S VI MORT PAR HÉMORRAGIE
D’après ce qui précède, on peut facilement prévoir quand une hémorragie devient mortelle, et comment se produit l’arrêt des différentes fonctions.
Vu l'importance de la question, nous croyons nécessaire de donner un court résumé du tableau symptomatologique et du mécanisme de la mort par hémorragie.
L’extinction de la vie, à la suite de grandes pertes sanguines, peut présenter quelques différences dans les manifestations qui l’accompagnent, suivant que l’hémorragie est rapide ou lente, et suivant qu’elle est continue ou intermittente, quoique au fond le mécanisme de la mort soit le même.
1° Mort par hémorragie rapide. — Quand il s’agit de l’homme, les phénomènes qui précèdent la mort se déploient à peu près dans l’ordre suivant, d’après WEBER. Pendant que le sang coule sans arrêt, les sens s’évanouissent, la figure pâlit, les paupières et les lèvres bleuissent, le nez s'enfonce, devient pointu et comme desséché, les oreilles pâlissent, la voix s’éteint, puis vient un léger accès de nausée avec syncope passagère ; le pouls est petit, rapide, irrégulier, les extrémités sont froides, le corps se couvre d’une sueur et d’une odeur désagréables ; des mouvements convulsifs des membres,un profond soupir, un fort bâillement : les yeux tournent d’une manière désordonnée dans les orbites, le regard est mourant, le corps est secoué par un fort spasme, où par des convulsions épileptiformes ; la perte complète de la connaissance s’ensuit; des soupirs profonds et désordonnés reviennent, séparés par de longues pauses; après un accès convulsif accompagné de râles, le malade retombe, la bouche largement ouverte, les yeux immobiles et le regard éteint : c’est la mort. Tout ce triste spectacle dure à peine quelques minutes.
Chez les animaux, le tableau est presque le même. On peut distinguer, d’après Haveu, trois périodes dans le cours d’une hémorragie rapide et mortelle chez le chien :
1° Le sang coule sans que l’on constate aucun phénomène important : l'animal est tranquille et ne paraît éprouver aucun malaise;
20 L’hémorragie continuant, l’animal semble souffrir, se débat, pousse des hurlements, aboie; puis la respiration devient haletante, profonde, précipitée; les pupilles se dilatent et se resserrent allernativement; souvent il se produit une émission d'urine.
3° Après un laps de temps variable, survient la période terminale ou de résolution
imminente, comme l’a nommée Marsxazz-Hazz. La respiration est laborieuse, irrégulière, convulsive, entrecoupée de soupirs. À ce moment apparaissent d'ordinaire les grandes convulsions terminales; l'animal étend et raidit ses pattes antérieures et les tient ainsi un certain temps; puis, après quelques mouvements cloniques dans les pattes postérieures, se produisentdes mouvements de flexion de la cuisse sur le bassin, et du bassin
sur le tronc, de sorte que le chien semble se ramasser sur lui-même; en même temps.
la tête est rejetée en arrière, les yeux sont convulsés en dedans; les pupilles se dilatent à tel point que l'iris s’efface, les sphincters se relàchent, et la mort arrive pour mettre fin à cette agonie.
De pareils spectacles s’observent journellement dans les abattoirs, surtout chez les animaux sacrifiés suivant le procédé israélite.
IL serait difficile, d’après cet ensemble de phénomènes qui précède la mort par hémorragie, de démêler, laquelle des trois grandes fonclions, innervation, respiration ou circulation, s’arrête la première, et qui par conséquent entraîne la mort. Il est donc nécessaire d'étudier séparément les modifications que subit chacune de ces fonctions au cours d’une hémorragie rapide et mortelle.
