LA METTRIE
TTgufiur recevoir quelques directions dans leurs familles, étant plus souvent que leurs frères sous ies regards de la mère, tandis que l'homme, destiné à exercer une prépondérance dans le ménage, doit être soustrait de bonne heure aux influences fâcheuses qu'il risque de subir dans un milieu malsain à la fois pour son âme et pour son corps. » La conduite du nouvel établissement fut, selon les vues de Lambruschini, confiée à une directrice, et l'on y admit d'abord huit élèves, dont le nombre fut augmenté, à mesure que la souscription, ouverte en permanence, procurait de nouvelles ressources. On enseignait aux enfants la lecture, suivant le système de Laflfore modifié, les éléments de l'histoire naturelle, diverses connaissances usuelles, d'après les procédés employés actuellement chez nous pour les leçons de choses. Les leçons de morale se donnaient sous la forme d'entretiens et de récits. Bientôt après, un Comité de dames surveillantes reçut la direction de l'école. Ce premier établissement prit une rapide extension, et devint le modèle des autres Asili infontili qui s'ouvrirent bientôt à Florence même et dans les principales villes d'Italie.
[S. Maire.]
LAMENNAIS. — L'abbé Jean-Marie-Robert de Lamennais, frère du célèbre philosophe et publiciste, né à Saint-Malo, en 1775, mort à. Ploërmel, en 1861, fut successivement vicaire général de Saint-Brieuc, puis de la grande aumônerie, et enfin chanoine honoraire du diocèse de Rennes. Il est l'auteur de divers ouvrages sur la religion écrits en collaboration avec son frère, d'un opuscule intitulé : De l'enseignement mutuel (Saint- Brieuc, 1819), d'un règlement pour les Fi7/ffs de la Providence de Saint-Brieuc^ et le fondateur de cet ordre ainsi que de celui des freines de l'instruction chrétienne, appelés aussi Frères de Lamennais.
Le livre De l'enseignement mutuel n'est qu'un pamplilet qui contient en 22 pages les attaques les plus violentes contre le système d'enseignement patronné alors par la Société pour l'instruction élémentaire. Tout d'abord, Lamennais reproche au mode mutuel a d'avoir été introduit en France par des protestants » et d'inspirer à la jeunesse l'orgueil de la domination et le goût de l'indépendance ; ce système est « l'œuvre des démagogues et des impies à qui la France doit tant de malheurs », et sa pernicieuse influence a produit de si déplorables résultats, que l'on peut constater depuis 1815 «■ un accroissement du nombre des crimes parmi les jeunes gens et même parmi les enfants ». Lamennais voudrait organi- 'ser une croisade « contre cette méthode défectueuse dans ses procédés, dangereuse pour la religion et pour les mœurs, puisqu'elle sépare dans ses résultats l'éducation de l'instruction, et établie par des gens qui, las de gouverner les empires, se sont mis à régenter les écoles. » Rien dans le nouvel enseignement n'échappe à sa critique. Il réprouve les procédés d'écriture sur l'ardoise et sur le sable, les leçons de lecture aux groupes, les mouvements fréquents « qui convertissent les garçons en soldats et les filles en amazones. » Les moniteurs ne sout h ses yeux que des despotes qui veulent satisfaire leur vanité ; et le maître n'est qu'une machine indigne du nom d'instituteur.
Le règlement def filles de la Providence établies à Saint-Brieuc (Rennes, 1846, in-r2), détermine surtout les devoiis religieux de la congrégation et consacre quelques articles seulement ^ ce qui concerne l'enseignement qu'elle doit donner.
Quant à la congrégation d'hommes fondée en 1 822 par Lamennais, ce Dictionnaire lui consacre un vrticle spécial auquel nous renvoyons le lecteur. •- V. Frères de r instruction chréiierine.
[S. Maire.]
LA METTIllE. — Offroy de La Metlrie est né en 1709, à Saint-Malo. Il étudia la médecine et alla suivre à Leyde les leçons du fameux Boërhaave. De retour en F»ance, il fut nommé, en 1742, médecin des gardes-françaises. En 1745, il fit paraître un Traité de Vâme, où il penchait si ouvertement vers le matérialisme qu'il fut révoqué et perdit sa place. Il regagna la Hollande et y publia, en 1748, V Homme -machine . Cet écrit, le plus célèbre de ceux qu'il a laissés, le fit chasser du pays. Il trouva asile auprès du roi de Prusse» le grand Frédéric, qui l'admit dans sa familiarité et le fit entrer dans son Académie de Berlin. La Mettrie mourut là, en 1751; quelque intempérance ne paraît pas avoir été étrangère à cette fin subite.
Ses idées sont assez tumultueuses, et il dérobe j souvent, par une prudence un peu naïve, la piste de ses propres pensées. S'il est permis d'en chercher néanmoins une explication systématique, voici comment on pourrait la tenter.
Descartes avait distingué deux substances, la pensée et la matière. Tous les phénomènes matériels, y compris ceux de la vie, il les regardait comme mécaniques; d'où la théorie cartésienne des animaux-machines. A la machine corporelle pouvait être jointe une âme, partie détachée et comme individualisée de la substance spirituelle ou pensée; alors seulement il y avait sensation et idée, et c'était le cas de l'homme seul.
Locke vint et insinua que la pensée pourrait bien n'être qu'un attribut de la matière ; ainsi se trouverait supprimée cette distinction des deux substances, qui donnait lieu à tant de difficultés, soit qu'on l'envisageât en elle-même, soit qu'elle rencontrât l'épreuve des faits réels.
Ce que Locke avait insinué, La Mettrie le pose en principe. Il n'y a pas pour lui d'âme spirituelle; la pensée est un attribut, une sécrétion de la matière. Donc tout est matériel, et la conception mécaniste de Descartes peut s'appliquer à l'homme aussi bien qu'aux animaux. Voilà l'idée de VHomme-mactiine, dégagée des précautions oratoires qui ne peuvent donner le change à personne.
Cet homme-machine, cet automate matériel se gouverne par ses sens. Son but est donc de jouir. Telle est la morale naturelle. Mais il ne serait pas bon que tout le monde le sût et se conduisît par ces principes. La Mettrie a assez d'esprit pour s'apercevoir que ce serait la fin de toute société.
Ces connaissances ne seront donc et ne peuvent jamais être, par nature, que l'apanage d'un petit nombre de sages. C'est pour ceux-là que La Mettrie écrit son Anti-Sénèque ou Discours sur le bonheur, la Volupté, le Système d'Epicure, VArt de jouir. Il y confond le bonheur avec l'égoïsme, si bien que le dernier effort de sa morale semble être parfois dans les imaginations d'une manie erotique.
Quant à la masse des hommes, il a fallu inventer, pour la conduire, une morale qui fût tout au rebours de la nature et dont on appuyât lea préceptes par la crainte. C'a été l'œuvre habila des politiques et des prêtres.
A l'heure où il écrit, La Mettrie pense qu'il y aurait tout avantage à ce que les prêtres fussent dépossédés de cette mission. Les religions sont une source de divisions et de guerres. Il vau» drait mieux que l'esprit philosophique fût seul ea charge de gouverner les hommes. C'est en ce sens que La Mettrie envisage avec faveur l'hypotlicse d'une société de matérialistes et d'athées. Ce n'est pas qu'il croie à la vertu de ses docirines philosophiques, ni même à l'influence heureuse de la philosophie et de la vérité agissant directe- I ment sur les hommes, pour réorganiser la société^
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tout au contraire. Mais il croit que la philosophie donne à qui l'éludie la supériorité intellectuelle, avec laquelle on peut ensuite mieux mener les ntachincs humaines.
Nous laissons à la fréquentation d'un Frédéric II la part de responsabilité qui peut lui revenir dans un sentiment aussi peu généreux. Etant données l'opinion de La Mettrie sur l'inaptitude de la vérité à régenter les hommes et l'immoralité réelle du personnage lui-même, il est à prévoir qu'il n'apportera pas à la pédagogie une contribution particulièrement précieuse.
Dans ses réflexions sur l'éducation {Traité de Came, chap. xv, hist. IV, § I, édition d'Amsterdam, 1774, œuvres philosophiques. Tome J, p. 218). il recommande de ne pas devancer la raison de l'élève, de suivre à la piste les progrès de son âme. N'est-ce pas ce que Montaigne avait déjà appelé : « faire trotter » les écoliers devant soi? Il faut prendre garde aussi, à cet âge où les impressions sont ineffaçables, de ne point enseigner d'idées fausses et des mots vides de sens. « Ceux qui sont chargés d'instruire un enfant ne doivent jamais lui imprimer que des idées si évidentes, que rien ne soit capable d'en éclipser la clarté. Mais pour cela il faut qu'ils en aient euxmêmes de semblables, ce qui est fort rare. On enseigne comme on a été enseigné, et de là cette infinie propagation d'abus et d'erreurs. La prévention pour les premières idées est la source de toutes ces maladies de l'esprit. On les a acquises machinalement, et sans y prendre garde, en se familiarisant avec elles, on croit que ces notions sont nées avec nous. » La Mettrie combat cette opinion des idées innées, qui n'irait à rien de moins, en efifet, qu'à supprimer le rôle de l'éducation. Par quelques exemples, historiques ou hypothétiques, il montre que l'homme n'est guère que le produit de son milieu et qu'il demeurerait stupide sans la société.
