‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 82 sur 573 · LITTRÉ · texte numérisé non relu

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une seule colonne, cette colonne aurait 37 525"',28. » (^Littré, Etudes et Glanures, p. 441.)

On a peine à comprendre qu'un homme ait pu suffire à une pareille tâche, et on se prend d'une admiration profonde pour l'illustre savant quand on lit le récit aussi simple que touchant de ses veilles et de ses angoisses, récit écrit dans la dernière année de sa vie (1" mars 1880).

a Je me levais, dit-il, à huit heures du matin ; c'est bien tard, dira-ton, pour un homme si pressé. Attendez. Pendant qu'on faisait ma chambre à coucher, qui était en même temps mon cabinet de travail, je descendais au rez-de-chaussée, emportant quelque travail ; c'est ainsi que, entre autres, je fis la préface de mon dictionnaire. Le chancelier d'Aguesseau m'avait appris à ne pas dédaigner des moments qui paraissent sans emploi, lui que sa femme inexacte faisait toujours attendre pour le dîner, et qui, lui présentant un livre, lui dit : « Voilà l'œuvre des avant-dîners. » A neuf heures, je remontais et corrigeais les épreuves venues dans l'intervalle jusqu'au déjeuner. A une heure, je reprenais place à mon bureau, et, là, jusqu'à trois heures de l'après-midi, je me mettais en règle avec le Journal des Savants, qui m'avait élu en 1855, et à qui j'avais à cœur d'apporter régulièrement ma contribution. De trois à six heures je prenais le dictionnaire. A six heures je descendais pour le dîner, toujours prêt; car ma femme ne faisait pas comme M""* d'Aguesseau. Une heure y suffisait environ. On recommande en précepte hygiénique de ne pas se mettre à l'ouvrage de cabinet immédiatement après le repas. J'ai constamment enfreint ce précepte, après expérience faite que je ne souffrais pas de l'infraction. C'était autant de gagné, autant d'arraché aux nécessités corporelles. Remonté vers sept heures du soir, je reprenais le dictionnaire et ne le lâchais plus. Un premier relais me menait à minuit où l'on me quittait. Le second me conduisait à trois heures du matin. D'ordinaire, ma tâche quotidienne était finie. Si elle ne l'était pas, je prolongeais la veille, et plus d'une fois, durant les longs jours, j'ai éteint ma lampe et continué à la

lueur de l'aube qui se levait A la ville, le

temps était moins réglé. La journée avait des allants et des venants et des dérangements imprévus. Mais, le soir, je redevenais mon maître complètement; ma nuit m'appartenait, et je l'employais exactement comme à Mesnil-le-Roi. »

Voilà le travail ; voici maintenant les angoisses. Les matériaux du dictionnaire, formant 240 paquets de chacun 1000 feuillets, avaient été renfermés dans 8 caisses en bois blanc. Ces caisses étaient déposées dans la cave à Mesnil-le-Roi et on les en ijjait au fur et à mesure de l'impression. Au mois d'août 1870, en prévision d'opérations militaires aux environs de Paris, Littré fit transporter à Paris les caisses qui restaient, et les plaça dans le sous-sol de la maison Hachette pour les mettre hors de la portée des obus. Mais si elles ne coururent aucun danger pendant le siège, elles faillirent, à la fin de l'insurrection de la commune, être biûlées avec les librairies Hachette et J.-B. Baillièrc, que menaçaient les insurgés. Enfin le travail put être repris après neuf mois d'interruption.

« Ces derniers dix-huit mois (1871-72) furent pour moi, dit Littré, des mois chargés outre mesure et difficiles. Tous les arrangements de ma vie pour me procurer la plus grande somme de temps disponible étaient bouleversés. Mjmbrc de ll'Assemblce nationale, j'assistais régulièrement à ses séances. N'ayant pu prendre résidence à Versailles à cause de mes livres et de tout ce qu'à Paris j'avais sous la main, j'étais obligé de faire chaque jour le voyage dont on s'est tant 'plaint et qui vient seulement de cesser. De la

sorte, le milieu des journées m'était enlevé tout entier; il ne me restait que les matinées, les nuits, les dimanches et les vacances de l'Assemblée. Ces heures dérobées aux devoirs publics, on imaginera sans peine avec quel soin jaloux je les employai, et combien je me réjouis quand je vis^ qu'elles suffisaient. »

Nous n'avons pas craint d'allonger ces citations parce qu'elles nous paraissent contenir un enseignement moral par la haute idée qu'elles font concevoir du prix du temps.

Le Dictionnaire de Littré doit entrer dans la bibliothèque de toute école normale, et le professeur de langue française doit l'avoir constamment sous la main pour préparer ses leçons, éclairer ses explications. Il y apprendra à voir dans la langue un produit organique des forces les plus spontanées de l'esprit humain, un fait historique dont l'état présent s'explique par l'état passé, et non point une invention ingénieuse appuyée sur une raison générale et abstraite, dont les lois sont toujours rigides et quelque peu arbitraires. Il importe surtout que Littré soit consulté dans l'explication de nos grands auteurs du xvii* siècle dont la langue, sur bien des points, diffère de celle de notre époque. Avec lui, on aime à prêter l'oreille aux souvenirs qu'éveille cette étude des mots, aux comparaisons qu'elle suscite, aux échos qu'elle fait carier. [B. Berger.]

LIVRES ÉLÉMENTAIRES DE LA PREMIÈRE RÉPUBLIQUE. — Lorsque les hommes de la Révolution entreprirent de créer un système national d'instruction publique, une de leurs principales préoccupations fut la rédaction de livres élémentaires destinés à mettre à la portée des élèves des écoles primaires et secondaires, ainsi que des citoyens désireux de s'instruire, les connaissances indispensables à tous les hommes.

Le plan de Talleyrand *, présenté à la Consti-^ tuante, s'exprimait à ce sujet de la manière suivante :

« Pour réaliser les espérances qui s'ouvrent devant nous, pour que tant de moyens indiqués ne restent point de vains projets de l'esprit, il faut qu'ils se produisent et se manifestent dans l'ordre que sollicitent les besoins de l'homme, et sous un jour qui l'éclairé par degrés; il faut que le talent,, s'emparant des découvertes du génie, les rende accessibles à tous, qu'il aspire, non à détruire toutes difficultés, car l'esprit humain a besoin de vaincre pour s'instruire, mais à ne laisser subsister que celles qui demandent de l'attention pour être vaincues ; il faut, en un mot, que des liv7^es élémentaires, clairs, précis, méthodiques, répandus avec profusion, rendent universellement familières toutes les vérités, et épargnent d'inutiles eflTorts pour les apprendre. De tels livres sont de grands bienfaits : la nation ne peut ni trop les encourager, ni trop les récompenser. »

En conséquence, l'article 9 du titre l" {Ecoles primaires) du projet du Comité de constitution disait : « Il sera ouvert un concours pour le meilleur ouvrage nécessaire aux écoles primaires. Les auteurs qui voudront concourir adresseront leur ouvrage aux commissaires de l'instruction publique, qui le feront passer à l'Institut national. D'après le jugement motivé de l'Institut, les commissaires de l'instruction publique feront leur rapport à l'Assemblée nationale, qui prononcera sur l'envoi de l'ouvrage aux départements. » Et l'article 12 du titre II (Ecoles de district) ajoutait: w II sera aussi composé des ouvrages élémentaires sur toutes les parties de l'enseignement des écoles de district. Les auteurs qui voudront concourir adresseront leurs ouvrages aux commis-

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aaires de l'instruction publique, qui suivront la marche indiquée à l'article des écoles primaires. » , T ^ • 1 •

Condorcet *, dans son rapport à la Législative, écrivait :

(( On fera composer pour les hommes, et même pour les enfants, des livres faits pour eux qu'ils pourraient lire sans fatigue, et qu'un intérêt soit d'utilité prochaine, soit de plaisir, les engagerait à se procurer. Placez à côté des hommes les plus simples une instruction agréable et facile, surtout une instruction utile, et ils en profiteront. Ce sont les difficultés rebutantes de la plupart des études, c'est la vanité de celles auxquelles le préjugé avait fait donner la préférence, qui éloignait les hommes do l'instruction.... Si l'on reproche à ce plan de renferni£r une instruction trop étendue, nous pourroi* répondre qu'avec des livres élémentaires bien faits et destinés à être mis entre les main§ des enfants, avec le soin de donner aux maîtres des ouvrages composés pour eux, où ils puissent s'instruire de la manière de développer les principes, de se proportionner à, Tintelligence des élèves, de leur rendre le travail plus facile, on n'aura point à craindre que l'étendue de cet enseignement excède les bornes de la capacité ordinaire des enfants. Il existe d'ailleurs des moyens de simplifier les méthodes, de mettre les vérités à la portée des esprits les moins exercés ; et c'est d'après la connaissance de ces moyens, d'après l'expérience, qu'a été tracé le tableau des connaissances élémentaires qu'il était nécessaire de présenter à tous les hommes, qu'il leur était possible d'acquérir. »

