EFFETS D’UNE HÉMORRAGIE UNIQUE ET NON MORTELLE
Toute perte de sang, même de faible importance, occasionne des troubles dans les différentes fonctions de l’organisme.
Nous les diviserons en deux catégories distinctes : troubles immédiats, qui apparaissent immédiatement après la saignée, et troubles consécutifs, dont l’apparition est plus tardive.
A. Effets immédiats. — Quand l’hémorragie n’est ni trop forte ni trop rapide, les effets immédiats passent généralement inapercus. Mais, quand son intensité et sa rapidité sont suflisantes, on voit apparaître aussitôt toute une série de phénomènes dont l’ensemble constitue un tableau symptomatique qui caractérise l’anémie hémorragique chez l’homme. La figure pâlit, les lèvres deviennent bleuâtres, surtout quand le patient se lient debout. S'il garde longtemps cette position, il voit des étincelles passer devant ses yeux, ses oreilles bourdonnent, et finalément ses yeux voient noir, et ïl tombe en syncope. Il peut rester dans cet état jusqu’à un quart d'heure ou une demiheure, durant lesquels la figure, le corps et les bras se couvrent d’une sueur froide; toute sensibilité disparaît, les membres sont flasques, les yeux fermés, ei, si l’on soulève la paupière supérieure, on voit les globes oculaires dirigés vers le haut, et les pupilles dilatées. à
La respiration est superficielle et irrégulière ; le pouls, petit, est à peine perceptible, accéléré et irrégulier. C’est l’état de syncope ou lipothymie, occasionné sans doute par anémie de cerveau.
Cette syncope n’est pas toujours la conséquence d’une trop grande perte de sang. Elle peut survenir, surtout chez les personnes à tempérament nerveux, à la suite de l’émotion occasionnée par la vue de l'écoulement sanguin.
Par des soins appropriés, le sujet peut reprendre connaissance dans la plupart des cas, et ses différentes fonctions se rétablir peu à peu pour revenir enfin au régime normal, au bout d’un temps toujours assez long.
B. Effets consécutifs aux hémorragies non mortelles. (Hémorragie unique.)
1. Modifications qualitatives du sang total. — Sile sang était enfermé dans un système vasculaire à parois imperméables, il est certain que sa constitution ne subirait aucun changement après l’hémorragie, dont l'effet primordial est de supprimer une quantité plus ou moins grande de sang. Mais, dans l’orgauisme animal, grâce à. l’extrême perméabilité des capillaires, Le sang peut, d’un côté, prendre dans les appareils digestif et respiratoire des matériaux qu'il apporte aux tissus, et, d’un autre côté, débarrasser ce derniers des déchets des combustions pour les transporter aux organes chargés de les éliminer. A l'état normal, l’équilibre est parfait entre ces deux sortes de courants : de l’extérieur vers le sang et du sang vers l’extérieur. On comprend ce qui va arriver si une hémorragie diminue brusquement la masse totale du sang. Les courants venant de l'extérieur du système circulatoire, soit de l'appareil digestif, soit des tissus, vont s’exagérer de facon à rétablir la masse sanguine, tandis que les courants inverses (nutrition des tissus, élimination des déchets), vont se ralentir, ou même s'arrêter dans une hémorragie assez forte.
La composition du sang subit donc quelques troubles que nous allons examiner.
La densité est influencée par l'hémorragie, comme cela a été constaté par EMETENTE expérimentateurs (GRAWITZ, RôHMANN, Munsam, ZIEGELROTH, TOLMATSCHEFF).
ZIEGELROTH à expérimenté sur ne : il s’est servi de la méthode de Fano et HAMMERSCHLAG, qui consiste à faire tomber une goutte de sang dans un mélange de benzol de densité 0,88, et de chloroforme de densité 1,489, la densité du mélange ayant été préalablement déterminée. Avant la saignée, D. du sang = 1,060 à 1,061. On extrait de 180 à 230 ce. de sang, et on voit que la densité commence par diminuer durant
cinq heures environ. Après ce temps elle augmente, pour égaler et dépasser la densité normale; mais cet excès ne persiste pas.
