ROEDERER
Le jury a toujours le droit de faire procéder à de nouvelles épreuves en sa présence.
Dans le cas où les épreuves écrites se font en présence du jury, elles portent sur les matières ci-après ;
De huit à neuf ans, écriture ;
De neuf à dix ans, écriture; premiers éléments d'arithmétique (addition, soustraction) ;
De dix à onze ans, dictée d'orthographe usuelle, éléments d'arithmétique (les quatre règles, opérations sur les nombres entiers) ;
De onze à douze ans : dictée d'orthographe usuelle, notions de système métrique, la géographie de la France ;
De douze à treize ans : dictée d'orthographe usuelle, éléments d'arithmétique et de système métrique, les grands faits et les grands hommes de l'histoire de France.
An. 7. — Les épreuves orales comprennent une épreuve de lecture et de courtes interrogations sur tout ou partie des matières énumérées dans l'article 6.
L'épreuve de lecture se fera dans les recueils de morceaux choisis en usage dans les écoles publiques ou dans les classes élémentaires des lycées.
Art. 8. — Les enfants dont les parents en feront la demande pourront être examinés sur toutes les autres parties du programme des écoles primaires, tel qu'il résulte du règlement d'organisation pédagogique.
MODÈLE BE LA FOBUULE d'aUTHENTICITÉ DES DEVOIRS PRODUITS POUR JOSTIFIER DE l'iNSTHUCTION A DOMICILE.
Je soussigné {noms et prénoms), père (ou tuteur) de {noms et prénoms de l'enfant)^ né le et que je me suis engagé,
par ma déclaration en date du , à
faire instruire à domicile, conformément aux prescriptions de la loi du 28 mars 1882, atteste que les cahiers ci-joints sont les cahiers de l'enfant et contiennent des devoirs écrits par lui seul dans le cours de la présente année. En foi de quoi, il a signé avec moi la présente déclaration. Fait à , le 188 .
{Signature de Venf'ant.)
{Signature du père ou tuteur.)
RÉPUBLIQUE DOMINICAINE. — La République dominicaine est formée de la partie orientale ou espagnole de l'île de Saint-Domingue ou Haïti. Elle compte environ 70 000 habitants. C'est en 1843, à la chute du président Boyer, que la population de ce district se sépara de l'Etat haïtien pour constituer une république indépendante. En 1861, elle passa sous la domination de l'Espagne; mais elle reprit son indépendance en 1865. La capitale est San Domingo.
L'éducation a été longtemps négligée dans la République dominicaine. Mais depuis l'accession au pouvoir du président Billini en septembre 1884, une vigoureuse impulsion a été donnée à l'enseiment public : en un seul semestre, le pouvoir exécutif a créé plus d'écoles que les gouvernements précédents durant plusieurs années. Un mémoire adressé au président de la République par le ministre de la justice, du Fumenlo et de l'instruction pubhque a proposé de rendre l'instruclien primaire gratuite et obligatoire, et d'ériger l'administration de l'instruction publique en un département spécial sous la direction d'un sous-secrétaire d'Etat. Il se publie à San Domingo, depuis le commencement de 1885, un journal pédagogique intitulé el Maestro.
110EI>EIIER. — Pierre-Louis Rœderer, jurisconsulte et homme d'État français, est né en 1754 à Metz. Après avoir débuté au barreau de sa ville natale, il acheta une charge de con.sciller au parlement. En 1789, il fut nommé député de Metz aux États-généraux; il se montra favorable aux refor-
mes, mais attaché à la conservation de la monarchie. La session de la Constituante terminée, il devint procureur-syndic du département de Paris jusqu'au 10 août 1792 ; décrété ensuite de prise de corps par les autorités révolutionnaires, il dut se tenir caché pendant deux années. Sorti de sa retraite, il se signala comme publiciste, fut nommé membre de l'Institut et professeur de législation aux écoles centrales de Paris. Il s'éloigna de la capitale après le 18 fructidor, mais y revint en 1799 et prit une part active à la préparation du coup d'État du 18 brumaire. Le premier consul le nomma président de la section de l'intérieur au Conseil d'État. On sait que l'instruction publique avait été rattachée, depuis l'an IV, au ministère de l'intérieur, où elle formait une division. Après le 18 brumaire, et jusqu'en 1801, ce fut le littérateur Antoine Arnault qui exerça les fonctions de chef de la division de l'instruction publique. Arnault ayant suivi Lucien Bonaparte en Espagne, le premier consul, qui désirait faire préparer une loi nouvelle sur l'instruction publique, plaça ce service sous la direction immédiate de Rœderer.
M. Eugène Rendu, dans l'ouvrage qu'il a consacré à la mémoire de son père (M. Ambroise Rendu et l'Université de France, Paris, 1861), a recueilli quelques détails curieux sur le caractère de la mission dont Rœderer fut ainsi investi. Lo premier consul lui dit : « Nous vous avons donné le département de l'esprit. » Ce mot est cité par Rœdei'er lui-même dans un Rapport aux consuls dont l'original se trouve aux Archives nationales. Voici, ajoute M. Rendu, comment le conseiller d'Etat comprenait son mandat : « J'ai pensé, dit-il dans le rapport en question, que j'avais deux choses à diriger et à surveiller, sous ce mot Instruction publique, savoir : 1° l'enseignement public; 2° l'esprit public. » Et il explique ainsi comment il aurait entendu gouverner ce dernier :
« La direction de l'esprit public s'exercerait par la direction morale des spectacles et par la police des écrits. La police des écrits m'a paru devoir embrasser :
» 1° Les ouvrages nouveaux, et de trois manières : a, par l'inspection sur les corps dont les membres font, provoquent et jugent les livres, c'est-à-dire sur les corps littéraires ; b, par la surveillance de la librairie pour empêcher les livres dangereux ; e, par la distribution des grâces qui provoquent le zèle des gens de lettres et récompensent les ouvrage.s utiles ;
» 2° Les gazettes et journaux, soit pour prohiber les mauvais, soit pour faire amender les douteux, soit pour entretenir les bons dans leur esprit, tant par la communication ou suggestion des bons articles que par la récompense de ceux qui auraient été inspirés du propre mouvement des auteurs.
» Réunissant toutes ces attributions, les exerçant sous l'autorité immédiate des consuls, j'aurais pu leur soumettre un plan régulier et complet d'instruction publique, et faire concourir au même but tous les hommes doués de talents et de connaissances. »
Nous ignorons les causes qui empêchèrent la réalisation du plan de Rœderer. Un pareil projet avait dû sourire à Bonaparte.
Rœderer prit part, en qualité d'orateur du gouvernement, à la discussion de la loi du 1 1 floréal an X, dont il avait préparé le projet avec Fourcroy* vV. Consulat). Dans le discours qu'il prononça à cette occasion devant le Corps législatif, il critiqua très vivement les écoles centrales, et fit l'éloge des anciens collèges (V. Ecoles centrales, p. 776); il termina par ces paroles, allusion au Concordat, tout récemment voté : « L'instruction, la religion, étaient également réclamées par l'in-
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térôt public ; la philosophie, qui rétablit l'une, a aussi rappelé l'autre : car c'est elle qui a tendu les bras à la religion; et cette grande restauration, que quelques gens regardent comme le triomphe de Tune des deux, fait assurément la gloire de l'une et de l'autre. »
Nous avons parlé ailleurs (V. Pestalozzi , p. 2318) de la lettre écrite à Rœderer en juillet 1802 par Lezay-Marnésia*, pour lui proposer d'envoyer des instituteurs français s'instruire dans la méthode pestalozzienne à Burgdorf. Il ne fut pas donné de suite à cette ouverture.
En septembre 1802, Rœderer quitta le Conseil d'Etat et entra au Sénat; ce fut Fourcroy qui lui succéda à la direction de l'instruction publique. Nous n'avons pas à parler du reste de sa carrière politique. Disons seulement qu'après avoir été nommé comte de l'empire et occupé de hautes fonctions administratives jusqu'en 1814, il fut rendu à la vie privée par la Restauration. La monarchie de Juillet lui donna un siège à la Chambre des pairs. Il est mort en 1835, à l'âge de quatre-vingts ans.
SAIINT-CYR. — Ce n'est pas à Saint-Cyr qu'est née l'idée môme de Saint-Cyr. « Pour prendre les choses dès lëlir origine, raconte l'auteur du Méonoire de ce qui s'est passé de plus remarquable dans l'établissement de la Maison de Saint-Louis, je dis que M^^ de Maintenon, avant d'être à la cour, faisait sa demeure ordinaire à Paris et qu'elle y avait plusieurs amis qui se tenaient heureux de l'avoir en leur compagnie. C'étaient tous gensde mérite et d'une qualité distinguée, entre lesquels était M. de Mornai, marquis de Montchevreul, et madame sa femme... Ceux-ci donc lui étaient si unis qu'ils s'en séparaient le moins qu'ils pouvaient, et même lorsqu'ils allaient à Montchevreul, leur maison de campagne, située dans le Vexin près Magny, ils l'engageaient à venir avec eux ou elle les y allait trouver. Ce fut là qu'une religieuse ursuline, nommée M°^^ deBrinon, eut l'honneur d'être connue d'elle. Elle était fille d'un président de Rouen; ses parents la firent religieuse sans trop consulter son inclination qui n'y était guère portée ; mais s'y voyant engagée, elle se conforma de bonne grâce à cette destination, et fit, comme on dit, de nécessité vertu. Quelques années après sa profession, qui était de l'ordre de Sainte-Ursule, son couvent se trouvant obéré, les religieuses furent contraintes de se séparer. M^^ de Brinon se vit obligée, comme les autres, de retourner chez ses parents... Durant ce temps-là, elle fit des visites aux environs et surtout à Montchevreul quand les maîtres y étaient... M. de Montchevreul goûtait fort son esprit : M^e de Maintenon la goûta aussi beaucoup, se plaisant en sa conversation où elle trouvait de l'agrément; mais ce qui la lui rendait plus estimable, ce fut le zèle qu'elle lui remarqua pour exercer son vœu d'instruire. M™o de Brinon, sa mère morte, se retira dans le couvent de Saint-Leu avec une très modique pension. Elle y rencontra une Mme de Saint-Pierre, religieuse ursuline de Rouen. Elles lièrent ensemble une étroite amitié et conçurent le projet d'élever des pensionnaires. C'est à Auvers qu'elles s'établirent d'abord. D'Auvers elles se transportèrent à Montmorency. M°ie de Maintenon alla les y voir et s'intéressa à leur œuvre. Le plaisir qu'elle prenait à voir cultiver ces jeunes plantes lui donna l'envie de les rapprocher d'elle, afin de pouvoir les visiter plus facilement. Mme de Brinon y consentit. Le pensionnat fut transféré à Rueil. Mme de Maintenon y loua une maison spacieuse, la meubla, fit établir une chapelle, installa un aumônier, des maîtresses, tout ce qui était indispensable pour recevoir soixante I jeunes filles de bourgeoisie et de petite noblesse i qu'elle comptait, au sortir de l'école, placer ou établir par mariage. Peu après, elle leur adjoignit
une cinquantaine d'enfants pauvres qu'elle envoya de sa terre do Maintenon. Ces << petites sœurs n furent installée.-* dans les commui s et au rez-dechaussée, sous une direction spéciale; les travaux manuels étaient leur principale occupation : il s'agissait de les dressera un métier. Le plus souvent, en hiver, les pauvres enfants se tenaient dans une étable à vaches, ainsi qu'il se pratique, d'ordinaire, dans les campagnes parmi les pauvres gens, et Mme de Maintenon y passait elle-même des temps considérables, n'étant jamais plus heureuse que quand elle leur faisait le catéchisme. Cet établissement de Rueil subsista jusqu'en février 1G84, c'est-à-dire environ deux ans. Mme de Maintenon voulut alors le rapprocher encore plus près d'elle. Il s'en présenta une occasion assez favorable : car l'agrandissement du petit parc de Versailles et la clôture du grand qui se firent dans ce temps-là ayant rendu beaucoup do fermes et de maisons inutiles au roi qui avait commencé d'en rembourser les propriétaires, Mme de Maintenon lui proposa de lui en prêter une pour sa petite communauté de Rueil, qu'elle ne regardait alors que comme une chose passagère qui ne subsisterait qu'autant qu'elle serait en état de la soutenir et tout au plus durant sa vie, comptant toujours pour beaucoup d'avoir déchargé, pendant bon nombre d'années, un grand nombre de familles de quelques-uns de leurs enfants et tiré plusieurs filles des dangers où leur mauvaise fortune et le défaut d'instruction les auraient pu exposer. Dés qu'elle voyait une fille un peu jolie, agréable et bien faite, sans biens et sans appui, elle s'en chargeait ou y pourvoyait d'une autre manière... Le roi lui offrit le château de Noisy. » L'auteur du Mémoire, en insistant sur ces détails que nous abrégeons, savait qu'elle ne pouvait mieux entrer dans les vues de Mme de Maintenon qu'en rappelant ce que son œuvre avait eu tout d'abord de modeste. « C'est Dieu qui a conduit tout cela, » dira-t-elle elle-même plus tard dans le plein épanouissement de la fondation de Saint-Cyr.
