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II. TEMPS MODERNES

Ce fut au xvn^ siècle, et dès le commencement du règne de Louis XIII, que l'espalier, qui devait rendre de si grands services à l'arboriculture fruitière, apparut' chez nous. Jacques Boyceau, sieur de la Baraudière, est le premier auteur qui l'ait mentionné ; et probablement aussi le premier jardinier qui l'ait utilisé à Paris, vers 1615, dans le Jardin des Tuileries, de l'entretien duquel il était chargé. Cependant il n'en parla qu'en 1638, et même assez laconiquement, comme le montre le passage ci-après, le seul qu'il lui consacra :

« Reste de traicter des Espalliers, qui ne servent pas setdement à rembeliissement et ornement des jardins, mais aussi sont de profit et utilité Afin de prévenir les inconvéniens

qui empêclient les fleurs des fruictiers de nouer et de produire, on s'est avisé de chercher des abris contre des murailles qui, par leur hauteur et épaisseur, garantissent du mauvais vent, et, recevant les rayons du soleil, augmentent sa chaleur. Et les arbres plantés contre telle muraille, treillissés et agencés convenablement sur des perches y attachées, c'est ce que l'on nomme espalliers. » [Traité du jardinage selon les raisons de la nature et de l'art; Paris, 1638, in-fo, p. 84.)

On a dit qu'Olivier de Serres avait cité les espaliers en -1608, avant Boyceau de la Baraudière. Oui, mais l'on s'est mépris sur la signification que le célèbre agronome donna au mot espalier. Il l'employa uniquement pour désigner les Contre-Espaliers^ et lui-même va le prouver :

«Telle ordonnance de Fruitiers est appelée — observe-t-il — Espalier et Palissade, par laquelle les Arbres 'plantés en haie s' entre-embrassent et s'entre-lient les uns les autres, sans distinction d'espèce, jettans en toute liberté leur bois, leur fleur et leur fruit, depuis terre jusqu'à la hauteur qu'on leur veut donner.... Plaisante est cette ordonnance, par laquelle les Arbres s'accommodent fort proprement en murailles et barrières, droites, curves, en toutes figures, selon que diversement l'on les désire.... On adjoindra au nouveau Espalier le bois nécessaire pour le façonner.... comme les cintres servent aux maçons bastissans leurs voûtes.... puis, avec des bons oziers seront fermement attachées aux paux [pieux], des perches ou lattes droites, qu'on disposera en quatre ou cinq rangées transversantes.... » [Le Théâtre d'agriculture et mesnage des champs, édition de 1608, livre VI, chap. xx, pp. 593-594.)

Ici , le doute devient impossible ; et comme cet espalier est le seul dont Olivier de Serres se soit jamais occupé, il faut bien admettre qu'en 1608 les murs des jardins français n'étaient pas encore couverts d'arbres fruitiers.

D'où nous vint l'espalier ?

Le père René Rapin, savant jésuite, prétendit en 1666, dans son poëme intitulé Horiorum (livre IV, p. 107), que ce fut un curé de la Normandie qui l'inventa, puis le fit connaître à Paris, d'où il se répandit ensuite par tout le royaume. Mais cette assertion n'offrant pas toute l'exactitude désirable, nous la rectifierons par

l'intermédiaire, précisément, de ce curé, que le père Rapin — chose singulière — oublia de nommer.

Il s'appelait le Gendre, et son extrême aptitude pour l'arboriculture lui valut le titre de contrôleur des jardins fruitiers du roi. Quant à la paroisse qu'il gouverna, ce fut, près Rouen, celle d'Hénouville, dans laquelle il mourut en 1687, presque octogénaire. Il avait, en 1652, publié la Manière de cultiver les arbres fruitiers^ qui compta cinq éditions. Nous en transcrivons les lignes ci-dessous, où l'on verra s'il est possible ou non de regarder cet ecclésiastique comme le créateur de l'espalier :

