‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 474 sur 573 · VIENNE (HAUTE-) — 29G · texte numérisé non relu

VIENNE (HAUTE-) — 29G

VILLEMAIN

maire a employé dans l'année scolaire 1884-1883 un effectif de 1 101 maîtres ou maîtresses, dont nous donnons le détail en deux tableaux.

10 Pour les écoles publiques :

Instituteurs

laïques congr.

Titulaires avec brevet

supérieur 20 »

Titulaires avec brevet

élénieutaire 274 1

Titulaires sans brevet. » »

Adjoints brevetés 183 2

— non brevetés.. » 2

2» Pour les écoles libres :

Instituteurs

laiques congr.

Institutrices

congr.

Titulaires brevetés ....

— non brevetés.

Adjoints brevetés

— non brevetés.

Institutrices

laïques congr.

Maisons d'école. — La situation au l^r septembre 1885 est résumée dans le tableau suivant:

de garçons.

Éroles { de filles....

mixtes

Groupes scolaires....

Totaux

Appartenant aux commuaes.

Prêtés. Loués.

TotaL

Parmi les maisons d'école appartenant aux communes, 105 sont l'objet d'une demande d'amélioration. Le montant des sommes payées pour loyers de maisons d'école s'élève à 62 197 francs.

Le chiffre des subventions accordées par l'Etat à diverses communes du département de la Haute- Vienne pour construction ou réparation de maisons d'école et pour acquisition de mobilier scolaire, durant les neuf dernières années, est le suivant :

Nombre Subvention»

des communes de l'Etat

1877 31 256850fr,

Totaux 1 457 660 fr.

Ecoles maternelles. — Le département compte, en 1885, 21 écoles maternelles (16 publiques et 5 libres). Sur les 16 écoles maternelles publiques, 10 sont dirigées par des directrices laïques et 6 par des directrices congréganistes. Toutes les directrices laïques sont munies du certificat d'aptitude; parmi les 6 directrices congréganistes, 2 n'ont pas de titre. Sur les 5 écoles maternelles libres, 1 est dirigée par des laïques et 4 par des congréganistes ; 2 directrices congréganistes n'ont pas de titres de capacité. Les directrices pv'jliques laïques sont secondées par 10 sous-directrices, ayant toutes leur titre de capacité ; les directrices publiques congréganistes sont secondées par 3 sousdirectrices, ayant aussi leur titre de capacité. On trouve également 1 sous-directrice d'école maternelle libre congréganiste.

Les écoles maternelles ont reçu, pendant l'an-

née 1864-1885, 4250 élèves (3422 en 1883-11 répartis comme suit :

Écoles maternelles I laïques.. 2 622

publiques ) congrég. 910

Ecoles maternelles ^laïques.. 121

privées | congrég. 597

ri8

,4 250 élèves.

Les enfants de 6 ans et au-dessus, c'est-à-dire d'âge scolaire, figurent dans ce nombre pour 605.

Ecoles normales„ — Le département de la Haute-Vienne possède deux écoles normales, une pour les instituteurs et une pour les institutrices.

L'école normale d'instituteurs, ouverte à Limoges en 1875, contient actuellement 50 élèves-maîtres, auxquels l'enseignement est donné par le directeur, 6 maîtres-adjoints et 6 professeurs supplémenaires.

L'école normale d'institutrices, ouverte en 1883 par application de la loi du 10 août 1879, a également son siège à Limoges. L'effectif des élèvesmaîtresses est de 46 ; l'enseignement y est donné par le directeur, 5 maîtresses adjointes et 5 professeurs supplémentaires.

Écoles primaires supérieures. — Au 1^' janvier 1885 il existait dans le département de la Haute- Vienne 3 écoles primaires supérieures publiques de garçons avec 29 maîtres et 191 élèves, dont 19 boursiers, et 1 école primaire supérieure libre de garçons recevant 136 élèves.

Bibliothèques scolaires et bibliothèques péda^O' giques. — Voici la situation au 1er janvier 188G :

Bibliothèques scolaires 154

Nombre de livres de lecture 14 716

— de prêts en 1885 14 852

Bibliothèques pédagogiques 27

Nombre de volumes 7 786

En 1863, le département ne possédait que 26 bibliothèques scolaires contenant ensemble 2 478 volumes de toute nature.

