ANDRÉ LEROY
Lorsqu'on entreprend une tâche aussi longue, aussi ardue que celle de publier un Dictionnaire Pomologiquey il est indispensable d'exposer le mobile qui vous a poussé , les raisons sous l'empire desquelles on a conçu et arrêté son plan. C'est ce que je vais faire dans les trois paragraphes suivants :
I. Nécessité d'une Pomologie très-étendue et peu goûteuse; 11. Examen de nos principaux Recueils Pomologiques ; m. Plan de ce Dictionnaire.
Ainsi divisée, notre Introduction gagnera du moins en clarté, si ce n'est en intérêt.
Nécessité d'une Pomologie très-étendue et peu coûteuse.
Charles Linné, l'ilinstre naturaliste suédois que son immense savoir fit surnommer le Pline du iSord, écrivait en 17ol :
« Tous nos arbres fruitiers ne sont que le produit des inventions humaines; et, comme tels ^ indignes de l'attention du plus modeste botaniste. » [Philosophia bûtanica.)
S'il vivait encore, Linné modifierait sans doute cette façon de penser, en voyant de tous côtés surgir des publications, des Sociétés consacrées à l'étude, à la propagation des variétés de fruits; et particulièrement en rencontrant au premier rang des pomologues, un botaniste aussi distingué que M. Decaisne, membre de l'Institut et professeur de culture au Muséum d'histoire naturelle de Paris.
J'ignore si la boutade scientifique de Linné influença ou non la généralité de nos botanistes et de nos arboriculteurs ; mais on le croirait volontiers , car si l'on en excepte trois , le Berriays , Noisette et Poiteau, il en est peu, de 1778 à I80O, qui se soient sérieusement occupés de Pomologie.
Depuis vingt ans, cependant, le monde horticole sent chez nous le besoin d'un 31anuel spécial pouvant aider le pépiniériste, le jardinier, l'amateur à déterminer l'identité, la synonymie des variétés; et qui surtout précise consciencieusement les qualités ou les défauts d'un arbre, d'un fruit, ainsi que les époques de maturité.
Pour moi , dont la vie s'est passée à propager , entre autres arbres , des milliers de variétés fruitières, j'avoue que j'ai déploré si souvent le manque d'un tel Recueil, qu'à la fin, tout en craignant de me heurter à des difficultés peut-être insurmontables, je me suis efforcé
de réunir les éléments nécessaires à la composition du Dictionnaire que je publie actuellement.
c( Nos neveux — écrivait Poiteau en 1846 — n'attendront probablement pas le siècle prochain poui' établir la généalogie de leurs nouveautés en Pomologie. » {Pomologie française i t. I, Introduction, p. 16.)
En parlant ainsi, ce regrettable auteur prophétisait. Et je n'en suis nullement surpris , sachant à quel point il connut le véritable état de l'horticulture; combien il désira réaliser lui-même l'œuvre dont il sentait qu'on allait se préoccuper, par ces temps où chacun s'applique à accroître, au moyen des semis, les richesses de la Pomone française.
Poiteau, comme tous nos écrivains spéciaux et beaucoup de nos jardiniers, n'ignorait pas, effectivement, que les ouvrages pomologiques les plus modernes, les plus estimés même, sans excepter le sien, étaient devenus insuffisants , en raison du nombre si restreint de leurs descriptions. Duhamel, le Berriays, Louis Noisette, Prévost, Couverchel ont rendu certes d'excellents services à l'arboriculture fruitière en publiant des Recueils auxquels on aura recours longtemps encore. Mais comment, lorsque le moins incomplet d'entre eux mentionne à peine 237 poiriers, 89 pommiers, 63 pêchers, 34 vignes, etc., comment ouvrir ces Recueils avec l'espoir d'y puiser quelques renseignements sur la majeure partie des 900 poiriers, des 500 pommiers, des 200 pêchers, et enfin des 500 vignes qu'aujourd'hui l'on cultive en France?...
En présence de cet immense accroissement de nos richesses horticoles , il reste évident qu'un nouvel inventaire pomologique est devenu nécessaire. J'ai donc essayé de l'établir.