« L'affection que l'on a prise une fois pour les arbres — dit le Ge ndre — augmente tousjours avec eus.... Cette inclination, que j'ay eue dès mon enfance^ s'est tousjours depuis augmentée en moy^ par la suite des années. Aussi puis-je me vanter d'avoir esté un des premiers qui ait recherché avec application la véritable méthode pour faire réussir les arbres, particulièrement en espallier et en buisson. Car je me souviens que dans ma jeunesse ma curiosité me portoit à aller voir tous les Jardins qui estoient en réputation... Je vois dès ce temps-là quelques grands arbres assez bien tenus.... mais ceus qui se mesloient d'en planter le long des murailles, les mettoient avec la même confusion que s'ils eussent planté des bayes d'espine : et quand ils commençoient à s'eslever, les uns les tondoient avec le ci-oissant, comme on tond les pallissades de charme, les autres les laissoient venir en liberté, en sorte que le teste {la tête) excédant incontinant la muraille, il n'y avoit plus que le tronc qui fust à l'abry, et toutes les branches qui rapportent le fruict n'en recevoient aucun advantage.... Ainsi, je fus bientost persuadé que, pour bien faire, il falloit chercher un ordre tout conti-aire à celui qu'on pratiquoit.... Je m'appliquay principalement à la culture des espalliers sur ces principes,.... en quoy j'ay esté beaucoup aidé par l'invention de greffer sur le Coignassier, pouvant dire que j'ay esté aussi un des premiers qui les ait mis en vogue, et qui en ait reconneu le profit et la commodité. « (Préface, pp. 10 à 44. )

Ainsi le Gendre ne créa pas l'espalier, il s'appliqua seulement, dès l'apparition de ce nouveau mode de culture, à le perfectionner, puis à propager les procédés dont il s'était servi pour obtenir un bon résultat. Ce n'est pas lui non plus, quoiqu'on l'ait avancé, qui songea à se servir du cognassier, comme sujet. Du reste, on a pu se convaincre que le modeste et sagace curé ne cherche nullement à revendiquer la gloire de ces deux découvertes : « J'ay esté un des premiers qui les ait mis « en vogue, » observe-t-il ; et ce simple aveu suffit à contenter son amour-propre d'arboriculteur.

Pour en finir avec l'espalier, nous dirons que ce mot vient du terme italien spalliera, et que l'Italie pourrait bien être aussi le pays auquel nous serions redevables de ce genre de culture. Justifions notre supposition en reproduisant les lignes suivantes, empruntées au célèbre médecin et voyageur Pierre Belon, du Mans, qui les traçait en 1558 :

« Qui a veu, en ces pays de Rome, quelque muraille bien tapissée de Lauriers, de Grenadiers, de Troësnes, et de tels autres, et do?it ne nous en avisons point? Qui engarderoit

aussi, à noz hommes, de les couvrir aussi bien que les Italiens? Entendez celles que

les Italiens nomment spalieres. » ( Les Remonstrances sur le default du labour et culture des plantes, chap. xiiii, p. 50.)

Si l'abbé le Gendre ne fut pas, chez nous, le premier qui plaça les poiriers en espalier, Voltaire, lui, paraît y avoir été, pour ces mêmes arbres, le novateur de la forme pyramidale. Etienne Calvel le déclarait en 1805 :

« Voltaire — écrivait-il — est, à ce que je crois, le premier en France qui a fait donner une forme pyramidale ou conique aux poiriers, dans ses jardins. Il le prétendait du moins. Ce qu'il y a de vrai, c'est que 7iuUe part, avant lui, on n'avait vu en France ces belles allées d'arbres pyramidaux régulièrement conduits, qui, à l'époque de la floraison et de la maturité des fruits, offraient le plus ravissant spectacle.)) {Des arbres fruitiers pyramidaux, i^^p. 3 et 4.)

Vers le milieu du xviii^ siècle, la culture du poirier était entrée déjà dans une voie rationnelle fort satisfaisante. On dénaturait encore trop la forme de l'arbre , mais par contre on se préoccupait beaucoup, et plus peut-être qu'on ne le fait actuellement, des soins à donner aux poires pour leur procurer un beau coloris et toute la saveur possible. Angran de Rueneuve, conseiller à Orléans, où par ses études horticoles il se montra le digne successeur de le Lectier (voir p. 43) , a laissé un ouvrage devenu très-rare, dans lequel se retrouvent les procédés alors employés par les jardiniers, afm d'obtenir d'excellents et jolis fruits. Transcrivons ceux qui concernent les poires, on verra qu'à vieillir ils n'ont rien perdu de leur utilité :