a) Troubles de l’innervation. — Le cerveau est le premier à ressentir les effets d'une grande perte sanguine, et nous avons décrit plus haut les troubles des fonctions PSy- SRRUE
Nous avons vu qu’une hémorragie non mortelle peut produire la syncope chez l'homme. Elle est due à une anémie des centres nerveux provoquée par l'émotion, et ses conséquences n’offrent pas un grand danger. On peut même dire que cette syncope est salutaire, qu'un court arrêt du cœur et une chute de pression permettent la formation d’un thrombus qui ra obstruer l’orifice du vaisseau blessé. Chez les animaux, on n’observe pas ce genre de syncope, mais il faut voir chez eux, d’après HAYEw :
1° Une syncope par anémie relative, qui se produit chez les animaux maintenus dans la position verticale pendant l’hémorragie. Elle est due aussi à l’anémie descentres nerveux, mais dans ce cas il faut en chercher la cause dans la diminution de la masse sanguine et dans l’affaiblissement du cœur qui ne peut pius vaincre la pression représentée par la colonne liquide comprise entre le ventricule gauche et le cerveau. Elle cesse en effet, si l’on place l’animal dans la position horizontale ou la tête en bas.
2° Une syncope par anémie absolue, due à la vacuité de vaisseaux, syncope qui précède la mort.
La disparition des réflexes se produit dans l’ordre suivant : 1° les réflexes cutanés de la face; 2° le réflexe lingual; 3° Le réflexe coruéen, quand les pupilles se dilatent largement.
b) Troubles de la respiration. — Gap et HoLovrscHiNer, expérimentant sur le lapin, ont trouvé que la respiration passe par trois phases au cours d'une hémorragie rapide et non mortelle :
1° La phase de dyspnée, semblable en tous points à la dyspnée due à une insuffisance de la ventilation pulmonaire. Une saignée copieuse ralentit en effet Jes échanges gazeux au niveau des centres respiratoires, d'où cette forme de dyspnée que Gap et HOLOVTSCHINER ont appelée pneumatorectique.
2° Une phase pendant laquelle les mouvements respiratoires sont très nombreux et très superficiels. La position moyenne du thorax se rapproche beaucoup plus de celle de l'inspiration que de celle de l’expiration.
3° La phase de respiration syncopale. Cette phase se termine par la mort. Les mouvements respiratoires sont profonds et séparés par de longues pauses pendant lesquelles ie thorax est au repos complet; peu à peu ils deviennent de moins en moins profonds et finissent par s’éteindre. PAUL BErT, et plus récemment BERGENDAL, et BeRGuANN, ont vu une analogie entre les troubles de la respiration produits par la saignée, et ceux qui accompagnent l’asphyxie. Ces derniers auteurs ont toujours constaté un arrêt respiratoire précédant la respiration agonique, qui arrive généralement au bout de 40 à 17 secondes, après le commencement de la saignée. Dans un seul cas sur 19, cet arrêt est produit après 415. Sa durée moyenne varie entre 5/! et 73/.
Hayew, Ga et HocovrscuiNer ont décrit encore dans cette dernière phase le phénomène de respiralion périodique (Cneyxe-Srokes).
c) Troubles de la circulation. — Au cours d’une hémorragie rapide et mortelle on peut distinguer dans le rythme du cœur trois phases :
1° Aussitôt que la pression artérielle commence à baisser, le cœur s'accélère : nous avons donné page 504 une explication de cette accélération. Le nombre des pulsations cardiaques peut augmenter de 20 à 40 p. 100 (Haye).
2° Pendant que s’écoulent le dernier quart ou le dernier cinquième de la quantité de sang qui doit rendre la saignée mortelle, on observe un ralentissement du cœur. Le maximum de ce ralentissement coïncide, d’après BERGENDAL et BERGMANN, avec la fin de l'arrêt respiratoire et se continue pendant la phase de la respiration agonique. Ce phénomène ressemble à celui qui s’observe dans l’asphyxie, et son mécanisme est le même: la cause en est dans l’hypertonicité des pneumogastriques, puisque la section de ces nerfs ou l’empoisonnèment par l’atropine empêchent le cœur de se ralentir (Ch. Ricer, BERGENDAL et BERGMANN). |
Avant que le cœur s'arrête définitivement, il passe en général par une nouvelle phase d'accélération avec un rythme assez irrégulier, et alors on peut constater la dissociation entre les mouvements auriculaires et ventriculaires.