Trente mille livres furent consacrées aux travaux d'appropriation de Noisy; ils étaient achevés le 3 février lG8i. Louis XIV avait promis d'entretenir cent jeunes filles. Ce nombre fut bientôt dépassé. « Jugez de mon plaisir, écrivait Mme de Maintenon à son frère le 7 avril lG8ô, quand je reviens le long de l'avenue, suivie de cent vingt-quatre demoiselles. » Un plan d'organisation générale avait été adopté. Les élèves étaient partagées en quatre classes, suivant leur âge et leur instruction. Elles portaient un uniforme. On leur apprenait le catéchisme, la langue française, un peu de calcul et de musique, surtout les travaux d'aiguille. « Faisons, disait Mme de Maintenon, une maison qui soit le modèle des autres, non pour nous attirer des louanges, mais pour donner envie de les multiplier. » Sa pensée, à ce moment, n'allait pas plus loin.
Elle ne tarda pas à concevoir une ambition plus liante. De toutes parts la cour venait voir ses filles. Le roi lui-même renouvelait ses visites. Il était fort préoccupé de l'état de la noblesse, qui se plaignait d'être sacrifiée. Dans tous les pays du monde, répétait-on après le marquis de Sourches, les emplois de guerre donnent les moyens de subsister; en France, on se bat à qui les aura pour se ruiner. Louis XIV venait de fonder l'hôtel des Invalides pour les officiers vieux ou blessés, et de créer les compagnies de cadets pour les fils de gentilshommes. C'est à la môme pensée que se rattache l'établissement do Saint-Cvr. « Beaucoup de compassion pour la noblesse indigente parce que j'avais été orpheline et pauvre moi-même, écrivaii Mme de Maintenon, et un peu de connaissance de son état me firent imaginer de l'assister pendant ma vie. » Jamais reine de France n'avait rien entrepris de semblable ; et c'était ce que Louvois
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objectait au roi en se récriant sur la dépense, alors que la guerre avait épuisé le trésor. M^° de Maintenon triompha. Le projet avait été d'abord de recevoir cinq cents demoiselles qu'on élèverait jusqu'à quinze ans. Après délibération, le conseil du roi conclut « que la charité d'élever et d'instruire des filles jusqu'à cet âge serait bien peu de chose, si on les renvoyait dans le monde à l'âge le plus périlleux; qu'à la vérité la peine de les garder jusqu'à vingt ans serait très grande; mais que la piété voulait qu'on se chargeât des filles aux mêmes conditions que les mères le font des enfants ; que des filles ainsi élevées auraient une éducation complète et pourraient en instruire d'autres ; qu'on devait moins s'attacher à en soulager un grand nombre qu'à faire de la fondation une source d'instruction sainte pour tout le royaume, qu'il fallait donc se réduire à deux cent cinquante demoiselles, qui seraient gratuitement reçues, élevées, nourries et entretenues de toutes choses jusqu'à l'âge de vingt ans et auxquelles une dot serait constituée pour entrer soit en ménage, soit au couvent. » Le château de Noisy ne répondait plus à un plan si vaste. Un domaine fut acheté aux environs de Versailles (9 avril 1686). Mansard fut chargé d'y édifier la maison. Deux mille cinq cents ouvriers y travaillèrent presque jour et nuit pendant quinze mois; l'acquisition du domaine avait coûté 131 000 livres; la construction, 140 000 suivant les Mémoires des Dames de Saint-Gyr, 1 077 000 suivant les registres des bâtiments du roi. Le 2 août 1G86, la communauté de Noisy s'y transporta.
L'histoire de Saint-Gyr peut se partager en deux périodes : la période avant et la période après les représentations à!Esther. Saint-Gyr dans sa conception première ne fut pas seulement une idée généreuse ; c'était une idée nouvelle, « la première sécularisation, dit Saint-Marc Girardin, sécularisation intelligente et hardie, de l'éducation des femmes ». Louis XIV n'aimait pas les couvents. Il considérait « qu'il était de la politique générale du royaume de diminuer ce grand nombre de religieux, dont la plupart, inutiles à l'Église, étaient onéreux à l'Etat ». Il voulait qu'il n'y eût « à Saint-Gyr rien qui sentît le monastère ni par les pratiques extérieures, ni par l'habit, ni par les offices, ni par la vie qui devait être active, mais aisée et commode, sans austérités » ; il entendait fonder, « non une congrégation de religieuses, mais seulement une communauté de filles pieuses, capables d'élever les jeunes filles dans la crainte de Dieu et dans la bienséance convenable à leur sexe; à quoi elles s'engageraient par les vœux simples de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, et par un quatrième, d "élever et d'instruire les demoiselles ». Ge caractère d'origine avait laissé chez les dames de Saint-Gyr un souvenir si vif et si profond que c'est dans leurs Mémoires, rédigés plus de cinquante ans après la création, qu'on en trouve l'expression la plus fidèle. Il était conforme à un véritable mouvement d'opinion. « Il ne faut pas, écrivait l'auteur anonyme de VInstruction chrétienne publiée en 1687, il ne faut pas tenir les filles toujours liées et toujours captives, comme on fait en Italie et en Espagne ; ce serait les traiter en esclaves et leur donner plus d'envie de goûter au monde dont on les éloigne si fort. » Le père La Ghaise était d'accord sur ce point avec Fénelon. « L'objet de Saint-Gyr, disaitil, n'est pas de multiplier les cou»rents, qui se multiplient assez d'eux-mêmes, mais de donner à l'Etat des femmes bien élevées ; il y a assez de bonnes religieuses et pas assez de bonnes mères de famille ; les jeunes filles seront mieux élevées par des personnes tenant au monde. » Pour M"ii° de Maintenon, dans le principe, il ne lui eût pas disconvenu délier la communauté par des vœux absolus, afin de donner à la fondation plus de stabilité.
Mais elle connaissait, elle aussi, les misères des couvents; elle se défiait de la séquestration des religieuses, de leur oisiveté, do leur « sottise ». Quelques années plus tard, alors qu'elle se reprochait d'avoir cédé à ses premiers entraînements, elle caractérisait les débuts de Saint-Gyr en ces termes d'une netteté saisissante : « Nous voulions une piété solide, éloignée de toutes les petitesses de l'esprit, un grand choix dans nos maximes, une grande éloquence dans nos instructions, une liberté entière dans nos conversations, un tour de raillerie agréable dans la société, de l'élévation dans notre piété et un grand mépris pour les pratiques des autres maisons ».
C'était l'agrément qui dominait dans ce programme, et l'agrémeat, en effet, est bien la note charmante et brillante de Saint-Gyr naissant. Lorsque les demoiselles y étaient entrées en venant de Noisy, qui déjà cependant ressemblait si peu à Rueil, elles s'étaient crues transportées dans le paradis terrestre. Il semble qu'on eût voulu leur en conserver l'illusion. On avait retranché de l'uniforme, d'une distinction sobre et gracieuse, ce qui aurait, pu lui donner un air monacal, et l'on n'y ménageait ni les choux ni les rubans ; on ne s'appelait ni « ma sœur », ni «ma mère » ; tous les usages de la vie ordinaire étaient respectés. L'instruction s'inspirait du même esprit. Les demoiselles étaient exercées à causer, à écrire. « Il fallait qu'elles ne fussent pas si neuves, quand elles s'en iraient, que le sont la plupart des filles qui sortent des couvents, et qu'elles sussent des choses dont elles ne fussent point honteuses dans le monde. » On leur faisait faire entre elles, sur leurs principaux devoirs, des conversations ingénieuses qu'on leur composait exprès ou qu'elles-mêmes composaient sur-le-champ ; on les faisait parler sur les histoires qu'on leur avait lues, réciter par cœur ou déclamer les plus beaux endroits des meilleurs poètes; et M^e de Mainte- Txyjxi répétait autour d'elle : « Ces amusements sont bons à la jeunesse, ils donnent de la grâce, ornent la mémoire, élèvent le cœur, remplissent l'esprit de belles choses. » Elle avait apporté elle-même une sorte de coquetterie littéraire jusque dans la rédaction des Constitutions. La formule en avait été préparée par Mi^e de Brinon. Après s'être assuré de l'agrément du père La Ghaise et de l'abbé Gobelin, on l'avait soumise à Racine et à Despréaux, et M°i'î de Maintenon leur avait recommandé it de ne pas gâter les expressions et les pensées par trop de pureté de langage ». « Vous savez, disait-elle, que dans tout ce que les femmes écrivent, il y a toujours mille fautes contre la grammaire, mais, avec votre permission, un agrément qui est rare dans les écrits des hommes. » Rien ne lui paraissait trop exquis pour élever les demoiselles, « chrétiennement, raisonnablement et noblement ». C'est à M^o de Scudéry qu'elle avait demandé des modèles de Conversations; c'est Fénelon qui venait faire les prônes; c'est Lulli qui composait la musique des chœurs; c'est Racine enfin qui, pour les représentations théâtrales, allait fournir les tragédies.
L'usage et le goût de la déclamation avaient été introduits à Saint-Gyr par ^i^° de Brinon ; elle composait elle-même le plus souvent les morceaux qu'elle faisait apprendre ; mais, si le sentiment en était d'ordinaire irréprochable, on n'en pouvait dire autant de l'invention ni de l'expression. M°»o de Maintenon lui avait conseillé de prendre quelques belles pièces de Corneille et de Racine, choisies « parmi celles qui sembleraient assez épurées des passions dangereuses à la jeunesse ». Or il arriva qu'un jour les petites filles jouèrent si bien Andromaque,qu'il fut décidé qu'elles ne la joueraient plus : « ni Andromaque, ni aucune de vos pièces », avait écrit M^ic de Maintenon au poète. Cependant, après
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réflexion, elle estima que nul mieux que Racine ne pouvait faire, « sur quelque sujet de piété et de morale, une espèce de poème où le chant fût mêlé avec le récit, le tout lié par une action qui rendit la chose plus unie et moins capable d'ennuyer ».