Ces vues pédagogiques ne dépassent pas ce que pouvait inspirer en cette matière à tous les esprits la doctrine dominante de Locke et de l'expérience. La Mettrie est loin de valoir pour nous les autres hommes de la grande école philosophique du xviu^ siècle. [Georges Dumeanil.]
LA 3I0THE LE VAYER. — V. au Supplément.
LAACASTËR. — Joseph Lancaster, né à Londres le 25 novembre 1778, était fils d'un simple ouvrier. Ayant réussi à acquérir quelque instruction, il se fit instituteur, et ouvrit, le 1^' janvier 1798, à Borough-Road, dans le faubourg de Southwark, à Londres, une école destinée aux enfants pauvres. Lancaster, qui bientôt après s'affilia à la secte des quakers, avait résolu de consacrer son existence à l'amélioration du sort des classes populaires par l'éducation, et il se dévoua à cette œuvre de charité avec un enthousiasme et un désintéressement qui rappellent le noble caractère de Pestalozzi. « Dans mon école, raconte Lancaster, les enfants ne payaient que la modique rétribution de quatre pence par semaine. Je ne connaissais point d'autres méthodes d'enseignement que celles qui sont ordinairement employées, et dont j'avais une connaissance pratique. Le nombre des enfants qui fréquentaient mon école à ce moment variait de quatre-vingtdix à cent vingt. Me trouvant ainsi occupé à l'étude de l'éducation avec l'entière liberté de tenter toutes les expériences qu'il me paraîtrait utile de faire, chaque fois que je trouvais un enfant pauvre dont les parents étaiwit incapables de payer, je le recevais gratuitement. Cette catégorie d'élèves s'accrut si rapidement, que bientôt j'eus sur mon registre plus de quarante enfants comme élèves gratuits ; et je crois qu'aucun d'eux ne savait qu'il y eût, parmi ses camarades, d'autres
'élevés admis «rratuitf.mont. Je dirigeais l'écoU moi-même avec un adjoint. »
Les ressource» de l'école étant des plus minimes, Lancaster dut songer aux moyens de diminuer ses frais le plus possible, et ce fut cetta nécessité qui le conduisit à l'inve. tioo de procédés d'enseignement nouveaux. Nous donnons ici la parole à l'un de ses biographes, M. Joseph llamel [L Enseignement nnituel, Paris, 1818) : « Le besoin rend ingénieux : pour suppléer à l'in^ suffisance de ses ressources, M. Lancaster imagina successivement divers procédés économir^ues, et arriva, par ce moyen, à la suppression des maîtres adjoints, qui furent remplacés par les écoliers les plus anciens et les plus appUr<ués. A cette époque, le livre du docteur Bell* (publié en 1797) n'était point encore parvenu à sa connaissance, mais il se souvint d'avoir vu pratiquer quelque chose de semblable dans l'école où luimême avait été élevé; et c'est ainsi que la méthode d'enseignement mutuel fut, en quelque sorte, découverte pour la seconde fois. Le même besoin d'économie amena de nouveaux perfectionnements. Pour éviter de donner à chaque enfant les petits livres dans lesquels on apprend à lire, on fixa sur des planches des feuilles de papier où étaient écrits des lettres et des mots ; la planche fut suspendue à la muraille, et sept à huit enfants, rangés en demi-cercle, apprirent, sous la conduite d'un moniteur, à répéter la leçon qui leur avait été montrée une première fois. Les plumes, l'encre et le papier étaient chers; on leur substitua une ardoise, et, dès ce moment, l'enseignement de l'écriture se trouva lié à celui de la lecture, chacun des enfants de la même classe s'exerçant tour à tour à tracer les lettres et les mots que le moniteur leur avait d'abord appris à connaître et à épeler. Quant à l'emploi du sable (pour tracer les lettres), qui fut introduit plus tard, M. Lancaster en trouva la première idée dans l'ouvrage du docteur Bell; mais il inventa, pour apprendre le calcul aux enfants, une méthode particulière. »
L'entreprise de Lancaster attira promptement l'attention de quelques personnes bienveillantes. Une souscription fut ouverte pour lui permettre d'agrandir son école. Le nombre des élèves put être porté à trois cent cinquante, et l'enseignement fut rendu entièrement gratuit. En 1803^ Lancaster publia un ouvrage dans lequel il exposait sa méthode, sous ce titre : Improveinents in éducation, at it respects the industrioiis classes of the community [Amélioration de Céducatioji des classes ouvrières) ; ce livre, dont il se fit six éditions en quatre ans, fut dédié par l'auteur au dua de Bedford et à lord Somerville, qui s'étaient déclarés les protecteurs de son œuvre. En 1804, un nouvel agrandissement de l'école permit d'y recevoir sept cents élèves, et Tannée suivante Lancaster arriva au terme de ses désirs, qui était de rassembler sous le même toit et de faire participer à la même instruction un millier d'enfants. Peu de temps après, et avec l'aide de ses deux sœurs, il établit, dans la même maison, une école de deux cents jeunes filles, dirigée suivant les mcmos procédés, et l'on y ajouta l'enseignement de la couture et de quelques autres ouvrages de femme.
« Un seul homme conduisant avec succès une; école de mille enfants, dit M. Ilamel, était un phénomène jusqu'alors inconnu. On en parla à. Windsor, et au mois de juillet iSOô le roi voulut voir M. Lancaster. Il se fit expliquer en détail tous les procédés de la méthode, donna des éloges au zèle et à l'habileté tlu maître, et l'assura de sa protection, en ajoutant qu'il désirait beaucoupque tous les enfants de son royaume fussent eu état de lire la Bible, et qu'il ne négligerait rien pour soutenir une entreprise aussi utile : en même temps il fit donner cent guinécs à M, Lancaster,
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€t dans la suite les ducs de Kent et de Susscx n'ont cessé de le protéger. Les sommes données par le roi et par la cour reçurent immédiatement la meilleure application possible, en servant à fonder dans le sein même de l'établissement de Borough-Road, une école normale, à laquelle furent admis tous ceux qui voulurent se destiner à propager l'enseignement mutuel. »
Mais le clergé anglican voyait d'un œil jaloux les progrès de Lancaster. Celui-ci, en effet, admettait dans son école de Borough Road et dans toutes celles qu'il créa successivement les enfants de toutes les sectes, n'enseignant aucun dogme, et se bornant à faire lire sans commentaires des passages extraits de la Bible, persuadé qu'il était que l'enseignement religieux proprement dit devait être remis aux soins des parents. Pour faire échec aux écoles neutres de l'instituteur quaker, le clergé imagina de lui susciter un rival dans la personne du docteur Bell. Depuis son retour de l'Inde, Bell vivait retiré dans la paroisse de Swanage (Dorset), où il exerçait les fonctions de ministre. Lancaster était allé le voir en 1804, et s'était entretenu avec lui des divers moyens de perfectionner l'enseignement; à cette époque, aucune hostilité n'existait encore entre eux. Mais, lorsque les écoles lancastériennes commencèrent à porter ombrage à la haute église, Bell fut appelé à Londres par des ecclésiastiques pour y établir son système d'enseignement dans une école de la paroisse de Sainte-Marie ; l'archevêque de Cantorbéry, l'évêque de Durham, le prirent sous leur protection, lui fournirent des ressources considérables, et fondèrent en grand nombre des écoles où était appliqué le système mutuel, mais dans lesquelles on enseignait exclusivement les doctrines de l'Eglise anglicane. En même temps des pamphlets étaient publiés contre Lancaster, qui fut représenté comme un homme dangereux pour l'Etat, et dont les méthodes pouvaient mettre l'Eglise en péril. Le résultat de ces attaques et de cette attitude du clergé fut que le plus grand nombre des souscripteurs de Lancaster l'abandonnèrent, et qu'il se trouva réduit, pour soutenir toutes ses entreprises, aux seuls secours qu'il recevait de la famille royale.
Nous empruntons à l'ouvrage peu connu de M. Hamel, qui avait été envoyé en Angleterre en 1818 par l'empereur de Russie pour y étudier l'enseignement mutuel, la narration des événements qui suivirent, de 1807 à 1816.