Toutefois, pour rendre efficace la publication d'une œu\Te renfermant la description et le dessin au trait des fruits présentement connus, une chose est indispensable : il faut que cette œuvre puisse devenir, par la modicité de son prix, accessible au simple jardinier aussi bien qu'au patron et qu'au riche amateur, sinon elle n'ira pas chez ceux qui en ont le besoin le jilus réel.
Répandre à profusion, populariser la description et l'histoire des arbres fruitiers, c'est pourtant l'unique moyen de débarrasser la Pomologie d'une plaie dont elle souffre cruellement, depuis un demisiècle surtout : de ces milliers de synonymes, produits de l'ignorance ou de l'erreur, et quelquefois aussi — malheureusement — du plus blâmable esprit de mercantihsme.
Placé depuis cinquante ans à la tête des pépinières les plus peuplées, les plus riches en collections de ce beau pays d'Anjou, si favorable à l'horticulture par son climat tempéré , je ne pouvais oublier que non-seulement je suis pépiniériste, mais que depuis 1698 cette profession fut celle de ma modeste et laborieuse famille.
Je devrais donc à ce souvenir, si mes propres sentiments ne me le commandaient déjà, ce témoignage de sollicitude pour les intérêts horticoles.
Mais analysons maintenant les œuvres de quelques-uns de nos devanciers, et montrons combien elles sont devenues forcément incomplètes, malgré le mérite de leurs auteurs.
Examen de nos principaux Recueils Pomologiques.
Si l'on veut, en France, remonter à l'origine de la première Pomologie proprement dite, il faut aller jusqu'à l'année 1667, qui fut celle où Jean Merlet, écuyer, publia un opuscule vraiment remarquable par ses descriptions, et tellement apprécié depuis, qu'on le réimprimait encore en 1771.
Avant Merlet, on rencontre bien quelques livres sur les arbres fruitiers, ceux, entr'autres, d"01ivier de Serres (1600), de Nicolas de Bonnefonds (1651 ) et de dom Claude Saint-Etienne (1660) ; mais le nom seul des variétés cultivées y figure , ainsi que les époques de maturité.
De Merlet jusqu'à nous, les pomologues qu'on a le plus consultés^ sont : la Quintinye (1690), Duhamel du Monceau (1768), le Berriays (1785), Louis Noisette (1821 ), et Poiteau (1846). Ouvrons donc leurs ouvrages , voyons comment ils les conçurent et ce que chacun d'eux offrit d'original à tunique point de vue de la Pomologie^ et non de l'Arboriculture ou du Jardinage.
r — Jean MERLET, Ecuyer.
l'Abrégé des bons Fruits; Paris, 1667-1690, 1 volume petit in- 12.
Des trois éditions faites du vivant de l'auteur , celle imprimée en 1 690 étant la plus volumineuse et la plus complète , nous l'analysons de préférence aux autres. Voici la liste des arbres fruitiers dont il
y est traité, le nombre des vai'iétés qui s'y trouvent décrites, et celui des synonymes mentionnés :
Crenre«) i
Abricotier
Amandier .
Cerisier
Châtaignier
Cognassier
Cornouiller
Figuier
Fraisier
Framboisier
Grenadier
Groseillier à grappes — épineux. .
Néflier
Noisetier
Noyer
Pêcher
Poirier
Pommier
Prunier
Yisne
Totavjc : 20
Variétés
Synonymes
Ces chiffres, en raison surtout du nombre de descriptions qu'ils rappellent, justifient déjà le grand succès qu'obtint Merlet. Cependant on pourrait s'étonner de ne pas les trouver beaucoup plus élevés, quand on sait qu'antérieurement dom Claude Saint-Etienne, dans son Catalogue de fruits, avait donné, notamment, les noms de 700 variétés de poires et ceux de 200 variétés de pêches. Aussi croyonsnous que ce dernier auteur se renseigna fort mal sur l'identité de toutes ces variétés; et Merlet nous y autorise lorsqu'il dit, après avoir caractérisé 187 variétés de poires :
« La pluspart de ces dernières ne devroient pas estre comprises dans cet Abrégé des bons Fruits, puisqu'elles sont de peu de valeur; mais ayant remarqué que presque tous nos Jardins en sont remplis et infectez, j'ay crû qu'il estoit à propos d'en parler, pour les en affranchir. » (Page 113.)