La première représentation d'Esther eut lieu le mercredi 2G janvier 1689, à deux heures de l'aprèsmidi, en présence du roi. Quatre autres suivirent les 3, 5, 15 et 19 février. Le roi d'Angleterre assista à celle du 5. Toute la France, dit Saint-Simon, — pour qui toute la France se résumait dans la cour, — y passa. M^»» de Sévigné, qui ne put être que du dernier jour, « ne voulait pas croire qu'elle irait, tant qu'elle ne fut pas partie », et l'on connaît la lettre qu'elle écrivait le lendemain à sa fille : « Nous écoutâmes, le maréchal et moi (il s'agit du maréchal de Bellefonds), avec une attention qui fut remarquée et de certaines louanges sourdes et bi«n placées qui n'étaient peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien... » Le ravissement était général; et, deux ans après, le 5 avril 1691, Racine ûonnciitAthalie. Mais les beaux habits qui avaient été préparés pour A thalie ne servirent qu'une fois. A l'enthousiasme avait succcédé l'inquiétude. Cette affluence du plus beau monde, les applaudissements que les demoiselles en recevaient leur avaient enflé le cœur; elles étaient devenues fières et dédaigneuses; il n'était plus question entre elles que de bel esprit. Jésuites et jansénistes se réunissaient pour blâmer ces représentations. « On disait à M™e de Maintenon — c'est M™e de Gaylus qui parle — qu'il était honteux à elle d'exposer sur le théâtre des demoiselles rassemblées de toutes les parties du royaume pour recevoir une éducation chrétienne, et que c'était mal répondre à l'idée que l'établissement de Saint-Gyr avait fait concevoir. » Les esprits les moins prévenus s'associaient à ces critiques. Mme de La Fayette était une des plus vives à signaler le péril. M^° de Maintenon, qui ne l'avait peut-être pas aperçu tout d'abord, en fut plus effrayée que personne dès qu'elle s'en rendit compte, et, il faut le reconnaître, elle n'en accusa qu'elle-même. « Il est bien juste que j'en souffre, écrivait-elle, puisque j'y ai contribué plus que personne. Mon orgueil s'est répandu par toute la maison, et le fonds en est si grand, qu'il l'emporte par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr; mais j'ai bâti sur le sable. J'ai voulu que nos filles eussent de l'esprit, qu'on leur élevât le cœur, qu'on formât leur raison. Elles ont de l'esprit et s'en servent contre nous; elles ont le cœur élevé et sont plus hautaines qu'il ne conviendrait de l'être aux plus grandes princesses ; à parler même selon le monde, nous avons formé leur raison et fait des discoureuses, présomptueuses, curieuses, hardies ; c'est ainsi qu'on réussit quand le désir d'exceller vous fait agir. »
Avec cette promptitude de résolution qu'elle portait en toutes choses, elle conçut aussitôt le plan d'une réforme énergique et profonde. On visita toutes les classes, on examina les livres, les cahiers, pour ne laisser rien subsister de ce qui pouvait exciter la pensée : les Convei'sd lions de M'ie de Scudéry furent proscrites; Racine fut sacrifié à Duché. On s'en prit même à l'uniforme; les choux furoQt supprimés, les provisions de rubans réduites et ramenées par quartier de trois aunes à deux, puis à une. Ce n'était là d'ailleurs qu'un prélude à la révolution qui se préparait. Il fallait atteindre les sources mômes où s'alimentait l'esprit de Saint-Gyr. Dès la fin de l'année 1G88, Miao de Brinon avait été écartée; elle n'était point laite môme pour la contrainte si douce des pre-
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mieres règle» de Noisy et do Saint-Cyr : elle no s'était Jamais déhintéressécdesloua'«gcs du monde, se plaisait à les provoquer, et « inspirait aux novices ses idées do grandeur ». Celle qui l'avait remplacée. M™» Loubert, était plus docile à l'esprit nouveau ; mais, pour l'imposer, une haute volonté devenait nécessaire. La force manquait aa vieil abbé Gobelin. M™» de Maintenon dut choisir un nouveau directeur. Apres avoir un moment hésité entre Bourdaloue et Fénelon, elle s'adressa à l'abbé Des Marais, évoque de Chartres, grand homme do bien, d'honneur, de vertu, dit Saint- Simon, théologien profond, esprit sage, juste, net, mais rigide et étroit. Sa première pensée fut do transformer Saint-Cyr en couvent. Louis XIV résista : il n'avait pas voulu, dit-il, faire des religieuses. L'abbé Des Marais, soutenu par Ma»o de Maintenon, finit par l'emporter; et le l*' décembre 1692, la maison de Saint-Louis était convertie en monastère régulier de l'ordre de Saint-Augustin.
Quelques semaines auparavant, M^e de Maintenon adressait aux dames ces instructions : « Il faut reprendre notre établissement par ses fondements; il faut renoncer à nos airs de grandeur, de hauteur, de fierté, de suffisance ; il faut renoncer à ce goût de l'esprit, à cette délicatesse, à cette liberté de parler, à ces murmures, à ces manières de raillerie toutes mondaines, enfin à la plupart des choses que nous faisions. Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées; il faut les oublier dans leurs classes, leur faire garder les règlements de la journée et leur peu parler d'autre chose. » Cette austérité de ton succédant par un coup si brusque aux douceurs de langage auxquelles elles étaient habituées, apporta d'abord un grand trouble dans l'esprit des demoiselles. Les plus sages, disent les Mémoires, se contentèrent d'en être très sérieuses, sans dire mot; les moins dociles murmurèrent un peu; « mais on rabattit bientôt ces saillies de jeunesse, et trois mois s'étaient à peine écoulés qu'une maîtresse pouvait dire en souriant à M°ic de Maintenon : a Consolez-vous, Madame, nos filles n'ont plus le sens commun. »
Quelle fut exactement la portée de la réforme? Après que les passions furent apaisées, que restat-il des données primitives du plan d'éducation de Saint-Cyr, et dans quelle mesure celles qui y avaient été substituées prirent-elles le dessus?
C'est la pensée de Fénelon dont s'était manifestement inspirée au début M™» de Maintenon. L'auteur du traité de VE'/ucalion des filles établissait sagement dans son programme des différences et des degrés. Pour toutes il exigeait, avec la religion, les éléments de la grammaire, des notions d'arithmétique et les principes de l'économie domestique. Pour celles qui étaient destinées à vivre à la ville ou à la cour, il ajoutait les histoires grecque et romaine, « où elles devaient voir des prodiges de courage et de désintéressement » ; l'histoire de France, « qui a aussi ses beautés, et celles des pays voisins et des pays éloignés qui sont judicieusement écrites » ; les éléments du droit et des coutumes; l'éloquence, la poésie, la musique, la peinture et môme le latin ; il recommandait seulement de ne puiser à ce trésor de connaissances qu'avec réserve et de n'admettre à en jouir que les filles d'un jugement ferme, d'une conduite modeste, qui ne se laisseraient pas prendre à la vaine gloire.
Sauf le latin et la peinture, toutes ces matières, comme nous dirions aujourd'hui, faisaient partie de l'enseignement de Saint-Cyr jusqu'en 1692; et, à vrai dire, il n'en est point qui ail été jamais complètement supprimée. M™* do Maintenon so laisse emporter par sa fougue naturelle, lorsqu'elle semble interdire aux demoiselles toute lecture
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profane et ne tolérer de l'histoire de France que juste ce qu'il faut pour ne pas confondre un empereur romain avec un empereur de la Chine ou du Japon, et distinguer un roi d'Espagne ou d'Angleterre d'avec un roi de Perse ou de Siam : ce sont les Mémoires des Dames de Saint-Cyr qui nous en avertissent : « on se tromperait à prendre à la lettre tout ce qu'elle fit à l'époque de la réforme, et même tout ce qu'elle écrivit depuis sur ce sujet » ; son intention n'était pas « qu'on tînt toute la vie les demoiselles dans ce grand abaissement où elle jugea à propos de les mettre pour un temps ». Il y eut comme une période de pénitence : on rentra ensuite dans la mesure. M^^ de Maintenon ne désapprouvait pas « qu'on lût quelquefois dans la mythologie et l'antiquité, ni qu'on connût les princes de sa nation, pourvu que cela ne fût pas l'objet d'une étude particulière et suivie ». Mais c'est là précisément ce qui marque le changement opéré dans l'esprit, sinon dans les programmes mêmes, de Saint-Cyr.
Sous une forme plus ou moins atténuée, à partir de 1692, Mme de Maintenon proscrit ce qu'elle appelle après Fénelon la vaine curiosité. Il y avait bien des souvenirs de l'hôtel de Rambouillet ainsi que des salons de Scarron et du maréchal d'Albret dans les premières directions données à la maison de Saint- Louis : on lisait, on composait, on discutait sur toutes sortes de sujets. Il semblait qu'on ne pût avoir ni l'esprit trop ouvert, ni le langage trop subtil, ni la plume trop finement aiguisée. « Pour les discours et les définitions de vertus, nous allons plus loin que personne », disait M°ie de Maintenon ; tout le monde voulait faire son livre de Maximes. C'est ce premier et libre essor qui se referme. Plus de lectures ni d'écritures — rien n'est plus dangereux pour les filles ; plus de conversations — elles s'ennuieront à mourir dans leur famille ; il faut qu'elles s'apprennent à aimer le silence qui convient à leur sexe ; plus de poésie ni d'éloquence — elles éloignent de la simplicité. « Les femmes ne savent jamais qu'à demi, et le peu qu'elles savent les rend fières, dédaigneuses, causeuses, et dégoûtées des choses solides » : voilà le principe. « Dieu préserve les demoiselles de faire les savantes et les héroïnes ; il suffit qu'elles ne soient pas plus ignorantes que le commun des honnêtes gens ! » voilà le dernier mot. M™« de Maintenon se défie surtout des exemples héroïques de l'antiquité et de la morale païenne ; elle avait commencé par adopter le cadre des études défini par Fénelon, sans tenir compte de la réserve que Fénelon y avait introduite ; la réserve devient sa règle. S'il serait injuste de ne pas reconnaître ce que sa pensée eut tout d'abord de souple et d'élevé, — on ne l'a peut-être pas, en général, suffisamment mis en lumière, — il ne serait pas moins inexact de ne pas marquer à quel point elle se replia. A ne considérer que l'instruction, le programme définitif de Saint-Cyr, incomparablement supérieur encore par la largeur et l'étendue à celui de tous les couvents du XYii^ siècle, est resté inférieur à ce que, dans la première expansion des idées de M™e de Maintenon, il semblait avoir promis.
Mais ce qu'elle retranchait à l'instruction proprement dite, M°io de Maintenon le donnait à l'éducation sans compter. « Beaucoup de maximes et peu de latin », disait-elle au duc de Montchevreul en traçant avec lui le plan des études du duc du Maine, et le jour où le précepteur manquait la leçon de latin, elle s'écriait : « Victoire, voilà une journée de gagnée. » C'est l'excès plaisant de sa pensée ; mais il en indique exactement la direction.
Or, en matière d'éducation, on n'obtient que ce que l'on espère. Si l'on n'a pas confiance dans les
résultats qu'elle peut produire, il est bien à craindre qu'ils ne se produisent pas. M^e de Maintenon estimait comme Leibnitz qu'être maître de l'éducation, c'est être maître du monde. Dans Saint- Cyr elle voyait « de quoi renouveler par tout le royaume la perfection du christianisme ». Elle n'avait d'abord songé qu'à venir en aide pendant sa vie à quelques nobles misères. « L'arbre, après avoir enfoncé ses racines en terre, avait bientôt de toute part poussé ses rameaux ». On demandait des élèves à Saint-Cyr pour fonder des établissements nouveaux sur le plan de la maison-mère ou pour réformer ceux qui existaient. M^^ de Maintenon, qui ne pouvait plus suffire aux besoins de cette vaste clientèle, n'eut pas de plus grande satisfaction peut-être que de voir les idées qu'elle professait se propager dans les provinces et, par un premier effort de tradition créée sous ses yeux, commencer à s'étendre sur l'avenir.
Toutefois il ne suffit pas pour bien faire de croire à la vertu de ce que l'on fait; il y faut des règles. Il n'y a de bonne pédagogie que celle qui repose sur une psychologie ferme et éclairée. Mme de Maintenon avait la sienne, non une psychologie d'école, à déductions savantes, une simple psychologie d'observation , mais d'observation exacte. Elle se souvenait de sa propre enfance, et elle avait étudié celle des autres un peu partout, suivant le précepte et l'usage de Montaigne, au travail et au repos, au jeu surtout. Elle avait beaucoup recueilli, beaucoup réfléchi ; et ses réflexions prenaient vite dans son esprit ou sous sa plume le ton et le caractère de la formule. Elle avait ainsi amassé tout un trésor de maximes prises sur le vif. On a plus philosophiquement analysé la nature de l'enfant; je ne crois pas qu'on l'ait jamais mieux comprise.