«Loin de se ralentir, le zèle de M. Lancaster n'en devint que plus ardent ; il n'épargna ni travaux ni dépenses pourrcpandre partout sa méthode, et bientôt il se mit à voyager en Angleterre, s'arrêtant dans toutes les villes, faisant des lectures publiques, excitant le zèle de tous les amis de l'humanité, fondant des écoles lui-môme, et leur laissant ensuite pour maîtres ceux qu'il avait formés dans son premier établissement. Nulle difficulté ne l'arrêtait ; l'argent ne lui semblait bon que pour répandre de toutes parts la doctrine de l'enseignement mutuel. Non content de dépenser tout ce qu'il avait, il contracta de nouveaux engagements, et, se livrant sans réflexion h. tous ces emprunts, il se trouva chargé, en 1807, d'une dette de 6 449 livres sterling (plus de 150 000 francs).
» Ses nombreux créanciers, craignant qu'il ne lui devînt de plus en plus impossible de sortir d'embarras, commencèrent à s'impatienter. Deux d'entre eux le firont citer devant la cour du banc du roi. Au moment où on le conduisait pour y comparaître, il pria l'officier de justice qui l'accompagnait do lui permettre de s'arrêter cliez ses parents. Ils montèrent ensemble; c'était le soir, et, suivant la coutume de sa secte, M. Lancast(n' se mit à lire avec sa famille un chapitre de la Bible, et il récita ensuite une prière. L'ardeur avec
I laquelle il la prononça, la vive émotion qu'il éprouva en demandant à Dieu de ne pas l'abandonner au milieu de circonstances aussi terribles, et dans une entreprise aussi utile, firent une telle impression sur l'officier de justice, que celui-ci, en l'accompagnant ensuite au tribunal, lui demanda la permission de se présenter pour sa caution.
» Obligé de s'éloigner de Londres pour se soustraire à de nouvelles poursuites de ses créanciers, il continua ses travaux, et parcourut quelques parties de l'Angleterre dans lesquelles il n'était point encore allé. A la suite d'une lecture publique faite à Douvres, il lia connaissance avec M. Joseph Fox qui, dès ce moment, devint son protecteur et son ami, et qui plus tard lui donna de grandes preuves de son dévouement.
» A la fin de l'année 1807, plusieurs créanciers le pressèrent plus vivement encore et lui fixèrent pour dernier délai le mois de janvier 1808. Obligé de s'occuper enfin des moyens de satisfaire k^s plus pressés, il conçut le projet de faire un appel à toutes les personnes considérables qui s'intéressaient à son entreprise, et de demander à chacune d'elles une souscription de cent livres sterling ; le duc de Bedford s'inscrivit le premier sur cette liste. M. Lancaster se rendit lui-même à Bristol, et sollicita vivement auprès de toutes les personnes de sa connaissance; mais, au moment où il espérait le mieux réussir, une lettre écrite par un de ses créanciers détruisit l'effet de ses démarches, et fit retirer toutes les souscriptions. Toutefois il ne se décourageait point, malgré son dénûment absolu et l'approche du terme fatal. Voici ce qu'il écrivait le 10 janvier à l'un de ses amis les plus dévoués, M. Corston : « Malgré tant <c de difficultés, je suis calme et confiant : j'ai été « envoyé dans ce monde pour faire et pour sup- « porter la volonté de Dieu, qui est mon meilleur « ami ; et si la souffrance est le seul moyen « d'obtenir la victoire, si le chemin de la croix « peut seul me faire gagner la couronne de vie, « que la souffrance et la croix soient les bien- « venues... Dans la conférence publique que je « fis il y a quelque temps à l'Hôtel-de-Viile, je me « sentis entraîné à dire ces paroles:«Lavolontédu « Seigneur s'est manifestée ; il faut que désormais « les pauvres de l'Angleterre, ceux de l'Europe, « ceux du monde entier reçoivent une éducation, « et nulle puissance humaine ne pourra s'y oppo- « ser. » Je semblais avoir reçu le pouvoir de parie 1er ainsi; toute l'assemblée m'écouta dans un « religieux silence et fut convaincue. »
» Tout à coup il lui vint dans l'esprit de consulter son nouvel ami, M. Fox, et, sans perdre un moment, il lui écrivit pour le prier de se rendre à Londres à jour fixe, et de l'aller chercher cIkz M. Corston, dont il lui indiqua le domicile. M. Fox ne connaissait pas encore M. Corston ; mais il fut exact au rendez-vous, et au jour fixé (le 18 janvier) ils se trouvèrent réunis tous trois. De cette entrevue allait sortir le salut. Après le dîner, M. Fox demanda à M. Lancaster : « Combien devez-vous ? mille livres sterling ? — Oui. — Est-ce tout?... Deux mille livres ? — Oui. — Est-ce tout ? » Il >e tut. « Dites-moi enfin tout ce que vous devez. — Mon ami Corston vous le dira mieux que moi. » Celui-ci ayant déclaré que les dettes se montait nt à plus de six mille livres, il se fit un moment de silence ; puis M. Fox se retournant brusquement vers son hôte et lui saisissant la main : « Avec voire assistance, j'en viendrai à bout. Voulez-vous accepter mes traites sur vous ? — Soit. — Eh bien, il sera sauvé et son entreprise avec lui. » Les deux amis s'élancèrent de dessus de leurs chaises, et se jetèrent dans ses bras, lui témoignant leur reconnaissance par leurs larmes. Après cette scène touchante, M. Fox fit tous ses arrangements
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pour acquitter successivement les dettes de son ami, et au bout de quelques jours il en avait déjà remboursé plus de la moitié, en lettres de change dont les fonds furent faits successivement.
w Quatre jours après l'entrevue que nous venons de raconter, le 22 janvier, les trois amis, devenus désormais inséparables, et se confiant en la Providence, se réunirent en société pour se consacrer exclusivement à la propagation du mode d'enseignement mutuel. M. Corston fut fait trésorier, M. Fox secrétaire, et M. Lancaster se chargea de la direction des écoles et de la rédaction des écrits qu'ils comptaient publier.
)) Cependant, après le paiement des créanciers les plus pressés, la société ne fut point encore délivrée de toute inquiétude au sujet de ses finances. Les souscriptions rapportaient peu de chose, et les dépenses augmentaient chaque jour: l'école normale seule coûtait deux mille livres sterling par an. M. Fox fit connaître ses embarras à M. Allen. Celui-ci promit de s'occuper de cette affaire, et môme d'y faire entrer quelques-uns de ses amis ; mais comme il jugeait avec raison qu'il était impossible de laisser à M. Lancaster l'administration de l'entreprise, il mit à son concours une condition, savoir que M. Lancaster voulût bien désigner un comité de six personnes qui seraient chargées de recevoir les souscriptions, de faire les paiements, et de diriger exclusivement tous les comptes, et qu'il consentît lui-même à ne faire aucune dépense, sans l'approbation formelle des membres du comité. Après avoir hésité quelques instants, M. Lancaster accepta cependant la proposition, et désigna pour ses associés MM. Fox, Corston, Allen, Jackson, Sturge et Forster. Le 29 juillet 1808, le comité tint sa première séance, et pendant plus de deux ans les mêmes personnes n'ont cessé de se réunir toutes les semaines dans la maison de M. Allen. Leur premier soin fut de rassembler autant de souscriptions qu'il serait possible, et de faire un emprunt pour un terme de sept années, à raison de cent livres sterling par action. Au bout de quelques mois, ils avaient recueilli plus de quatre mille livres, dont une partie fut d'abord employée à solder complètement les dettes de M. Lancaster.
» Celui-ci, plein d'une nouvelle ardeur, reprit bientôt ses exercices et ses voyages :. faisant partout des prosélytes, provoquant des souscriptions, fondant des écoles et leur donnant des instituteurs, infatigable dans son zèle et animé par ses succès, jl semblait marcher à la conquête du monde. On trouve dans plusieurs de ses lettres la vive expression de ce sentiment; quelquefois, il témoigne lui-même, avec une naïveté touchante, sa propre admiration pour son talent à improviser dans une assemblée et à faire des conférences publiques. Il assure qu'il n'y a eu jamais deux de ses discours qui fussent semblables, et en rapporte tout l'honneur à Dieu, dont il déclare n'être que l'instrument. Ailleurs, il s'écrie : « Dieu a mis dans mes mains une trompette éclatante, qui doit être entendue pour toute la terre. » Le résultat de tant d'efforts, constaté dans le cours de l'année 1811, se trouva être de quatre-vingt-quinze écoles fondées sous ses auspices, dont l'établissement et l'entretien avaient déjà absorbé plus de vingt mille livres sterling, et dans lesquelles trente mille enfants recevaient l'instruction élémentaire.
» En 1810, M. Lancaster avait fait paraître une édition du livre qu'il avait publié en 1803, sous le titre nouveau : The British System of éducation^ being a complète epitome of the improvements and inventions prattised at the royal free schools. Londres, Longman and Co.
