‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 81 sur 573 · LITTRÉ · texte numérisé non relu

LITTRÉ

Il reste h se demander ce que l'élève-maUre, devenu instituteur, pourra transporter de cet acquis littéraire et faire passer dans son enseignement à l'école primaire. Peu de chose, s'il s'agit du matériel de la littérature; beaucoup, au contraire, au point de vue de l'esprit.

D'abord son enseignement de la grammaire, par les dictées expliquées et les divers exercices lexicologiques, sera d'autant plus simple et substantiel que, par l'intelligence des auteurs, il aura pénétré plus avant lui-même dans la coimaissauce de la langue.

Il y a plus. L'analyse littéraire, toutes proportions gardées, a le môme rôle à l'école primaire qu'à l'école normale. L'appropriation n'est pas facile, il est vrai, elle exige, à défaut du don inné <l'êire simple, beaucoup d'attention sur soi-môme. Mais elle est appelée à rendre des services non moins signalés dans Texplication des morceaux à réciter et dans les commentaires qu'ils amènent.

Le goût. du maître aura aussi à s'employer à ne ■rien faire apprendre que d'exquis à ses élèves, rien que la moelle et le suc, je ne dis pas des grands écrivains seulement, souvent trop sévères, mais des plus purs parmi les écrivains aimables. C'est au moins de la négligence que de mettre dans ces jeunes mémoires, encore vides, et que la lecture ne meublera que peu, des choses sans valeur et bonnes à être oubliées aussitôt qu'apprises.

De plus, dès le cours moyen, les enfants peuvent être appelés h traiter de petits sujets accommodés à leur âge. Ils s'en tirent parfois avec un grand bonheur, et ils réussiraient plus souvent si l'on parvenait à leur faire bien comprendre qu'on ne parle pas autrement sur le papier qu'entre soi. Pourquoi ces paysans qui racontent, un peu longuement, mais si merveilleusement, avec une imagination si colorée, n'auraient-ils pu montrer dès l'école leurs qualités naturelles? C'est l'apprêt, la solennité qu'on met aux choses qui paralyse les enfants.

Il faut donc que l'enseignement littéraire à l'école — et c'est un véritable enseignement littéraire — répudie tout pédantisme, toute nomenclature technique ; qu'il soit simple, familier, vivant, spirituel s'il se peut, et qu'à l'occasion il se laisse aller à l'émotion. L'instituteur dont les yeux seraient devenus humides en lisant Le petit iurco de Paul Deroulède, ou La dernière classe d'Alphonse Daudet, aurait donné la meilleure des leçons.

L'histoire littéraire ne doit pas non plus être étrangère à l'école primaire. Il va sans dire qu'elle n'affectera aucune sorte d'appareil. Mais à propos du morceau récité, d'une dictée d'auteur, l'instituteur peut indiquer le lieu et la date de naissance de l'écrivain et ajouter quelques détails biographiques. En ayant soin de grouper ces noms selon les époques, par intervalles, il établirait les cadres d'une petite histoire littéraire. Dans ces courtes biographies, c'est par les beaux côtés de son caractère que l'écrivain devrait surtout apparaître. Il faudrait montrer la noble pauvreté de Corneille, le grand cœur de Molière, la bonhomie et la naïveté de La Fontaine, la droiture de Boileau, le désintéressement de La Bruyère, la charité de Fénelon, la sévérité de Bossuet pour lui-même. La tâche ne serait pas aussi facile quant aux écrivains du xviii* siècle. Si la vie de Montesquieu et celle du Buffon sont constamment honorables, il n'en est pas de même des autres. Néanmoins J.-J. Rousseau a des traits de sensibilité vraie, et Voltaire, à côté de son âpreté à s'enrichir et de l'égoïsme de sa

vauiLo, a des mouvements de générosité et aussi, peut-on diro, d'ardeur de pitié qui l'honorent. Ce n'est pas (|u'il faille taire le mal lorsque les circonstances le veulent, et laisser croire que les grands écrivains ne participent pài aux misères humaines. La vérité et la justice, qui sont l'honneur de l'enseignement, ne le permettent pas. Mais autre chose est d'habituer la jeunesse au respect et à l'admiration, sans taire le mal ; autre chose est de lui inspirer le dénigrement systématique, le mépris injurieux, sans égard pour l'équité. Pour être au-dessus de cela, la démocratie française n'a qu'à s'inspirer de sa devise.

[Marguerin.]

LITTRÉ. — Emile Littré, né à Paris le 1«' février 1801 , mort lo 2 juin 1881, est un des savants les plus éminents du xix^ siècle. Il fut membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, de l'Académie de médecine, et enfin de l'Académie française. Disciple d'Auguste Comte* en philosophie, il a beaucoup contribué à vulgariser en France la doctrine connue sous le nom de positivisme. Esprit encyclopédique, il embrassa les divers champs de la science et aurait voulu, à la fin de sa vie, ajouter à ses travaux si variés une revue de l'histoire universelle. C'était aussi un républicnin simple, droit et intègre, et il se montra tel dès 18J0. Nous ne le considérerons ici que dans son œuvre principale, le Dictionnaire de la langue française. C'est le plus grand travail lexicographique entrepris jusqu'ici sur notre langue, et il mérite de figurer à côté du Thésaurus de Robert Estienne pour la langue grecque, et des grands dictionnaires de Forcellini et de Freund pour la langue latine. On ne sait ce qu'on doit admirer le plus dans Littré : de la sûreté de sa méthode, de la merveilleuse sagacité de ses jugements, ou de la patience de ses recherches, de son infatigable activité dans un âge avancé, au milieu des plus grandes angoisses patriotiques.

Le Dictionnaire de Littré contient plus de mots que le Dictionnaire de l'Académie, et il donnai pour chacun d'eux « la prononciation et la spécification grammaticale, puis les sens actuels par des exemples d'auteurs classiques ou modernes, par des phrases courtes dont aucune ne fait double emploi. Ce n'est qu'après avoir épuisé ces sens et acceptions de l'usage présent que l'auteur passe à l'historique du mot depuis les onzième ou douzième siècles jusqu'au seizième, et là il procède également par une série d'exemples incontestables et triés, ne mettant que le nécessaire ; ce n'est pas lui qui ferait un pas de plus pour aller cueillir la fleurette. Il termine enfin par l'étymologie, partie dans laquelle il excelle, où il a sa méthode à lui, sa pierre de touche, et où il ne tâtonne pas comme on le faisait auparavant. Il est, par ce dernier point, incomparablement supérieur à l'Académie, qui aura désormais à profiter de son travail, sinon de sa luéthode. » (Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, V, p. 246.)

C'est en 1841 que le chef de la grande maison Hachette, qui avait été le condisciple de Littré et était resté son ami, lui demanda d'entreprendre ce vaste travail dont il voulait faire un monument digne des lettres françaises. La proposition fut acceptée, mais elle ne reçut un commencement d'exécution que six ans après. La rédaction dura de 1847 à 1865, et l'impression, commencée le 27 septembre 1859, fut terminée en novembre 1872, après une interruption d'environ neuf mois en 187U-71. On peut se rendre compte du travail qu'exigea le dictionnaire par les chiffres suivants : « La copie (sans le Supp/éinent) comptait 415 636 feuillets. Il y a eu 2 242 placards de composition. Les additions faites sur les placards ont produit 2y2 pages en trois colonnes. Si le Dictionnaire (toujours sans le Supplément) était composé sur

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