20 Mort par hémorragie lente. — Qu'elle soit continue ou avec intermittences, les symptômes d’une hémorragie lente et mortelle sont les mêmes.
Sur l’homme, une pareille anémie peut être provoquée par des causes multiples et dans les détails desquelles nous ne pouvons pas entrer. Parmi les causes nous envisagerons la saignée seulement, d'autant plus qu'il fut un temps où la thérapeutique la comptait parmi ses grands remèdes. Dans certaines affections, le malade devait subir des saignées coup sur coup, ainsi que le préconisait BouiLzaun. La mort était souvent le résultat final de cet énergique traitement, et on s’ingéniait à l’attribuer à toutes sortes de causes, excepté à la profonde anémie. — Haye nous dépeint les caractères de cette anémie de la facon suivante :
« Chaque perte de sang est suivie d’un affaissement plus ou moins accusé, pâleur des téguments et des muqueuses, accélération du pouls, palpitations, souffles cardiaques et vasculaires, vertiges, bourdonnement d’oreilles, sueur au moindre effort. La respiration est courte et haletante, l'appétit languissant, quelquefois entièrement aboli.
« Si les pertes de sang sont assez espacées ou moins copieuses, la réaction s’établit et prend parfois un caractère exagéré. C’est un état d’éréthisme vasculaire. Le cœur bat avec violence ; les pulsations sont fréquentes, de 100 à 120 par minute; elles sont pleines, larges et se font sentir dans les petites artères où habituellement on ne peut les percevoir. Les inspirations sont précipitées, entrecoupées par des soupirs et des pandiculalions. j
« Les tempes battent, il se produit des sifflements dans les oreilles, des sensations lumineuses comparables à des phosphènes ; la tête est comme étreinte d’un cercle de fer. Le malade est en proie à une exaltation, à une inquiétude continuelle, présente une extrême irritabilité; enfin la température s'élève légèrement au-dessus de la normale.
« Si les hémorragies continuent, la réaction s’exagère, fait place à un état d’anémie chronique, qui conduit plus ou moins vite à la cachexie avec inappétence absolue, torpeur physique et intellectuelle, œdème des membres inférieurs ou anasarque généralisé et se termine dans la mort par le coma. »
Sur le chien, l’anémie produite par les hémorragies souvent répétées présente les symptômes suivants, d’après HAYE» :
« L'animal est affaissé, reste couché et se laisse retomber lorsqu’on le met debout; il est haletant; les respirations sont superficielles, précipitées, irrégulières, puis elles deviennent plus régulières et plus profondes (30 par minute). L’haleine est froide, la langue pendante, les extrémités exsangues, les battements artériels sont réguliers et de force moyenne ; on perçoit un souffle assez rude au niveau de l'artère crurale; le premier bruit du cœur est accompagné d’un souffle; nombre de pulsations, 112.
« La fin de cette agonie est difficile à suivre sur les animaux, qui meurent généralement pendant la nuit. » ,
En résumant les symptômes de l’hémorragie mortelle, on voit combien il est difficile de trouver laquelle parmi les trois grandes fonctions, d’innervation, de respiration et de
circulation, est la plus atteinte par l’anémie pour comprendre le mécanisme de la mort. La solidarité qui existe normalement entre ces fonctions est trop grande pour les concevoir un seul instant séparées.
Cependant l'examen des phénomènes qui précèdent la mort par hémorragie montre que le système nerveux est le premier atteint par l’anémie, et inévitablement sa mort entraîne l'arrêt de la circulation. — Si le cœur peut fonctionner en dehors de toute influence du système nerveux cérébro-spinal, il ne peut pas se passer de l'oxygène que la respiration lui fournit.
IL faut donc établir la hiérarchie suivante dans la mort par anémie post-hémorragique ;
a) Mort du système nerveux; b) Arrêt respiratoire; c) Arrêt du cœur ; hiérarchie qui ressemble beaucoup à celle de la mort par asphyxie.