Ce qu'elle recherche dans l'enfant, c'est avant tout la simplicité. Assurément, elle ne pense pas à supprimer, ni même à atténuer dans l'éducation refi"ort nécessaire. Elle ne demande pas « qu'on n'oblige point les enfants d'apprendre tout ce qu'il faut qu'ils sachent parce que cela leur fait de la peine » ; mais elle prend grand soin de ne pas laisser confondre la légèreté et la dissipation avec le besoin de mouvement et l'aci tivité ; elle ne veut pas « qu'on juge qu'une fille ' est légère, parce qu'elle sort de son banc, ou parce qu'après avoir lu quelques lignes, elle regarde un oiseau qui vole. Cette légère vaudra peut-être mieux qu'une sournoise qui paraît plus sage : ce n'est pas même parler juste de dire qu'elle est légère; car cette joie, cette vivacité, ce pétillement des enfants qui fait qu'ils ne peuvent demeurer en place, est un eff'et de la jeunesse : on est ravi do se sentir jeune, d'avoir de la santé ; on n'a rien dans l'esprit ; si quelque chose fâche, cela ne dure guère. » Rien ne vaut, à ses yeux, l'esprit de droiture et de franchise, dût-il s'y joindre quelques défauts, que corrigeront l'âge et la raison. Ce qu'elle redoute, ce qu'elle poursuit impitoyablement, ce sont les dissimulations, les cachotteries, les mystères, les esprits retors et difficultueux qui se retranchent, se dérobent et mettent tout le monde mal à l'aise : « On ne tue pas, disait-elle énergiquement, un monstre caché. »
Pour fortifier ces dispositions chez les unes, les corriger chez les autres, il n'est pas de soin qui lui paraisse superflu. Elle connaît l'influence delà santé sur le caractère, l'action de la croissance, reff"et du régime. Elle n'admet aucune mollesse, aucune douceur inutile ; mais elle interdit toute privation. La vie de Saint-Cyr était simple et saine. Des lits durs; de l'eau froide en toute saison pour la toilette, les petites exceptées; peu ou point de feu, « que dans le grand besoin » ; des pièces aux jupons de dessous; aucun mets de recherche ; — mais de bonnes couvertures, des vêtements chauds,
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une nourriture abondante, aussi largo pour les grandes qu'elles le demandaient, même avec une portion de faveur pour les grosses mangeuses; pas do poires coupées en quatre ni de viandes réchaufTccs trois fois; par-dessus tout, comme assaisonnement, l'exercice, le mouvement par le travail physique, qui achève de donner au corps le bien-ôtre nécessaire. De môme pour le bicnôtre moral : une règle générale absolue et qui s'impose; mais, dans l'application de cette règle, beaucoup de souplesse et d'aisance. Mme de Maintenon faisait la guerre aux maîtresses pointilleuses; elle n'entendait nullement qu'on cherchât à découvrir les fautes des enfants, qu'on épiât les occasions pour les confondre; bien au contraire; ne pas tout entendre, ou du moins ne pas montrer qu'on entend tout, faire semblant d'ignorer ce qu'on peut, un mot échappé, un rire hors do saison, une faute courte et passagère; lorsqu'on n'a pu s'empêcher de voir, se bien garder de toujours punir, distinguer entre les résistances ou les inadvertances du moment et les opiniâtretés ou les dissipations de fond : telles sont ses recommandations incessantes. Elle poussait même le précepte sur ce point plus loin qu'on ne serait communément disposé à le croire. Il faut, disait-elle, laisser parfois les enfants faire leur volonté, afin de connaître leurs inclinations. Et comme c'est lorsqu'ils y pensent le moins qu'ils se révèlent le mieux, elle faisait aux récréations dans son emploi du temps une place toute particulière. Une. des maximes fondamentales des petites écoles était qu'il faut entretenir l'enfant en belle humeur. Mnio de Maintenon, qui n'aimait pas Port-Royal, est d'accord avec lui sur ce point ; elle insiste pour « qu'on gouverne avec gaieté » , pour qu'on o égaie l'éducation » .
Ses moyens d'action étaient conformes à cette doctrine. Le principal était la raison. Vous savez, écrivait-elle, que ma folie est de vouloir faire entendre raison à tout le monde. Elle estimait que c'est un langage qu'on ne saurait faire entendre aux enfants ni trop tôt ni trop souvent; elle l'introduisait partout, dans la piété comme dans le reste. Ame profondément religieuse, elle avait fait de la religion le fondement de Saint-Gyr. Mais les règles de piété qu'elle prescrivait pour les enfants n'avaient rien d'étroit. Elle interdit les abstinences prolongées et les mortifications. « H ne s'agit point de faire des religieuses, et pour celles qui auraient la vocation, ce n'est pas le moyen de s'y préparer. Que la piété qu'on leur inspire soit solide, simple, gaie, douce et libre ; qu'elle consiste plutôt dans l'innocence de leur vie, dans la simplicité de leurs occupations, que dans les austérités et les retraites. Quand une fille instruite dira et pratiquera do perdre vêpres pour tenir compagnie à son mari malade, tout le monde l'approuvera; quand elle aura pour principe qu'il faut honorer son père et sa mère, quelque mauvais qu'ils soient, on ne se moquera point; quand elle dira qu'une femme fait mieux d'élever ses enfants et d'instruire ses domestiques que de passer la matinée à l'oratoire, on s'accommodera très bien de cette religion et elle la fera aimer et respecter. » C'est cet esprit de devoir qu'elle prêche humainement autour d'elle. Toutes ses prescriptions de discipline morale sont éclairées et sages. Elle s'attache à l'esprit, non à la lettre. Ainsi fait-elle en toute chose. Elle a le respect de l'enfant. Elle ne permet pas qu'on le trompe ou qu'on le leurre. Qu'il s'agisse de punir ou de récompenser, il faut ne lui rien promettre qu'on ne tienne. Si on lui parle d'histoires, « il ne faut jamais lui en faire dont on ait à le désabuser plus tard ; mais toujours lui donner le vrai comme vrai, le faux comme faux. » C'est agir en sens contraire de son instinct et de son intérêt que do faire effort pour
s'abaisser jusqu'à lui par un langage enfantin et des manières puériles. On ne s''»n empare « qu'en l'élevant à soi au moyen do la raison », qui n'interdit d'ailleurs aucun agrément.
Mme de Maintenon ne nous dit point quelles étaient, à Saint-Cyr, les formes des récompenses. iN'ous voyons seulement dans ses lettre» qu'on y donnait des prix, et qu'elle s'en occupait comme de tout le reste ; nous y voyons aussi qu'une bonno parole venant d'elle était reçue comme un des plu» grands témoignages de satisfaction. Au contraire, elle s'étend beaucoup sur ce qui touche les réprimandes et les corrections. Elle n'aimait ni le fouet ni les punitions violentes, bien qu'elle n'en défendît pas absolument l'usage; c'est la conscience qu'elle visait. Môme sous cette forme intelligente, elle redoutait et prévenait les excès. Ses indications à cet égard sont dignes de remarque. Les punitions, pour être utiles, ne doivent être ni multipliées, ni infligées sur le coup ; il importe d"y bien considérer les circonstances, la disposition du moment, le fond du caractère ; il y a des jours malheureux où la maîtresse n'est pas préparée à punir, car il y faut de la réflexion; où l'enfant n'est pas préparé à recevoir la punition, car il y faut le sentiment de la faute. Il est indispensable de savoir attendre et compter avec le temps, et il faut être bon. Patience, vigilance, douceur, M^e de Maintenon voudrait faire graver ces trois mots sur les portes de toutes les cellules. Elle croyait surtout à l'efficacité de la bonté. « Vous parlez, ditelle, à vos enfants avec une sécheresse, un chagrin, une brusquerie qui vous fermera tous les cœurs ; elles doivent savoir que vous les aimez, que vous êtes fâchée de leurs fautes pour leur propre intérêt, et que vous êtes pleine d'espérance qu'elles se corrigeront. » Enfin, dans ses procèdes de justice bienveillante, elle exigeait par dessus tout le discernement. Pour les unes, un regard suffii-a; pour les autres, un mot (et en général les longs discours ne portent pas) ; pour celle-ci, la réprimande publique; pour celle-là, une conversation particulière. L'enfant se fait juge du traitement qui lui est appliqué, et le châtiment ne lui profite que s'il répond à son propre sentiment. L'essentiel est de provoquer en lui le retour sur soimême, « de le faire entrer en raison ».
La discipline que M^o de Maintenon appliquait à l'éducation de l'esprit participait du môme caractère. Les Dames de Saint-Cyr lui demandaient un jour quel cas il fallait faire de la mémoire et elle répondait : « C'est un talent qui a son utilité comme un autre, mais je ne voudrais pas qu'on estimât une fille pour ce seul avantage ; une marque qu'il est peu solide, c'est qu'on l'attribue à notre sexe, tandis qu'on réserve le jugementauxhomnies. Il vaut mieux que les enfants sachent moins de choses et qu'elles les comprennent. » Elle ne se faisait pas d'ailleurs illusion sur ce qu'il est possible d'obtenir. « Il ne faut point forcer l'esprit des enfants, disait-elle avec force, ni s'opiniàtror à les rendre toutes des merveilles, car il est impossible que dans un aussi grand nombre il n'y en ait d'un médiocre génie. » Mais, chez toutes, elle voulait que l'effort vînt de l'esprit et profitât à l'esprit. Jusque dans les modèles d'écriture, — elle en avait beaucoup tracé elle-mênio, — elle cherchait la pensée morale, le conseil utile; elle ne permettait pas que l'intelligence de l'enfant portât sur le vide. Elle recommandait les explications simples, claires, bien à la portée des élèves suivant leur âge et appuyées sur des exemples ; elle mettait sas maîtresses on garde contre le verbiage, se moquait de l'éloquence, poussait aux démonstrations succinctes et en donnait elle-même des modèles d'une solidité supèrioure. En proscrivant les « écritures », dont on avait abusé, elle n'avait pas entendu défendre que les demoiselles fussent exercées à
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rédiger des lettres; mais elle ne tolérait aucun développement oiseux, demandait que l'on fit court, et exigeait que la parole ne fût, selon les préceptes de Fénelon, que le vêtement de la pensée. Vêtement d'un tissu singulièrement souple et nuance, si l'on en juge par la correspondance de quelques-unes de ses élèves, M^^ de Caylus, M'ic d'Aumale et Jeannette de Pincré, plus fidèles encore, il est vrai, à son exemple qu'à ses principes. Mais alors même que le talent n'y venait pas joindre ses ornements et ses grâces d'élection, quelle école pour l'esprit que ces habitudes de rectitude et de sobriété ! Si la méthode était plus exacte qu'attrayante pour des enfants, comme la sûreté en rachète heureusement la sécheresse ! Le principal pour bien écrire, disait M™e de Maintenon, est d'exprimer tout uniment ce qu'on pense : on ne trouve jamais l'esprit quand on le cherche.
Mais où s'alimentera la pensée et comment l'expression destinée à la rendre se façonnera- t-elle ? Mme de Maintenon excellait à ouvrir à l'intelligence des demoiselles les sources de la réflexion et à en féconder le travail naturel. Si les « écritures » étaient devenues rares à Saint-Cyr, si la lecture surtout — le nombre des livres étant restreint à saint François de Sales et à quelques écrits de morale religieuse — était insufiisante et monotone, on y suppléait merveilleusement par ce que nous appelons aujourd'hui des exercices oraux de langage et de raisonnement. La pédagogie moderne n'a rien trouvé sous ce rapport que les Dames de Saint-Louis n'eussent, dans une certaine mesure, appliqué en perfection. Je ne croispas qu'à proprement parler elles aient jamais enseigné la grammaire, autrement que dans ses principes généraux et ses formules essentielles ; l'orthographe des demoiselles — des plus grandes — n'était même pas très sûre, à en juger par les lettres que M^^de Maintenon leur renvoyait corrigées de sa main : sans rien négliger de ce qui pouvait être de conséquence pour l'application de l'esprit, elle n'attachait qu'un intérêt secondaire aux règles de l'usage, si mal défini encore de son temps, mais elle recommandait d'étudier la langue dans ses caractères fondamentaux et son génie : « Rien n'ouvre tant l'esprit, disait-elle, que la dissertation des mots. C'est un des moyens qui m'a le mieux réussi pour M. du Maine. » Chez elle, elle faisait apprendre l'espagnol à M"e de Villette, « aucune étude ne lui paraissant plus utile pour comprendre le mécanisme de sa propre langue que de la comparer avec celui d'une langue étrangère. »
A ces exercices d'analyse étaient entremêlés ou succédaient des exercices de synthèse grammaticale, c'est-à-dire d'invention ou de reproduction de phrases suivies, d'un sens net et toujours correctes. Autant Mme de Maintenon faisait peu de cas des « discoureuses », autant elle se plaisait à mettre en lumière celles qui s'efforçaient d'arriver par l'intelligence des choses à la justesse du discours. Elle s'attachait à les y former elle-même dans ses Entretiens, ou par ses Conversations et ses Proverbes.