« Pour avoir de bons et beaux fruits, l'expérience m'a appris qu'il faut le découvrir vingt à vingt-cinq jours avant la maturité, afin de luy faire acquérir une couleur rougeâtre, laquelle est fort agréable à la vîië. Il est constant qu'un fruit qui aura été perfectionné par la chaleur, et qui n'aura pas toujours été à l'ombre, sera d'une couleur plus vive et deviendra plus excellent que celuy qui n'aura pas été eflfeiiillé dans le temps que je viens de dire, parce que son suc aura été mieux digéré, et que l'évaporation de son humidité superflue aura été plus aisément faite. Le temps, selon moy, le plus propre pour découvrir les poires qui sont aux arbres, est dès les premiers jours de Juillet, si elles sont d'Été, et au 12 ou 15 d'Août, si elles sont d'Automne; mais si elles sont d'Hyver, il ne les faudra découvrir qu'au 8 ou 10 Septembre. On coupera d'abord avec des ciseaux quelques feuilles qui sont sur les poires, et on continuera de suite jusqu'à ce qu'on voye qu'elles ont acquis presque toute leur grosseur. Ensuite on ôtera la plus grande partie des feuilles qui sont autour, afin que les rayons du soleil,

la pluye, et les rosées du matin et du soir, puissent plus aisément donner sur ces poires

Les poires ne peuvent, dans un terrain humide et gras, naturellement acquérir un pareil coloris que celles qui sont produites dans un sec et sablonneux. Cela étant constant, il est bon que j'enseigne un moyen sûr pour faire prendre à ces sortes de fruits un aussi beau coloris dans ce premier terroir que dans le dernier. Pour y parvenir, on prendra un long bâton, au bout duquel sera attaché un linge blanc qu'on trempera dans de l'eau claire, avec quoy on touchera un peu à ces fruits dans le temps que les rayons du soleil dardent le plus fortement, c'est-à-dire depuis dix heures et demie du matin jusqu'à deux heures après midi. Il suffira de faire ce que je viens de dire trois fois au plus la semaine, pendant tout le mois d'Août seulement. Il y a des Jardiniers qui, pour faire acquérir à leurs fruits un beau coloris, les arrosent avec des seringues dont les pommes sont faites de la même manière que celles des arrosoirs.. Je ne doute pas que cela ne puisse faire le même effet que ce que j'ay dit plus haut, mais j'estime que ce que j'ay marqué réussit mieux que de les seringuer. )) ( Observations sur l'agriculture et le jardinage, 1712, t. II, chap. ii, pp. 16 à 19 et 24-25. )

Ces conseils, répétons-le, seront toujours bons à suivre lorsqu'on voudra aider au perfectionnement de la fructification. Mais il est prudent, néanmoins, de ne

commencer à effeuiller qu'au moment où le fruit vient d'atteindre son complet développement.

Les remarques ci-après ;, faites en 1732 par Saussay, inspecteur des jardins du duc de Bourbon, sont aussi d'un observateur intelligent et méritent l'attention de ceux qui tiennent plutôt à la qualité qu'à la quantité de leurs poires :

« Vous avez souvent de trois sortes de poires sur un même arbre^ en voici la raison : Les premières sont des poires qui paraissent jaunes et qui sont mûres un mois plus tôt que les autres ; ouvrez-les, vous verrez que cela provient d'un petit ver qui se forme dans le cœur, et qui pique le pépin, sans qu'il paraisse rien au dehors. C'est ce qui les fait mûrir à contretemps; mais elles n'ont point de goût. La seconde sorte est de celles qui sont sur de petites branches ti-ôp faibles, qui ne leur fou.rnissent pas assez de sève pour les nourrir : elles sont ordmairement sèches et vertes. Ces sortes de poires sont pour l'ordinaire sans goût, et trèssouvent amères. La troisième espèce est de celles qui se trouvant sur les bonnes branches, d'où elles tirent toute la substance nécessaire, mûrissent à loisir; et on les cueille à propos. Ces dernières ont tout le goût qu'elles doivent avoir ; elles se gardent bien et se conservent toujours belles. Il est donc de conséquence de ne jamais laisser de fruit sur de mauvaises branches, d'avoir soin, dans le temps, d'ôter de vos arbres les poires qui ne font pas bien, et de ne laisser que les plus belles : il vaut mieux en avoir moins. » ( Traité des jardins, pp. 86 et 87. )

