‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 387 sur 573 · SERBIE · texte numérisé non relu

SERBIE

Millet, J. Breton, J.-P. Laurens, Corot même et Rousseau éveilleront presque sûrement les sentiments virils ou délicats, les aspirations hautes et généreuses qui contribueront à la beauté et à la puissance do notre idéal.

Mais c'est à la musique et plus encore à la poésie que reviendra le premier rôle dans l'éducation.

En fait do musique, il faudra, pour remuer l'âme et, en quelque sorte, l'accorder, des chœurs d'un style large et magistral, des mélodies d'un vol élevé, parfois môme de simples phrases d'un caractère hardi et poétique, de temps en temps encore un chant patriotique ou une marche guerrière. Le chant, plus que les instruments, fait vibrer les profondeurs de l'être et les rend accessibles aux émotions du Bien et du Beau. Il va sans dire qu'il n'y a aucun rapport possible entre la musique, telle que nous l'entendons ici, et les compositions banales dont font leurs délices les orphéons et les fanfares de province.

Mais parmi ces agents de la culture morale, la première place, sans conteste, appartiendra à la poésie. Pas plus que toute œuvre d'art, néanmoins, toute poésie n'est propre à transmettre aux jeunes âmes ces vibrations puissantes qui y déterminent la chaleur et la vie. On se fait à ce sujet de singulières illusions. Les œuvres qui ont enflammé les âmes de nos ancêtres laissent la nôtre complètement froide. Quel homme moderne éprouve pour Achille aux pieds légers la moindre parcelle de cet enthousiasme dont Alexandre était transporté pour le fils de Pelée, son modèle idéal ? Le pieux Enée, aux temps où « l'aube de Bethléem dorait le front de Rome », pouvait plaire aux âmes tournées vers la dévotion et la prière. Qui touche-t-il aujourd'hui ? Homère, Virgile, Shakespeare, Corneille lui-môme éclairent notre goût, mais iis parlent moins vivement à notre sensibilité qu'un Parnassien inconnu, quand, par hasard, jaillit de son cœur un cri d'émotion sincère.

Les œuvres saines et belles ne manquent pas. Dieu merci! dans la France contemporaine. Victor Hugo. Lamartine et, derrière eux, toute une pléiade de poètes secondaires, vivants encore ou morts plus ou moins récemment, n'ont pas seulement élevé un monument merveilleux d'art et de poésie ; leur chants lyriques et épiques peuvent devenir la Bible de la jeunesse française. Confiance sereine dans l'Etre inconcevable que les uns appellent Dieu et les autres Nature; culte de l'humanité, de la patrie, de la famille ; respect de la vierge, de l'épouse, de la mère, de l'être humain, quel qu'il soit, depuis la plus humble chevrière jusqu'à Newton; indulgence, tolérance, dévoûment, enthousiasme pour la justice, pour tout ce qui est vraiment fort, grand et beau ; dédain des puissances malfaisantes, des triomphes sanglants et sinistres, de toutes les routines, de tous les pédantisraes, de toutes les platitudes : voilà ce qui de leurs pages, lues, relues, méditées, passe insensiblement dans l'âme du lecteur.

L'enfant qui aura subi ces influences diverses et répétées finira par s'éprendre pour son idéal d'un amour aussi vif et aussi fécond que jamais cœur de chrétien a pu en concevoir.

Bientôt la vie noble et sérieuse, avec ses éléments essentiels de vérité, de justice, de droit, lui deviendra aussi nécessaire qu'à l'homme bien élevé une atmosphère pure et des aliments propres et sains. Les habitudes vicieuses, triviales ou frivoles lui répugneront comme répugnent à celui-ci le vin bleu, la vaisselle douteuse et l'atmosphère fétide du cabaret. Le sentiment de sa dignité, le plaisir que l'homme prend au jeu libre et harmonieux de ses forces morales et intellectuelles, la mâle fierté

âu'il éprouve à se voir libre, actif, original, maître e lui-môme, l'attirent et le retiennent avec une puissance irrésistible.