Les Entretiens sont une oeuvre unique dans notre littérature pédagogique. Soit qu'on fournît le sujet, soit que Mme de Maintenon le choisît ellemême à l'improviste, selon l'exercice ou le besoin du jour, voici quel en était le procédé général ; j une observation sur un fait qui s'était produit, une [ règle de conduite, une maxime était proposée : : Mmo de Maintenon ouvrait la discussion par une \ question simple, tirait de la réponse une question j nouvelle, ne se contentant jamais d'une explication , indécise, provoquait tantôt une remarque indivi- | duelle, tantôt une observation collective, élargis- j *ait peu à peu le champ, et quand la voie était ainsi éclairée, elle se donnait carrière, réglant son allure d'après la force et l'âge des maîtresses ou
des demoiselles auxquelles elle s'adressait, s'assujettissant à une sorte de plan ou s'en affranchissant pour battre les buissons, mais toujours les yeux dans les yeux de son auditoire pour s'assurer qu'elle était suivie, et s'acheminant à des conclusions qu'elle faisait résumer ou qu'elle résumait avec une clarté souveraine. Ce sont les Dames de Saint-Louis qui nous ont conservé ces Entretiens, et l'expression, heureuse d'ordinaire, n'est pourtant pas toujours celle qu'elle avait trouvée sur le vif. Les Proverbes et les Conversations sont de sa main. Si les Proverbes — préparés pour les demoiselles les plus jeunes — manquent souvent de portée, la plupart des Conversations sont intéressantes. Les meilleures contiennent des pensées vraiment exquises de justesse, de gravité familière et parfois de bonne grâce. Plus d'une définition morale, — celle de la vertu, de la vraie noblesse, de la raison — serait digne de figurer à côté des maximes de La Bruyère ou Vauvenargues ; certains mots, certains tours rappellent Pascal. Le caractère commun à toutes ces compositions, c'est qu'elles avaient pour objet de développer le jugement des demoiselles, en môme temps que de leur créer des habitudes de langage de bonne compagnie, de les former tout à la fois à bien penser et à bien dire.
Le cadre des Entretiens et des Conversations se prêtant aux thèmes les plus divers, Mme de Maintenon s'en servait pour ouvrir à ses élèves toute sorte de vues sur le monde. A de simples conseils de sagesse et de bienséance elle mêlait des aperçus saisissants, souvent hardis. S'attendrait-on à trouver dans un manuel d'éducation une espèce de professsion de foi en faveur du libre échange, « loi naturelle entre deux pays dont l'un produit du blé, l'autre du vin, » une déclaration de principe sur l'égalité de l'impôt à laquelle personne ne doit se dérober « en s'ingéniant à faire valoir des motifs d'exemption de charges », des réflexions pressantes sur l'obligation du service militaire, sauvegarde commune pour la sécurité du pays, une défense des pauvres « qu'écrasent les tailles et les corvées » ; une apologie du mérite personnel, qui peut seul soutenir la noblesse et qui la crée ? Mme de Maintenon faisait profit de tout, d'un incident, d'une nouvelle, pour introduire ce qu'elle considérait comme une idée saine. Il n'est pas jusqu'aux jeux — le prospectus de Saint-Cyr en fait mention — qui ne servissent à ses fins. Elle aimait à voir « sauter, danser, courir, jouer aux barres, aux quilles, et autres remuements qui font croître » ; elle fournissait et renouvelait incessamment, en se plaignant et en s'amusant tout à la fois de la dépense, les boîtes d'échecs et de dames ; mais elle ne recommandait pas moins les « jeux d'esprit », qui mettent les facultés en éveil, les aiguisent et les fortifient. Elle les considérait comme la continuation libre et parfois comme le contrôle piquant des Proverbes ou des Conversations.
A quoi devaient aboutir tous ces efforts « d'instruction diversifiée » ? M.^^ de Maintenon n'en attendait pas un résultat immédiat. Comme pour le développement du caractère, elle comptait sur le concours du temps. Elle suppliait les dames de ne pas se presser, d'allerau jour le jour, de prendre haleine, de ne pas chercher à tout obtenir à la fois, de ne pas se prévenir en bien ou en mal, en mal surtout. Elles avaient semé ; le grain lèverait à son heure ; peut-être ne verraient-elles pas la récolte ; telle ne commencerait ou n'aurait fini de s'améliorer, que lorsqu'elle aurait quitté Saint- Cyr ; mais qu'importe ? L'éducation n'est-elle pas une œuvre d'avenir ?
L'avenir, pour les demoiselles, c'était non le cloître, mais la vie; c'est en vue de la vie qu'on leur « faisait ce trésor de maximes droites et so-
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lides ». La transformation de la maison en monastère n'avait point changé le caractère originel de l'éducation, qui était restée séculière : sur los tl21 demoiselles qui ont passé par Saint-Cyr de 1686 à 1773, 3iJ8 seulement ont pris le voile, 723 sont entrées dans le monde. « La femme, avait dit Fénelon, est chargée de l'éducation de ses enfants, des garçons jusqu'à un certain âge, des filles jusqu'à ce qu'elles se marient ou se fassent religieuses, de la conduite des domestiques, de leurs mœurs, de leur service, du détail de la dépense, des moyens de tout faire avec économie et honorablement. » M^e de Maintenon s'était approprié ce programme et elle le mettait en pratique. Saint-Cyr était une famille, un ménage. Les grandes demoiselles habillaient, peignaient, nettoyaient les petites. Chacune avait sa tâche marquée, à l'infirmerie, à l'apothicairerie, à la lingerie, au dortoir, au réfectoire ; on faisait les lits, on frottait, on époussetait; les plus jeunes étaient employées à éplucher les fleurs pour les sirops, à ramasser les fruits, à préparer les légumes. Pendant les premières heures de ia matinée surtout, la maison était une véritable ruche. Agir et travailler, travailler des bras énergiquement, était l'obligation commune. Et il eût fait beau voir que l'on se refusât à aucune besogne, qu'on se plaignît du froid, de la fumée, du vent, de la poussière, des puanteurs, qu'on fît la grimace pour une fenêtre ou une porte mal close, qu'on demandât d'apporter ce qu'on pouvait aller prendre soi-même : M^^de Maintenon était làpeut-ôtre dans la chambre voisine, toute prête à noter les négligences et à gourmander les lâchetés. Cette activité domestique devait être considérée comme un honneur, bien loin de paraître une peine ; elle en triomphait ; elle aurait voulu qu'on vît tout Saint-Cyr le balai à la main.
Même dans les travaux de couture, elle distinguait ceux qui sont utiles de ceux qui ne sont que de pur agrément. Ses conseils à cet égard méritent une mention particulière. L'occupation manuelle était un des grands moyens d'éducation de Saint-Cyr; M™c de Maintenon s'en servait pour ramener les enfants au repos et au silence, pour empêcher leur esprit de se dissiper et de s'égarer. Elle ne connaissait pas de meilleure sauvegarde contre les dangers de l'oisiveté. Lorsqu'elle prit en mains l'éducation de sa jeune belle-sœur, l'un de ses premiers soins fut de lui faire entreprendre quelque ouvrage de longue haleine : avec quelques lectures et quelques conversations, c'était la seule façon vraiment sûre de l'attacher à son foyer. M"^^ de Caylus, qui la connaît si bien, glisse habilement dans une lettre où elle lui fait une demande de service l'avis qu'elle commence une tapisserie qui la mènera loin. En cela comme en bien d'autres choses d'ailleurs, M™e de Mainte non fournissait l'exemple avec le précepte : elle travaillait jusque dans les carrosses du roi. On conçoit donc que « l'ouvrage » jouât dans son plan d'études un rôle considérable. Elle y revient sans cesse ; sur dix lettres prises au hasard dans sa correspondance, on peut être sûr d'en trouver au moins une où elle le recommande. Après la piété, elle n'a peut-être pas de souci plus cher. Dans les deux dernières années de leurs études, les élèves ne faisaient guère autre chose, en dehors des leçons qu'elles étaient chargées de répéter à leurs jeunes compagnes. Mais toutes les applications du travail manuel ne convenaient pas à Mmo de Maintenon ; elle n'admettait ni « les ouvrages exquis et d'un trop grand dessin, les colifichets en broderie ou au petit métier », ni « les travaux toujours les mêmes, travaux de marchand, où l'on s'exerce à faire le mieux et le plus vite pour assurer le gain » ; elle voulait do la couture utile, variée, « passant du neuf au vieux, du beau
au grossier, des habits aux bonnets et aux cnifTes», de la vraie couture de ménage : il s'agissait d'apprendre à raccommoder, à repriser, à broder, i tricoter, à faire de la tapisserie, à tailler, « à faire un peu de tout ». Elle, ne permettait les objets de luxe qu'en vue d'un besoin spécial, tel que le renouvellement ou l'organisation du mobilier d'une chapelle; encore revenait-on bientôt à l'ordinaire, c'est-à-dire à ce qui devait senir dans une famille aux besoins de chaque jour.
Ces vues très nettes se rattachaient, dans l'esprit de Mme de Maintenon, à l'idée qu'elle entendait donner aux demoiselles de leur destinée. A Maintenon et à Rueil. n'ayant affaire encore qu'à des garçons et à des filles de paysans et d'ouvriers, elle avait conçu la pensée, nous l'avons vu, d'une sorte d'enseignement professionnel : à Maintenon, les garçons étaient préparés aux travaux de la filature, pour lesquels elle avait créé une fabrique; à Rueil, on faisait faire aux filles de la grosse couture usuelle, et on leur donnait des notions sur les métiers auxquels elles pouvaient se livTer. Il fallait même parfois entrer en lutte avec les familles, qui ne comprenaient pas qu'on voulût placer leurs filles chez une lingère ou chez une coiff'euse; mais Mme de Maintenon tenait bon. Quand, plus tard, des institutions furent fondées sur le modèle de l'établissement de Saint-Louis, à Gomerfontaine et à Bisy, elle se défendit formellement de les élever au môme niveau. Ce n'est pas qu'elle voulût exclure aucune classe des bienfaits de l'éducation : « Dieu, disait-elle, ne fait exception de personne. » Mais il s'agissait de bourgeoises, non plus de demoiselles, et entre les unes et les autres elle établissait les difl'erences fondées sur la différence des intérêts. L'éducation pouvait être la môme, parce que les devoirs de la famille sont les mêmes pour tous, et qu'au regard de la conscience et de la raison il ne peut être fait de distinction sur ce point; l'instruction devait être autre, parce qu'autres étaient les besoins. « Moins de beau langage et plus d'arithmétique, répondait-elle à celles qui la consultaient. Il faut élever vos bourgeoises en bourgeoises. Il ne leur faut ni vers ni conversations ; il n'est point questien de leur orner l'esprit. Prêchez-leur les devoirs de la famille, l'obéissance pour le mari, le soin des enfants, l'instruction à leur petit domestique, la modestie avec ceux qui viennent acheter, la bonne foi dans le commerce, la modération; qu'elles édifient leurs parents, leurs amis, leurs voisins ; qu'elles donnent de bons conseils et de bons exemples. Il ne faut pas que le paysan fasse le bourgeois ni que le bourgeois fasse le gentilhomme ; le monde s'en moque et considère plus ceux qui demeurent dans leur état et qui y vivent avec honneur et probité. »
Tout en donnant aux demoiselles une instruction d'une portée plus haute, elle n'envisageait pas leur fortune avec moins de sagesse. Elle tenait la main à ce qu'on ne leur fît perdre aucun dos avantages dont les avait douées la naissance ou la nature : elle recommandait qu'on renouvelât aussi souvent qu'il était nécessaire les corps de celles dont le buste se gâtait et môme qu'on les ménageât sur la couture, si la couture y était pour quelque chose. « Songez, disait-elle aux maîtresses, songez au tort que vous faites à une fille qui devient bossue par votre faute et, par là, hors d'état de trouver ni mari, ni couvent, ni dame qui veuille s'en charger. N'épargnez rien pour leur âme ni pour leur taille ! » Mais c'est moins leur grâce dont le soin la touchait, quelque parti qu'on en pût tirer, que leur vigueur et leur santé. Elle ne se faisait aucun scrupule do les obliger à raccommoder leurs bardes et à user leurs robes; elle ne voulait pas qu'elles s'habituassent à croire qu'il n'y aurait « qu'à prendre les mesures pour avoir un habit neuf ou à aller à
