SUICIDE
Gall qui n'avait compris que très-imparfaitement la Destructivité à laquelle il donne le nom d'instinct carnassier, Gall cherchant avec raison dans le cerveau la première cause impulsive du suicide et voulant la rattacher à un organe spécial, l'attribua a la Circonspection. « Il n'est pas étonnant , dit-il , que. dans le cas d'un malaise général , d'une surirritation ou d'une excitabilité particulière du système nerveux , l'organe de la Circonspection joue son rôle dans toute sa plénitude, ne présente au malade que du sinistre, et lui fasse regarder la terre comme un séjour de désolation ; qu'enfin il fasse naître le penchant a se détruire. L'état de maladie qui précède ordinairement cette espèce de suicide, suffit seul pour prouver que l'organe de la Circonspection est au plus haut degré d'exaltation et que celle-ci finit par s'emparer d'au-
très parties cérébrales. » Sans doute la prévoyance de l'avenir et mille autres causes peuvent disposer à la mélancolie, au désespoir et au suicide ; mais ce qui le détermine, c'est le développement exagéré de l'organe de la Destructivité et le faible développement de l'organe de l'Amour de la vie. Quand on n'a pas ces deux conditions, le désespoir à un degré égal porte vers d'autres ressources ou d'autres excès. On souffre, on se résigne, ou on se révolte, ou bien on est relevé par l'Espérance, ou par l'Idéalité ; ou bien on est retenu par les facultés réflectives ou par le faible développement du courage : mille causes qui disposent au suicide ou qui en éloignent.
Souvent la propension au suicide arrive jusqu'à la manie et & Firrésistibilité. Souvent elle se transmet des pères aux enfans. Galî cite les exemples suivans de cette fatale hérédité :
« Le sieur Gauthier, propriétaire de diverses maisons construites au-delà des barrières de Paris 9 pour servir d'entrepôts de marchandises, laissa sept enfans, et une fortune d'environ deux millions à partager entre eux. Tous restèrent à Paris ou dans les environs , et conservèrent leur patrimoine ; quelques-uns même l'accrurent par des spéculations commerciales. Aucun d'eux n'éprouva de malheurs réels ; tous jouirent d'une bonne santé, d'une fortune suffisante- et d'une estime générale. Tous cependant furent travaillés de la fureur du suicide, et tous les sept y succombèrent dans l'espace de (rente à quarante années : les uns se pendirent, d'autres se noyèrent, d'autres se brûlèrent la cervelle.
« L'un des deux derniers avait invité ; un dimanche , seize personnes à dîner. La société était réunie , le dîner servi , tous les convives autour de la table... il ne répond pas : on le trouve pendu dans un grenier. Il n'y avait pas une heure qu'il avait donné paisiblement des ordres à ses domestiques , et causé avec ses amis.
» Le dernier , propriétaire d'une maison rue de Richelieu, ayant fait exhausser sa maison de deux étages , s'effraie du montant de cette dépense , se croit ruiné , et veut se tuer : trois fois on l'en empêche ; bientôt après, on le trouve mort et frappé par lui-même d'un coup de pistolet. La succession, toutes dettes payées , s'éle-
vait à trois cent mille francs; il pouvait avoir quarante-cinq ans à l'époque de son suicide.
» Dans la famille de M. N*** , l'aïeul , le grand-père et le père se sont suicidés.
» Dans une autre famille , la grand'mère , la mère et la liile ont mis elles-mêmes fin à leurs jours. La fille de la dernière a été sur le point de se précipiter par la croisée; le fils s'est pendu.
» Les exemples de cette fatale hérédité ne sont pas très-rares. Il en est comme de la goutte; le grand-père, le petit-fils et l'ar^ rière petit-fils en souffrent horriblement, et le fils n'en éprouve pas la moindre atteinte.
» Chose étonnante et terrible tout à la fois, dit M. Falret, la mélancolie suicide est peut- être l'espèce de folie la plus susceptible d'être transmise aux descendans. J'ai été à même de constater un grand nombre de fois les effets funestes de cette prédisposition. J'ai vu a la Salpêtrière une fille qui a fait trois tentatives pour se noyer ; sa sœur s'était noyée quelques années auparavant. J'y ai vu la mère et la petite-fille atteintes de mélancolie suicide; la grand' mère de celle-ci est à Charenton pour la même cause. Parmi les aliénés de la classe élevée, j'ai vu l'oncle et la nièce, la mère et la fille, affectés de la même maladie.
» Un individu s'était suicidé dans une maison de Paris ; son frère, qui vint assister à ses funérailles, s'écria , en voyant le cadavre : a Quelle fatalité ! mon père et mon oncle se sont tués , mon frère les imite , et moi-même j'ai eu vingt fois la pensée de me jeter dans la Seine pendant mon vovage. »
« Un semblable aveu m'a été fait par un jeune officier qui venait voir son frère, atteint de mélancolie.