» Les affaires du comité s'augmentaient de jour en jour ; à mesure qu'il se fondait de nouvelles éco-
1" Partie.
les, dont chacune avait besoin d'un instituteur, les dépenses s'accroissaient dans la môme proportion ; et, comme on commençait à s'occuper aussi de cette méthode dans d'autres pays de l'Europe, il fut jugé nécessaire de redouber d'activité et d'appeler un plus grand nombre de personnes à l'administration des divers intérêts de la société. Des hommes richos et d'un rang élevé furent invités à se réunir à l'entreprise ; et, au mois de décembre 1810, on forma une nouvelle association qui fut composée de cinquante membres, parmi lesquels on remarqua d'abord le duc de Bedford et lord Somerville, qui furent élus présidents.
» Le 11 mai 1811, les souscripteurs pour le» écoles lancastériennes tinrent leur première assemblée générale; un grand nombre de personnes y avaient été invitées. On y lut un rapport sur les commencements et les progrès de la méthode, et le trésorier exposa ensuite la situation des finances. Le duc de Bedford présidait, et leurs Altesses Royales les ducs de Kent et de Sussex étaient parmi les auditeurs.
» Dans le même temps, M. Lancaster entreprit de nouveaux voyages, et parcourut pour la première fois l'Irlande et l'Ecosse; il y obtint le même succès. Une école qu'il fonda à Edimbourg, sous le titre de High school, avait pour directeur M. Pillans*, qui, dans la suite, étendit ce mode d'enseignement à l'étude des langues, de la grammaire, et de plusieurs autres sciences, ouvrant ainsi une nouvelle carrière, et provoquant de nouvelles applications.
» Aux Etats-Unis d'Amérique, la méthode de M. Lancaster avait été adoptée à New- York dès l'année 1806, et elle fut successivement établie dans plusieurs écoles, à Philadelphie, à Boston, etc. En 1811, un maître venu de Londres se fixa à Georgetown, près de Washington ; il forma des élèves et les distribua dans les autres villes . Dans l'Amérique anglaise, un autre maître, envoyé de Londres en 1813, fonda la première école lancastérienne à Halifax, et bientôt après on- forma dans la même ville une société qui prit le nom de Acadian School Society. Quatre jeunes Africains de Sierra- Leone furent, en 1811 et 1813, instruits à l'école principale de Southwark, et renvoyés ensuite dans leur pays, pour y établir le même mode d'enseignement. Deux membres de la société des missionnaires partirent pour introduire la méthode dans les possessions anglaises de l'Afrique occidentale. Au cap de Bonne-Espérance, le chapelain de la colonie, M. Jones, établit lui-même une école. Dès 1810, d'autres missionnaires en avaient également fondé à Calcutta et à Ceylan. Assisté par les mêmes hommes, M. Philipps créa plusieurs établissements semblables à Antigoa; enfin, un homme natif d'Otaiti, et qui avait été élevé à Londres, transporta l'enseignement mutuel à Sidney, dans la Nouvelle-Galles.
s Ainsi, en moins de quinze années, la méthode lancastérienne se trouva établie dans les quatre parties du monde ; et cent mille enfants, qui sans elle auraient été probablement négligés, lui durent les bienfaits de l'éducation élémentaire.
» Cependant le docteur Bell s'occupait aussi à fonder des écoles... La question de savoir lequel des deux systèmes méritait la préférence fut agitée très vivement en 1811, et l'on y joignit bientôt une nouvelle discussion sur la priorité de 1 invention... Au mois d'octobre 1811, il se forma à Londres une société pour l'éducation des enfants d'après la méthode du docteur Bell ; elle se nomma Société nationale pour la propagation de L enseignement élémentaire daîis {es classes pauvres ^ 'suivant les principes de l'Eglise dominante en Angleterre et dans le pays de Galles. L'archevêque de Cantorbérv fut nommé président ; l'archevêque d'York, les" vingt-huit évoques et dix pairs
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du royaume furent vice-présidents... Depuis sa fondation jusqu'à 1817, cette société a dépensé trente mille livres sterling, soit pour créer des écoles nouvelles, soit pour introduire l'enseignement mutuel dans celles qui étaient déjà fondées.
» Revenons à M. Lancaster. L'année 1813 s'ouvrit pour lui sous de tristes auspices, et fut le commencement de ses malheurs. Jusqu'à ce moment l'école de Southwark lui avait appartenu, quoiqu'il en eût déjà hypothéqué le bâtiment au comité qui s'était en quelque sorte constitué son tuteur, et dont les membres avaient de fréquentes occasions de faire eux-mêmes des avances, soit que les souscriptions ne fussent pas assez abondantes, soit que M. Lancaster fît quelquefois des dépenses inconsidérées. Dans un tel état de choses, il était difficile que les embarras dans lesquels se trouvait constamment le directeur n'influassent pas sur les affaires de la société et sur l'opinion du public ; et il n'y avait aucun moyen d'éviter une confusion fâcheuse : on dut donc songer à remédier à ces abus, et à mettre d'abord en sûreté les intérêts généraux et ceux de l'entreprise ellemême. Dans le même temps, M. Lancaster résolut, malgré l'avis du comité, d'ouvrir pour son compte une nouvelle école à Tooting, près de Londres, pour y recevoir et y entretenir un certain nombre d'écoliers avec lesquels il voulait absolument faire l'essai de l'application de sa méthode à des études plus relevées. Dès ce moment on put reconnaître qu'il renonçait à son association, et il fallut bien travailler à dégager les fonds appartenant à la société de tous les embarras qu'y avait jetés le désordre et l'imprudence de son fondateur.
» Dans le même temps, celui-ci était déjà si préoccupé de son nouveau projet que, pour en finir plus vite des autres affaires, il proposa à ses associés de leur céder sa part de propriété sur les bâtiments et les meubles de l'école, pourvu qu'ils le déliassent sur-le-champ de toute obligation pour les sommes qu'on lui avait prêtées, ou à l'emprunt desquelles il avait concouru. Vainement on lui représenta qu'en abandonnant ainsi une entreprise qu'il avait créée, et que tout le monde désirait lui voir diriger, il se ferait probablement grand tort dans le public ; vainement on ajouta que, s'il voulait continuer à marcher avec le comité jusqu'à ce que l'œuvre fût entièrement consolidée, ses amis se feraient ensuite un plaisir de lui donner pour ses entreprises particulières l'assistance qu'ils lui avaient accordée pour une affaire d'intérêt général ; vainement encore on tenta de le prendre par d'autres sentiments, en lui faisant voir combien la société serait embarrassée s'il quittait la direction des établissements qu'elle avait formés. Sur ce dernier point, il promit de s'en occuper toujours autant qu'il lui serait possible ; et, quant à tout le reste, il se montra inébranlable. Enfin, les membres du comité, ayant épuisé tous les moyens de persuasion, se déterminèrent, non sans chagrin et dans l'intérêt de leur entreprise, à consentir à une séparation si vivement sollicitée; toutes les affaires de la société furent liquidées ; et ce ne fut qu'avec un profond sentiment de douleur qu'ils renoncèrent à l'association d'un ami dont il était d'ailleurs facile de prévoir la ruine prochaine.
» Alors, mais seulement alors, il devint possible de donner à l'association le caractère de régularité qui distingue toutes celles de la môme nature, et de confier l'administration des fond? soit aux souscripteurs, soit à un comité nommé par eux. On jugea d'abord convenable de rédiger un règlement qui établît toutes les conditions, et qui donnât à l'entreprise cette force d'organisation qui lui avait toujours manqué. Au mois de novembre 1813, la société fut reconstituée et adopta
un projet de règlement. Tous les souscripteur» pour une guinée jusqu'à dix devinrent associés pour un an; tous ceux qui s'inscrivirent pour dix guinées et au-dessus le furent pour toute leur vie. Il fut convenu qu'au mois de mai de chaque année on tiendrait une assemblée générale. Enfin un comité de dames fut aussi nommé pour surveiller les écoles de filles, et celles où se forment les maîtresses. Dans la séance du 21 mai 1814, la société vota définitivement le règlement provisoire qu'elle avait adopté l'année précédente. Elle prit le nom de Société des écoles pour la Grande-Bretagne et pour l étranger {British and Foreign School Society).
» Comme on désirait que M. Lancaster continuât à diriger l'enseignement, la société lui donna le titre d'inspecteur en chef de toutes ses écoles, et un traitement de 365 livres sterling par an, qu'il accepta, non sans hésitation. En 1814, fatigué de se trouver sous la surveillance du comité, il donna sa démission de cet emploi ; et ce fut ainsi que se termina la carrière publique de cet ami de l'humanité, qui avait débuté d'une manière si brillante, et lutté contre la mauvaise fortune avec une énergie peu ordinaire.