Caisses des écoles. — 7 caisses des écoles fonctionnent en 1886 dans le département. Voici leur mouvement pendant l'année 1885:

Recettes de l'exercice 1885 8 511 fr.

■ ^■^— ^ Somme en caisse à la clôture de l'exercice 4 059fr.

Avant l'application de la loi du 28 mars 1882, qui a rendu cette institution obligatoire, le département ne possédait aucune caisse de ce genre.

Caisses d'épargne scolaires. — Elles existent dans le département depuis 1876. Voici leur situation en 1879 et en 1886 :

NOMBRE 60MVE8

Années. . — 1 - un ~ ~-~ inscrites

de caisses. de livrets, à ces liTrets.

1879 2 78 3 052fr.

Société de secours mutuels. — Il n'existe pas de Société de secours mutuels entre les instituteurs et les institutrices du département de la Haute- Vienne.

Bulletin scolaire. — Le Bulletin scolaire du département de la Haute-Vienne, dont la fondation remonte à 1868, paraît selon les besoins du service, en format petit in-S". Il est envoyé gratuitement à toutes les écoles publiques, dont il devient la propriété, et reçoit à cet effet une subvention du Conseil général.

VILLEMAIIV. — Il y a des hommes que la politique seule a portés au ministère de l'instruction publique. On peut même dire que quelques-uns d'entre eux comptent parmi les meilleurs ministres qu'ait eus l'Université. D'autres, au contraire, sont sortis des rangs de l'Université elle-mêma

VILLEMAIN

VILLEMAIN

pour la diriger. Villomain est de ce nombre. Avant do devenir ministre, il avait commencé par illustrer le corps aiHiuel il appartenait.

Peu de destinées ont été aussi précoces que la sienne. Né à Paris, le 11 juin 1701, dès l'âge de douze ans il jouait la tragédie en grec dans sa pension. Et telle était la force de sa mémoire que, bien des années plus tard, il récitait encore tout son rôle d'Ulysse de la tragédie de Philoctète. Pendant qu'il faisait sa classe de rhétorique, son professeur, le poète Luce de Lancival, dont la santé était chétivo, le priait quelquefois de monter dans la chaire. Le jeune Villemain sortait des bancs et continuait tranquillement la leçon, à la grande admiration de ses camarades.

A peine sorti du lycée, au moment oiî il commençait ses études de droit, il fut distingué par Fontanes, alors grand-maître de l'Université, et nommé professeur de rhétorique au lycée Cbarlemagne. Il venait d'avoir vingt ans, lorsque, l'usage du discours latin à la distribution des prix du concours général ayant été rétabli, il fut chargé, le premier, de haranguer, en langue latine, le public universitaire. Son discours plein d'éclat témoignait d'une facilité extraordinaire. Il en donna bientôt après une nouvelle preuve. L'Académie française avait mis au concours l'éloge de Montaigne. Des écrivains connus, Victorin Fabre, Droz et Jay étaient parmi les concurrents. Lejeune Villemain improvisa, en huit jours, l'éloge qui obtint le prix. On retrouverait déjà dans cette œuvre de début, qui a été conservée et publiée, la plupart des qualités brillantes de l'écrivain : l'élégance, la souplesse et le tour heureux de l'expression.

En 1812, pendant ce long silence que l'empire imposait à la politique, un succès littéraire prenait l'importance d'un événement auprès d'une société à laquelle manquaient bien des sujets de conversation. La première victoire académique de Villemain lui ouvrit la porte des salons les plus recherchés. Chez M. Suard, chez M. de Narbonne, chez la princesse de Vaudemont, on s'arrachait ce jeune homme qui, à l'âge où les autres sont encore sur les bancs de l'école, préludait déjà à une double renommée de professeur et d'écrivain.

Un discours sur Les avantages et les inconve'nients de la critique, un éloge de Montesquieu valurent à Villemain deux autres couronnes académiques. La seconde Restauration lui offrit une chaire d'éloquence à la faculté des lettres et le fit entrer au ministère, en qualité de chef de la division de l'imprimerie et de la librairie. L'Académie française l'appela, en 1821, quoiqu'il n'eut pas encore trente ans, à remplacer son premier protecteur Fontanes *, auquel il devait son entrée dans l'Université.