C'est alors, mais seulement alors, qu'il sera temps d'enseigner à l'enfant, sur le ptint de devenir un jeune homme, la morale scientifique. Sans cette culture préalable de ses sentiments, il aurait beau écouter les leçons les plus savantes, remplir ses cahiers de notes, graver des formules dans sa mémoire, sa conduite n'en serait pas pour cela meilleure. L'homme qui a des idées justes et bonnes et n'a pas de bons sentiments n'est pas vraiment moral. Il voit le bien, il peut môme l'approuver sincèrement, mais il aime et fait le mal.

Il serait naïf de croire que, d'emblée, un pédagogue habile, en suivant ces mcthodeH, dût porter à un degré supérieur de moralité tous les enfants dont il aurait entrepris l'éducation. Mais il est permis d'affirmer hardiment que, sous ce régime, bien plus facilement que sous les divers régimes actuels, les enfants bien doués deviendraient certainement des hommes honnêtes et capables de tenir dignement dans la société moderne la place que chacun se fait par ses services. Les autres s'en rapprocheraient plus ou moins, chacun selon ses forces. En tout cas, s'il devait encore sortir de nos mains des bourgeois égoïstes et timides ou des frondeurs en opposition avec toute autorité régulière, notre système d'éducation, du moins, n'en serait plus responsable. [A. Adam.]

SERBIE. — La Serbie actuelle, qui a 1 576 000 habitants et un territoire de 48 657 kil. carrés, ne représente qu'une partie de l'ancien empire serbe qui fut détruit, au xive siècle, par l'invasion ottomane. Au moyen âge, avant et après l'invasion, l'éducation eut un caractère essentiellement religieux. Les seules écoles étaient des couvents; les instituteurs étaient des clercs et l'idiome dans lequel on enseignait était, non pas le serbe, mais le slavon, langue morte qui joue chez les peuples orthodoxes le môme rôle que le latin joue chez nous. Ce système d'enseignement existait encore à la fin du siècle dernier, au moment môme où apparurent les premiers précurseurs de l'indépendance. Un homme politique qui joua un grand rôle sous le règne des premiers princes, le protopope Nenadovitch, raconte dans ses curieux mémoires la façon dont il commença ses études : « Mon père, dit-il, me remit jeune encore aux mains de notre pope pour qu'il m'apprît à lire. Je commençai à épeler dans un abécédaire de Moscou (il n'y avait point de manuels serbes) dont les lettres initiales étaient imprimées en rouge. Le pauvre pope m'instruisait comme on l'avait instruit lui-môme. En ce temps-là personne en Serbie n'avait l'idée de ce que peut être une école. Quiconque voulait apprendre quelque chose devait aller chez le pope ou au monastère. Les élèves pauvres étaient tenus de servir ou de soigner les chevaux; mais on s'y résignait volontiers pour apprendre quelque chose. J'appris ainsi à lire chez le pope Stanoie. Je commençai à lire le calendrier et je savais distinguer les fêtes. Et les bonnes femmes disaient à ma mère : « Tu es bien heureuse, sœur, d'avoir un fils si savant qui peut t'indiquer les fêtes et te préserver du péché qu'on commet en travaillant les jours défendus. »

Dès que la Serbie a été rendue à elle-même, elle s'est mise à organiser renseignement laïque. Le personnel a naturellement été long à créer et les commencements ont été pénibles. Un fond des écoles fut créé en 1841. En 1865 ce fonds, formé de dons volontaires et de taxes, s'élevait à ;n5000 fr. pour une population de 1 100 000 âmes. Le ministre de l'instruction publique était assisté par une commission spéciale, dite commission des écoles. En 1863 on comptait 318 écoles primaires avec 388 maîtres et 13 563 élèves. Le personnel enseignant était difficile à recruter ; les écoles de filles ne se trouvaient que dans les villes. Les instituteurs recevaient un traitement variant de 500 à 1 000 fr.

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