‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 376 sur 573 · SCUDÉRY (M^*" DE) — 2736 — SCUDÉRY (M"" DE · texte numérisé non relu

SCUDÉRY (M^*" DE) — 2736 — SCUDÉRY (M"" DE

M"*> «le Scudéry : « Elle avait l'aspect agréable ». Cet éloge, assurément peu hyperbolique, paraissait cependant excessif à une de ses contemporaines : « M'ie de Scudéry, disait M™^ Cornuel, est condamnée à écrire beaucoup : l'encre lui sort par tous les pores. »

Cette méchanceté féminine nous apprend que l'auteur du Grand Cyrus ne possédait pas cette blancheur, cet éclat du teint des femmes de Normandie. Quant à M^e de Scudéry, elle ne se jugeait pas aussi noire que cela. Après avoir consulté son miroir, elle se trouvait agréablement brune et n'hésitait pas à le déclarer : « J'ai la physionomie vive et plaisante, » écrivait-elle en parlant de sa personne. Elle se trompait peut-être : le miroir est souvent un conseiller perfide. Mais si l'infatigable écrivain ne faisait fî ni des agréments du visage ni de la grâce de la personne, elle ne s'en contentait pas : il lui fallait d'autres quaUtés. Elle les possédait elle-même et les souhaitait à d'autres. Elle voulait que la femme fût capable de s'intéresser à toutes les choses de l'esprit, et elle blâmait celles de ses compagnes qui ne se plaisaient qu'aux choses de l'habillement. Elle a tracé un spirituel portrait de ces femmes qui « ne peuvent parler que de parure et qui font consister toute la galanterie à bien manger les collations qu'on leur donne, et à les manger en ne disant que des sottises ».

Elle blâme également cette autre espèce de femmes qui trouvaient que « c'est temps perdu d'accorder attention à tout ce qui n'est pas d'absolue utilité ». Elle ajoutait avec esprit : « Ces dames ne sont pas les compagnes, mais les esclaves de leurs maris. Ceux-ci, par ruse masculine, défendent à leurs femmes de lire jamais d'autres livres que ceux qui servent à prier les dieux. »

Quelle étrange éducation ! L'usage de la cour ne remédie pas à l'ignorance ; elle fait des femmes qui ne servent de rien, « des diseuses de grands mots et de petites choses ».

La Clélie et le Grand Cyrus sont remplis de ces observations fines, délicates et justes sur l'éducation. Mlle de Scudéry souhaite que de promptes et complètes réformes viennent modifier l'état de choses qu'elle décrit. Il faut que le bon sens, à son avis, préside à l'instruction de tout le monde et même à l'éducation des femmes. Pourquoi les élever au rebours de la logique ? Pourquoi accorder plus de temps et plus de soin à la danse qu'à la raison?

« Ce qu'il y a de rare, dit-elle, est qu'une femme, qui ne peut danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six ; et à cette même personne, qui est obUgée d'avoir du jugement jusqu'à la mort et de parler jusqu'à son dernier soupir, on ne lui apprend rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement ni la faire agir avec plus de conduite. Vu la manière dont il y a des dames qui passent leur vie, on dirait qu'on leur a défendu d'avoir de la raison et du bon sens et qu'elles ne sont au monde que pour dormir, pour être grasses et pour ne dire que des sottises. »

Dans le monde de l'hôtel de Rambouillet, on était tenté, afin d'éviter le reproche de manquer de savoir, de se donner des allures de philosophe, de femme de génie. Là était l'écueil, le ridicule. Molière sut l'apercevoir, le signaler, en faire un sujet de railleries. Il avait raison quant à la forme; mais, pour le fond, M' le de Scudéry avait-elle bien tort? Le Grand Cyrus est beaucoup plus notre contemporain que le bonhomme Chrysale. Sans souhaiter que la femme vive uniquement de « beau langage », on peut désirer qu'elle ne se contente pas seulement de « bonne soupe ».

