I". FRUIT
Presque tous les historiens ont affirmé qu'aux âges les plus reculés, le gland forma la principale nourriture des Européens. On ne saurait alors regretter de n'avoir pas vécu à cette époque, même en présence de l'opinion d'un auteur allemand, Jean-Mathieu Bechstein, qui prétendit en 1813, dans sa Botanique des forêts (Forstbotanik), que ces glands ne furent autres que les fruits du poirier sauvage. Sentiment que partageait l'abbé Rozier. Il dit en effet, au tome YIII de son Dictionnaire d'agriculture : « Les Gaulois, nos ancêtres, étaient réduits à manger « des fruits âpres et durs : ceux des poiriers dans leur état sauvage. »
Avec les années, la culture de cet arbre en rendit les produits moins désagréables. Cependant, au commencement du xii^ siècle, Messieurs les docteurs de la fameuse école de Salerne (Italie) n'étaient pas encore très-convaincus de la parfaite innocuité des poires. Ils disaient dans leur petit traité sur l'Art de conserver sa santé:
« La poire crue est un poison
Elle charge trop l'estomac. Étant cuite,
Elle y porte la guérison
Quand on a mangé de la poire.
Que le premier soin soit de boire. »
(Traduction de Brunzen de la Martinière, édition de 1749.)
Un siècle et demi plus tard, en 1683, le docteur Yenette, déjà cité par nous à propos de la culture du poirier (voir page 49), se montrait moins sévère en ce qui concernait l'usage que l'on pouvait faire des fruits de cet arbre. Il les recommandait à ses contemporains, mais non, toutefois, sans formuler certaines observations, certaines réserves contre lesquelles la Faculté ne s'inscrirait probablement pas aujourd'hui :
« La poire en général — écrivait-il — rafraîcliit et humecte les entrailles échauffées, et par sa légère astriction elle contribue beaucoup à la coction de l'estomach, en resserrant doucement
son orifice supérieur, et en lâchant un peu le ventre; c'est la raison pour laquelle on la doit toujours manger à dessert; car si on la mange l'estomach vuide, elle nous embarrasse et nous charge beaucoup, et de plus elle nous resserre le ventre; mais de quelque manière que
Von en use à dessert, elle nous cause toujours de grands biens On doit toujours choisir les
plus colorées, et rejetter celles que l'on trouvera percées de vers. Enfin on doit prendre après la poire un coup de bon vin, afin de faire valoir icy l'axiome latin Posx crudum, merum : Après les crudités, le vin pur. {L'Art de tailler les arbres fi^itiers, suivi d'un Traité de l'usage du fruit des arbres, 11'= partie, pp. 49 à 51 .)
Il faut bien, du reste, que chacun soit persuadé maintenant que la poire est réellement, comme on l'a si souvent affirmé, la reine des fruits, autrement on ne saurait accepter les chiffres ci-dessous, que nous relevions en 1862 dans un journal parisien :
« On a vu rarement le marché de la Capitale aussi abondamment pourvu de poires, que cette année. En dehors des quantités considérables de ces fruits fournies par les environs de Paris, c'est à pleins wagons, sans parler des arrivages par eau, que la Picardie, l'Auvergne, Bordeaux, Châtellerault, Saumur, Tours, Nantes, Angers, le Mans, nous en expédient. Pai'mi les fruits de saison, les poires sont ceux qui entrent pour la plus forte part dans la consommation de notre ville. Cette part était représentée, il y a dix ans, par le chiffre de 150,223,000 kilogrammes; nul doute qu'elle ne soit de beaucoup supérieure aujourd'hui. » (Journal l'Union, octobre 1862.)
Actuellement, en effet, Paris doit absorber chaque année plus de 200 millions de kilogrammes de poires. Angers, que l'on vient de voir classée parmi les villes dont les jardins approvisionnent surtout le marché de la Capitale, Angers va nous en fournir une preuve bien convaincante. Elle ressort d'une statistique publiée en 1864 par M. Baptiste Desportes, dans les Bulletins du Comice horticole de Maine-et-Loire, et dont voici les passages le plus en rapport avec notre sujet :
« L'extension qu'a prise à Angers — dit M. Baptiste Desportes — le commerce des arbres et des fruits, m'a engagé à relever le chiffre de ces produits expédiés par notre gare... Je vais donc mettre sous les yeux du lecteur, entre autres documents, un tableau des expéditions faites par les pépiniéristes et les marchands de cette ville. Ce ta.bleau a été relevé sur les registres du chemin de fei% il offre par conséquent toutes les garanties d'authenticité désirables Notre ville expédie environ deux millions de kilogrammes d'Arbres par an;
quant aux Poires, elles fournissent au chemin de fer le tonnage suivant :
« Tableau de celles qui ont été chargées à notre jusqu'à janvier 1862, inclus :
gare depuis le mois de juillet 1861,