Sur le chien, les choses se passent de la même manière; la densité, qui diminue d’abord légèrement, revient à la normale au bout de trois jours.
D’après Baumann, cetle variation dans la densité du sang ne dépasserait pas 0,01 de la valeur normale.
2. L’alcalinité du sang resté dans les vaisseaux diminue après la saignée, VioLa et JONA ont mesuré cette alcalinité sur un chien qui avait subi une perte sanguine de 44 p. 100 de son poids. Elle diminue d’abord rapidement, et passe par un minimum dans les deux
heures qui suivent l’hémorragie, pour remonter ensuite de façon à atteindre la normale après 4 ou 7 heures.
D’après les auteurs précités, il faudrait chercher la cause de ces variations de l’alealinité dans l’arrivée du plasma interstitiel, qui, comme nous l’avons vu, afflue dans le sang après l’hémorragie, et apporte avec lui diverses substances acides.
2. Modifications du plasma. — a) Tension osmotique. — Les expériences de HauwBurGEr, de LimBecx, de Laæper et de Dawson, prouvent que la tension osmotique du plasma n’est pas très influencée par l’hémorragie. HAMBURGER l’a démontré par l’expérience suivante. Il pratique sur un cheval une saignée, et recueille le premier jet de. sang, qu'il désigne par la lettre A; il laisse ensuite s’écouler par la blessure deux ou trois litres de sang; il ferme ensuite la plaie, couche le cheval par terre, et le fait mourir par hémorragie, en découvrant et en sectionnant l’artère carotide. Il recueille le premier jet de sang qui s'échappe de l’artère, et le désigne par la lettre B. Il en re cueille enfin un troisième échantillon, qu’il désigne par la lettre C, quand l’écoulement sanguin arrive à sa fin.
En déterminant le point de congélation du sérum de ces trois échantillons de sang, HAMBURGER n’a pas trouvé de différence sensible, et voici les résultats qu’il a obtenus, dans trois expériences différentes :
B . 0,549 C1, me À, 43. SOUS BB: 0088 C 0,588 A 0,518 B
FE XDÉRENCE A MERREE | IT: Expérience .
FFSA DÉTIENCe MERE | + Lee 0 DUR C:':-5 20420 Dawson, après avoir pratiqué sur un chien de fortes saignées (de plus de la moitié de la masse totale du sang), n’a pas trouvé de changement dans le point de congélation du sérum, quatre jours après l’hémorragie.
LoEPEr a pratiqué, sur un lapin du poids de 2 100 grammes, cinq saignées successives, de 15 grammes chacune, à des intervalles de vingt-quatre heures.
A du sérum a été :
1e saignée. . 15 grammes. 0,545 22 — .. — 0,560 . "de — 0,555 4e =, nn 0,570 5° ee — 0,560
Celte expérience, comme celles de HamBurGeret de Dawson, nous montre que la concentration moléculaire du plasma ne diminue pas, mais peut au contraire subir une. légère augmentation; remarque faite également par HawBurGer. Ce serait dû, d’après ce dernier, à ce que la lymphe, qui arrive en grande quantité dans le sang peu de temps après l’hémorragie, possède une tension osmotique un peu plus élevée que celle du plasma sanguin.
Hôssuin à aussi remarqué chez le lapin une légère élévation du point de cong SÉRRU du sérum à la suite de pertes sanguines.
Pour que la tension osmotique du plasma se maintienne, malgré la dilution du
sang resté dans les vaisseaux, il faut que sa teneur en sels, et surtout en électrolytes, ne soit pas changée. Les recherches de LozPer prouvent que le taux de chlorure de sodium, qui est le plus important, ne change que très peu après une hémorragie.
A l’appui de ce qui précède, BAUMANN n’a pas trouvé de changement dans les cendres du sang après une hémorragie. .
b) Les substances albuminoïdes du plasma. — D'une manière générale, le taux des substances solides diminue d'autant plus que l’hémorragie est plus abondante. (RôamanN et Münsau, HawgurGer, Wire, Logper, INAGaKI, etc.). La diminution des albuminoïdes suit presque parallèlement celle des globules rouges (Loxper, HôssLin).