La gloire vint surtout à Villemain de ses leçons dans la chaire de la Sorbonne, qu'il avait occupée dès 1816. Il ne commença point cependant par le succès éclatant et retentissant qui faisait dire au Globe, dans les dernières années de la Restauration, que ses leçons étaient un des événements intellectuels les plus importants de l'époque. Pendant dix ans, il étudia l'histoire littéraire du XV*, du xvie et du xvn° siècles, au milieu d'une jeunesse charmée et entraînée par le feu du professeur. Mais ces premiers succès ne dépassaient pas encore les limites du quartier des écoles et du monde littéraire. Ce furent les leçons sur le xviiio siècle qui enflammèrent les imaginations et qui attirèrent au pied de la chaire de Villemain l'élite de la société française. Il m'est arrivé souvent, dans le cours de ma carrière, de rencontrer soit en France, soit à l'étranger, des auditeurs qui avaient entendu les leçons de cette époque. Aucun n'en parlait froidement. L'éloquence ardente du professeur avait laissé dans les mémoires un pro-

fond et émouvant souvenir. Les uns se rappelaient que la grandeur de Shakspeareleur avait été alors révélée pour la première fois. L'auteur de Macbeth, d'JIaynlet, d'Othello n'était plus ce poète barbare dont Voltaire se croyait le droit de se moquer : Villemain avait montré par de saisissantes citations que nulle part la passion tragique ne rencontrait des accents plus vrais que dans la tragédie anglaise. La comparaison de Zaïre et d'Othello ne laissait aucun doute sur la supériorité de Shakspcare ; l'art délicat de Voltaire et .sa science dramatique n'atteignaient point les effets puissants que le prétendu barbare savait tirer de l'amour involontaire de Desdémone, de la perfidie d'iago et de la passion confiante du Maure si facilement empoisonnée par le démon de la jalousie. D'autres auditeurs des cours de Villemain se rappelaient surtout les passages politiques, les belles leçons sur la tribune anglaise qui émouvaient alors, avec la jeunesse libérale, tous les amis de la liberté, les admirables portraits de Chatham, de Burke, de Pitt, de Fox, de Mirabeau. Il y avait chez le professeur, lorsqu'il traitait ces questions, un sentiment très vif de la nécessité et de la force des institutions libérales. Éloigné par tempérament de tous les excès, il n'avait assurément rien d'un révolutionnaire. Mais il ne comprenait le pouvoir que limité par le contrôle du parlement et par la liberté de la presse. Il parlait de l'Angleterre, non en dilettante, mais avec la conviction que cet heureux pays réalisait les meilleures conditions de gouvernement, la stabiUté par l'hérédité dynastique et la Uberté par l'action qu'exercent sur la direction des affaires les représentants élus du pays.

11 appartenait à cette classe de bons citoyens, plus nombreux alors qu'on ne le supposait, qui se seraient accommodés de la dynastie légitime si celle-ci avait voulu rester libérale. Plus on étudie l'histoire des dernières années de la Restauration, plus on voit combien était petit le nombre de ceux qui travaillaient à une révolution. Parmi les esprits les plus hardis, bien peu la voulaient. Elle fut faite, comme presque toujours en France, non par le travail de l'opposition, mais par la faute du gouvernement : Villemain, qui ne l'avait ni provoquée, ni même souhaitée, qui croyait encore, le 30 juillet 1830, à la possibilité de conserver la dynastie, fut obligé de convenir huit jours après que le trône était vacant en fait et en droit. Élu député de l'Eure au commencement de l'année 1830, il avait fait partie des 221 ; dès qu'il vit le trône de Charles X définitivement renversé, il s'inspira des souvenirs de l'histoire d'Angleterre qu'il connaissait si bien, et il crut recommencer la révolution anglaise de 1G88 en offrant la couronne à la branche cadette de la maison de Bourbon.