Et plus loin, à propos de l'enseignement d'un ordre plus élevé qui devait se donner dans les instituts (c'est-à-dire dans les établissements que la Convention créa plus tard sous le nom d'écoles centrales) :

« Dans les écoles primaires et secondaires, les livres élémentaires seront le résultat d'un concours ouvert à tous les citoyens, à tous les hommes qui seront jaloux de contribuer à l'instruction publique ; mais on désignera les auteurs des livres élémentaires pour les instituts. L'étendue des livres élémentaires destinés aux instituts, le désir de voir des hommes célèbres consentir à s'en charger, le peu d'espérance qu'ils le voulussent s'ils n'étaient pas sûrs que leur travail fût adopté, la difficulté de juger, tous ces motifs nous ont détermines à ne pas étendre à ces éléments la méthode d'un concours. Nous nous sommes dit: toutes les fois qu'un homme justement célèbre dans un genre de science quelconque voudra faire pour cette science un livre élémentaire, qu'il regardera ce travail comme une marque de son zèle pour l'instruction publique, pour le progrès des lumières, cet ouvrage sera bon. C'est un homme célèbre en Europe qu'il faut entendre ici ; et dès lors on n'a pas à craindre de se tromper sur le choix. Si au contraire on propose un concours, qui répondra d'obtenir un bon livre élémentaire? Comment prononcer entre dix ouvrages, par exemple, dont chacun serait un cours élémentaire de mathématiques ou de physique en deux volumes ? Est-on bien sûr que les juges se dévouent à l'ennui de cet examen? Est-on bien sûr qu'il leur soit môme possible de bien juger ? Quelques vues philosophiques, quelques idées fines, ingénieuses, qu'ils remarqueront dans un ouvrage, ïip. ferontelles point pencher la balance en sa faveur, aux dépens de la méthode ou de la clarté? »

Quant à l'enseignement supérieur, qui se donnera dans les lycées (Condorcet appelle lycées des établissements qui correspondraient à peu près aux facultés d'aujourd'hui), il doit être affranchi de toute censure, ne relever d'aucune orthodoxie, et n'être point enfermé par conséquent dans les

limites que pourrait lui assigner un manuel rédigé d'avance :

« On ne prescrira rien aux professeurs du lycée, sinon d'enseigner la science dont 1*^3 cours qu'ils seront chargés de donner porteront ie nom. Dans les trois premiers degrés d'instruction on n'enseigne que des éléments plus ou moins étendus : il est pour chaque science, pour chacune de ses divisions, une limite qu'il ne faut point passer. Il faut donc que la puissance publique indique les livres qu'il convient d'enseigner; mais dans les lycées, où la science doit s'enseigner tout entière, c'est au professeur à choisir les méthodes. Il en résulte un avantage inappréciable : c'est d'empêcher l'instruction de jamais se corrompre ; c'est d'être sûr que si, par une combinaison de circonstances politiques, les livres élémentaires ont été infectés de doctrines dangereuses, l'enseignement libre des lycées empêchera les effets de cette corruption ; c'est de n'avoir pas à craindre que jamais le langage de la vérité puisse être étouffé. »

Trois articles du projet de décret annexé au rapport de Condorcet sont relatifs à la composition des livres élémentaires destinés aux écoles primaires, aux citoyens qui se bornent au premier degré d'instruction, et aux écoles secondaires. En voici le texte :

a On fera composer incessamment les livres élémentaires qui devront être ensei.^nés dans les écoles primaires. Ces livres seront rédigés d'après la meilleure méthode d'enseignement que les progrès actuels des sciences nous indiquent, et d'après les principes de liberté, d'égalité, de pureté dans les mœurs, et de dévouement à la chose publique, consacrés par la constitution.

» Outre ces livres pour les enfants, il en sera fait d'autres qui serviront à guider les instituteurs. Ceux-ci contiendront des principes sur la méthode d'enseigner, de former les jeunes gens aux vertus civiques et morales; des explications et des développements des objets contenus dans les livres élémentaires de l'école.

» Il y aura quelque différence entre les livres à l'usage des campagnes et ceux à l'usage des bourgs et villes, différence qui se rapportera à celle de l'enseignement. » (Tit. II, art. 5.)

« Il sera composé, pour les citoyens des campagnes et ceux des villes qui se borneront au premier degré d'instruction, des livres de lecture. Ces ouvrages, différents pour les âges et les sexes, rappelleront à chacun ses droits et ses devoirs, ainsi que les connaissances nécessaires à la place qu'il occupe dans la société. » {Ibid., art. 8.)

« Les livres élémentaires composés pour les écoles secondaires seront partagés en trois divisions, correspondantes à celles de l'enseignement. » (Titre III, art. 4.)

Voilà donc les principes nettement posés : nécessité, si l'on veut « rendre universellement familières toutes les vérités », de présenter les connaissancesindispensablesà tousdans des livres élémentaires, clairs, précis, méthodiques ; devoir pour la puissance publique de faire composer ces livres, et droit pour elle de désigner ceux dont elle aura fait choix; enfin, pour prévenir une corruption possible de l'instruction, garantie assurée à la libre recherche scientifique dans l'enseignement supérieur, de sorte que «« jamais le langage de la vérité ne puisse être étouflë ».

Lorsque la Convention, à son tour, aborda la discussion du problème de l'éducation nationale, son Comité d'instruction publique lui présenta (12 décembre 1792) un projet do décret sur les écoles primaires dont les dispositions étaient empruntées au plan de Condorcet. et où se trou-

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raient entre autres textuellement reproduits les articles 5 et 8 dti titre II de ce plan, relatifs aux livres élémentaires (V. Convention^ p. 523-524). Cette question des livres fit lobjet d'un rapport spécial, dû à Arbogast, et présenté à la Convention à la fin de 1192 ou au commencement de 1793. Ainsi que l'avait proposé Condorcet, Arbogast, au nom du Comité d'instruction publique, demandait que la Convention chargeât directement les hommes les plus éclairés de la composition des ouvrages destinés aux instituts, et qu'un concours fût ouvert pour la rédaction des livres destinés aux écoles primaires et secondaires, concours auquel les étrangers mêmes seraient invités à prendre part. Nous avons reproduit à l'article Convention^ p. 528-530, les principaux passages du rapport d'Arbogast, et le texte du projet de décret en (j articles qui l'accompagnait.

Après le 31 mai, le nouveau Comité d'instruction publique, dont Lakanal venait d'être nommé rapporteur, abandonna le vaste plan de Condorcet, et résolut de restreindre le système d'éducation nationale à l'organisation du premier degré d'instruction. Il renonça par conséquent à la rédaction d'ouvrages appropriés à un degré plus élevé, et proposa le 13 juin 1793 un décret ouvrant un concours pour la composition de livres élémentaires destinés à l'enseignement national, et chargeant le Comité d'instruction publique de nommer une commission d'hommes éclairés pour juger, entre les ouvrages qui seraient envoyés, ceux qui mériteraient la préférence (V. Convention, p. 531).

Ce décret fut voté, mais non mis à exécution, attendu que le projet de loi sur les écoles nationales (projet du 26 juin 1793), dont il formait le corollaire, fut repoussé par la Convention dans la séance du 3 juillet.

La question des livres élémentaires n'en resta pas moins à l'ordre du jour : chaque fois que la ConveiHion s'occupe d'instruction publique, des voix s'élèvent pour réclamer des livres pour les écoles primaires.

Le plan Lepelletier, présenté à la Convention par Robespierre au nom de la commission des six dans la séance du 13 juillet (V. Convention, p. 535), contenait les dispositions suivantes au sujet des livres :

« Livres élémentaires à. composer.

M P Méthode pour apprendre aux enfants à lire, à écrire, à compter, et pour leur donner les notions les plus nécessaires de l'arpentage et du mesura ge.

« 2° Principes sommaires de la constitution, de la morale, de l'économie domestique et rurale; récit des faits les plus remarquables de l'histoire des peuples libres et de la révolution française : le tout divisé par leçons propres à exercer la mémoire des enfants, et à développer en eux le germe des vertus civiles et des sentiments républicains.

« 3° Règlement général de discipline, pour être obseivé dans toutes les maisons d'éducation nationale.