GITHENS a trouvé cependant que les hémorragies répétées font baisser d'abord le fibrinogène, et en rapport direct avec le nombre des émissions sanguines. Si celles-ci sont répétées à des intervalles de temps très courts, l’albumine diminue aussi notablement. Suivant BaAUMANN et InaAGart, la sérum-albumine augmente et la sérum-globuline diminue; la fibrine augmente et le temps de coagulation est plus court. La production de l’agglutinine, chez le lapin inoculé avec les bacilles typhiques, n’est pas modifiée par la saignée (ROTHBERGER).
c) Le sucre. — CL. BERNARD a trouvé que la quantité de sucre dans le sang, qui est de 0,95 p. 100 à l’état normal, monte à 1,47 p. 1 000 après l'hémorragie.
Cette glycémie post-hémorragique a élé observée aussi par d’autres expérimentateurs, et notamment par SEEGEN, GROSSE-LEEGE, SCHENCK. Le
OTro avait cru prouver que ce n’est pas le sucre qui augmente après la saignée, mais d’autres substances comme la créatinine, les urates, etc., qui seraient réductrices au même titre que le sucre. Mais les expériences de cet auteur manquent de précision, ainsi que le fait remarquer Scuencr. Ainsi il précipite par l'alcool les substances albuminoïdes dans la solution sucrée; or nous savons que l’alcool est impuissant à éliminer toutes ces substances. De plus, le dosage du sucre par fermentation est une méthode moins exacte que les autres.
Il reste donc bien acquis que l’hémorragie provoque la glycémie, et doit être comptée comme un de ses facteurs les plus importants.
L'augmentation de sucre dans le sang reste généralement au-dessous du taux où il peut passer dans les urines (Araki).
Cette glycémie marche de pair avec l’activité des échanges nutritifs, et toutes deux concourent à la réparation de l'organisme. ScHencx a démontré qu'il s’agit d'une surproduction de sucre par le foie; car on n’observe plus de glycémie après la saignée, si l'on isole, avant l’expérience, cet organe de l'appareil circulatoire.
3. Modifications des éléments figurés. — a) Globules rouges; leur nombre. — Toute hémorragie enlève à l'organisme une quantité plus ou moins grande de globules rouges. Il serait très important de pouvoir suivre de près cette hypoglobulie quant à son intensité et à sa durée. On pourrait ainsi se rendre compte non seulement de la grandeur de la perte subie par l'organisme, mais encore de la rapidité de sa réparation.
Malheureusement la méthode employée jusqu'ici est pleine de difficultés qui jettent une assez grande incertitude sur la valeur des résultats optenus.
Ainsi, pour évaluer la richesse de l'organisme en globules rouges, on cherche leur abondance par unité de volume du sang. Pour cela, on les compte au moyen des compte-globules, ou bien on les sépare du plasma au moyen de l’hématocrite, et on voit alors la part qu’ils occupent dans l’unité de volume du sang. Mais, par l’un comme par l’autre de ces deux moyens, on n'obtient que le rapport entre les globules et le plasma, et cerapport peut varier, même à l’état normal, pour diverses causes.
Les vaso-moteurs, par exemple, peuvent intervenir, et les changements dans la circulation de certains organes ont un retentissement sur la distribution des globules dans la masse sanguine. Zunrz et CônnsreIN ont démontré cela expérimentalement. Ils ont vu que la teneur du sang de l'oreille en globules diminue chez le lapin après la section de la moelle ou des nerfs splanchniques. Elle augmente au contraire rapidement si l’on excite la moelle. Comme on le voit, ce ne sont là que des fluctuations dans la distribution de la masse sanguine, sans que pour cela son volume total ou sa qualité se trouvent notablement modifiés. Mais cette masse sanguine enfermée dans l’appareil circulatoire peut changer, et avec elle la composition du sang.
499 HÉMORRACGIE.