SCUDÉRY (M'" DE
cle les querelles se continuent, et la Faculté des arts de l'université de Paris ne contient que la dialectique et la grammaire. La rhétorique et le culte des lettres et de la philologie y rentrent à partir de 1458, époque à laquelle un certain Grégoire obtient lo droit d'enseigner le grec et la rhétorique.
Il n'est pas étonnant qu'un tel système d'enseignement ait provoqué les critiques des humanistes de la Renaissance et surtout les sarcasmes de Rabelais*. C'est lui qui a tué la Scolastique. « Les maistrcs-ès-arts de l'université de Paris, disait Ramus*, étaient lourdement abusez de penser que les arts libéraux étaient bien enseignés pour en faire des questions et des ergo. » Rabelais n'a eu garde d'oublier ce ridicule dans son épopée burlesque. Il montre d'une façon inoubliable, au milieu d'énormes facéties, l'ineptie de la méthode. Pendant vingt ans Gargantua a suivi les leçons de deux maîtres sophistes, et surtout du « vieux tousseux » Jobelin Bridé. Il peut réciter des livres à rebours, mais, mis en présence du jeune Eudemon, qui n'a pas été élevé par la méthode scolastique, qui parle simplement, qui a du sens et du savoir-vivre, il ne trouve rien à répondre et pleurniche dans son bonnet. Aussi son père prête-t-il volontiers l'oreille à un ami qui lui dit que tout le savoir de ces maîtres scolastiques « n'est que besterie, et leur sapience que moufles, abastardissant les bons esperits et corrompant toute fleur de jeunesse. »
[B. Buisson].
SCUDÉRY (Mlle de). — Madeleine de Scudéry, née au Havre en 1G07, morte en 1701, eut au xvne siècle, dans la meilleure société française, son moment d'éclat et môme d'illustration. On attendait avec curiosité les longs romans qu'elle devait publier, et on les lisait avec sympathie; ils étaient commentés, discutés dans les ruelles et à l'hôtel de Rambouillet. Le xviie siècle était très raisonneur : il ne craignait pas les dissertations. Parmi les personnes qui dissertaient se trouvaient Mme de Sévigné et M^e d'Aubigné, la future marquise de Maintenon. Ces femmes d'esprit distingué prenaient plaisir à la lecture des œuvres de M^^ de Scudéry. Elles se sont exagéré sans doute la valeur du Grand Cyrus et de la Clélie ; mais il est impossible que l'erreur de ces intelligences d'élite ait été absolue.
C'est ce qu'a essaye d'établir, il y a quelques années, un philosophe lettré qui s'était constitué le cavalier servant de toutes les grandes dames du xvne siècle: M. Victor Cousin. L'auteur du livre célèbre Du Vrai, du beau et du Bien avait découvert que le Gmn'l Cyrus et la Clélie ne manquaient ni de vérité ni de beauté. Il s'était même aperçu que MUe de Scudéry n'était pas seulement un romancier intéressant, mais encore un stratégiste de premier ordre. En lisant dans le Cyrus des récits de batailles, M. Cousin avait remarqué que l'écrivain mettait à faire manœuvrer les troupes la science d'un vieux général. Il se demanda d'où lui venait cette connaissance de l'art militaire, et constata que l'auteur du Cyrus avait eu des collaborateurs. M^o de Scudéry avait demandé à un soldat des descriptions de batailles. Ce soldat était Condé, le héros de Lens et de Rocroy : on ne pouvait mieux choisir.