» Rush, dans son Traité de ï Insanity , rapporte un fait de ce genre . qui me paraît fort remarquable :
» Les capitaines C... L... et J... L... étaient jumeaux : ils étaient si ressemblans qu'on ne pouvait les distinguer l'un de l'autre. Ils avaient servi dans la guerre de l'indépendance de l'Amérique; ils s'étaient fait également remarquerais avaient obtenu les mêmes grades militaires; ils étaient d'un caractère gai ; ils étaient heureux par leur famille, leurs alliances et leurs fortunes. Le capi-
taine J... L... reste à Greenfield , distant de deux milles de l'habitation de son frère; le capitaine C... L... revenant de l'assemblée générale de Vermont, se cassa la tête d'un coup de pistolet ; il était triste et morose quelques jours auparavant. Vers le même temps, le capitaine J... L... devint mélancolique et parla de suicide. Quelques jours après, il se lève de grand matin, propose a sa femme une partie de cheval, se rase, et après avoir terminé, il passe dans une chambre voisine et s'y coupe la gorge. La mère de ces deux capitaines, ajoute Rush, est aliénée, et deux de leurs sœurs ont été. pendant plusieurs années, tourmentées de l'idée de se suicider.
» Voltaire, dans ses Questions philosophiques, parle d'un homme d'une profession sérieuse, d'un âge mur, dune conduite régulière, qui se tua le 1 octobre 1769; son père et son frère s'étaient tués au même âge que lui.
» M. M*** .teinturier, issu de parens sains, mais d'une humeur très-taciturne , marié à une femme bien portante, eut, de son mariage , cinq garçons et une fille. L'aîné de ses garçons entra dans le commerce et s'établit à Montauban. Il se maria et eut des enfans; il était d'un tempérament mélancolique ; sa famille et ses associés, sachant qu'il avait fait plusieurs tentatives pour se tuer, le faisaient garder à vue, mais enfin un jour il se précipita d'un troisième étage dans la basse-cour, et resta mort sur la place. Il était âgé d'environ quarante ans, avait de bonnes mœurs, ses affaires étaient en bon état , et une disposition relative à la mélancolie paraissait être la seule cause d'une fin aussi tragique. Le deuxième fils, d'un tempérament bilieux sanguin et assez taciturne, était également négociant: il se maria, éprouva des chagrins domestiques ; on le disait jaloux. Il perdit au jeu une partie de sa fortune: ii s'étrangla dans son magasin, a l'âge de trente-cinq ans. Le troisième, d'un tempérament bilieux, se précipita par une fenêtre dans son jardin et ne se fit presque pas de mal; il disait qu'il voulait essayer da voler. Le quatrième, un jour cherchait à se tirer un coup depisto^ let dans la gorge, mais il en fut empêché.
» Le cinquième est d'un tempérament bilieux, mélancolique j d'ailleurs fort tranquille et livré à ses affaires de commerce.
)> La sœur, qui est mariée et qui a des enfans, n'offre aucun signe qui puisse faire soupçonner la maladie de ses frères, mais un de ses cousins-germains s'est suicidé. Il était d'un tempérament bilieux; il eut des chagrins domestiques; sa femme lui reprochait souvent d'avoir perdu quelque argent au jeu. Un matin il sort de chez lui , se promène pendant plusieurs heures sur les bords du Lot, et finit par se précipiter dans cette rivière. »
L'été paraît avoir une influence plus funeste que l'hiver sur le penchant au suicide; il y a certaines constitutions du temps qui le déterminent et le rendent épidémique. Ce penchant au suicide est , comme toutes les autres surexcitations organiques, soumis à une sorte de périodicité. Une des causes les plus puissantes chez les femmes est l'époque de la menstruation. Gall a fait sur ce grand phénomène les recherches les plus curieuses et les plus concluantes (4e vol. page 352.). Suivant lui , et nous partageons cette opinion, les hommes sont jusqu'à un certain point sous l'empire de la même loi. Ils sont aussi sujets à un dérangement critique qui coïncide toujours avec l'époque de la menstruation chez les femmes (J.) Les individus jeunes et robustes ne s'en aperçoivent pas facilement a moins qu'ils ne s'observent avec une attention particulière, mais les hommes d'une constitution faible , fatigués par des souffrances habituelles ou des maladies , ou doués d'une grande irritabilité^ éprouvent dans l'espace de quatre semaines, pendant un , deux , trois jours, ou plus, un certain malaise dont ils ne sauraient se rendre compte ; ils sont enclins a une espèce de mélancolie, de mécontentement; ils sont de mauvaise humeur, peu dispos au travail ; les idées naissent et se coordonnent difficilement ; le teint devient terne; toute l'organisation subit des altérations plus ou moins fortes ; enfin ces accidens disparaissent sans qu'on y ait contribué en la moindre chose.
Cependant le nombre des suicides est beaucoup plus grand parmi
(1) Gall prétend que les femmes sont rangées en deux classes qui ont une période différente pour la menstruation ; que la cause de ces époques n'existe pas dans l'individu ; que c'est une loi universelle de la nature qui gouverne tous les êtres subordonnés à ce phénomène .
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les hommes que parmi les femmes. Brosson établit ecttc proportion coin m 9 cinq est a un ; MM. Esquirol et Falret comme trois est k un.
SURNATURALITÉ. — Voyez mv*iu.os\ii.
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