» 4" Instruction à l'usage des instituteurs et institutrices, de leurs obligations, des soins physiques qu'ils doivent prendre des enfants qui leur sont confiés, et des moyens moraux qu'ils doivent employer pour étouffer en eux le germe des défauts et des vices, développer celui des vertus et découvrir celui des talents.

» Le Comité d'instruction publique spécifiera par un programme l'objet de ces différents ouvrages.

» Tous les citoyens sont invités à concourir à la rédaction de ces livres élémentaires, et à adresser leurs travaux au Comité d'instruction publique.

« L'auteur de chacun de ces livres élémentaires qui aura été jugé le meilleur et adopté par la Convention aura bien mérité de la patrie, et recevra une récompense de 40 000 livres. »

Le 30 août, le Comité d'instruction publique propose qu'il soit nommé une commission chargée de l'examen des livres élémentaires. Il s'agissait, en attendant que des livres nouveaux fussent composés, de voir ce que valaient les livres existants. Deux jours plus tard, un membre du Comité présente une liste de commissaires nommés pour aller dans les départements examiner les livres élémentaires sur l'éducation : cette liste est renvoyée au Comité d'instruction publique.

Le plan Lepelletier, d'abord accueilli avec faveur par la majorité, fut à son tour écarté ; on le remplaça par le décret du 30 vendémi^e an II sur les premières écoles, présenté par Romme au •nom de la commission des neuf (V. Convention, p. 546) ; ce décret prescrivait, lui aussi, la composition de livres élémentaires; on y lisait, à l'article 8 :

« Le Comité d'instruction publique est chargé de prendre toutes les mesures nécessaires pour faire composer promptement les livres élémentaires propres aux premières écoles. »

Lorsqu'enfin le décret du 29 frimaire an II (décret Bouquier) fut substitué au décret Romme, la question des livres se trouva réglée définitivement par les dispositions suivantes de la section III : ,

« La Convention nationale charge son Comité d'instruction publique de lui présenter les livres élémentaires des connaissances absolument nécessaires pour former les citoyens, et déclare que les premiers de ces livres sont les droits de l'homme, la constitution, le tableau des actions héroïques ou vertueuses. » (Art. I^'. )

« Les citoyens et citoyennes qui se borneront à enseigner à lire, à écrire, et les premières règles de l'arithmétique, seront tenus de se conformer, dans leurs enseignements, aux livres élémentaires adoptés et publiés à cet effet par la représentation nationale. » (Art. 2.)

Ces articles distinguent deux catégories de livres à l'usage des écoles : les uns sont destinés à l'enseignement proprement dit des connaissances élémentaires, lecture, écriture, calcul ; ils n'existent pas encore, et le Comité dinstruction publique est chargé de les faire composer; les autres doivent former la base de l'instruction civique et morale, et le décret prend soin de les désigner expressément : ce sont « les droits de l'homme », « la constitution », et a le tableau des actions héroïques ou vertueuses ».

Rien de plus naturel que le désir de faire connaître aux écoliers le texte de la déclaration des droits de Thomme et de la constitution. Mais qu'était-ce que ce et tableau des actions héroïques ou vertueuses », dont le décret parle comme d'un ouvrage existant ?

Voici les indications que nous avons pu recueillir à ce sujet.

Le Comité d'instruction publique avait pensé qu'au lieu de mettre entre les mains des enfants un simple catéchisme de morale contenant des préceptes abstraits, il serait préférable de leur donner une « morale en action », composée des traits les plus remarquables de vertu et de courage offerts par l'histoire de la Révolution. Dès le 28 septembre 1793, Grégoire avait présenté un rapport sur le « Recueil des traits de vertu civique », qui devait, selon sa proposition, servir de livre de lecture dans les écoles primaires, et que le Comité avait résolu de rédiger lui-mêmf?. Le n frimaire, nouveau rapport de Grégoire sur

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le mémo sujet ; à la dnmando de Romme, la Convention renvoie le projet au Comité pour qu'il présente un tableau plus simple et plus précis. Le Comité confie alors à l'un de ses membres, Léonard Bourdon, le soin do rédiger ce recueil d'après un plan arrêté d'un commun accord, et sous la forme d'une publication périodique dont il devait paraître un certain nombre de numéros dans le courant de l'année. Le 10 nivôse, onze jours après le vote du décret du 29 frimaire, Léonard Bourdon venait soumettre à la Convention le texte du premier numéro du recueil projeté, et s'expriiiiait en ces termes :

u Citoyens, chargé par votre Comité d'instruction publique de la rédaction du Recueil des actions héroïques et civiques des Républicains français^ je ne me suis déguisé ni la difficulté d'un pareil travail, ni l'étendue des obligations qu'il m'imposait, ni les talents qu'il aurait fallu pour être à sa hauteur.

» Cet ouvrage destiné, d'après vos décrets, à être lu dans les assemblées populaires, les jours de décade, et dans les écoles publiques, doit avoir le mérite que l'on désire dans les livres élémentaires, vulgairement appelés classiques ; il doit présenter un bon modèle de narration : le rédacteur doit entièrement disparaître, l'acteur seul doit être vu. Toutes réflexions doivent être bannies; les traits cités doivent être assez bien choisis pour se louer eux-mêmes. Aucun terme hyperbolique, aucune expression triviale ou ampoulée ne doivent défigurer un style dont la pureté, la simplicité et le choix des mots propres sont les qualités principales.

» ... Voici la marche que nous avons suivie. Chaque numéro contiendra d'abord un récit des premiers événements de la révolution ; les diflférenls traits d'héroïsme et de civisme seront variés de manière à éviter l'uniformité: tantôt ce sera un trait de désintéressement ; une action héroïque lui succédera, et sera suivie d'un sentiment de piété filiale... »

La Convention donna son approbation au travail de Léonard Bourdon, et vota le même jour le décret suivant :

a La Convention nationale décrète que les numéros du Recueil des actions héroïques et civiques des Républicains français seront envoyés en placards et en cahiers aux municipalités, aux armées, aux sociétés populaires et à toutes les écoles de la République; qu'ils seront lus publiquement les jours de décade, et que les instituteurs seront tenus de les faire lire à leurs élèves. — Signé : Couthon, président; Bourdon de l'Oise, M,-J. Chénier, Jay, Pélissier, A.-G. Thibaudeau, Perrin, secrétaires. >*

Le premier numéro porte la date du 10 nivôse an II. Il est intitulé : « Recueil des actions héroïques et civiques des Républicains français, présenté à la Convention nationale, au nom de son Comité d'instruction publique, par Léonard Bourdon, député pour le département du Loiret. Imprimé par ordre de la Convention nationale. « C'est une brochure de 24 pages in-8. En tête se lit le décret de la Convention, accompagné de la note que voici :

« L'intention de la Convention nationale, en décrétant l'envoi de ce Recueil à toutes les écoles de la République, a été de donner à tous les jeunes citoyens un livre élémentaire de morale, qui, substitué aux catéchismes, aux livres bleus dont on obscurcissait leur imagination, et avec le secours desquels on les préparait à l'esclavage, en les éloignant de la vérité, put leur inspirer une généreuse émulation, et les enflammer du désir d'imiter les vertus des fondateurs de la République.

» Les instituteurs rendront ce Recueil encore

plus utile à leurs élèves si, en le leur faisant lire, ils leur donnent quelques explications, soit sur la signification des mots, soit sur la position des lieux; et s'ils les mettent à portée de discourir entre eux sur le degré d'estime que chacun croira devoir accorder à chaque trait. »

Les traits d'héroïsme ou de civisme contenus dans ce numéro sont au nombre de vingt. Les quatre premiers, qui feront juger du caractère général du recueil, sont les suivants: Récit de la délivrance des gardes françaises enfermés à la prison de l'Abbaye en juin 1789 pour avoir refusé de tirer sur le peuple, et remis en liberté par les citoyens de Paris ; — Acte de dévouement de quelques <« braves sans-culottes b des Vosges, qui, à un moment où les chevaux manquaient, se sont attelés eux-mêmes à deux voitures de fourrage et les ont traînées pendant deux jours, les 20 et 21 frimaire an II; — Trait de courage du maréchal-des-logis Dandurand, qui, cerné par un parti de Vendéens, refuse de crier a vive Louis XVII », et réussit à se frayer un passage à coups de sabre, le 10 brumaire an II ; — Intrépidité d'un colonel de hussards français, tuant en combat singulier un officier général autrichien qui l'avait défié, le 16 brumaire an II. Le récit de la mort de Joseph Barra forme le paragraphe 18. Trois autres numéros parurent successivement, toujours sous la signature de Léonard Bourdon. Ces trois numéros sont composés de 28 pages, et chacun d'eux s'ouvre et se ferme par une chanson patriotique.