» Après s'être occupé pendant quelque temps avec beaucoup de zèle du nouvel établissement qu'il avait ouvert pour son compte à Tooting, M. Lancaster fut une seconde fois obligé de suspendre ses travaux, et de fuir ses nouveaux créanciers. Il voyagea pendant deux ans encore, parcourut en détail l'Irlande et l'Ecosse, et créa en plusieurs endroits de nouvelles écoles. Il aurait pu, en continuant de la sorte, se rendre fort utile et rétablir peut-être ses affaires; mais il ne cessa de se déconsidérer chaque jour davantage, ne voulant jamais souffrir que personne se mêlât de l'administration financière, et ne cessant de répéter que tous ceux qui voulaient ainsi l'aider feraient comme ses anciens amis, qui l'avaient abandonné, disait-il, pour s'attribuer exclusivement le mérite de tout ce qu'il avait fait lui-même. Tourmenté par cette injuste prévention, il fit même paraître en 1816 à Bristol une brochure sur V oppression et les persécutions qu'il disait avoir essuyées. Cette ingratitude lui fit perdre par degrés l'estime publique, et ses amis mêmes s'éloignèrent de lui. Maintenant il vit tout à fait retiré dans la maison d'un de ses ancien protecteurs, M. Holt, à Manchester, et se consume dans la misère et le chagrin. Combien il est déplorable d'avoir à raconter d'aussi tristes détails d'un homme qui a rendu tant de services à son pays et à l'humanité ! Son œuvre est accomplie, et les sons de la trompette que Dieu avait mise entre ses moins ont retenti dans toute la terre. Puisset-il cependant trouver plus de calme et de bonheur l »
Nous avons tenu à reproduire, sans y rien changer, ce récit d'un témoin, qui nous donne, avec la relation impartiale et détaillée des faits, l'impression des contemporains. On comprend mieux, après l'avoir lu, comment l'imperturbable confiance de Lancaster en lui-même, qui contribua puissamment à ses premiers succès et assura d'abord le triomphe de son entreprise, finit par devenir la cause de sa ruine.
Il nous reste peu de chose à ajouter pour achever cette notice biographique. En 1818, Lancaster se rendit en Amérique, espérant y trouver des amis nouveaux. Il visita l'Amérique du Sud, où le dictateur Bolivar lui fit un excellent accueil, et lui fournit les moyens d'étftblir dans les anciennes colonies espagnoles des écoles d'enseignement mutuel. Il passa ensuite aux Etats-Unis; mais ses imprudences ne tardèrent pas à le jeter dans de nouveaux embarras pécuniaires. En 182i), il alla au Canada, où il obtint du gouvernement une
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subvention en faveur de sa ractliode; mais son défaut de capacité administrative le fit encore aboutir à un écliec. Il se retira enfin à New-York, où quelques amis pourvurent à ses besoins au moyen d'un secours annuel, et il y mourut
en 1838. . ., .
Pour l'exposé de la méthode d enseignement mutuel, V. l'article Mutuel {Enseignement).
LANCELOT. — H y eut à Port-Koyal des solitaires dont le nom brilla d'un plus vif éclat que celui de Lancelot; aucun peut-être ne fut un maître aussi parfait de la jeunesse, aucun ne contribua davantage par ses écrits à la réputation pédagogique de l'illustre société dont il faisait partie. C'est à ce double titre qu'il mérite ici une mention particulière.
I. Sa vie. — Claude Lancelot naquît à Paris en 1615, d'une honnête mais modeste famille. Les instructions d'un bon ecclésiastique, qui fut son premier maître, le déterminèrent de bonne heure à se consacrer au service de Dieu. A cet effet, il entra à l "âge de douze ans au séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, qui venait d'être fondé, pour y continuer ses études. Le supérieur de cette maison, appréciant sa piété et ses mérites, eût bien voulu se l'attacher; il fit même pour cela quelques tentatives. Mais Lancelot avait d'autres vues : son intention était de se faire religieux et, chose assez piquante, il songea même un moment à entrer chez les jésuites. Après quelque temps d'attente, d'hésitation et d'inquiétude, il fut mis en rapport, par un de ses amis, avec le célèbre abbé de Saint-Cyran, qui était alors le confesseur des religieuses de Port-Royal et le directeur de beaucoup de consciences. Lancelot sentit tout de suite qu'il avait trouvé celui qu'il cherchait : il quitta la communauté de Saint-Nicolas et se mit sous sa direction (1638). Saint-Cyran l'adjoignit à M. Le Maître, qui venait de se retirer du monde et qui habitait, avec trois autres solitaires, dans les dehors du monastère de Port- Royal de Paris. En même temps qu'ils travaillaient à se sanctifier parla pénitence, ces Messieurs avaient été chargés de l'éducation de quelques enfants, chose que Saint-Cyran eut toujours grandement à cœur. Ce fut pour Lancelot une occasion de faire parj^tre l'aptitude particulière qu'il avait pour instruire, et, dès ce moment, l'enseignement semble avoir été sa fonction essentielle.
De 1638 à 1660, en effet, c'est-à-dire tant que durèrent les Petites Ecoles, il ne cessa de leur prêter le concours de son zèle et de sa grande compétence : à Paris d'abord, où il débuta , puis à Port-Royal des Champs (1638), où se retirèrent les solitaires, forcés de s'éloigner après l'arrestation de Saint-Cyran; — à la Ferté-Milon (1639), où il suivit son élève, le jeune Vitart ; — à l abbaye de Saint-Cyran {1639-1640), où il fut appelé pour s'occuper de l'éducation de quelques enfants; — à Port-Royal de Paris (1640-1645), où il revint remplir les fonctions de sacristain et où en même temps il donnait ses soins à un enfant que lui avait confié de M. de Saint-Cyran, aux deux ; Qls de M. Bignon et probablement aussi à queljques autres; — à Port-Royal des Champs (1645- 1646), où le nombre des élèves s'était accru et où sa direction semble avoir été reconnue nécessaire ; — à Paris encore (1646-1650), aux écoles régulièrement organisées dans la rue Saint-Dominique, dont il fut le maître essentiel ; — aux Granges de Port-Royal des Champs (16;50-1656), où avalent été envoyés une partie des enfants qui étaient rue Saint-Dominique, lors de la fermeture de l'école de Paris. Quand ceux-ci durent être renvoyés en 1656, il ne semble pas qu'il ait été forcé de quitter le monastère des Champs ; car on le retrouve, en 1659, précepteur en titre du duc ^e Ghevreuse, au château de Yaumuiier, où il di-
rigeait sans doute encore l'éducation de quelques enfants.
Les écoles définitivement fermées, il alla faire l'éducation des princes de Conti (1669-1672;; mai«; il y renonça après la mort de l"ur mère, quand il ne lui fut plus possible de les élever aussi chrétiennement qu'il l'aurait voulu, et notamment parce qu'il refusa de les conduire à la comédie. C'est alors qu'il retourna à l'abbaye de Saint-Cyran, où il se fit religieux bénédictin; mais malgré toutes les instances qu'on lui fit. Il ne voulut pas s'avancer dans les ordres sacrés au-deli du sous-diaconat. Cependant, ce n'est pas encore là qu'il devait achever sa vie. A l'occasion dn quelques troubles excités par les opinions jansénistes et auxquels il prit part'en vrai disciple de Saint-Cyran, il fut relégué en 1680 dans l'abbaye de Quimperlé, où il mourut comme un saint, le 15 avril 1695, âgé de près de quatre-vingts ans. « Tous ceux qui ont parlé de lui, rapporte son biographe, disent qu'il était d'un naturel doux, simple, plein de droiture et de piété, assidu au travail ,et à la prière, aimant la retraite, fuyant la gloire, cherchant la paix, ennemi des disputes et des contestations, et qu'ayant été dès son bas âge tiré des occasions du péché, il a passé sa vie dans l'innocence. » C'est déjà un assez bel éloge, et nous ne connaissons rien qui vienne l'infirmer.
On sait qu'à Port-Royal tout ce qui concernait l'éducation des enfants, comme la composition des ouvrages d'éducation, était impersonnel et plus ou moins collectif : il devient dès lors difficile d'assigner à chacun la part qui lui revient dans l'œuvre commune. Aussi renvoyons-nous à l'article Port-Royal pour tout ce qui concerne les Petites Écoles, dont Lancelot fut, sans contestation, l'un des maîtres les plus autorisés. Nous nous contenterons d'indiquer ici quelquesuns des principes qu'il a suivis dans sa carrière d'éducateur, et d'énumérer les ouvrages qu'il a composés.