Une découverte ne va pas sans l'autre. Après M. Victor Cousin arrive Sainte-Beuve, qui s'aperçoit que les lois du réalisme littéraire ont été formulées dans le dixième volume de la Clélie, Là, en effet, se rencontre cette théorie que le romancier ne doit rien inventer, rien imaginer, mais tout emprunter à la réalité. MUo de Scudéry, se conformant à ces préceptes, décrivait dans ses romans les maisons de campagne et les châteaux de ses amis. En sorte qu'elle peut faire aussi autorité lorsqu'il s'agit d'arcliitecture : autorité qu'il est
difficile de contester, des architcc es illustres de ce temps-là lui ayant, paralt-il, fourni des notes. Elle se préoccupait fort aussi de l'ameublement; les chambres de ses héros sont minutieusement décrites : ce qui taisait dire un peu méchamment à Scarron que '< Cyrus est le livre du monde le mieux meublé ».
On trouverait encore dans ces romans, môme après Cousin et après Sainte-Beuve, des choses dignes d'intérêt; celle-ci par cxcmj)lc: M"° do Scudéry a été une des éducatriccs de la société française.
On l'avait de bonne heure intéressée elle-même à toutes sortes d'études. Elle avait appris (c'est elle qui le raconte) l'arciiéologie et la cuisine, l'histoire naturelle et l'astronomie, le blason et l'art de faire des confitures. Dans une des plus jolies pages de la Clélie, elle s'est félicitée d'avoir reçu une éducation aussi complexe et s'est moquée, non sans finesse, de l'éducation trop savante qui ne produit que des érudits et de l'éducation frivole qui ne fait que des poupées.
« J'ai connu, dit-elle, un homme qui savait aussi bien qu'on peut le savoir la situation et le cours des astres, qui connaissait les simples admirablement, qui avait remarqué que le sel d'Agrigente durcit à l'eau et fond au soleil, qu'il y a en certains pays des fourrais qui sont comme des éléphants; qui parlait très bien de l'arc-en-ciel, qui savait jusqu'aux particularités de l'amour des crocodiles, et qui pourtant était un sot homme ! Il savait cent mille choses qui n'étaient pas nécessaires, ne savait pas que sa femme était une coquette, était très ignorant en la morale et en l'art de vivre à propos dans le monde, qui est mille fois plus nécessaire à savoir que l'amour des crocodiles ».
Pour une précieuse, ce n'est ni mal observé, ni trop subtil. M"e de Scudéry aurait voulu que l'éducation de l'homme et de la femme fût à la fois, selon son expression, « très éthérée et très solide ».
Malheureusement, elle vivait à une époque où une femme avait l'air de prêcher le pédantisme dès qu'elle parlait de science. Et cependant, s'il y eut une époque où il fut nécessaire de recommander l'instruction, surtout aux femmes, ce fut au xviie siècle.
Ce siècle, malgré ses illustrations, ne se composait pas seulement de femmes semblables à M™e de Sévigné et à Mme de La Fayette. En général l'ignorance régnait, même dans la société la plus élégante. Mi^e de Sable avait une orthographe que désavoueraient les petites filles de nos écoles primaires. Cette ignorance, commune alors chez des personnes très distinguées, a passé presque inaperçue parce que les auteurs satiriques et les auteurs comiques ont employé leur verve et leur talent à ridiculiser les femmes instruites, qui étaient l'exception. Molière s'est moqué des femmes savnntes et des précieuses ridicules, et beaucoup de personnes ont conclu qu'il n'y avait au xvii* siècle que des Philaminte et des Bélise.
M'ie de Scudéry a constaté dans ses romans qu'il y avait autre chose. Elle a trace un tableau de l'éducation pour les femmes, telle qu'on la comprenait et la pratiquait de son temps.
« La plupart des femmes, remarquait-elle (et cette observation s'appliquait à des duchesses et à des marquises), pensent qu'elles ne doivent jamais rien savoir, sinon qu'elles sont belles, et qu'elles ne doivent rien apprendre, sinon à se bien coiffer. »
Il ne faudrait pas conclure de ces lignes que M'ic de Scudérv dédaignât la beauté : elle se flattait môme de n'en être pas dépourvue. Sur ce point, les avis sont très partagés. Conrart, qui n'était pas toujours silencieux, dit en parlant de