Le n" 2, qui porte la date du l^r ventôse an II, débute par une chanson sur le Salpêtre ; puis viennent les traits d'héroïsme et de civisme, au nombre de vingt-huit, accompagnés d'une chanson intitulée V Autel de la patrie, sur l'air « Du serin qui te fait envie ».

Le n" 3, du 17 germinal an II (le lendemain de l'exécution de Danton), reproduit le décret de la Convention du 10 nivôse, ainsi qu'un arrêté du Comiié de Salut public du 28 pluviôse, dont voici le texte :

« Le Comité de salut public arrête qu'il sera tiré 150 000 exemplaires de chaque numéro du Recueil des actions héroïques et civiques des républicains français, présenté à la Convention nationale au nom du Comité d'instruction publique. Les administrateurs de département sont autorisés à le faire réimprimer selon le besoin des administrés. — Signé au registre : B. Barère, C.-A. Prieur, Carnet, Robespierre, Saint-Just, Jean-Bon Saint-André, Collot d'Herbois, R. Lindot, Couthon et Billaud-Varenne. Pour extrait : R. Lindet. »

Ce numéro contient vingt-neuf paragraphes. Les deux chansons sont intitulées : a La Montagyie, chant patriotique sur l'air de la Croisée », et a Chnjit funèbre d'une mère sur le tombeau de son fils, mort pour la liberté, sur l'air de Pauvre Jacques ». Le rédacteur du Recueil s'était-il douté qu'il empruntait l'un de ses airs à Marie-Antoinette?

Le numéro 4, daté de floréal an II, contient trente-trois paragraphes. La première chanson a pour titre « Stances contre Cathéisme, sur l'air de Je ne suis plus dans l'âge heureux ». C'était do la poésie de circonstance, au moment où^ Robespierre allait faire célébrer la fête de l'Être-Suprème. La seconde s'intitule « Chanson guerrière, sur l'air de Aussitôt que la lumière ».

Un cinquième numéro, sans date, parut encore, non plus sous la signature de Léonard Bourdon, mais sous celle de Thibaudeau. Il ne renferme plus un recueil de traits isolés, mais un récit suivi, en 34 pages, de la campagne d'hiver des armées du Rhin et de la Moselle.

Ces cinq numéros forment, croyons-nous, toute la collection du Recueil des actions héroïques et

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civiques des républicains français» Le décret du 27 brumaire an III sur les écoles primaires dit (chap. IV, art. 2) : « On fera apprendre le recueil des actions héroïques et des chants de triomphe. » Il semblerait, d'après ce texte, que le recueil eût été continué ou dût l'être, et qu'on y eût joint ou qu'on voulût y joindre des « chants de triomphe », probablement la Marseillaise et quelques-uns des hymnes de Chénier, de La Chabeaussière et d'autres poètes patriotes; mais nous n'avons pas trouvé cette continuation, si elle existe.

Revenons aux livres élémentaires proprement dits.

En exécution de l'article le"" de la section m du décret du 19 frimaire an II, Grégoire, au nom du Comité d'instruction publique, vint lire, le 3 pluviôse an II, un Rapport sur l ouverture d'un concours pour les livres élémentaires de la première éducation. Nous avons donné à l'article Gi^égoire (p. 1208) une analyse de ce rapport, qu'accompagnait un projet de décret ainsi conçu : « La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité d'instruction publique, décrète ce qui suit :

» Art. l*r. — Un concours est ouvert jusqu'au l*r messidor prochain, pour des ouvrages sur les objets suivants :

» 1° Instruction sur la conservation des enfants, depuis la grossesse inclusivement, et sur leur éducation physique et morale, depuis la naissance jusqu'à l'époque de leur entrée dans les écoles nationales ;

» 2° Instructions pour les instituteurs nationaux sur l'éducation physique et morale des enfants ;

» 30 Méthodes pour apprendre à lire et à écrire : ces deux objets traités ensemble ou séparément ; » 4° Notions sur la grammaire française ; » b" Instructions sur les premières règles de l'arithmétique et de la géométrie pratique, a Des « instructions sur les nouvelles mesures, et leurs « rapports avec les anciennes les plus généralement « répandues, entreront dans les livres élémentaires « d'arithmétique qui seront composés pour les éco- « les nationales » (Décret du l*"" août dernier) ; » 6° Notions sur la géographie ; » 7° Instructions sur les principaux phénomènes et sur les productions les plus usuelles de la nature ;

» 8° Instructions élémentaires sur la morale républicaine.

» Art. 2. — Les auteurs adresseront leurs ouvrages à la Convention nationale, et ne se feront connaître qu'après le jugement.

» Art. 3. — Des récompenses nationales seront décernées aux auteurs des ouvrages qui auront été jugés les meilleurs.

» Art. 4. — Le Comité d'instruction publique présentera un rapport sur l'organisation d'un jury destiné à juger du mérite des ouvrages envoyés au concours, et sur les récompenses à décerner. » Ce décret, qui fut adopté le 9 pluviôse, demande quelques explications. Certains auteurs se sont scandalisés que la Convention ait mis au concours la composition d'un ouvrage sur les soins à donner aux enfants « depuis la grossesse inclusivement »; et M. Albert DxxTwy {L instruction publique et la Révolution, pp. 171- n2), après avoir cité un passage du livre composé sur ce sujet par le chirurgien Saucerotte, membre de l'Institut, livre qui contient des détails techniques d'un caractère tout spécial, s'écrie : « Tels étaient les livres de classe et de lecture que la Convention avait mis entre les mains des enfants... Il était

parfaitement grotesque de placer un semblable livre dans les bibliothèques scolaires. » Or, il est évident que, sur les huit ouvrages dont la composition est mise au concours par le décret du 9 pluviôse, les six derniers seulement sont destinés aux écoliers. Le premier, ainsi que le rapport de Grégoire l'indique expressément, doit s'adresser « aux pères, aux mères et aux nourrices », comme lo second s'adresse aux instituteurs. Dès lors, qu'y a-t-il de répréhensible dans le programme tracé par Grégoire pour ce premier livre élémentaire, qui devait donner aux parents des préceptes d'hygiène et leur faire connaître « les méthodes les plus propres à conserver l'enfant en développant sa croissance et ses forces »?

Le délai accordé pour la composition des ouvrages mis au concours était de quatre mois à peine. Néanmoins le nombre des manuscrits envoyés au Comité d'instruction publique fut considérable. Le 18 messidor, Thibaudeau, au nom du Comité, vint annoncer ce résultat, et proposa de procéder à la nomination du jury prévu par l'article 4 du décret. Furent désignés pour en faire partie : Lagrange, Daubenton, Lebrun, Monge, Richard, Garât, Thouin, Prony, Servais, Halle, Corvisart. Desorgue, Vandermonde et Buache.

Les opérations du jury furent longues et laborieuses; elles durèrent quinze mois. Pendant ce temps, l'organisation des écoles primaires fut modifiée deux fois encore : le décret du 29 frimaire an II fut remplacé par le décret du 27 brumaire an III, et celui-ci, à son tour, par le décret du 3 brumaire an IV. Le jury, de son côté, fut remanié, probablement à plusieurs reprises ; au moment où il rendit son verdict, il se composait des membres suivants, dont cinq seulement appartenaient à la première formation : Sélis, Corvisart, Halle, Pasumot (Palissot?), Fontanes, Pougens, Lagrange, Lalande, Buache, Dubois, Carbon-Flins, Desorgues, Saint-Ange, Desfontaines, Lebrun, Tessier, Seryès (Sieyès?).

La Convention s'était séparée le 4 brumaire an IV ; le 14 brumaire, Lakanal montait à la tribune des Cinq-Cents pour présenter enfin un rapport sur ces livres élémentaires si impatiemment attendus, si souvent réclamés. Voici en quels termes il fit l'historique des travaux du jury :

« Le jury des livres élémentaires, et les membres de la Convention nationale chargés de l'importante mission de correspondre avec lui, peuvent enfin vous présenter le résultat de leur travail sur les ouvrages mis au concours par la loi du 9 pluviôse an II de la République.

» Il a fallu au jury, pour justifier votre confiance, heureux présage de celle de la nation, surmonter plus d'un obstacle. La multitude des manuscrits et des livres imprimés qui lui ont été envoyés sur toutes les matières dont se compose l'enseignement public; l'étendue de quelquesuns de ces écrits, la nature de quelques autres nécessairement abstraits et compliqués ; tout lui a fait la loi qu'un écrivain judicieux n'impose qu'aux auteurs, et que leurs juges doivent prendre aussi pour eux, de se hâter lejitement.