II. Ses maximes d'éducation. — Nature modeste, plus faite pour subir l'influence d'autrui que pour imposer la sienne, se mettant volontiers sous la règle et ne la prescrivant aux autres qu*au nom d'une autorité étrangère, Lancelot adopta successivement, en matière d'éducation, toutes les idées de Saint-Cyran, qui furent pour lui une véritable révélation ; puis celles de M. de Saci, son successeur, dont il accepta la direction plus douce, quoique non moms pénétrante. Cependant, Fontaine nous a conservé un témoignage précieux de ses idées personnelles : c'est une lettre qu'il écrivit à M. de Saci, sur la demande de ce dernier, et dans laquelle il lui détaille la manière dont il se conduit pour les études des princes de Conti, dont il était alors le précepteur, ainsi que pour leurs exercices de piété. Elle a dû être écrite vers 1671, alors qu'il avait toute la maturité que peuvent donner l'âge , l'étude et une longue expérience. On peut donc la regarder comme le résumé de toute sa doctrine sur l'éducation. En voici l'analyse.
« C'est par obéissance qu'il adresse cette relation à M. de Saci : il ne croit pas, en effet, que des maximes d'éducation dont on s'est servi dans le particulier avec des enfants de condition puissent être généralisées, qu'on puisse en faire l'application à d'autres. » En somme, il est d'avis que l'éducation doit être appropriée aux dispositions et au caractère de chaque enfant et quelle est chose individuelle, toute spécifique, comme il le dit. Même quand il enseignait dans les Petites Écoles, il n'avait jamais eu que quelques élèves à la fois, et ses fonctions n'avaient guère diffère du préceptorat. , . . ,.
« Cet emploi de précepteur doit être regarde
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comme un emploi de pénitence pour celui qui l'exerce et de charité pour les enfants auxquels U s'applique. Il n'en est pas de plus important; car la conduite de la moindre âme, au témoignage de saint Grégoire, est quelque chose de plus grand et de plus difficile que celle de tout un monde. La conservation de l'innocence, qu'il est presque impossible de recouvrer quand on l'a perdue, a toujours été la plus grande assurance du salut : aussi n'y a-t-il point de ruse dont le démon ne se serve pour la ravir aux jeunes gens. C'est pourquoi notre vigilance ne doit pas être moindre que celle de cet ennemi de tout salut.
» Pour y réussir, il faut beaucoup de charité. La première chose qu'un précepteur doit faire, comme le dit Quintilien, c'est de prendre les sentiments d'un père à l'égard de ses écoliers. 11 doit leur donner le bon exemple en tout et forcer pour ainsi dire leur considération ; car l'estime que les enfants ont pour leur maître sert extrêmement à les avancer dans leurs études et dans la vertu. »
Lancelot regrette ensuite « qu'on tienne dans l'avilissement un emploi dont dépendent les plus grands biens de l'Etat et de l'Eglise», et il ne doute pas que ce ne soit aussi l'effet d'un artifice du démon. « // y a, en effet, une foule d'enfants qui se perdent et qui seraient sauvés, si la bonne éducation était bien établie.
» Il ne faut pourtant pas que les précepteurs se découragent : au contraire, il faut qu'ils redoublent leur zèle, qu'ils augmentent en eux cette charité de père et qu'ils s'estiment heureux de sacrifier leurs travaux, leurs intérêts et leur vie pour ces petits que Dieu leur a confiés. Ceux-ci sont d'autant plus dignes de compassion qu'ils ne peuvent encore connaître le bien qu'on leur procure : en quoi ils ne sont que la figure de nos plus grandes ingratitudes envers Dieu. Un précepteur qui ne sera pas dans ces dispositions ne fera jamais rien. S'il y est, au contraire, il sentira bientôt que la grâce n'est pas moins forte à opérer que la nature; et cet amour lui fera trouver plus d'inventions pour servir utilement ses écoliers que tous les avis qu'on pourrait lui donner. »
Toutes ces idées sont bien celles de Saint-Cyran ; mais elles sont celles de Lancelot aussi, qui les a faites siennes et qui les met en pratique. On sent que toute cette doctrine a passé par son cœur.
Lancelot traite ensuite de l'ordre qu'il garde dans la conduite de ses élèves. « Comme ils sont fort jeunes et d'une complexion délicate (M. de Conti, l'aîné, n'avait que dix ans et était souvent malade, M. de la Roche-sur-Yon, le cadet, n'en avait que sept), on les laisse dormir autant qu'ils le peuvent ; mais on les lève aussitôt qu'ils sont éveillés, de peur qu'ils ne badinent dans leur lit. Ainsi, quoique Tneure du coucher soit marquée, celle du lever ne l'est pas. Ensuite, ils prient Dieu, et, pendant qu'ils déjeunent, on leur lit l'histoire. Ils vont ensuite chez Madame lui donner le bonjour, et ils y sont quelquefois assez longtemps à lui faire leur petite cour. Puis on leur fait faire quatre ou cinq tours de jardin ou gravir les montagnes pour les fortifier et les mettre en bonne humeur; après quoi on étudie. Il est toujours près de neuf heures quand on entre à l'étude. Ils travaillent ordinairement trois heures le matin.
» Ils font d'abord quinze ou vingt lignes de Bongars. Je le prends phrase à phrase; je leur en dis le français mot à mot et ils me le redisent en latin. S'ils font quelque faute, je la leur lais voir, et s'ils se servent d'un mot qui ne soit pas propre, je leur en fais mettre un autre; et je le rejette toujours jusqu'à ce qu'ils aient trouvé celui de l'auteur ou un équivalent. S'ils manquent à attraper son tour ou sa liaison, ils font la transi-
' tion par une autre particule et donnent un antretour par le relatif, par le participe, etc. Ainsi, ils s'exercent sans peine dans la pureté du laiin, et au lieu d'un mot ils en apprennent quelquefois trois ou quatre.
» M. de la Roche-sur-Yon, qui n'a que sept ans, et qui ne sait pas écrire, ne laisse pas de faire la même chose par cœur avec Monsieur son frère, et après que cette plirase a été faite de la sorte, je la dicte et la laisse écrire tout entière, pour se l'imprimer davantage, et je lui en fais remarquer la brièveté, en quoi cet auteur a excellé, et puis nous passons à une autre phrase. Cela dure près d'une^ heure, parce qu'ils font application de ces phrases à d'autres sujets ; après quoi je leur fais apprendre par cœur le latin de Bongars, afin que cela s'imprime dans leur esprit et leur serve d'ouverture pour d'autres leçons.
» Ensuite, ils écrivent un exemple et ils appellent cela se délasser, quoique l'exercice précédent se faisant de vive voix leur soit aussi un divertissement. Le petit surtout y prend grand plaisir. Après l'exemple, M. de Conti apprend quinze ou vingt vers de Virgile, car on ne le contraint pas. Quand il est de bonne humeur, il en apprend trente, et s'y plaît fort. Monsieur son frère n'en apprend que sept ou huit, mais il les apprend avec tant de plaisir qu'il les déclame avec un petit geste qui nous fait rire. Il commence toujours au même endroit que M. le prince de Conti, et nous reprenons les autres dans certains jours qu'il prend médecine, car le cadet a beaucoup plus de santé. Le Virgile fait, M. de Conti explique deux chapitres de Tite-Live. Il en est au sixième livre et il l'explique fort bien, sans aucune aide du français et sans l'avoir prévu auparavant ; et M. de la Rochesur-Yon explique une demi-page de Justin. En leur faisant voir leur auteur, on marque sur un papier les mots et les phrases difficiles, ou les^ expressions remarquables dont on peut avoir besoin pour parler latin, et le soir ils les répètent en se couchant. »
Mais tout cela se faisait presque en se divertissant, parce qu'ils ne travaillaient jamais seuls et qu'ils ne cherchaient presque rien dans leurs livres. « On est leur dictionnaire vivant, dit Lancelot, leur règle, leur commentaire : tout se fait par la parole. »
On dînait règlement à midi ; puis ils se divertissaient jusqu'à trois heures et demie. On faisait alors collation, pour recoraraencei* ensuite l'étude qui durait jusqu'à six heures.
Les exercices du corps n'étaient pas négligés, et c'est entre les deux leçons du matin et du soir qu'ils avaient lieu. Un maître d'armes venait de deux jours l'un ; le maître de danse venait tous les jours entre une et deux heures ; tous les jours aussi, messeigneurs montaient à cheval pour se fortifier le corps.
« Vers quatre heures, on se remettait à l'étude, qui ne durait guère que deux heures et demie. On commençait par l'histoire, à laquelle on joignait quelques notions de morale et de politique. Puis on reprenait la suite des exercices du matin ; mais on faisait moins de chaque chose, parce qu'on avait moins de temps. On leur ménageait toujours un bon quart d'heure pour les divertir avant le souper, qui avait lieu à sept heures. Après quoi ils avaient leur récréation jusqu'au coucher. En hiver ils se retiraient à neuf heures, et en été à neuf heures et demie. On leur faisait faire la prière, qui était courte ; puis ils récitaient leurs phrases pendant qu'on les déshabillait. Le samedi, ils disaient la récapitulation de toute la semaine,
» On n'allait à la messe que le jeudi et le samedi, à moins qu'il n'arrivât quelque fête de dévotion ou qu'ils n'en témoignassent le désir; car
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on était bien aise de donner lieu au Saint-Esprit d'agir sur leur petit cœur et que leur dévotion ne fût pas forcée.