Pour se rendre compte du rôle d'cducatrice

que M' le de Scudéry a rempli au xvii* siècle, il faut jeter un coup d'œil sur la société féminine de cette brillante époque. Elle se composait : d'une élite aussi distinguée que charmante, mais réduite, nous l'avons déjà dit, à un très petit nombre de personnes ; de la tribu des femmes savantes ; enfin, de la multitude des femmes ignorantes. Cette ignorance était voulue, systématique. L'opinion dominante alors était que la femme, nature inférieure, devait se contenter de l'enseignement le plus succinct. Mlle de Scudéry osa poser la question de l'égalité intellectuelle de l'homme et de la femme :

« La beauté, dit l'une des héroïnes de la Clélie^ est notre partage; on en conclut que nous sommes dispensées de la peine d'apprendre les sciences et les arts, que l'ignorance en nous n'est point un défaut et qu'il ne faut qu'un peu d'agrément, un médiocre esprit et beaucoup de modestie pour faire une honnête femme. Cependant je suis persuadée que les femanes sont capables de toutes les grandes vertus et qu'elles ont même plus d'esprit que la plupart des hommes. En effet, si l'on observe soigneusement les hommes et les femmes aux endroits où leur éducation est presque égale, comme à la campagne, vous trouverez qu'il paraît beaucoup plus d'esprit aux femmes qu'aux hommes et qu'il faut de nécessité conclure que la nature ne nous a pas plus mal partagées que d'autres. »

Après cette observation d'une agréable finesse, Mlle de Scudéry ajoute que « les femmes sont bien coupables de se laisser traiter en esclaves et de se laisser condamner à vivre dans la seule préoccupation des bagatelles ».

En quelques phrases exemptes de déclamation et de fracas, l'auteur du Grand Cyrus a indiqué comment il fallait résoudre la question de l'éducation des femmes. Elle a mis de la fierté dans ses revendications et dans ses plaintes; mais elle n'y a laissé aucune trace de pédantisme. Elle semblait n'écrire que pour les salons, elle écrivait pour la justice, c'est-à-dire pour tout le monde.

Combien était nouveau alors, en matière d'éducation, le langage qu'elle faisait entendre ! Les moralistes, les écrivains de la première moitié du xviie siècle ne comprenaient pas qu'on pût désirer pour la femme une autre éducation que celle de « première esclave » (le mot est de MUe de Scudéry) dans la maison du maître, qui s'appelait en ce temps-là le mari. Nicole, dans ses Essais de morale, insiste sur la nécessité d'une éducation féminine qui supprime la volonté ou l'habitue à toutes les humilités, à toutes les souplesses. On s'explique aisément que cette manière de voir ait provoqué des révoltes.

Mlle de Scudéry, qui ne craignait pas les batailles, fut une des premières à protester contre l'humiliation intellectuelle à laquelle on voulait condamner la femme. Elle fut à sa manière une révoltée, et l'hôtel de Rambouillet, qui fit cause commune avec elle, pouvait paraître à cette époque un foyer de révolutionnaires. La lutte fut longue ; il y eut de part et d'autre des exagérations et des ridicules. Le bonhomme Chrysale appela Molière à son secours, et Molière ne lui refusa pas la complicité de sa verve robuste. On l'applaudit, on rit de ses sarcasmes et de ses boutades : sa cause était gagnée. Les théories de MUo de Scudéry sur ■ l'éducation furent raillées d'abord, oubliées ensuite comme des paradoxes. Cependant la thèse paradoxale a été soutenue par Molière et non par Mlle de Scudéry. En affirmant que les femmes pouvaient s'élever jusqu'à la science et n'étaient pas au-dessous de la raison, l'auteur du Grajid Cyrus et de Clélie a montré qu'elle avait autant et plus de perspicacité que l'auteur des Femmes savantes, bien que Molière consente « qu'uno femme ait des clartés de tout ».

SECOURS

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