» Tandis que l'impatience des concurrents demandait, non sans quelques murmures, ce que faisait le jury, chacun de ses membres se condamnait, dans la retraite, à lire et relire des plans déjà lus et relus par d'autres ; à comparer ensemble les différents degrés de mérite des ouvrages jugés dignes d'estime ; à peser les motifs d'exclusion; à dépister les plagiaires adroits; à remarquer les emprunteurs malhabiles; à suivre dans ses détours le charlatanisme tantôt modeste et môme humble, tantôt payant d'audace ; à se défendre de faiblesse en faveur d'ouvrages recommandés par l'amitié ou l'engouement ; à étudier de nouveau les anciens livres d'éléments qui ont

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obtenu le siiffnKO des nations savantes, et qui, comme ceux d'Aiistotc, d'Hippocrate et d'Euclide, sans cesse déguisés, falsifiés par les nriodernes, n'ont pu être encore égalés ni détruits.

» Au sortir do leurs studieuses demeures, ils revenaient assidûment discuter leurs opinions en commun, se contredire réciproquement quand il le fallait, faire de bonne grâce le sacrifice de leur amour-propre à la vérité; la franchise, la concorde, la douce familiarité, fruit de l'intelligence des cœurs, ont toujours présidé à leurs pacifiques débats, et ils n'ont jamais oublié entre eux les antiques lois de l'urbanité française. »

Pour mettre de Tordre dans ses travaux, le jury avait réparti les ouvrages à examiner en dix classes, savoir :

I'« CLASSE : Instruction sur l'éducation physique et morale des enfants depuis la grossesse jusqu'à leur entrée dans les écoles primaires;

Ile CLASSE : Instruction pour les instituteurs nationaux, sur l'éducation physique et morale des enfants dans les écoles nationales ;

III* CLASSE : Méthodes pour apprendre à lire et ^ écrire;

IV* CLASSE : Eléments de grammaire française ;

V* CLASSE : Instruction sur les règles d'arithmétique et de géométrie pratique, et sur les nouvelles mesures et leur rapport avec les anciennes ;

VI* CLASSE : Eléments de géographie ;

VII« CLASSE : Instruction sur les principaux phénomènes et les productions les plus usuelles de la nature;

VIII^ CLASSE '.Eléments de morale républicaine;

IX* CLASSE : Elémeyits d'agriculture;

X* CLASSE : Mélanges.

Le jury concluait à l'impression, aux frais de l'Etat, de sept ouvrages qui lui avaient paru répondre d'une manière satisfaisante aux besoins de l'enseignement élémentaire, et à l'impression d'un huitième ouvrage dans le ./oMrna/ des Ecoles normales. Les auteurs des sept ouvrages couronnés devaient, en outre, recevoir chacun une récompense de 3 000 francs (sauf La Chabeaussière, qui n'obtenait que 2 500 francs). Dix-neuf autres ouvrages recevaient une récompense variant de 1 500 à 2 000 francs, mais n'étaient pas jugés •dignes des honneurs de l'impression aux frais de l'Etat. Enfin seize autres n'obtenaient qu'une simple mention.

Les sept ouvrages couronnés étaient :

1° Les Eléments de grammaire française, par Lhomond;

2° La Grammaire élémentaire et mécanique, par Panckoucke (C'est par une erreur matérielle, rectifiée plus tard dans le rapport de Barbé- Marbois aux Anciens, que le rapport de Lakanal, au lieu de ce titre, donne celui de Grammaire raisonnée à l'usage d'une jeune personne, qui appartient à un autre ouvrage de Panckoucke) ;

3» Des Eléments d'arithmétique avec des observations pour les instituteurs, dont l'auteur n'est pas indiqué (nous verrons tout à l'heure quel débat devait s'élever au sujet de la propriété de cet •ouvrage) ;

4° Des Eléments d'histoire naturelle, par Millin ;

5° Les Principes de la morale républicaine, par La Chabeaussière ;

60 Lo Portefeuille des enfants, par Duchesne et Le Blond ; l^l^Artde la natation^ par Turquin et Deligny. Le petit traité dont le jury proposait la pu- Ijlication dans le Journal des Ecoles normales était intitulé Idées sur une nouvelle manière d'enseigner la géographie dans les écoles primaires, par Michel, principal du collège de Douai. Le rapport de Lakanal fut favorablement accueilli, et, le 28 pluviôse an IV, les Cinq-Cents votèrent une résolution en trois articles, portant que

les ouvrages qui, au jugement du jury, devaient servir de livres élémentaires dans les écoles de la République, seraient imprimés à ses frais, distribués aux membres des deux Conseils, et envoyés aux administrations départenientales ; que les auteurs des ouvrages couronnés, ou de ceux qui avaient le plus approché du but du concours, recevraient l'indemnité pécuniaire déterminée dans le jugement du jury ; et enfin qu'il serait payé à chaque membre du jury, par le trésor public, une indemnité de mille livres.

Le Conseil des Anciens nomma, pour examiner la résolution des Cinq-Cents, une commission composée de Barbé-Marbois, Baudin, Courtois, Lacuée et Malleville. Cette commission, qui présenta son rapport le 30 ventôse par l'organe de Barbé-Marbois, s'était livrée à un nouvel examen des ouvrages distingués par le jury ; et tout en reconnaissant le mérite de plusieurs de ces livres, elle ne jugeait dignes de l'impression aux frais do l'Etat que trois d'entre eux : la Grammaire de Lhomond, les Principes de la morale républicaine par La Chabeaussière, et les Eléments d'arithmétique, que la commission, mal renseignée, attribuait à Condorcet. La constitution ne permettant pas au Conseil des Anciens d'amender les résolutions prises par le Conseil des Cinq- Cents, et lui prescrivant de les adopter ou de les rejeter en bloc , la commission concluait au rejet.

Ces conclusions furent combattues, le 11 germinal, par Fourcroy. «N'y aurait-il pas à craindre, dit-il, qu'un refus d'adopter la première résolution qui renferme des encouragements pour les hommes dévoués à l'enseignement, et pour l'enseignement lui-même, ne portât quelque atteinte funeste au succès des écoles, dont le besoin est si pressant et la prompte organisation si nécessaire ?» La majorité du Conseil des Anciens jugea cette considération déterminante, et, contrairement à l'avis de la commission, elle donna sa sanction à la résolution des Cinq-Cents et la transforma en loi,

Nous croyons qu'il n'est pas sans intérêt de décrire brièvement les ouvrages qu'un acte législatif venait de revêtir du caractère de livres élémentaires officiellement adoptés pour les écoles primaires de la République. Nous ferons connaître en même temps, pour chacun d'eux, l'appréciation des rapporteurs des deux Conseils.

Les EUnients de grammaire française de Lhomond*avaient paru pour la première fois en 1780, et étaient devenus promptement classiques. En leur accordant son suff"rage, le jury n'avait fait que confirmer le jugement favorable de l'opinion publique. Lakanal avait dit : « A la tête de tous les ouvrages de cette classe envoyés au concours, le jury a mis les Eléments de grammaire de Lhomond, ouvrage qu'il a jugé singulièrement propre aux écoles primaires. » Barbé-Marbois de son côté disait : « Ce petit ouvrage se recommande assez par lui-môme aux yeux des gens qui ont refléchi sur l'enseignement pratique. Simple dans sa marche et dans son style, l'auteur ne dit que ce qu'il faut pour des enfants, et il le ^dit ainsi qu'il faut le dire pour leur âge. Ses Eléments ont le cachet précieux d'une longue expérience. Les éditions successives dont ils ont obtenu les honneurs annoncent qu'ils n'ont pas été composés pour le concours, comme le petit nombre de bons ouvrages qu'on y a présentés II est difficile en effet, dans un cercle de jours et de mois déterminé, de tracer un bon traite élémentaire, qui doit être le résultat d une infinité de combinaisons et d'essais sur rinielligeace variée

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et progressive des différents âges ; il faut avoir le temps d'être court, dctre clair, de s'appuyer sur des faits. » On trouvera à l'article Lhomond une analyse détaillée de ce petit livre. Lhomond avait cédé à l'éditeur Colas, par un traité en date du 2 janvier 1793, la propriété de sa Grammaire latine, de sa Grammaire française, du De Viris et de VEpitome; le libraire ne jugea pas à propos d'user de la faculté qui lui était accordée de faire réimprimer les Eléments de gramniaire française aux frais de l'Etat; il continua de les publier pour son compte propre. La première édition que nous ayons rencontrée de cet ouvrage après le vote de la loi du It germinal an IV est celle qui porte la date de l'an V. En voici le titre : « Elémens de la grammaire française, par le citoyen Lhomond, professeur émérite en la ci-devant université de Paris. Dixième édition. Ouvrage qui a mérité le suffrage du Jury des livres élémentaires, et approuvé par le Corps législatif. Prix, dix-huit sols, relié en parchemin. A Paris, chez Colas, libraire, place Sorbonne, n" 412. Année V* de la République françoise, une et indivisible (1797, vieux style). » Un volume in-12 de 90 pages.