Ce passage prouve en effet que si la France eut alors possédé réellement 700 variétés de poires , un pomologue aussi zélé se fut bien
gardé d'en mentionner seulement 187 , quand sa conscience le forçait précisément à déclarer que beaucoup d'entre elles devaient être bannies des jardins.
Merlet, quoique concis dans ses descriptions, dépeint néanmoins les fruits de façon à les rendre très-reconnaissables. Grosseur, forme, couleur, chair, goût , époque de maturité , tout cela se trouve signalé et semblerait une page détachée de quelque Pomologie moderne, si l'arbre n'y était pas toujours, ou presque toujours, passé sous silence. Mais ce défaut est racheté par les renseignements que cet auteur fournit sur la synonymie, sur l'historique des variétés; renseignements que ses successeurs eurent le tort de reproduire fort rarement, quand au contraire il aurait été fort désirable qu'ils essayassent de les étendre, de les compléter. Et les synonymes, au xvif siècle, exigeaient déjà une étude sérieuse \ on l'a vu par les chiffres énoncés dans le tableau ci-dessus. Quant aux faits historiques se rattachant à l'origine, à la découverte, au gain des variétés, il enregistra tous ceux dont il put certifier l'authenticité, persuadé avec raison que de tels détails avaient un vif intérêt.
r — Jean DE LA QUINTINYE.
Instructions pour les Jardins fruitiers et potagers; Paris, 1690,
2 volumes in- 4°.
Créateur et directeur des vergers de Louis XIV, la Quintinye fut aussi un érudit, un lettré; on le reconnaît en rencontrant dans son ouvrage nombre de citations puisées chez les écrivains de la Grèce et de Rome.
Très-volumineux, son livre est plutôt un Traité généi^al ^my le jardinage, l'arboriculture fruitière et d'ornement, qu'une Pomologie. Tout ce qui a trait au parterre, au potager, à l'orangerie, à la taille, à la plantation, s'y rencontre; mais on s'aperçoit aisément, en l'étudiant, que l'auteur, subitement enlevé, ne put revoir son travail avant l'impression.
Chargé de satisfaire, de flatter le goût d'un roi, la Quintinye se montra naturellement très-difficile dans ses choix, et parfois même injuste à l'égard d'une foule de variétés que nous sommes loin, nous
autres, de dédaigner, malgré l'abondance des nouveautés. Aussi n'a-l-il cultivé, n'a-t-il décrit qu'une faible collection de fruits, comprenant surtout les arbres auxquels le sol, si humide et si froid, du potager de Versailles, était le moins défavorable. Voici l'inventaire de cette collection :
Genres :
Abricotier.
Cerisier. . .
Figuier.. .
Pêcher — Poirier... .
Pommier. .
Prunier. . .
Vigne
Totaux : 8
Variétés :
Synonymes :
Dans ses descriptions, le directeur des vergers de Louis XIV parle longuement de tout ce qui se rapporte au fruit, et se tait presque toujours sur l'arbre, de l'histoire duquel il est également bien rare qu'on le voie s'occuper. Pour étudier les variétés, il est donc probable que les horticulteurs du xvif siècle durent recourir à Merlet plutôt qu'à la Quintinye, qui du reste ne mentionna rien que son devancier n'eiit déjà mentionné. Cependant le mérite des Instructions n'en saurait être affaibli? car si la Quintinye ne fut pas aussi complet que Merlet sur le chapitre des fruits, il rendit néanmoins un grand service à ses confrères. Il leur légua une œuvre traitant toutes les questions de nature à les intéresser, et renfermant des conseils exempts, cette fois, de l'aveugle routine et des pratiques superstitieuses antérieurement professées.