» Comme ils avaient chaque jour un temps suffisant pour se divertir, on ne leur donnait point d'ordinaire d'autre congé. On craignait que cela ne les entretînt dans une certaine oisiveté, où ni eux ni ceux qui les ont avec eux ne sauraient que faire pour attraper la fin de la journée. Ils avaient néanmoins certains jours qui leur en tenaient lieu, comme lorsqu'on allait à Saint- Germain ou qu'il leur arrivait quelque chose d'extraordinaire. On ne leur plaignait pas ces petites satisfactions; mais on prenait soin qu'ils ne fussent jamais dans une certaine vie, ou badiîie, ou oisive, capable de les dérégler. Les fêtes même qui n'étaient pas solennelles, on les laissait un peu étudier, et c'était seulement après la messe et les vêpres qu'ils avaient quelques lieures de récréation ou de promenade.
» Enfin on choisissait avec le plus grand soin non seulement les domestiques, mais encore toutes les autres personnes qui devaient avoir quelque rapport avec eux. »
Sans aller jusqu'à dire avec Fontaine « qu'on voit dans cette lettre autant de coups de maître qu'il y a d'articles, » on peut reconnaître qu'elle révèle chez son auteur une connaissance approfondie des enfants et beaucoup de sagesse dans la manière de les diriger et de les conduire. On peut même y remarquer cette vigilance assidue, inquiète, qui lui fait écarter de l'âme de ses élèves tout ce qui pourrait en ternir la pureté, ces soins délicats dont il entoure leur santé, et, à côté de l'observance de la règle, je ne sais quelle indulgence afl"ectueuse qui devait en tempérer la rigueur. Ce sont toutes qualités qui caractérisent d'une manière générale l'éducation donnée dans les écoles de Port-Royal, mais qui ne s'accusent peut-être nulle part mieux qu'ici, dans le voisinage et à l'ombre, pour ainsi dire, de la tendresse des parents.
III. Ses ouvrages. — Cette charité, qui fait comme le fond des maximes d'éducation de Lancelot, le guida également dans la composition de ses ouvrages. S'il prit la plume, ce ne fut point pour se donner le renom d'auteur, ni pour rivaliser avec ses prédécesseurs et les faire oublier, encore bien moins pour des motifs d'intérêt ; ce fut uniquement pour aplanir les voies, pour rendre l'entrée des langues plus facile et plus attrayante. Toutes ses préfaces montrent que ce fut là sa grande, sa continuelle préoccupation.
Dès 1044, c'est-à-dire avant que les Petites Écoles ne fussent régulièrement constituées, il faisait paraître sa « Nouvelle Méthode pour apprendre facilement la langue latine, contenant les rudiments et les règles des déclinaisons, des conjugaisons, etc., mises en français dans un ordre très clair et très abrégé. » Il y avait sans doute travaillé dès le moment où, chargé de l'éducation de quelques enfants, il avait pu constater les défauts des grammaires qui étaient alors en usage. Dédiée au jeune Louis XIV, à qui elle servit pour ses études, elle eut un grand succès, et il dut en publier successivement une deuxième édition en 1655 et une troisième en 16G7. Ce n'est pas qu'elle apportât des vues nouvelles ou originales. Abréger et éclaircir le Despautère, qui était alors l'ouvrage universellement suivi, tel avait été son unique but. Mais le Despautère était en latin ; toutes ses règles étaient en vers latins, accompagnés de commentaires en latin, que le maître devait expliquer en latin. La grammaire de Lancelot était en français ; ses règles étaient en vors aussi, mais en vers français, plus courts et plus faciles à retenir ; enfin on les commentait en français. C'était une grande nouveauté, et Lan-
celot dit quelque part qu'on pouvait, avec lui, apprendre en six mois ce qu'on mettait plus de trois ans à apprendre dans le Despautère. En admettant qu'il y ait là quelque exagération, il est certain que l'emploi de sa me^liode épargnait considérablement le temps et allégeait la peine des écoliers.
En 1655, il publia sa Nouvelle Méthode pour apprendra facilement la langue grecque. Il l'avait également rédigée en français, ce que personne n'avait encore fait avant lui, et « dig<îrée », ce sont ses propres expressions, a dans un ordre tout nouveau ». C'est, en effet, une œuvre qui lui est plus personnelle et plus propre : on y trouve un ordre, une disposition méthodique que sa préoccupation de suivre Despautère ne lui avait pas permis de mettre dans sa Méthode latine. C'est certainement son meilleur ouvrage et son principal titre de gloire. Elle contribua à ranimer l'étude du grec, qui était alors bien délaissée. Burnouf n'iiésite pas à dire « qu'elle contient un grand nombre de principes féconds et lumineux, de développements clairs et instructifs, et qu'elle lui a fourni, quoique ancienne, une foule de vues neuves et de vérités trop peu connues. » Même de nos jours, elle peut encore être consultée avec fruit.
Cette même année 1655, Lancelot fit aussi paraître des Abrégés de ces deux Méthodes, à l'usage des écoliers, pour qui celles-ci étaient parfois trop savantes et surtout trop volumineuses.
Ces quatre ouvrages ont pour auteur unique Lancelot, bien qu'on l'ait contesté pour la Méthode latine. Il peut se faire qu'à partir de 1550, alors qu'il vint professer à l'école des Granges et qu'il dut être en rapport suivi avec Arnauld, il ait consulté sur ses travaux le savant docteur, et que les conseils de ce dernier lui aient servi pour les éditions successives de sa .Méthode latine, qui reçut chaque fois de notables augmentations ; mais la rédaction primitive do cet ouvrage lui appartient certainement à lui seul.
Il n'en est pas absolument de même pour le Jardin des Racines grecques, qu'il annonçait dès 1655, dans la préface de sa Méthode grecque, et qui, par suite sans doute des événements survenus à Port-Royal vers cette époque, ne parut qu'en 1657. C'est, on le sait, un recueil de 2160 vers, répartis en 216 décades, lui sont censés renfermer tous les mots primitifs de la langue grecque avec leur signification. On croit généralement que Lancelot en est l'auteur pour le fond, mais que les vers sont de M. de Saci. La chose n'a rien d'invraisemblable. Tous les Mémoires de Port-Royal relatent avec complaisance la facilité qu'avait M. de Saci pour rimer; et comme il était alors le directeur de Port-Royal des Champs, surveillant tout et se mêlant à tout, il n'y aurait rien d'étonnant qu'il eût prêté son concours à Lancelot. Qu'il ait fait certains vers, des anecdotes l'établissent positivement; mais il n'est pas dit pour cela qu'il les ait faits tous. Lancelot, qui avait cru devoir mettre en vers les règles de ses grammaires, était bien capable de faire aussi les vers du Jardin des Raci7ies grecques. La gloire de les avoir faits ne mériterait pas, du reste, qu'on se la disputât.
Ce livre est aujourd'hui tombé dans un profond discrédit. On reproche à Lancelot d'avoir considéré comme des racines tous les mots primitifs dont on tire des dérivés, et, môme en acceptant ce sens du mot racines, on trouve « que sa liste n'est ni satisfaisante ni complète, et que, s'il y manque peu de mots importarts, beaucoup de dérivés y figurent comme primitifs, alors qu'ils pourraient facilement se ramener à des mots plus simples et de formation antérieure » Cette critique est fondée ; mais elle tombe sur*
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tout sur Scapula, dont Lancelot n'a guère fait que traduire en français, distribuer en décades et soumettre à la rime le Lexicon gixco-latinum, sans prétention à une œuvre savante et originale. Et si Ton veut bien remarquer ensuite qu'en composant son Jardin des racines grecques^ il ne s'est proposé que de « faire apprendre des mots qui servissent à en faire comprendre et retenir une foule d'autres », comme il le dit dans sa préface, on conviendra sans doute qu'il n'a pas tout à fait manqué son but, et que ces vers qui lui ont été tant reprochés, par leur bizarrerie même, par le retour fréquent des mêmes chevilles et des mômes formules de remplissage, pouvaient contribuer à graver plus facilement dans la mémoire ce qu'on lui donnait à garder. Le mérite de cet ouvrage n'est pas bien grand : au moins faut-il ne pas le contester à son auteur en regrettant de ne pas y trouver ce qu'il n'a pas voulu y mettre.
La Grammaire générale et raisonnée est de 1660. Ici, plus de doute ; Lancelot a raconté lui-même comment elle fut composée et marqué la part qui lui revient.