La Grammaire de Panckoucke, couronnée concurremment avec celle de Lhomond, fut imprimée en l'an IV. Le titre de la première édition porte : « Grammaire élémentaire et mécanique, à l'usage des enfans de 10 à 14 ans, et des écoles primaires, par le citoyen Charles Panckoucke, éditeur de l'Encyclopédie méthodique. A Paris, chez Pougin, imprimeur-libraire, rue des Pères, no 9; chez Plassan, imprimeur-libraire, rue du Cimetière-André-des-Arts ; et chez Gide, libraire, Palais-Egalité, galerie des Pierres, n"" 13 et 14. 1795, an 4'*. » Un volume in-18 de 68 pages. En tête se lit un extrait du rapport de Lakanal, avec cette note : « On s'est trompé dans le rapport en substituant le titre de Grammaire raisonnée à l'usage d'une jeune personne : cette grammaire n'a pas été envoyée au jury pour le concours. Elle n'est point destinée à l'enfance, aux écoles primaires. » L'originalité du livre de Panckoucke, c'est de faire débuter l'élève par la conjugaison des verbes. « J'ai rédigé cette grammaire, dit l'auteur, sur un plan entièrement neuf. Je la commence par les verbes, parce que je me suis assuré, par l'expérience, qu'il est infiniment plus facile de donner à un enfant des idées vraies et justes du verbe, que des noms substantifs par lesquels on commence ordinairement toutes les grammaires. » Dans une lettre à Lakanal, imprimée à la fin du volume, Panckoucke s'étonne que la grammaire de Lhomond ait été placée, en même temps que la sienne, parmi les livres couronnés, et fait de cet ouvrage une critique qui paraît judicieuse. « Je ne puis concevoir, dit-il, comment le jury des livres élémentaires a jugé les éléments de la grammaire de Lhomond singulièrement propres aux école» primaires. Cette grammaire, dont je ne prétends point dire de mal, est très utile aux jeunes gens qui se destinent à apprendre le latin ; mais elle ne peut être entendue des enfants de la campagne, et serait plus propre à les rebuter qu'à les encourager... Dans la grammaire de Lhomond, je vois sans cesse des principes, des règles de la langue latine mêlés et confondus avec ceux de la langue française. C'est labrégé d'une grammaire savante, ce n'est nullement une grammaire élémentaire. » Aux Anciens, Barbé-Marbois, qui tenait pour Lhomoud et les études classiques, s'exprima assez déaaigneusement au sujet de l'ouvrage de Panckoucke : « Tous les changements qu'a faits l'auteur dans sa nouvelle méthode se réduisent à avoir placé le verbe avant les autres éléments du discours, ou parties déraison. Nous ne voyons pas que cette découverte serve beaucoup au développement de l'art

de parler et d'écrire. L'auteur appelle mécaniques les Eléments dont il s'agit, mais il n'emploie pour ses démonstrations le secours d'aucune machine... En général l'analyse grammaticale est une métaphysique très déliée et très difficile à saisir. On ne commence à se douter du système du langage humain qu'en comparant la langue que l'on parle naturellement avec une langue ancienne que l'on étudie méthodiquement. Les langues modernes sont trop calquées les unes sur les autres, et par là trop faciles : les différences qui se trouvent dans les anciennes comparées avec la nôtre forcent l'esprit de remonter à des principes généraux applicables à toutes. » L'épithète de mécanique, qui ne paraissait pas justifiée à Barbé-Marbois, paraît avoir été adoptée par l'auteur tout simplement pour l'opposer à la qualification de raisonnée, qu'il donnait à son second ouvrage, la Grammaire à Fusage d'une jeune personne.

Les Eléments d'arithmétique couronnés par le jury devinrent, après le vote du Corps législatif,, l'objet d'un débat retentissant où le nom de Condorcet se trouva mêlé. L'auteur, J.-B. Sarret, fat accusé de plagiat, et le ministre de l'intérieur porta la question devant l'Institut. Nous demandons la permission de nous arrêter un instant sur cet épisode intéressant de notre histoire littéraire.

Le manuscrit de l'ouvrage intitulé Eléments d'arithmétique avec des observations pour les instituteurs avait été remis au jury, le 1^' messidor an II, par Marcoz, député à la Convention. L'auteur avait gardé l'anonyme, comme l'ordonnait le décret du 9 pluviôse. Le jury, après avoir rendu son verdict, ne paraît pas avoir cherché à connaître la provenance du manuscrit, et Lakanal, dans son rapport, semblait ne pas soupçonner encoreque Condorcet pût être pour quelque chose dans la composition de ce petit traité. Voici en quels termes il s'était exprimé : « La première partie d& cet ouvrage contient de simples éléments d'arithmétique en plusieurs leçons. Ces éléments sont très méthodiques, très clairs, et très propres à être enseignés aux enfants ; mais ils ne comprennent que les quatre premières règles de l'arithmétique appliquées aux entiers et aux décimales : de sorte qu'à cet égard on peut le regarder comme incomplet. Il paraît que l'auteur avait dessein de le continuer, mais quelque circonstance l'en a empêché. La seconde partie renferme des observations sur chaque leçon, destinées aux instituteurs, pour leur faire remarquer les points essentiels sur lesquels ils doivent principalement insister dans l'enseignement. Cette seconde partie est en quelque manière unique dans son genre et donne à l'ouvrage un mérite particulier. »

Sur ces entrefaites, on apprit que Condorcet, durant le temps qu'il avait vécu caché dans la maison de M"^» Vernet, s'était occupé à rédiger un traité élémentaire d'arithmétique ; et comme le conventionnel Marcoz avait habité à cette époque la même maison que M"»» Vernet, la commission des Anciens ne douta pas que le manuscrit remis par lui au jury ne fût une copie du travail de Condorcet. Lacuée, qui rédigea la partie ou rapport de Barbé-Marbois où la commission rendait compte de cet ouvrage, s'exprima à ce sujet avec, la plus parfaite assurance ; après avoir donné de grands éloges à une œuvre qu'il déclarait « écrite avec la pureté et la précision qui caractérisent les ouvrages fiits par une main très exercée et un esprit supérieur à la matière qu'il traite », iL ajoutait : « Peut-être paraltra-t-il d'abord inutile d en nommer l'auteur, car aujourd'hui les noms n'ajoutent ni au mérite des actions, ni à celui des ouvrages : cependant votre commission a voulu que je vous le fisse connaître; elle a jugé que cet écrivain, en fournissant un grand modèlt^

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à tous les gens de lettres, et une leçon sublime il tous les républicains, a acquis le droit d'être cité avec louanges à la tribune nationale ; elle a jugé que vous n'apprendriez pas sans un vif intcrôt que c'est à Condorcet que nous devons les Éléments d'arithmétique, et qu'il les a composés dans l'intervalle qui s'écoula entre sa proscription et sa mort. »

Le Conseil des Anciens crut donc, en sanctionnant les décisions du jury, couronner un ouvrage de Condorcet. Mais une fois la loi votée, le véritable auteur du manuscrit envoyé au jury se fit soudain connaître. Il se nommait J.-B. Sarret. C'était un géomètre, membre de la Société des sciences et arts de Grenoble ; il vivait avec M^e Vernet, qu'on regardait comme sa femme légitime; c'était donc chez lui que Condorcet s'était réfugié. Sarret se rendit auprès du rapporteur de la commission des Anciens, et raconia l'histoire de son manuscrit. Con- ^ dorcet, dit-il, s'était proposé d'écrire des éléments d'arithmétique pour le concours ouvert par la Convention, mais il n'eut pas le temps d'exécuter pon projet. Le jour où il quitta sa retraite pour échapper à une perquisition dont on l'avait prévenu, le 5 germinal an II, il remit k Sarret un petit sac de toile renfermant des papiers, en lui disant d'en faire ce qu'il voudrait. Parmi ces papiers se trouvaient trois ou quatre feuillets sur l'arithmétique, contenant quelques vues générales et une exposition du plan qu'il s'était proposé de suivre dans la rédaction d'un traité élémentaire. Le sort tragique de Condorcet resta ignoré de ses amis pendant plusieurs mois ; ce ne lut qu'après le 9 thermidor qu'on apprit qu'il s'était donné' la mort dans la prison de Bourg-la-Reine. Sarret, dans l'intervalle, s'était cru autorisé à achever l'ouvrage commencé par son hôte ; utilisant les notes de Condorcet, il avait rempli le cadre tracé par celui-ci. Son travail, commencé le 15 germinal, ne fut terminé que le 30 prairial ; et sur sa demande, son voisin le député Marcoz remit le lendemain le manuscrit au jury. « Avant de faire usage des feuilles rédigées par Condorcet, ajoutait Sarret, je les communiquai à deux personnes, que je consultai sur mon projet, en leur exprimant ma répugnance à me servir de ce travail sans en nommer l'auteur, et qui m'y encouragèrent par cette considération, que si l'ouvrage avait du succès, je pourrais toujours rendre hommage à Condorcet pour ce qui y serait de lui ; que, dans le cas contraire, il serait inutile de* le nommer, surtout pour si peu. D'ailleurs, en le nommant n'eussé-Je pas enfreint la condition de l'anonyme, imposée par le décret? Et puis pouvais-je, avant le 9 thermidor, prononcer ce nom, sans exposer ma vie et celle de plusieurs autres personnes? Au surplus, si Condorcet eût vécu, il ne m'eût pas fait une semblable question. Il aurait su, bien mieux que celui qui m'interroge, apprécier les rapports qui avaient existé entre nous dans le temps où sa tête était vouée au glaive des proscriptions, et il n'avouerait sûrement pas ceux qui se disent aujourd'hui si intéressés à tout ce qui peut influer sur sa mémoire. « (J^ettre de Sarret, insérée au Moniteur du 19 thermidor an IV.)

