau national de David d'Angers, lui a érigé un monument où l'on voit Paul et Virginie, les deux enfants immortels, dormir dans un berceau de palmes, aux pieds de celui qui les a chantés.
Il nous reste à étudier dans Bernardin de Saint- Pierre ce qui nous appartient en propre et ce qu'on n'y recherche guère, le réformateur de l'éducation ou plutôt l'utopiste et le rêveur en matière de pédagogie. Ses idées sur l^ sujet sont développées: 1° dans un Discours sur Véducatioti des femmes, composé en 1777 pour un concours ouvert par l'Académie de Besançon (le concours n'eut pas de suite) ; 2° dans la XIV^ de ses Etudes de la nature; 3° dans le chapitre des Harmonies de la nature intitulé Harmonies de Venfai'ce; 4° enfin dans son Vœu pour une éducation nationale {Vœux d'im solitaire, 1790).
Bernardin de Saint-Pierre possède deux des qua-
lités de l'éducateur : il aime le peuple et il aimo l'enfance. Nul n'a mieux senti ni mieux exprimé ce qui se cache souvent de vertu et de bonté au fond des âmes populaires. Il semble qu'il se souvienne toujours de la vieille Marie Talbot, sa bonne, et que, par reconnaissance, il généralise. A l'égard des enfants, ses dispositions affectueuses ne sont pas moindres : sans compter Paul et Virginie, ses livres en portent à chaque instant la trace. Aussi est-il sévère pour le système d'éducation en vigueur. Gomme Rousseau, il ne pardonne pas aux collèges de son temps « leurs verges, leurs fouets, leurs férules ». La peur du châtiment y rend hypocrite et sournois. L'enfant n'y est pas heureux, donc il ne peut être bo7i, car c'est un axiome de Saint-Pierre que « pour rendre les hommes bons, il faut les rendre heureux «.Il soutient même qu'à bien regarder la vie des grands criminels, on trouverait dans une enfance tourmentée la cause et l'explication de leurs forfaits. Il accuse avec amertume la bourgeoisie française de ne pas aimer ses enfants (à supposer qu'elle ait mérité jamais ce reproche, elle s'est bien rachetée depuis). Il reproche encore aux collèges de couler dans le môme moule tous les naturels d'enfants, sans égard pour les différences d'humeurs, d'aptitudes, etc. ; de composer l'extérieur plutôt que de former l'âme; de donner une éducation à la grecque et à la romaine dans une société si différente de celle d'Athènes et de Rome; leur enseignement prend trop de temps et coûte trop de peines (douze années de cours, c'est le compte qu'il en fait).
Mais la cause de tout le mal et le grief suprême, c'est que notre éducation publique est ambitieuse et repose toute sur l'émulation. Or « la vertu et V ambition sont incompatibles ». En France et hors de France (sauf à la Ghine, qu'il cite comme exemple des résultats obtenus sans émulation), dans toute l'Europe enfin, on gâte l'enfance, par conséquent la société, par les concours, les prix, les rangs qu'on dispute. « Gette prétendue émulation inspirée aux enfants les rend pour toute leur vie intolérants, vains, changeants. » Parti de là, quel noir tableau il trace des collèges de son temps et combien peu ressemblant à ceux du nôtre! A l'entendre, on n'y réussit que par la bassesse à l'égard des maîtres, par la trahison à l'égard de ses condisciples. De pareilles mœurs ont-elles jamais existé? Sont-elles compatibles avec le caractère essentiel de l'enfance, avec les vertus innées de notre nation? Nul n'hésitera à répondre non.
Voilà donc les collèges condamnés. Par quoi les remplacer? Il proclame d'abord la nécessité d'une éducation nationale, commune à tous, et blâme Rousseau qui, dans son Emile, n'a songé quà l'individu. Il veut que les maîtres étudient le naturel de chaque enfant, et, de tous les incidents de la vie scolaire, des jeux notamment (idée à la Montaigne), concluent à la vocation. Il prêche la bonté : pas de châtiments corporels ; nous le soupçonnons même de n'en admettre d'aucune sorte, car, dans sa théorie, l'enfant ne doit plus commettre de fautes du moment qu'on lui fournit le bonheur. Il réduit de douze ans à neuf ans la durée des études et distingue trois époques de trois années chacune, comprenant les enfants de sept à dix ans, de dix à treize et de treize à seize. Sur les ruines des collèges il institue de grandes écoles publiques, dites « Ecoles de la Patrie ». Prenant Paris pour type (peut-être serait-il plus sage de le prendre pour exception et de songer un peu plus aux campagnes, que son plan néglige absolument), il veut que l'on construise de grands amphithéâtres, un par année d'études, soit neuf au total, assez grands pour loger tous les enfants de chaque génération. Riches et pauvres, nobles,
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