Cette dynastie nouvelle ne pouvait manquer, suivant lui, d'être libérale; il espérait réaliser avec elle cette conciliation de la liberté et de l'ordre qui a été si souvent cherchée en France et si rarement rencontrée. 11 faut dire à l'honneur de Villemain que, si dévoué qu'il fût à la monarchie de Juillet et quelque reconnaissance qu'il eût pour le régime qui le fit pair de France, il ne fléchit pas sur les principes qu'il avait soutenus pendant les années les plus difficiles de la Restauration.

Lorsque, après l'attentat de Fieschi, le cabinet du 11 octobre proposa de modifier la législation sur la presse et de restreindre les attributions du jury, Villemain attaqua le projet du gouvernement dans un de ses discours les meilleurs et les plus courageux. Il soutint, comme le duc Victor de Broglie l'avait soutenu avant lui, que les délits de presse, étant de simples délits d'opinion, ne sont justiciables que d'un tribunal d'opinion, c'est-àdire du jury. Il alla jusqu'à affirmer que la loi

VILLRMAIN

VILLEMAm/

proposée était plus restrictive de la constitution que les lois les plus mauvaises de la Restauration, et il repoussa le dangereux cadeau que le gouvernement voulait faire à la Chambre des pairs, en lui attribuant une juridiction qui ne pouvait appartenir à une assemblée politique sans exposer celle-ci à la tentation de Irapper des ennemis, au lieu de rendre impartialement la justice.

Un jour vint où Villemain fut naturellement appelé au ministère de l'instruction publique. Après y avoir fait une première apparition fort courte, il y entra pour un temps plus long, lorsque le cabinet Guizot remplaça aux affaires, en ISTiO, celui de M. ïhiers. L'Université a eu rarement à sa tête un ministre aussi digne de la représenter par l'autorité de la parole et par l'éclat du talent. On ne peut dire cependant que son ministère ait laissé dans l'enseignement une trace profonde. Villemain n'était pas de ces novateurs hardis qui touchent aux institutions consacrées par l'expérience et qui se flattent de renouveler le domaine où ils régnent. Prudent par caractère, il essaya d'améliorer ce qui existait, lentement, peu à peu, sans secousses et sans bouleversement. Ce n'est pas, du reste, un mince mérite d'avoir fait honorer €t respecter partout, pendant plusieurs années, le corps enseignant. A aucun moment de leur histoire, les professeurs de l'enseignement secondaire, particulièrement, ne se sont sentis plus entourés de la faveur publique.

Peut-être manquait-il à Villemain, pour laisser la réputation d'un ministre de premier ordre, la fermeté et la décision du caractère. Il lui arrivait à qui arrive souvent aux esprits fins et habitués cel'analyse critique : il voyait en même temps les aspects les plus différents des choses, il saisissait avec une merveilleuse sagacité les nuances les plus délicates des questions, et, sollicité en sens divers par des motifs plausibles, mais contradictoires, il hésitait à conclure.

Déjà dans sa critique littéraire, si pénétrante et si étendue, la même réserve était sensible. Il excellait dans les exposés historiques, il faisait valoir avec un art infini ce qu'il y avait de meilleur dans chaque ouvrage ou dans chaque système; mais, en général, il ne se prononçait pas, il laissait le lecteur choisir et décider luimême.

Il y avait en lui, malgré tout son esprit et toute l'assurance qu'aurait dû lui donner l'habitude du succès, un fond de timidité. Les responsabilités l'effrayaient. De cruels soucis domestiques lui étaient aussi quelquefois une partie de sa liberté d'esprit. Dans la lutte que soutenait alors l'Université contre les partisans de l'enseignement libre, on abusa de l'extrême sensibilité de Villemain, on essaya de troubler son repos et on y réussit en lui inspirant des frayeurs imaginaires. Chaque matin des lettres anonymes lui annonçaient que, déjà frappé dans sa femme, il le serait bientôt dans ses enfants. On finit par assombrir cet esprit si brillant et par le plonger dans un désespoir qui touchait à la folie. Le ravage moral était si visible et si effrayant que le roi Louis- Philippe demanda un jour à un des collègues de Villemain si la réputation d'esprit qu'on avait faite au ministre de l'instruction publique n'était pas surfaite. Le roi ne se doutait guère que, même pendant les séances du conseil, l'imagination de son malheureux ministre était assiégée par les plus affreux cauchemars. Sous l'impression de menaces multipliées, ce pauvre père croyait qu'on en voulait à la vie de ses filles et se figurait même quelquefois qu'on les brûlait à petit feu dans une chambre voisine de la sienne. Il lui fallut enfin quitter le ministère; mais les idées sombres ne se dissipèrent pas aussi facilement que le portefeuille s'évanouissait. Bien des mois