Les membres de la commission refusèrent d'ajouter foi à ces explications. Ils ne voulurent voir dans Sarret qu'ur malhonnête homme, qui avait tenté de s'approprier l'œuvre d'autrui. Ils lui déclarèrent qu'on savait que Condorcet ne s'était pas borné à jeter sur le papier quelques notes relatives à un livre resté en projet; qu'il en avait complètement achevé la rédaction ; que sa veuve en possédait le manuscrit, écrit tout entier de sa main ; et que le manuscrit de Sarret ne pouvait en être qu'une copie. Sarret eut beau protester de sa bonne foi, et produire son propre brouillon chargé de ratures, en affirmant qu'il avait ignoré

l'existence du manuscrit dont M"»* de Condorcet était dépositaire ; la commission lui répondit « qu'on connaissait bien la manière de Condorcet ». La Décade philosophique du 30 messidor an VII traita Sarret de plagiaire ; il répondit dans le Moniteur du 19 thermidor. Enfin l'on s'avi«a, un peu tardivement, d'un moyen bien simple de trancher le difl'érend r'puisque M™* de Condorcet possédait le manuscrit de son mari, il suffisait de le comparer à celui de Sarret pour savoir à quoi s'en tenir. Les deux manuscrits furent remis au ministre de l'intérieur Benezech, qui invita la classe des sciences physiques et mathématiques de l'Institut à prononcer sur l'identité ou la différence des deux traités. Le verdict de l'Institut, rendu le 21 fructidor an IV, porte les signatures de Lagrange, Laplace, Legendre et Bossut. I! est ainsi conçu :

a L'un de ces traités est écrit de la main de Condorcet ; l'autre a été envoyé par le citoyen Sarret au concours des livres élémentaires pour l'instruction publique, et a obtenu le prix. Le manuscrit de Condorcet contient les quatre règles élémentaires de l'arithmétique accompagnées de plusieurs notes instructives et assez étendues pour diriger les instituteurs dans l'enseignement.. L'ouvrage couronné contient également les quatre règles de l'arithmétique ; il contient de plus la théorie des fractions ordinaires, celle des fractions décimales, et une instruction sur les nouvelles, mesures. L'auteur a formé une seconde partie d'un corps de réflexions pour les instituteurs. Il y a dans ces deux ouvrages, indépendamment de la ressemblance générale nécessitée par celle des matières, d'autres ressemblances particulières^ quant à la méthode et à diverses observations métaphysiques sur la science. Le citoyen Sarret, en s'attribuant l'ouvrage couronné, reconnaît luimême qu'il doit plusieurs idées à Condorcet, ea particulier la division de son traité en deux parties, l'une pour les élèves, l'autre pour les instituteurs. Mais les deux ouvrages ne sont pas exécutés delà même manière; le style en est différent ; celui qui a été couronné est plus développé et plus complet que l'autre. Enfin, pour répondre avec précision à la question proposée, nous ne croyons pas qu'ils puissent être regardés comme le môme ouvrage. »

Cette décision mit fin au débat, et il fallut bien reconnaître que l'ouvrage couronné par le jury n'était pas celui que Condorcet avait composé pour le concours, et que la rédaction en appartenait réellement à Sarret.

Celui-ci ne publia son traité qu'en l'an VII, en deux volumes. Le premier est intitulé : « Elémens d'arithmétique à l'usage des écoles priyyiai^ res; contenant la théorie de la numération, les quatre premières règles sur les nombres entiers ;. la théorie des fractions tant décimales que non décimales, le calcul décimal abstrait; plus une instruction sur les nouvelles mesures et monnaies, et le calcul des nombres concrets. Ouvrage qui a obtenu le suffrage du jury des livres élémentaires, et qui a été jugé digne d'être imprimé par une loi du 11 germinal an IV. Par J.-B. Sarret. A Paris, chez Firmin Didot, libraire, rue Thionville, et Deterville, libraire, rue du Battoir, n° IG. An VII. a In-8 de ;i28 pages. — Le second volume a pour litre : « Observations pour les instituteurs, sur les E'émens d'arithmétique à l'usage des écoles primaii^es; précédées d'une notice sur la vie de Condorcet pendant sa proscription. Ouvrage qui a obtenu le suffrage du jury, etc. Par J.-B. Sarret. A Paris, chez Firmin Didot, etc. An VIL » In-8 de xlviii 192 pages.

La notice sur Condorcet placée en tête de ce second volume contient beaucoup de détails intéressants. Sarret ne parle de son hôte qu'aveo

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la plus vive admiration, et cite de lui un mot bien caractéristique. « Condorcet n'a jamais témoigné d'humeur contre ses ennemis, ses calomniateurs, ses persécuteurs. Que leur feriez-vous, lui demandait un jour sa gardienne, sHl arrivait que leur sort fût CJitre vos mains ? — Tout le bien que je pourrais, répondit-il sans hésiter, et avec cet air de bonté qui lui était naturel. Il le pensait. » Ce qui appartient à Condorcet dans le traité de Sarret, au témoignage de ce dernier, c'est a la division de l'ouvrage en leçons ; la division du même ouvrage en deux parties, l'une pour les élèves, l'autre pour les instituteurs: une partie de l'espèce d'introduction qui devait servir de préface ; plus un fragment de la première leçon dans chaque partie. » Sarret a eu soin de placer entre guillemets les quelques morceaux rédigés par Condorcet. Voici le passage essentiel du fragment de préface dû à la plume de l'illustre géomètre :

« Il m'a paru qu'en général on ne devait rien snseigner aux enfants, sans leur en avoir expliqué et fait sentir les motifs. Ce principe me semble très essentiel dans l'instruction, mais je le crois surtout fort avantageux en arithmétique et en géométrie. Ainsi des éléments de ces sciences ne doivent pas seulement avoir pour but de mettre les enfants en état d'exécuter sûrement et facilement par la suite les calculs dont ils peuvent avoir besoin, mais doivent encore leur tenir lieu d'éléments de logique, et servir à développer en eux la faculté danalyser leurs idées, de suspendre ou fixer leur jugement, de raisonner avec justesse Dans un enseignement public où l'instituteur a beaucoup d'élèves, il faut un livre aux. enfants ; c'est le seul moyen d'établir quelque égalité d'instruction entre ceux qui ont reçu de la nature des facultés différentes. Mais on doit, 4ans ce livre, éviter à la fois une trop grande rapidité et une trop grande lenteur. »

C'est à Condorcet que Sarret doit l'idée d'un changement dans les noms de quelques nombres, changement destiné à rendre notre numération plus régulière : onze, douze^ treize^ quatorze, quinze, seize sont remplacés par dix-un, dixdeux, dix-trois, dix-quatre, dix-cinq, dix-six; vingt par duante; soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix ^^d^v septante, huitantey nouante ; milliard par dilUon.

M°i« de Condorcet publia de son côté le manuscrit de son mari, sous ce titre : « Moyens <Vapprendre à compter sûrement et avec facilité, ouvrage posthume de Condorcet. Prix, 1 franc 50 centimes. A Paris, chez Moutardier, libraire, au coin de la rue Glt-le-Cœur, n» 28. An VII de la République. » In-18 de 132 pages. Ce volume a été souvent réimprimé depuis. D'une étendue moindre que le traité de Sarret, l'ouvrage de Condorcet offre un intérêt considérable : c'est une tentative remarquable pour associer l'enseignement de la logique à celui des opérations du calcul ; mais la méthode employée, exclusivement abstraite, s'adressant au raisonnement et non à l'intuition, n'est pas celle que la pédagogie moderne eût préférée dans un ouvrage élémentaire.