«L'engagement où je me suis trouvé, dit-il dans sa préface, plutôt par rencontre que par mon choix, de travailler aux grammaires de diverses langues, m'a souvent porté à rechercher les roisons de plusieurs choses gui sont ou communes à toutes les langues, ou particulières à quelquesunes ; mais y ayant quelquefois trouvé des difficultés qui m'arrêtaient, je les ai communiquées à un de mes amis, qui, ne s'étant jamais appliqué à cette sorte de science, n'a pas laissé de me donner beaucoup d'ouvertures pour résoudre tous mes doutes ; et mes questions mêmes ont été cause qu'il a fait diverses réflexions sur les vrais fondements de l'art de parler, dont m'ayant entretenu dans la conversation, je les trouvai si solides que je me fis conscience de les laisser perdre, n'ayant rien vu dans les anciens grammairiens ni dans les nouveaux qui fût plus curieux ou plus juste sur cette matière, (i'est pourquoi j'obtins encore de la bonté qu'il a pour moi qu'il me les dictât à ses heures perdues ; et ainsi les ayant recueillies et mises en ordre, j'en ai composé ce petit traité. » Il ressort clairement de cette préface qu'Arnauld (car c'est de lui que Lancelot veut parler) est le véritable auteur de la Grammaire générale, et que Lancelot n'en a été que le rédacteur. C'est un ouvrage qui a des défauts assez graves : on y trouve des lacunes, des erreurs, et surtout des particularités qui ne sont point à leur place dans une grammaire générale. Evidemment on ne peut pas blâmer ses auteurs de n'avoir pas fait une grammaire comparée, philologique, comme celles que nous possédons aujourd'hui ; mais on peut leur reprocher de n'avoir pas bien su tout d'abord ce qu'ils avaient l'intention de faire. Malgré cela, la Grammaire générale eut, dès son apparition, un grand succès, et tous ceux qui depuis se sont occupés de ces matières en ont toujours parlé avec la plus grande estime. Elle a frayé la voie aux grammaires particulières, et elle est cause qu'on y a mis plus d'exactitude dans les définitions, plus de précision dans les règles.
En 1660, Lancelot fit paraître également ses Nouvelles méthodes pour apprendre la langue italienne et la langue espagnole ; ce qui prouve qu'on s'occupait aussi à Port-Royal de l'étude de ces deux langues. On sait qu'il consulta Chapelain pour ces deux Méthodes et que les conseils de ce dernier lui furent d'un certain secours, surtout pour la langue espagnole.
Pour épuiser la liste des ouvrages auxquels travailla Lancelot, sous le couvert de Port-Royal, il faut citer encore :
Ses quatre Traités de poésie latine, française* italienne et espagnole, qui avaient d'abord paru à la fin des Méthodes, mais qu'en 1663 on réunit pour en faire un volume spécial. Ils ne présentent du reste qu'un intérêt médiocre ;
L'Epigrammatum Delectus, auquel il fournit certainement son contingent ; peut-être aussi quelques traductions d'auteurs latins auxquelles il aurait travaillé avec d'autres solitaires, ei notamment avec M. de Saci.
Les Mémoires touchant la vie de M. l'abbé de Saint-Cyran, qu'il s'occupait de rédiger dès 1663, à la prière de M. de Saci, méritent une mention particulière, sinon pour la forme dans laquelle ils sont écrits, qui est assez défectueuse, au moins pour les renseignements précieux qu'ils nous donnent sur les choses et les gens de Port- Royal.
Lancelot avait promis, dans la préface de la Méthode latine, édition de 1667, de faire paraître un Dictionnaire latin. Il n'eut sans doute pas le loisir de le terminer, pas plus qu'un travail sur les étymologies, qui devait faire suite à sa Méthode grecque et au Jardin des racines grecques, pas plus qu'une Grammaire française, à laquelle il songea souvent. Le vrai est qu'une fois religieux bénédictin, il n'écrivit plus rien qui n'eût trait à la vie monastique, à la liturgie ou aux questions théologiques qui s'agitaient alors. 11 faut convenir que pendant tout le temps qu'avait duré pour lui le professorat, il avait toujours été à l'œuvre et qu'il avait assez fait pour sa gloire de grammairien.
Lancelot, en effet, fut surtout un grammairien. Il ne se montra un esprit supérieur en rien : il ne fut ni un philosophe comme Pascal, ni un théologien comme Arnauld , ni un moraliste comme Nicole ; les questions d'histoire ou de critique littéraire le touchaient peu. Mais, dans une sphère inférieure et quand il s'est agi d'application, il se montra un praticien consommé. Le premier en France, il a compris ce que doivent être des ouvrages d'enseignement, en quelle langue ils veulent être écrits et les qualités qui y sont requises : simplicité et clarté dans l'ex.position, arrangement rationnel des matières, choix judicieux d'exemples justes et courts, disposition matérielle favorable à la mémoire, science discrète enfin, qui ne descend pas aux détails plus curieux qu'utiles de l'érudition. Ces qualités, non seulement il en a vu la nécessité, mais il les a réalisées dans ses ouvrages ; et c'est par là qu'il se recommandera toujours à l'estime de ceux qui se dévouent à l'éducation de la jeunesse.
Nous n'avons pas parlé des rapports de Lancelot avec le jeune Racine, qui vint à Port-Royal des Champs en 1655 et qui y resta trois ans. C'est qu'on les connaît peu. Evidemment il lui donna des soins. L'histoire si souvent répétée de Racine lisant un roman grec, les Amours de Théagène et de Chariclée, et de son maître Lancelot lui prenant le livre et le brûlant, suffirait à le prouver. On sait que Racine, sans se décourager» se procura un nouvel exemplaire du roman, le lui et le porta ensuite à Lancelot en lui disant qu'il pouvait maintenant brûler encore celui-là, car il savait le livre par cœur. « Cette historiette, dironsnous avec Saint-Marc-Girardin, prouve que Racine n'était pas l'élève le plus docile du monde, et que Lancelot, qui expliquait Sophocle et Euripide à ses élèves, aimait mieux qu'ils apprissent par cœur une belle tragédie qu'un médiocre roman. » Mais il ne faudrait pas en conclure, comme on l'a fait quelquefois, que l'étude de la littérature profane fût proscrite à Port-Royal et que Racine n'ait pu l'y étudier qu'en cachette et par contrebande. Non ; on y lisait beaucoup les
LANDES
LAISDES
auteurs profanes ; seulement on les choisissait et J on en subordonnait toujours les plus belles inspirations aux règles de la foi chrétienne.
On peut consulter sur Lanceloi le Port-Royal de Sainte-Beuve, et surtout une Eluffe sur Lancelot, tlièse de doctorat (18G'.)), par M. Vérin, dont nous nons sommes inspiré pour la rédaction de cet article et à laquelle nous avons môme fait plusieurs emprunts. [I- Carre.]
LAISDES (Département des). — Ce département est le second de France par l'étendue de sa superficie, qui est de 9321 kilomètres carrés. Population en 1876 : ;'03 508 habitants (au lieu de 306693 en 1866). Population en 1880 : 301 143 habitants. Densité moyenne de la population : 32 habitants par kilomètre carre, soit un peu moins de la moitié de la densité moyenne pour toute la France, qui est de 70 habitants par kilomètre carré. Trois arrondissements formant quatre circonscriptions d'inspection primaire : Mont-de- Marsan, Dax, Morcer)xet Saint-Scver ; 28 cantons, 'ôi'i communes, dont 224 de 500 habitants et audessus.
Le service de l'inspection primaire est excessivement difficile et fatigant dans le département des Landes, par suite de l'immense étendue de pays qu'a à parcourir chaque inspecteur pour visiter toutes les écoles de sa circonscription seulement une fois par an, ainsi que l'on peut s'en convaincre en jetant un coup d'œil sur le tables^u ci-dessous :
CIRCO!($CRIPTIONS d'inipeclion pniMAinE.
d'éeoles publiques et libres.
NOMBRE
de classes publiques.
de kilom.
carrei 'ii 5uperGcie.
de kilom.
de ^oie ferrée.
Mont-de-Marsan.
Uax
Morcenx
Suint-Sever ....
Population d'âge scolaire. — En 1872 , on comptait dans les Landes 41 312 enfants de 6 à 13 ans, dont 21 193 garçons et 20 119 filles, soit 13.7 enfants d'âge scolaire par 100 habitants.
En 1876 on y trouvait 39 605 enfants de 6 à 13 ans, dont 20 068 garçons et 19 537 filles, soit 13.1 enfants de 6 à 13 ans par 100 habitants. Malgré cette diminution de 8 dixièmes 0/0, le département des Landes se trouve pour la population scolaire au-dessus de la moyenne générale qui, à la même date, était pour toute la France de 12.2 pour 100 habitants.