plus tard, j'ai été le témoin des douloureuses angoisses du père de famille toujours agité, toujours tremblant. La présence d'amis dévoués auprès de ses filles ne le rassurait même pas. Il voulait assister à tous leurs repas et manger le premier de tous les plats qu'on leur offrait, dans la crainte qu'elles ne fussent empoisonnées.

Cette agitation se calma peu à peu. Il resta toujours néanmoins dans l'esprit de Villemain, depuis cette époque, une sorte de tristesse morose qui n'était que trop expliquée par de nouveaux soucis domestiques et par la dureté des temps. Il avait vu disparaître la monarchie constitutionnelle qu'il avait servie avec dévouement et qu'il aimait; il voyait revenir avec le second empire le règne de la force, dont il avait cru la France délivrée pour jamais. Voilà donc où on aboutissait : après trente-six ans de régime parlementaire, il fallait faire son deuil de la liberté I Tant d'efforts généreux tentés par les plus nobles esprits, tant d'espérances conservées au milieu des luttes de tous les jours, tout ce patrimoine de la France libérale était encore une fois livré à un maître ! Et quel était celui que la folie populaire avait choisi, celui que beaucoup de conservateurs eux-mêmes avaient appelé comme un sauveur? c'était le héros de Strasbourg et de Boulogne. Il n'était connu que par ses conspirations et par ses aventures. Villemain subit cette domination, mais il ne s'y résigna jamais. Il ne tarissait pas en épigrammes sur la sottise de ce peuple qui s'était plaint de la tyrannie de Louis- Philippe et qui se donnait pour maître un second Napoléon, Il fit alors ce qu'ont fait si souvent, dans notre pays, les politiques désabusés ou tombés du pouvoir : il se réfugia dans l'étude de ces lettres qui avaient été la nourriture de sa jeunesse, le charme et le véritable honneur de sa vie. Membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, secrétaire perpétuel de l'Académie française, il trouvait dans ses relations avec ses confrères et dans ses travaux académiques le meilleur emploi de son temps. Sa vie se concentra alors presque tout entière dans son cabinet de l'Institut, d'où il ne sortait plus que fort rarement. C'est là qu'à toute heure du jour, et souvent aussi dans la soirée, quelques personnes amies étaient admises; c'est là que j'ai eu, pendant dix ans, la bonne fortune de recevoir presque chaque semaine une double leçon de libéralisme et de haute littérature.

Le premier abord de Villemain était, comme l'aspect de son appartement, plutôt attristé qu'aimable. Il portait lourdement le poids de grands chagrins domestiques et de pénibles souffrances de corps. Il commençait presque toujours la conversation par une plainte brusque et morose; mais, après s'être, en quelque sorte, soulagé par cet aveu involontaire d'une lassitude physique et morale qu'il ne pouvait dominer, il saisissait la première parole de son interlocuteur comme une occasion heureuse de secouer ses soucis, de retrouver la plénitude de la vie intellectuelle qui n'était jamais que momentanément suspendue dans son si vif et si curieux esprit. A mesure qu'il parlait, toute trace de fatigue disparaissait; sa physionomie si mobile s'éclairait d'un sourire plein de malice ou s'animait de l'expression dédaigneuse d'une pensée hardie. Sa voix, d'abord sourde, s'élevait par degré jusqu'à des notes graves et puissantes qui rappelaient le professeur, l'orateur éloquent. A entendre ce vieillard déjà fatigué parler avec tant de force, on comprenait l'action irrésistible qu'avait dû exercer sa parole, trente années auparavant, sur le public de la Sorbonne. Il animait tous les sujets ; quelle que tût la question littéraire soulevée devant lui, sa merveilleuse mémoire lui fournissait d'heureuse»

VILLEiMAIN

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