De nos jours, la culture du poirier laisse bien peu à désirer. Connue par toute la France , elle s'y fait sur une immense échelle et y donne lieu à de nombreuses opérations commerciales, desquelles nous parlerons plus loin, au chapitre intitulé Usages du Fruit. Quant aux principes de cette culture , disons qu'ils ont pour base la physiologie végétale, si riche maintenant de faits et d'observations, puis essayons brièvement de les définir. Brièvement, car ce sujet a été traité par les maîtres, dans des ouvrages spéciaux auxquels nous renvoyons nos lecteurs; et qu'aussi, pour demeurer fidèle au titre de ce Dictionnaire, nous devons nous écarter le moins possible de la Pomologie.

Les Semis, qui ont été l'objet de tant de théories, vont d'abord nous occuper. Parmi ces théories, l'une des plus connues est celle de Van Mons, le célèbre professeur belge. Elle consiste à semer des pépins quelconques de poires, puis à prendre, pour les semer également, les pépins des fruits produits par les poiriers ainsi obtenus , et à continuer de la sorte pendant plusieurs générations , après lesquelles on doit finir par gagner de très-bons fruits. Mais , outre que cette méthode ne permet de recueillir le bénéfice de ses travaux, qu'au bout d'un grand nombre d'années, le succès, il faut le reconnaître, n'a pas souvent confirmé les espérances conçues par Yan Mous.

D'autres personnes ont attribué à la qualité du sol, et à la température élevée, une grande influence sur l'obtention des nouvelles variétés de poirier. Suivant elles, les pépins semés sous un climat chaud, dans des terres profondes et riches en humus, produiraient bien plus fréquemment d'excellentes variétés, que les pépins qui, pro venus des mêmes sources, auraient été semés dans de mauvaises terres et sous un climat froid.

La chose est possible; mais nous dirons néanmoins qu'ici encore il n'est pas à notre connaissance que l'expérience ait démontré la certitude absolue de cette théorie.

En effet, si nous cherchons quel a été le lieu de naissance de nos nouveaux poiriers, nous trouvons qu'ils sont, pour la plupart, nés en Belgique, pays trèsfertile, à la vérité, mais froid et humide, et beaucoup plus, assurément, que la France.

Enfin, il est des arboriculteurs qui ont préconisé avec assez de raison, ce me semble, l'hybridation artificielle, pensant que les pépins donneraient alors naissance à des espèces qui participeraient et des qualités du père et des qualités de la mère. On a même cité quelques résultats heureux obtenus par ce procédé, qui nous paraît rationnel et de nature à ne pas, dès l'abord, soulever d'objection radicale.

Mais ce principe admis, il ne faudrait pas se flatter, cependant, de voir sortir de ces mariages autant d'espèces qu'on le voudrait, et dotées surtout de qualités déterminées à l'avance. De telles obtentions ne sont point aussi faciles à préparer, aussi communes qu'on pourrait le supposer ; la nature a ses secrets , que l'homme pénètre difficilement, et dont il est loin alors de disposer à sa volonté. S'il en était autrement, serions-nous toujours à la recherche, pour les mois de mars et d'avril, de poires ayant les excellentes qualités de nos variétés d'automne?... A quels essais ne s'est-on pas livré, pour se procurer de pareils gains?... Tous les semeurs l'ont tenté : combien en est-il qui aient vu leurs efforts récompensés ?

Il faut donc bien l'avouer, les espèces ou variétés nouvelles naissent avec les qualités qu'il plaît à la nature de leur donner, et si la puissance humaine peut, à cet égard, jouer parfois quelque rôle, il doit être fort secondaire. Les travaux des savants non-seulement nous l'ont appris, mais encore notre expérience ; car nous aussi nous avons fait depuis plus de cinquante ans, et cela par millions, des semis de poirier à l'aide de pépins provenant de poires sauvages ou de poires à cidre, dans le but d'obtenir des plants de poirier franc pour greffer en pépinière. Or, l'on a généralement choisi, chaque année, les plus beaux sujets pour les enter sur cognassier, afin d'en hâter la fructification. Cinq ou six ans après, quelques-unes des poires si impatiemment attendues commençaient à se montrer; mais beaucoup d'arbres ne fructifiaient pas avant dix ou douze ans ; et je n'ai jamais recueilli que de très-mauvais fruits, complètement indignes de la culture.