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la boutique pour l'aire des emplettes ». Elles étaient nées demoiselles, mais pauvres demoiselles. Renirées dans leur famille, qu'y trouveraient-elles? Un père ou une mère veufs ou infirmes et bizarres, chargés d'enfants dont elles accroîtraient le nombre et qu'elles auraient à servir, faisant le marché, la cuisine et le reste. « L'argent est tout, écrivait-elle, dans le temps où nous sommes, et la guerre n'a épargné personne : celles qui ont laissé leurs parents avec deux mille livres de rente n'en trouveront peut-être pas mille; celles qui en avaient mille n'en ont pas cinq cents; celles même qui étaient le mieux ne trouveront grand'chose, et le plus grand nombre n'aura rien du tout. » On comptait sur la dot du roi. Mais même avec cette dot, que pouvait-on espérer? Un établissement en province, au fond de quelque campagne, dans un petit domaine, avec des poules, une vache, des dindons, et des dindons pas pour toutes encore : « Heureuses les dindonnicres ! » Au fond, c'était par raison, bien plus que par inclination naturelle, que Mi»c de Maintenon les entretenait du mariage. A celles qui rêvaient d'indépendance et de divertissements ou dont l'imagination se repaissait de fausses délicatesses, elle montrait qu'il n'est point d'état plus soumis à sujétion; elle leur laissait entrevoir le tableau du foyer conjugal désert, le mari étant à l'armée pour son devoir, peut-être à la ville ou à la cour pour son plaisir; elle les prévenait contre les périls des coquetteries de langage, des commerces d'esprit où, sans le vouloir, le cœur s'engage et que suit le scandale; elle répétait surtout que tout est grave dans le mariage et qu'il n'y a pas de quoi rire. Ce n'est toutefois qu'aux têtes légères qu'elle tenait ce langage. Si elle ne cherche jamais à dorer la réalité, ses conseils sont le plus souvent pénétrés d'un sentiment plus doux. « Soyez, écrit-elle à une de ses préférées en lui envoyant son cadeau de noce, soyez une bonne dame de campagne, bonne chrétienne, bonne femme, bonne fille, bonne mère, bonne maîtresse; en un mot, remplissez vos devoirs : vous ne se serez heureuse que par là. » Idéal modeste, mais paisible et honnête, de la vie de petite noblesse provinciale telle qu'elle l'avait elle-même connue dans son enfance et auquel, à enjugerpar les résultats, l'éducation de Saint-Cyr répondait pleinement. Dans un de ses jours de sévérité, M^e de Maintenon, se plaignant de la corruption du siècle, disait qu'il y avait peu déjeunes filles de vingt ans dont le monde n'eût parlé, tandis que, comme elle le reconnaît elle-même, on recherchait les pensionnaires de Saint-Louis pour leur solidité
Cette vie de devoir n'excluait pas d'ailleurs les sentiments généreux. La discipline de Saint- Cyr n'avait rien de la réclusion monacale. M^^ de Maintenon, racontant un de ses voyages à son frère, se moquait agréablement « des badaudes de Paris qui avaient trouvé le monde grand dès qu'elles avaient été à Étampes » ; et, toujours conduite par ce principe que les demoiselles étaient destinées à vivre à ciel ouvert, elle ne faisait pas difficulté de les habituer à une certaine indépendance ; elle les laissait, par exemple, pratiquer la charité à leur manière dans le village, assister les affligés, consoler les malades, donner un bouillon à l'un, refaire le lit de l'autre. Elle attachait du prix surtout aux sentiments qui inspirent et accompagnent l'assistance ; elle voulait qu'on attirât à soi ceux qui souffrent jusqu'à leur donner, quand il était possible, l'hospitalité. Bien plus, elle avait sur le rapprochement des classes sociales des idées que bien peu, parmi les meilleurs esprits de son temps, étaient en état de concevoir. C'est dans les premières années du xviiic siècle qu'elle écrivait : « Quand on ne marquera jamais de mépris pour la bourgeoise et pour la paysanne,
elles souffriront qu'on ne les traite pas en demoiselles ; quand la grande demoiselle peignera la bourgeoise qui est trop petite pour le faire ellemême, les autres verront que c'est la raison qui la fait agir et non pas la hauteur ; quand la demoiselle montrera à lire à la bourgeoise, la bourgeoise se portera à rendre service à la demoiselle. » Tels étaient les enseignements dont les élèves de Saint- Cyr remportaient dans leur province l'impression salutaire, et n'y a-t-il pas quelque raison de penser qu'en les répandant autour d'elles, elles contribuèrent à former ce grand courant de générosité sociale qui, dans l'histoire, a pris le nom d'esprit de 1789? Mme de Maintenon élevait le cœur des demoiselles au-dessus des préjugés et des passions de leur siècle. La mère de deux d'entre elles ayant eu la tête tranchée pour crime politique, elle prenait sa défense, s'opposait au renvoi des enfants qui lui était demandé et entrait presque en colère à la seule pensée qu'elles pussent être moins honorées et moins aimées que les autres : « Quoi ! nous laisserons croire que le crime passe aux enfants et nous ne donnerons pas à nos filles les vraies idées qu'il faut avoir sur chaque chose! » Sentiment d'autant plus remarquable qu'il n'est pas isolé. M^^ de Maintenon, peu soucieuse, trop peu soucieuse de faire remonter les élèves dans la vie du passé, n'hésitait pas à les associer aux préoccupations les plus graves du présent. A quatre-vingtdeux ans, dans une sorte de leçon d'histoire contemporaine, elle leur traçait en quelques traits vigoureux les portraits de Condé, de Turenne, du cardinal Mazarin, de Colbert, de Louvois, et dressait le tableau de leur administration ou de leurs campagnes. Pendant la guerre de la succession d'Espagne, elle leur adressait les bulletins de l'armée, leur expliquait les marches, les entretenait presque jour par jour de ses angoisses et de ses espérances ; on priait à Saint-Cyr pour nos défaites, on célébrait nos moindres victoires; en leur annonçant la nouvelle de la bataille de Denain, Mme de Maintenon leur envoyait un programme de fête pour la récréation. « Vive Saint-Cyr, s'écriaitelle dans un élan où à son attachement pour son œuvre de prédilection s'unissait un vif et sincère sentiment de patriotisme ; puisse-t-il durer autant que la France, et la France autant que le monde ! >► Et ce cri dont l'écho retentit encore dans les Mémoires faisait battre à l'unisson tous les cœurs. « Ce qui me plaît dans les Dames de Saint-Louis, disait Louis XIV, c'est qu'elles aiment l'Etat, quoiqu'elles haïssent le monde : elles sont bonnes religieuses et bonnes Françaises. »
Tels étaient les principes qui présidaient à l'éducation de Saint-Cyr. Mais, pour apprécier exactement l'action de M^c de Maintenon, il faut l'étudier de plus près encore et entrer dans le détail même de l'organisation générale et de la vie quotidienne de la maison.
La communauté de Saint-Louis comprenait quatre-vingts personnes, dont quarante Dames, professes ou novices, choisies parmi les anciennes élèves. Les quarante Dames se partageaient les charges, réparties en vingt-cinq grandes et quinze petites. Les grandes charges — appelées aussi charges ù'officières ou de conseillères parce qu'elles répondaient aux principaux offices et que celles qui en étaient investies formaient le conseil du dedans — étaient celles de la supérieure, de l'assistante, de la maîtresse des novices, de la maîtresse générale des classes, de la dépositaire ou intendante générale. Parmi les petites charges, les principales étaient celles des maîtresses des classes, de la maîtresse du chœur, de l'économe, de la secrétaire, de la maîtresse générale des ouvrages, de la maîtresse générale des habits, de la maîtresse du linge, de l'infirmière, de la bibliothécaire, etc., etc. Les grandes charges étaient don-
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nées à l'élection au scrutin secret; on était élu pour trois ans. Les petites charges étaient à la nomination do la supérieure générale, qui devait toutefois prendre l'avis du conseil du dedans. Le conseil du dedans connaissait de toutes les affaires intérieures de la communauté que lui soumettait la supérieure. Pour les autres, la supérieure était placée sous la surveillance, au spirituel, de l'évoque de Chartres, au temporel, d'un conseiller d'État nommé par le roi : c'était ce qu'on appelait le conseil du dehors.
Les élèves étaient au nombre de deux cent cinquante, toutes boursières, l'éducation de Saint- Cyr étant « désintéressée >y. C'est une condition que les Dames aimaient à relever, pour en faire sentir aux demoiselles le bienfait. Le roi seul nommait aux bourses; M^c de Maintcnon « avait voulu lui en laisser tout le plaisir ». On entrait dans la maison de sept à dix ans ; on n'en sortait qu'à vingt.
Les demoiselles étaient séparées, suivant leur âge, en quatre classes, distinguées par la couleur d'un ruban attaché sur la robe d'uniforme, qui était noire. La classe rouge comprenait cinquantesix élèves au-dessous de dix ans; la classe verte, cinquante- six de onze à treize; la classe yoi^ne, cinquante-cinq de quatorze à seize; la classe bleue, soixante-treize de dix-sept à vingt. Chaque classe était partagée en cinq ou six bandes ou familles de huit ou dix élèves, groupées d'après le degré de leur instruction. A la tête de chaque bande était un chef ou mère de famille, assistée d'une aide ou suppléante. Les deux grandes classes fournissaient huit ou dix élèves qui servaient de monitrices dans les deux petites et dont l'insigne était le ruban couleur de feu. Vingt autres remplissaient le môme office dans toutes les classes et portaient le ruban noir.
L'emploi du temps journalier et le programme annuel des études étaient réglés avec une grande précision. A 6 heures, lever et soins de ménage ; à 8 heures, messe ; de 8 heures et demie à midi, classes et études; à midi dîner, puis récréation jusqu'à 2 heures ; de 2 à 6 heures classes et études ; ensuite récréation, souper et coucher à 9 heures. Le programme de l'enseignement comprenait, dans la classe rouge, la lecture, l'écriture, le calcul, les éléments de la grammaire, le catéchisme et l'histoire sainte; dans la classe verte, les mômes matières, plus la musique et les notions d'histoire, de géographie et de mythologie ; dans la classe jaune, les mômes matières, avec des développements étendus pour la langue française, lareligion et la musique, plus le dessin et la danse; enfin la classe bleue était consacrée surtout aux exercices de langue et d'éducation morale; les travaux manuels y occupaient aussi une place essentielle.
Dans cet ensemble ainsi réglé, chaque année conservait sa physionomie distincte. Les rouges et les vertes, comme les peuples heureux, n'ont pas d'histoire. Il n'en est pas de môme des jaunes et des bleues. Au moment de la réforme, les bleues s'étaient monté la tète : après avoir chanté les chœurs d'Esther et à'Athalie, il leur en coûtait de psalmodier des litanies. De temps à autre elles avaient des bouffées d'indépendance, elles sentaient venir l'époque de leur affranchissement ; maison pouvait faire appelàleurjugement déjà plus mûr : M™*^ de Maintenon les citait souvent en exemple. C'étaient les jaunes dont les légèretés, les bizarreries, les opiniâtretés offraient le moins de prise à la raison; elles appartenaient à l'âge de la transition, à l'âge ingrat où l'esprit n'est pas encore rassis ni le caractère réglé: Mme de Maintenon, qui s'obligea à faire successivement toutes les classes, les conserva plus longtemps que les autres, et elle en fut fatiguée .jusqu'à s'en montrer parfois découragée. Elle aimait les couleur de feu, qu'on
choisissait dans l'élite ; mais ses préférées étaient les noires, qui participaient soii à la direction des classes, soit à la direction générale de la maison. Elles formaient le corps où se recrutaient généralement les novices: lorsqu'elles sortaient de la maison pour se marier, on leur donnait une dot plus forte qu'aux autres. M™« de Maintenon craignait toujours qu'on abusât de leur bonne volonté. « Surtout, ménagez vos noires, répétait-elle souvent, c'est notre honneur et notre force. »
Il n'existait d'ailleurs aucun privilège ; on n'avait aucun égard à la naissance et aux protections: Mme de Maintenon se félicitait de voir ses propres parentes traitées comme les autres. Toute élève avait dans sa classe une table à part, des obligations propres, une responsabilité personnelle. On cherciiait à développer ce sentiment dans le cœur des demoiselles. A chacune suivant ses mérites. Le règlement était particulièrement sévère pour l'esprit de révolte, l'esprit do dépravation ou ce qu'on appelait l'esprit de nouveauté en matière de religion. C'était au contraire le suprême honneur d'être admise à participer à l'enseignement et à la surveillance : on usait beaucoup, à Saint-Cyr, des procédés d'enseignement mutuel. M™c de Maintenon les considérait, pour les maltresses, comme un soulagement nécessaire, pour les demoiselles, comme le moyen le plus efficace de commencer leur apprentissage de maternité.
C'est cet ordre qu'il avait fallu organiser et soutenir. Pour l'organiser, M^^ de Maintenon ne disposait, à l'origine, d'aucune ressource. Xoisy lui avait fourni les cadres des classes; mais les maîtresses faisaient défaut. Presque au lendemain de la translation, elle avait été obligée de se séparer de M™e de Brinon, dont l'expérience, si elle eût été plus sûre, aurait pu l'aider à les former. M™o Loubert, élue supérieure à sa place, avait à peine vingt-deux ans, et la maturité de celles qui lui servaient de conseil n'était guère plus avancée. Règlements, traditions, tout était à faire. On n'avait môme pas l'exemple des couvents, puisqu'il s'agissait de rompre avec les pratiques des couvents. M™e de Maintenon était pénétrée du sentiment de ces difficultés. Elle comprenait admirablement surtout que les instructions les plus précises, se fussent-elles trouvées toutes rédigées, ne pouvaient suffire. < Tout consiste dans la sagesse des Dames, disait-elle : sans cela, nous aurons beau établir des règles, nous ne ferons rien qui vaille. » Il s'agissait de créer l'âme de la maison. C'est la partie la plus personnelle et non la moins remarquable de son œuvre pédagogique.