Les Eléments d'histoire naturelle, de Millin, furent en France le premier essai d'un livre élémentaire sur la zoologie, la botanique et la minéralogie. Millin, enfermé comme suspect pendant la Terreur, avait consacré ses loisirs forcés à la composition de ce traité, et r«»,vait fait parvenir au Comité d'instruction publique ; puis, remis en liberté après le 9 thermidor, et croyant que le concours pour les livres élémentaires avait été abandonné, il publia son ouvrage à ses frais « Ces éléments, dit-il dans la préface de la première édition, ont été composes pendant la lon-

gue captivité où j'ai gémi avec tant d'hommes vertueux et instruits, dont j'ai été à la veille de partager le sort. Je l'avais destiné au concours ; je l'achevai au terme prescrit Je

pensais que l'importance des ouvrages élémentaires pour l'éducation engagerait le jury à hâter ses discussions Depuis cette époque h^s

membres du jury ont presque tous été dispersés sans rendre aucun jugement; j'ai repris mon ouvrage pour le porter au grand tribunal df, l'opinion publique. » Le jury, reconstitué, acheva son travail peu de temps après, et prononça que le traité de Millin était le seul, parmi les ouvrages envoyés au concours et appartenant à cette classe, qui méritât d'être distingué. Voici comment s'exprime Lakanal : « Le plan et la rédaction de cet ouvrage annoncent que l'auteur a ou une juste idée de ce que doit être un livre élémentaire également éloigné de la marche vague et incertaine de l'empirisme, si opposé au but de l'instruction, et des formes sèches et rebutantes qui en écartent le premier âge. Il a réussi à rendre l'instruction exacte et solide ; il s'est surtout appliqué à donner à son style beaucoup de clarté et de précision. Après avoir défini l'histoire naturelle, et donné une idée de la méthode qui sert à différencier et à classer les êtres, il examine ces êtres eux-mêmes, qu'il divise en corps célestes et en corps terrestres. Il ne parle des premiers qu'en naturaliste, laissant les détails plus circonstanciés à l'astronomie. Il établit deux grand,es divisions entre les corps terrestres : celle dos substances inorganiques ou privées des organes nécessaires à la vie, et celle des substances organiques qui en sont pourvues. Il range les substances inorganiques d'après la méthode de Daubenton... Il partage les substances organiques en deux divisions : celles qui ne peuvent pas changer de place à volonté, les végétaux, et celles qui peuvent changer de place à volonté, les animaux. Les préliminaires de la division des végétaux offrent des éléments de botanique très abrégés, mais suffisants pour les premières leçons convenables à l'enfance Il a adopté pour la distribution

des végétaux la méthode de Jussieu.... — Il distribue les animaux en six classes, d'après la méthode de Linné ; chacune de ces classes est précédée d'observations générales, semblables à celles qu'il a placées à la tête de la partie de son ouvrage où il traite des végétaux... Ainsi, cet ouvrage renferme les principes vraiment élémentaires de toutes les parties de l'histoire naturelle, et le jury a pensé qu'il peut être admis avec avantage dans les écoles nationales. »

La commission des Anciens, par l'organe de Baudin, qui s'était chargé de la partie du rapport relative aux sciences naturelles, fit au livre de Millin un reproche assez inattendu. « En prenant pour base le système de botanique de Jussieu, disait Baudin, il en a nécessairement aussi adopté les imperfections, et il paraît universellement reçu que, malgré l'immensité des recherches de cet habile homme, malgré la prodigieuse étendue de ses connaissances en ce genre, sa méthode de diviser et de classer les végétaux n'a pas été heureuse, en sorte que celle de Linné a partout prévalu. » Et il concluait par ce motif au rejet de l'ouvrage : w Les Eléments d histoire naturelle ne pourraient devenir la base de l'enseignement, quant au système de botanique, puisqu'il est abandonné. » Fourcroy, dans le discours qu'il fit en réponse au rapport de la commission, releva en ces termes l'hérésie scientifique de Baudiu : a Je me permettrai d'être d'un avis différent de celui de votre commission sur la méthode botanique de Jussieu, adoptée par Millin. Quoique cette méthode ne soit pas généralement suivie comme l'est le système de Linneus, on ne peut pas dire qu'elle est trop dii'fi-

LIVRES

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elle, qu'elle est abandonnée : ceux qui étudient la botanique savent que cette méthode, moins brillante, moins séduisante que l'ingénieux système sexuel do Linneus, conduit, par la distinction des familles naturelles, à une connaissance plus parfaite et plus exacte des plantes. Cette méthode naturelle, le vœu le plus ardent des vrais naturalistes, est suivie au Muséum d'histoire naturelle de Paris, et y détermine l'arrangement des plantes au jardin de cette illustre école. » Fourcroy jugeait que l'ouvrage de Millin, dans son ensemble, était « un extrait bien fait et aussi clair que précis des meilleures méthodes dans chaque partie de l'histoire naturelle. »

Millin donna une nouvelle édition de son livre deux ans plus tard, en 1797. Il annonce, dans la préface de cette seconde édition, qu'il l'a retravaillé et grossi d'un tiers. En voici le titre : « Elémens d'histoire naturelle. Ouvrage cowonné par le j'uri des livres élémentaires, et adopté par le Corps législatif pour les écoles nationales. Par A.-L. Millin, conservateur du Muséum des antiques à la Bibliotlicquo nationale, professeur d'histoire et d'antiquités, des Sociétés d'histoire naturelle et philomatique de Paris, de l'Académie des curieux de la Nature à Erlang, de l'Académie de Dublin, de la Société Linnéenne de Londres, de celle de Médecine de Bruxelles, et de celle des Sciences physiques de Zurich. Seconde édition, augmentée et corrigée. Prix, 5 francs. A Paris, chez l'Auteur, à la Bibliothèque nationale, rue neuve des Petits- Champs, n" 11 ; au bureau du Magasin encyclopédique, rue Saint-Honoré, vis-à-vis Saint-Roch, noQi; et chez François-George Levrault, à Strasbourg. L'an cinquième, 1797. » In-S** de 564 pages.

Les Principes de la morale républicaine, de La Chabeaussière, sont un recueil de 55 quatrains dans le genre de ceux de Pibrac. L'auteur, homme de lettres et plus tard administrateur de l'Opéra, les avait composés en prison. Lakanal, dans son rapport, en parle assez brièvement : « Cet écrit, dit-il, plein de solidité, de goût et d'esprit, brille encore par les images, le coloris poétique et l'harmonie ; les quatrains de Pibrac, admirés, non sans raison, par nos pères, sont efifacés. Le jury propose de mettre cette intéressante production entre les mains des élèves des écoles primaires. » Courtois, qui a rédigé la partie du rapport de la commission des Anciens relative aux ouvrages de morale, décerne à La Chabeaussière des éloges emphatiques: « Qu'il est grand au milieu de ses fers, aux portes du tombeau que lui ouvraient sans cesse nos derniers tyrans, cet auteur qui consacrait ce qu'il pouvait alors appeler ses dernières pensées au bonheur de ses semblables ! Chacun de ses quatrains est presque un traité sublime par sa simplicité, qui le met à la portée de tous; c'est ce livre surtout qui, plein de goût et de solidité, brillant par les images, frappera davantage nos jeunes citoyens, et, à l'aide de l'harmonie, se gravera plus facilement dans leur mémoire. »

Une première édition du petit livre de La Chabeaussière avait été publiée, selon Quérard, en l'an 111. Celle que nous avons pu consulter à la Bibliothèque nationale est de l'an VL L'ouvrage est intitulé : « Catéchisme républicain, ou Principes de philosophie, de morale et de politique républicaine, à l'usage des écoles primaires, par La Chabeaussière. A Paris, chez Dupont, imprimeur-libraire, rue de la Loi, n» 1231. L'an VI de la République. » Petit in-12 carré de 16 pages. La préface indique que la loi du 6 germinal (erreur do date ; la date véritable est le 1 1 germinal) a placé ce catéchisme au nombre des livres d'éducation à l'usage des écoles primaires. Chaque quatrain est précédé d'une question, à laquelle il 83rt de réponse. Il faut le dire, malgré l'admira-

l'« Partie.

tion qu'ils ont excitée, les vers de La Chabeaussière sont fort médiocres; voici quelques-uns des moins mauvais; ils permettront de juger en môme temps des doctrines de l'au eur :

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