Néanmoins, d'autres semis ayant été faits avec des pépins provenant de poires choisies parmi nos meilleures espèces, j'employai le même procédé pour hâter la fructification, et fus plus heureux avec cette dernière catégorie. J'en ai obtenu, j'en obtiens annuellement des fruits très-remarquables par leur beauté et leur excellence.

Tous les sujets ainsi gagnés ne furent cependant pas dignes de la culture : le nombre des médiocres et des mauvais dépassa excessivement, au contraire, celui des bons.

Ces semis ont été faits, du reste, avec un soin extrême. Les pépins de chaque espèce, minutieusement étiquetés, puis semés à part, m'ont permis de reconnaître l'origine de tous les égrasseaux, dont plusieurs ont donné des fruits de premier ordre et tenant visiblement du type par quelques côtés, bien que s'en éloignant toutefois sous certains rapports.

Je pourrais citer beaucoup d'autres exemples à l'appui de mes dires, si cela ne me semblait superflu. Résumant donc mon opinion sur les semis effectués dans le but d'obtenir de nouveaux poiriers, j'observerai :

1° Qu'il m'en a fallu faire un très-grand nombre pour acquérir seulement quelques bonnes variétés ;

2° Que les gains réunissant toutes les qualités désirables, me paraissent des exceptions qu'on doit s'estimer très-heureux de rencontrer ;

3° Que ceux, au contraire, dont le mérite est nul, sont dans une proportion infiniment plus considérable ;

4° Enfin, l'expérience m'a prouvé que les chances de faire naître de bonnes poires, sont toujours bien plus certaines en semant des pépins de variétés de première qualité, qu'en utilisant ceux des variétés de deuxième ordre ou ceux des poires sauvages. Et la croyance que je manifeste ici s'accorde parfaitement avec les principes posés par M. Decaisne, membre de l'Institut, dans le remarquable Mémoire qu'il lut à l'xicadémie des Sciences, le 6 juillet 1863, sur la variabilité dans l'espèce du poirier.

De nouvelles variétés étant obtenues, il est facile ensuite de les multiplier par la greffe. Appelons alors l'attention sur les sujets qui doivent être choisis pour fixer la greffe du poirier.

Aujourd'hui chacun sait qu'il ne faut chercher un sujet que parmi les genres de la même famille. Il est bon de rappeler, cependant, qu'il ne faut pas exagérer ce principe, en supposant que chaque genre rapproché peut fournir le sujet. Ainsi le Pommier, le Néflier et le Sorbier ne sauraient aucunement, l'expérience l'a démontré, nourrir longtemps la greffe du poirier, malgré qu'ils soient très-rapprochés sous le rapport botanique. Mais l'expérience a démontré également que le Poirier Franc (égrasseau) et le Cognassier étaient presque les uniques sujets qu'on put employer avec succès pour la multiplication des variétés de ce genre. Nous disons presque uniques, parce que la greffe du poirier peut réussir encore sur les différentes espèces de Cratsegus ( Aubépine ) , d'Aronia et de Cotoneaster. Toutefois, l'adoption de ces divers sujets présenterait de sérieux désavantages :

leur faible vigueur, d'abord, puis leur prompt dépérissement. Ainsi, à peine ontils, après le développement de la greffe, donné quelques récoltes de fruits, qu'on les voit vieillir rapidement et périr au bout de quelques années, Yoilà pourquoi nous nous occuperons seulement — comme sujets — du Poirier Franc et du Cognassier.

S'il est positif qu'un petit nombre de variétés ne sauraient vivre que sur le franc, il ne s'ensuit pas moins, généralement, que c'est la nature du sol et la forme qu'on veut donner à l'arbre, qui nous doivent guider dans le choix du sujet.