Après avoir défini en quelques lignes dans des espèces de mémentos sommaires les principes généraux de l'institution, elle s'imposa la tâche de les interpréter, de les éclaircir, de les développer, au jour le jour, suivant les besoins, écrivant tantôt aux unes, tantôt aux autres, des lettres que l'on se communiquait, s'adressant aussi en certaines circonstances à tout le monde à la fois. En 169G, les Dames, comprenant le parti qu'elles pouvaient tirer de ces instructions pour leur édification propre et pour la préparation des novices, en firent faire des copies. On rassembla tout ce que l'on put trouver, les billets familiers comme les autres, ceux même qui contenaient moins d'encouragements flatteurs que de critiques utiles, et on les relia en volumes, qui furent déposés dans la bibliothèque de la communauté. Plus tard vinrent s'y joindre au fur et à mesure les lettres et les entretiens conçus dans la mémo pensée de Direction. L'ensemble constitua le fonds sur lequel Saint-Cyr a vécu pendant un siècle. Pour nous rapprocher des usages et de la langue d'aujourd'hui, c'est ce qu'on pourrait intituler le cours normal de M™» de Maintenon.
En voici les principes fondamentaux.
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La première maxime inculquée aux Dames de Saint-Cyr était que « tout doit céder à l'éducation des demoiselles ». Le vœu par lequel elles s'engagaient à cet égard, bien qu'il ne fût prêté que le quatrième, était le principal. C'est par là qu'elles se distinguaient de toutes les autres religieuses ; c'était la fin de leur institution. Il n'était rien à quoi on ne fût excusable de manquer pour y resterfidèle, office, prière, oujeùne; rien qu'onne dût y ramener, travail, repos, souci de bien-être ou de plaisir. Les demoiselles étaient dans la maison « ce que sont les pauvres dans les hôpitaux, les séminaristes dans les séminaires, les externes aux Ursulines, les écoliers dans les collèges » ; c'est par rapport à elles qu'il fallait régler l'occupation du jour et de la nuit. En entrant à Saint-Cyr, on prenait charge d'âmes; on en répondait devant Dieu, et on n'en pouvait répondre qu'à la condition de se donner. Or se donner, c'est ne rien excepter, ne rien réserver de soi. Les instructions chargeaient les maîtresses de suivre, de veiller, de gouverner les demoiselles en tous lieux et dans tous les exercices, à l'église, aux classes, dans les jardins, au réfectoire,au dortoir où elles couchaient auprès d'elles, aux récréations où, tout en se jouant, onpeut jeter de si bonnes maximes; elles leur recommandaient en outre de ne se rebuter, de ne se dégoûter de rien : de « réchauffer les enfants dans leurs frissons, de les essuyer dans leurs sueurs, de s'enfermer avec elles dans leurs maladies contagieuses ». La règle du sacrifice ne pouvait être trop complète : « le mot d'élever s'étend à tous les soins des mères ». Et cependant la règle elle-même ne pouvait tout prévoir : il y a des devoirs en dehors et au-dessus de la règle : « ce qui fait que le devoir d'éducation est une des plus grandes austérités que l'on puisse pratiquer, c'est qu'il n'admet point de relâche ». La maîtresse, en même temps qu'elle est appelée par sa vocation à sortir de soi, à s'oublier, est tenue de s'observer sans cesse : un mot, un regard qui lui échappe à contretemps et que l'enfant ne manquera pas de saisir, peut compromettre le prestige ou le caractère de son autorité : « Il n'y a personne devant qui j'aurais plus rougi de faire une faute, — disait M^^ de Maintenon qui ne craint jamais de payer d'exemple, — que devant M. le duc du Maine. » Ce n'est même pas assez encore que cette vigilance toujours en éveil pour prévenir ses propres défaillances ou corriger celles des demoiselles ; on y devait joindre une vertu agissante. Si les impatientes ont tort de ne pas faire la part du temps dans les progrès qu'elles attendent, plus grave est le tort des indifférentes qui ne préparent pas le travail du temps par un effort de tous les moments. « Il faut remuer les passions des enfants avec discrétion, mais il faut les remuer pour arriver à les connaître et être en mesure de les combattre. Ne s'est-il point passé de jour que vous n'ayez donné une bonne maxime à votre classe ? Ne vous êtes-vous point couchée que vous ne puissiez vous dire que vous avez attaqué quelque défaut, fait aimer quelque vertu, éclairé ou redressé quelque conscirence, conseillé et obtenu un acte de raison, alors seulement vous aurez le droit de vous rendre témoignage et d'être contente de vous. »
Toutefois cette action incessante ne pouvait être vraiment bonne et utile qu'autant qu'elle se rattachait et se subordonnait à l'action générale. C'est le second principe de M^*^ de Maintenon. « L'intelligence et l'uniformité des maîtresses, disait-elle, sont le capital dans le gouvernement d'une maison. » A bien faire isolément, on ne fait rien qui profite. De la première à la dernière, il est nécessaire que « toutes les Dames se tiennent dans une grande union, en sorte que les demoiselles se sentent enveloppées dans le môme esprit ». Que chacune garde son caractère : c'est
par là qu'elle vaut; mais il n'est permis à personne d'être singulière, de tirer à soi, de ne faire que ce qui lui convient et comme il lui convient. « On doit dire aux demoiselles, à l'infirmerie, au garde-meuble, à la porte et à l'apothicairerie, ce qu'on leur dit dans les classes et avoir toutes les mômes règles d'éducation, quoi qu'on y soit employé différemment. » C'est vaingnent qu'on se retrancherait sur sa bonne volonté et sur ses lumières. Où il y a discordance, le trouble s'introduit. Pour ne pas connaître les causes de ces désordres, les demoiselles n'en subissent pas moins les effets. A la supérieure d'établir l'accord dans la maison, à la maîtresse générale de chaque classe de l'établir dans la classe, aux autres de suivre : l'unité de doctrine est la force de l'éducation.
C'est dans cette pensée qu'étaient réglés les rapports des élèves avec les maîtresses. Les attachements tendres étaient proscrits à Saint-Cyr. Dès qu'une enfant avait quitté une classe, elle cessait complètement d'appartenir à celle qui l'avait dirigée. Sur ce point, comme sur tous ceux qui touchent à certaines délicatesses de l'âme, Mme de Maintenon va jusqu'aux limites extrêmes de la fermeté. « Il faut apprendre aux demoiselles à aimer raisonnablement, comme on leur apprend autre chose. » Les amitiés particulières lui paraissaient un danger, les amitiés étendues et banales, une faiblesse.' « Ce n'est qu'en se faisant aimer sans doute qu'on se fait obéir; mais on ne se fait vraiment aimer qu'en se faisant estimer. » L'attachement au devoir, à la justice, à la raison, aux vérités utiles, l'amour du bien pour le bien, voilà les fondements de la discipline que l'on respecte : la solidité dans la conduite d'abord, les douceurs du sentiment après, quand elles ne peuvent plus être nuisibles et pourvu qu'elles ne sortent jamais de la mesure.
Un troisième devoir essentiel s'imposait aux maîtresses à l'égard des demoiselles : la sincérité.
L'adoption de Saint-Cyr était une adoption complète. On ne demandait aux familles ni sacrifice ni concours; à peine les laissait-on voir leurs enfants quatre fois l'an, au parloir, en présence d'une surveillante; et cette sévérité qui nous étonne aujourd'hui avait, comparativement à la règle des couvents, un caractère de tolérance. Mais quels pouvaient être les résultats de ces visites, alors même qu'il s'y joignait, de temps à autre, des lettres toujours soumises d'ailleurs à un contrôle sévère? Les demoiselles appartenaient à la maison qui, pendant dix ans pour le plus grand nombre, pendant treize pour quelques-unes, les possédait tout entières. C'était donc un devoir d'honnêteté rigoureuse de les éclairer sans complaisance. D'ailleurs il ne s'agissait pas seulement d'ellesmêmes : religieuses ou séculières, elles devaient servir à répandre dans tout le royaume les principes qu'elles recevaient; chacune d'elles était une semence de vertu : seconde et puissante raison pour les bien garder de se laisser prendre aux apparences, de se faire illusion sur leur esprit et leurs talents, de s'attribuer des mérites qu'elles n'avaient point. Mn^o de Maintenon, qui, dans les voyages où elle suivait le roi, se faisait envoyer les notes, surtout celles des jaunes et des bleues, exigeait qu'elles fussent toujours exactes et que les intéressées les connussent. Elle contrôlait les témoignages. Si on lui adressait quelque composition, elle flairait les corrections et les retouches. Elle en riait quelquefois. « Je voudrais bien savoir combien de brouillons ma soeur de Rouy a faits et qui lui a tenu la main; car Solar (c'était une élève qu'elle avait prise pour secrétaire) me rend fort défiante des beaux ouvrages de ces demoiselles. » Elle s'en fâchait le plus souvent. Elle ne voulait pas de ce qu'elle
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appelle une éducation extérieure et toute de secours. C'est le fond qu'elle demande qu'on attaque et qu'on montre, le fond avec ses imperfections, mais avec sa probité, le fond qui ne trompe personne, ni les autres ni soi.
Toutes ces vertus professionnelles pouvaient tirer du sentiment de l'abnégation religieuse une partie de leur force; mais ce sentiment devait, comme tous les autres, rester simple, sage, sans emportement ni subtilité. De tout temps, le danger avait été dans les excès de zèle. Il s'était accru après la transformation de l'institution en monastère. L'invasion des idées de M™" Guyon l'avait rendu menaçant. C'est une dame de Samt- Cyr qui avait introduit « les nouveautés », M™c de la Maisonfort, fort goûtée d'abord de Mn^c de Maintenon, chez qui l'habitude d'une discrétion voulue n'avait jamais complètement amorti la promptitude à la confiance. M^^ de la Maisonfort avait été bientôt éconduite ; mais tout l'esprit du quiétisme n'était pas sorti de la maisoft avec elle. On se complaisait dans les raffinements d'analyse intérieure, on recherchait les délicatesses de grâce d'état, les beaux procédés, les ragoûts d'oraison; on était tout à l'esprit, ne voulant rien accepter, rien entendre qui n'en portât la marque. M°ie de Maintenon faisait la guerre, une rude guerre, à ces précieuses de religion. Elle la faisait en vue des demoiselles que l'exemple pouvait entraîner dans des voies funestes; elle le faisait pour les maîtresses elles-mêmes, que cette agitation maladive détournait de leur devoir. L'esprit religieux était chez elle robuste et sain. Dans les supérieures elle cherchait le bon sens et la modération, dans les novices l'ouverture de cœur et la simplicité. A l'égard des Dames comme à l'égard des demoiselles, elle était sans pitié pour les fausses pudeurs de sentiment et de langage : le jour où elle s'égayait aux dépens de la classe jaune qui avait rougi en entendant le mot de culotte, ou de la classe bleue devant laquelle on n'osait prononcer le mot de mariage, le trait atteignait les maîtresses en môme temps que les élèves. Au fond, ces effarouchements puérils ne l'inquiétaient pas. Ce qu'elle surveillait avec une préoccupation inquiète, c'était le développement des dispositions au mysticisme. Elle en démêlait admirablement les ressorts cachés, elle en mettait à nu l'orgueil secret. Dans ces retours de la conscience sur elle-même, dans ces picotements, ces scrupules, elle savait trouver et n'hésitait pas à démasquer l'amour-propre « qui s'épluche pour se satisfaire et qui aime mieux se tourmenter que s'oublier ». A la piété qui enfle l'esprit et le dégoûte, elle opposait la piété qui inspire les sentiments généreux; à la fausse simplicité dont on s'enorgueillit, la simplicilé vraie qui fait qu'on se renonce; aux rêveries tendues qui attristent et épuisent, « les débandements d'imagination et les relâchements de gaieté »; à la religion spéculative, la religion d'action. « Vous ne pouvez pas avoir de plus mauvaise compagnie que vous-même, répète-t-elle sans cesse dans ses Letù'es édifiantes; sortez de votre intérieur; soyez à tout le monde, au lieu d'être à vous seule; ne vous abîmez point dans des bagatelles, et faites bonnement ce que vous ayez à faire. Les devoirs d'état sont la véritable piété. Il n'y a point de haire ni de cilire qui vaille une occupation régulièrement remplie. Un retranchement de réponses sèches, fières et rudes, un sincère abandon au bien d'autrui vaut mieux que tous les jeûnes et que tous les appétits de perfectionnement déraisonnable. Une médecine donnée dans l'obéissance suivant votre charge, dans l'apothicairerie, vous sera plus utile et meilleure qu'une oraison hors d'œuvre, et c'est ce bon esprit-là que je voudrais établir dans la maison. »
Tous les esprits n'étaient pas en état de rece-
voir le môme conseil de la môme façon. A Toriginc surtout, les Dames étaient ie provenance et de complexion très diverses. M'a» de Maintenon prenait le ton avec toutes : avec M™« de Saint- Pars dont la compréhension un peu lourde, môme dans la subtilité, n'était guère faite pour quitter terre, comme avec M™* de Bouju, sa chère Jaune, dont l'esprit éthéré n'avait jamais fait que deux élèves, devenues folles par excès de scrupule; avec M™* du Uadouay, intelligence fine qui aimait à se rendre compte, comme avec M™» du Veilhan, âme vaillante que les bulletins de campagne exaltaient. Parmi les Dames de la fondation et de la première époque, quelques-unes attiraient particuliorcment son intérêt : M">c de Brinon, M^c de Fontaine, Mme du Pérou, Mme de Saint-Aubin, M^' de Eerval, Mme de Montalembert, Mme de la Maisonfort, Mme de Glapion ; — Mm« de Brinon, une grande dame qui n'a jamais voulu cesser de l'ôire, d'humeur hautaine, d'esprit entreprenant, aimant l'éclat, le bruit, les fêtes, composant des tragédies pour Saint-Cyr avant Racine et empruntant à Fagon ses formules, une sorte de femme savante, mais avec du fond et de la grâce, frayant avec tous les beaux-esprits, assez en cour auprès de Louis XIV, qui ne manquait pas d'indulgence pour ses hardiesses et qui l'avait consultée pour la rédaction des Constitutions, dont il fallut se séparer pourtant parce qu'elle aurait définitivement « tout gâté », mais avec laquelle il n'y eut jamais rupture, parce qu'elle savait faire aimer son esprit de ressources et de bonne compagnie ; — Mme de Fontaine, la première supérieure générale élue après la transformation de Saint-Cyr, d'intelligence droite et élevée, de caractère accommodant et fidèle dans l'obéissance, tout à fait propre à exécuter un plan de réforme, instruite et mieux préparée à l'enseignement qu'elle avait fourni dans la classe bleue qu'à la haute direction, d'une beauté remarquable et telle, que, « Madame lui ayant mis un jour, par forme de jeu, une coiffure de cour, elle la lui enleva bien vite de peur qu'elle ne se vit et ne se rendît compte de l'admiration qu'elle excitait »; — Mme de Pérou, arrivée en pleine maturité au gouvernement de l'établissement et rappelée huit fois au généralat, rassise et sage comme Mm* de Fontaine, avec plus d'ouverture; — Mme de Saint- Aubin, qui, enlevée à la fleur de l'âge et ayant été la première que la communauté eût perdue, avait laissé dans tous les cœurs un souvenir gracieux ;
— Mme de Berval, sérieuse et avisée, capable de tenir la plume (c'est elle qui avait mis en ordre les Lettres et les Entretiens), mais cherchant ses aises, aimant son indépendance et se faisant trop souvent rî^peler à l'observation des règles qui lui pesaient; — Mme de Montalembert, une singulière, toujours en quête de perfection idéale et de voies extraordinaires, illuminée et superstitieuse, qui n'ouvrait les lettres de Mme de Maintenon que devant le Saint-Sacrement, après avoir invoqué le Saint-Esprit pour obtenir la grâce d'en profiter, et à qui « Madame, que ce jeu désobligeait fort, envoya un jour un gros paquet où il n'y avait que ces mots : « Je souhaite que votre rhume passe; ma santé est bonne; » — Mme de la Maisonfort, la chanoinesse, associée aux premiers efforts de M°ïo de Brinon, et née pour s'entendre avec elle, persuadée qu'elle faisait merveille « en remplissant l'esprit des demoiselles des histoires profanes, des fables des fausses divinités, des philosophes et choses semblables », « éprise bientôt après, du premier coup, de Mme Guyon, de ses élans, de SCS mouvements subits, de ses renoncements, et qui portait son vol si haut que nul ne la pouvait suivre » : cœur ardent, intelligence sans équilibre;
— enfin Mme de Glapion, la perle de Saint-Cyr, dont les défauts auraient été les vertus des autres, joignant une âme délicate et tendre à un sa-
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voir étendu, ayant étudié avec profit la médecine, la pliarraacie, la botanique, la chirurgie, maîtresse de classe originale qui aurait voulu, pour le catéchisme comme pour le reste, qu'on se bornât à suivre l'enfant de question en question, de curiosité en curiosité, mais se laissant attacher à l'apothicairerie pendant quatre ans « pour s'amortir », infirmière adorée de ses malades; supérieure remarquable, élue l'année même de la mort de Louis XIV, et entre les mains de qui M™e de Maintenon laissa l'avenir de sa chère maison avec confiance : la seule, disait-elle, qui n'eût en rien trompé ses espérances, et qui la représentait si bien dans ses grâces solides que, d'après les Mémoires des Dames, pendant dix ans on crut la voir en elle toujours vivante.
Le souvenir de M^e de Maintenon remplit la maison et l'anima pendant un siècle. Cinquante ans après sa mort, Horace Walpole visitant Saint- Cyr n'y cherche qu'elle et c'est elle qu'il trouve partout : « La première chose que je désirais voir, écrivait-il à ses amis d'Angleterre, était l'appartement de Mme de Maintenon; il sert maintenant d'infirmerie ; il est rempli de rideaux blancs, fort propre et orné de tous les passages de l'Ecriture qui pouvaient donner à entendre que la fondatrice
était reine L'heure des vêpres étant venue, on
nous conduisit à la chapelle, et je fus placé dans la tribune de M^e de Maintenon.... puis chez l'abbesse : nous vîmes là jusqu'à vingt portraits de M™e de Maintenon... Ensuite nous fûmes conduits dans les salles de chaque classe. Dans la première, on ordonna aux demoiselles, qui jouaient aux échecs, de nous chanter les chœurs d'Athalie; dans la seconde, on leur fit exécuter des menuets et des danses de campagne, tandis qu'une religieuse, un peu moins habile que sainte Cécile, jouait du violon. Dans les autres, elles répétèrent les proverbes ou les dialogues qu'avait écrits pour leur instruction M^^ de Maintenon. De là nous visitâmes les dortoirs ; puis nous fûmes témoins du souper; enfin l'on nous mena aux archives, où nous vîmes des volumes de lettres de M^^ de Maintenon; une des religieuses me donna même un petit morceau de papier avec trois pensées écrites de sa propre main »
L'esprit de Mme de Maintenon n'était pas moins respecté que son image et son nom. En 1792, un commissaire de la RépubHque, Astruc, adressant au ministre Roland les résultats de l'enquête que celui-ci l'avait chargé de faire, parlait des écoles des Dames et de l'éducation des demoiselles comme en aurait parlé un contemporain de la fondation. « L'attachement des Dames à la maison, disait-il, est en elles un sentiment naturel : choisies parmi les élèves en qui on a remarqué des talents et des dispositions à l'instruction et à l'éducation et qui d'ailleurs réunissent le caractère de douceur et de sociabilité capable de maintenir la paix dans cet établissement, elles ont, dès l'âge le plus tendre, contracté la douce habitude de s'aimer et de vivre entre elles comme des enfants d'une même famille. L'égalité la plus parfaite contribue encore au maintien de l'union, et cette communauté est un modèle de fraternité, de concorde et de perfection. » Astruc ne se montrait pas moins touché de la direction donnée à l'éducation des demoiselles, et il y relevait avec une sorte de complaisance tout ce (jui pouvait contribuer à la faire accepter par l'opinion : « Elles font toutes, excepté leurs corps et leurs souliers, tout ce qui est à leur usage et à celui de toute la maison. Elles sont successivement attachées pendant quelque temps à tous les différents offices, tels que la buanderie, lingerie, office des diff'érents ouvrages, économie où se traitent les achats de toutes les provisions, dépôt où se traitent toutes les affaires. Ainsi elles sont à même d'acquérir les connaissances
utiles et nécessaires à de bonnes mères de famille. Du reste, les institutrices ne négligent aucun moyen d'abattre en elles tout sentiment de hauteur ; on leur répète sans cesse que la vertu est seule digne de l'estime et de la considération, et pour leur démontrer qu'il n'est aucun travail qui ne convienne également à tous les hommes, on les accoutume à servir et à desservir tour à tour les tables du réfectoire, à balayer les dortoirs, à faire leur lit et autres ouvrages du même genre. »>
M°»e de Maintenon eût certes accepté ce témoignage. Mais ce qui le lui eût rendu cher était précisément ce qui devait le rendre suspect. Saint- Cyr avait traversé le dix-huitième siècle sans se modifier. Tel l'avait laissé sa fondatrice, tel il était resté, immobilisé dans ses traditions, et l'esprit nouveau ne pouvait manquer de passer rapidement du respect à la surprise et de la surprise à la colère. D'autres causes devaient bientôt envenimer cette irritation. « Sous Louis XIV, raconte M. Th. Lavallée, la maison de Saint-Louis possédait : !<• 114000 livres de revenu provenant de la mense abbatiale de Saint-Denis; 2° 1600 livres de revenu provenant de la terre de Saint- Cyr; 3° 29250 livres de revenu provenant des terres achetées avec les 50000 livres de rentes données primitivement en dotation par Louis XIV ; de plus, elle tirait du trésor : l» 20 750 livres restant de ces 50000 livres non employées en terres; 2° 30000 livres données à elle en 1698, la dotation primitive ayant été reconnue insuffisante ; 3° 60000 livres destinées à former des dots aux demoiselles. Total : 255500 livres. Le 28 juillet 1790, les Dames firent une déclaration de leurs biens de laquelle il résultait : qu'elles possédaient 368000 livres de revenus en biens immobiliers, outre 120 000 livres qu'elles tiraient directement du roi ou du trésor; total 488000 livres. Or leurs charges n'avaient augmenté que dans le rapport de la valeur de l'argent, puisque le nombre des élèves et des religieuses était resté le même, et il y avait dans la maison la même sobriété, la même économie, la même sagesse de dépense que du temps de M^e de Maintenon. Que faisaient donc les Dames de la partie de leurs revenus qu'elles ne dépensaient pas, et qui s'élevait annuellement à 50 000 livres? Elles en acquéraient de nouveaux biens, et c'est ainsi qu'elles étaient arrivées à posséder quatorze grandes terres, cinquante-cinq corps de ferme, plus de quatre mille arpents de bois, dix-sept maisons, quinze moulins, etc., le tout ayant une valeur de plus de seize millions. Les Dames étaient sans doute douces, charitables et bienveillantes ; elles faisaient annuellement 11000 livres d'aumônes régulières; elles distribuaient dans le village de Saint-Gyr seulement 1 000 livres de pain par semaine, elles faisaient vivre plus de 2 000 employés de tout genre : gardes, messiers, domestiques, etc., mais en même temps leur administration était ferme, leurs intendants particuliers, receveurs, procureurs fiscaux et autres agents exigeaient strictement les droits, fermages et redevances, et ils le faisaient avec cette rigueur des subalternes qui touche à la tyrannie et excite tant de haines. Aussi il y avait eu dans les terres de la maison de Saii»t-Louis, comme dans toutes les terres seigneuriales, des injustices, des vexations, des désordres; il y avait eu aussi des plaintes et des menaces... »
Louis XVI avait voulu sauver la maison en l'associant aux doctrines que la Révolution avait fait triompher. Le 26 mars 1790 il rendait une ordonnances qui « rayait les preuves de noblesse des conditions à remplir pour entrer à Saint-Cyr »; l'établissement était désormais ouvert à tous les enfants d'officiers de terre et de mer sans distinction de naissance. C'est la règle que devait plus tard adopter Napoléon pour la maison de la Légion d'hon-
SAINT-PIERRE