Le Poirier Franc s'obtient de semis et veut, en raison de sa vigueur, un terrain profond. Le Cognassier, lui, doué d'une végétation beaucoup plus faible, n'a nul besoin d'un pareil sol ; mais il réclame un terrain plus substantiel et supporte moins facilement, que le franc, l'épuisement et la sécheresse. Du reste, aucune espèce de sujet ne prospère suffisamment s'il n'est placé dans une terre riche et assez fraîche. Aussi les sols pauvres exposés à la sécheresse, et surtout par trop calcaires, conviennent-ils peu au poirier franc, et moins encore au cognassier. C'est la terre argilo-siliceuse, ou silicéo-argileuse, contenant de l'humus et un peu de calcaire, qu'il faut, de préférence à toute autre, pour ces deux sujets.

Après le sol, c'est la forme, nous l'avons dit, ce sont les dimensions sous lesquelles on veut obtenir le poirier, qui doivent nous influencer dans le choix du sujet. Désire-t-on obtenir de grandes pjTamides? Désire-t-on, particulièrement, élever des plein- vent pour le verger? Il faut alors greffer sur le franc. A-t-on besoin, au contraire, de posséder des arbres pouvant aisément se prêter à des formes variées et de faible dimension : petites pyramides, gobelets, palmettes, éventails, cordons obliques ou horizontaux, espalier ou contre-espalier ? En ce cas, c'est au cognassier qu'on doit recourir, autrement vos poiriers dépasseront bientôt les limites dans lesquelles vous aurez cru pouvoir les circonscrire.

Enfin, observons aussi que les poiriers greffés sur cognassier sont plus précoces que les poiriers greffés sur franc et donnent des poires plus belles, plus sucrées. Mais par contre le cognassier \deillit et s'épuise plus vite que le franc, et réclame, on le sait, un sol plus substantiel ainsi qu'une taille raisonnée. Cela est si vrai, qu'un poirier greffé sur cognassier ne tarde pas, quand on l'a planté en plein vent dans un verger, à se couvrir de mousse ; son écorce devient épaisse, il ne produit que des fruits médiocres et dépérit sensiblement. Tandis qu'un sujet franc, placé dans les mêmes conditions, se développerait et prospérerait parfaitement. Ajoutons que dans le nord l'excès du froid est nuisible au cognassier.

Comme toute chose d'origine organique, le poirier a ses ennemis et ses maladies. Parmi les premiers on rencontre particulièrement : les lapins, les lièvres qui rongent l'écorce de ses jeunes pousses, surtout dans la saison où la neige recouvre la terre; les oiseaux, toujours fort avides de ses fruits; puis, selon le pays et certaines influences atmosphériques, nombre d'insectes attaquant la cellulose des poires et de

l'arbre lui-même. De ces derniers ennemis, voici les plus redoutables pour leurs dégâts : le tigre, diverses espèces de charançons, le hanneton et ses larves, le petit kermès, les chenilles des différents bombyx et de quelques autres papillons, les guêpes, les fourmis et les perce-oreilles. Quant aux maladies dont cet arbre fruitier a le plus généralement à souffrir, les principales sont les chancres, la jaunisse, la carie et les ulcères.

Pour défendre le poirier des attaques des animaux ou de l'invasion de la maladie, on a, de tout temps, préconisé mille moyens, mille remèdes dont l'emploi n'a que bien rarement produit d'heureux résultats. Quelques-uns, cependant, sont assez efficaces; ceux de nos lecteurs qui voudraient les connaître pourront consulter l'excellent Cours d'arboriculture de M. Alphonse du Breuil, ils les y trouveront parfaitement formulés et défmis ; ainsi que les principes de la greffe, de la taille, et que les procédés en usage pour donner au poirier toute forme possible.

En terminant ce chapitre, faisons observer d'une manière générale — ce qui n'est pas sortir de notre cadre — que les variétés d'été et d'automne aiment le pleinvent ; que celles d'hiver se plaisent en espalier, et même exigent assez ordinairement l'exposition du midi; enfin, que le poirier vit très-longtemps et peut acquérir une grosseur excessive. C'est ainsi que Louis Bosc, dont nous avons déjà parlé, remarquait en 1826 à Hereford (Angleterre), plusieurs poiriers âgés d'au moins trois siècles, et dont l'un, encore très-fertile, mesurait six mètres de circonférence.

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