Pomme de MALINGRE
Synonymes. Pommes : 1. Malacria (Ruel, de Natura stirpium, 1536, n° 9). — 2. Lincker (J. Bauhin , Historia fontis et balnei Bollensis , 1598, p. 73; — et Historia planlarum universalis, avant 1613, t. I, p. 12). — 3. D'Angleterre (Merlet, l'Abrégé des bons fruits, 1667, p. 154). — 4. Malingre d'Angleterre (Idem, édition de 1690, p. 137). — 5. Calville Malingre ( Victor Paquet, Traité de ta conservation des fruits, 1844, p. 284). — 6. Calleville normande [par erreur] (Thompson, Catalogue of fruits cultivated in the garden of ihe hortieultural Society of London, 1842, p. 9, n» 115 ).
Description «Se l'arbre. — Bois : fort. — Rameaux : nombreux, érigés au sommet, légèrement étalés à la base, de grosseur et longueur moyennes, peu coudés et peu duveteux, brun clair cendré. — Lenticelles : grandes, allongées,
très clair-semées. — Coussinets ; larges, saillants et se prolongeant en arête. —
Yeux : gros ou moyens, bombés, obtus, ovoïdes, à peine cotonneux, entièrement
. collés sur l'écorce, ayant les écailles mal soudées. — Feuilles : grandes, ovales-
arrondies, acuminées, à bords den- Pomme de Malingre. tés ou crénelés. — Pétiole : gros et
de longueur moyenne, profondément cannelé. — Stipules : longues et larges.
Fertilité. — Très-grande.
Culture. — Il fait de beaux arbres sous toute forme et sur toute espèce de sujet; néanmoins on doit, pour le plein -vent, le greffer en tète plutôt que ras terre.
Description «lis fruit. —
Grosseur : moyenne et parfois plus volumineuse. — Forme : coniqueallongée, fortement côtelée, surtout près du sommet. — Pédoncule :
court, assez gros, arqué, planté dans un bassin peu développé. — Œil: grand, mi-clos ou fermé, à cavité de dimensions moyennes mais à bords très -accidentés. — Peau : jaune blafard, nuancée de vert, abondamment ponctuée de blanc grisâtre et parfois, à bonne exposition , rougeâtre çà et là sur la partie frappée par les rayons solaires. — Chair : jaunâtre, très -ferme, légèrement marcescente. — Eau : suffisante, assez sucrée, à saveur âpre et très-vineuse.
Maturité. — Décembre- Juin.
Qualité. — Deuxième pour le couteau, première pour la cuisson,
Historique. — Jean Ruel, médecin de François I", est le plus ancien auteur qui ait décrit la pomme de Malingre. Il le fit en ces termes , dans son de Natura stirpium , imprimé à Paris en 1 536 :
« Notre pomme aigre communément appelée Maîacria, de son acre saveur, est de forme assez allongée, a la chair dure, acerbe, mais d'un aigrelet agréable. Elle se conserve souvent une année. Parfois on la prescrit aux malades pour réveiller chez eux l'appétit, s'il devient languissant. » (Chapitre Pommier, n° 9.)
Charles Estienne, reproduisant en 1540 [Seminarium et plantarium, etc., p. 55) ce passage de Ruel, ajouta que le nom Maîacria répondait, en langue vulgaire, à celui Pomme de Malingre. C'est en effet la seule, la véritable traduction qu'on en puisse présenter, puisqu'il est formé des deux mots malum œgrum, signifiant pomme de malade, et que malingre, en bas langage, est synonyme de ce dernier. Depuis lors Malingre resta la dénomination usuelle de cette variété. Il était nécessaire de bien préciser cette étymologie, Poiteau, en 1846, ayant cru pouvoir, sans remonter aux sources ici indiquées, émettre l'opinion suivante, que depuis on a souvent invoquée :
« Je pense, dit-il, qu'on a donné à cette pomme le nom de
e, parce que dès le
mois de septembre il en tombe beaucoup, de l'arbre, qui n'atteignent pas le degré de maturité convenable. » {Pomologie française, t. IV, n° 23.)
Merlet, venu un siècle après Charles Estienne, comprit la pomme de Malingre en son Abrégé des bons fruits; dans la première édition, parue en 1667, il lui attribua un surnom de nature à faire supposer qu'elle serait une variété anglaise :
« La pomme d'Angleterre ou de Malingre — écrivit-il — est grosse, très-longue, d'un suc fort aigre, se garde longtemps, est bonne cuite pour les malades. » (Page 134.)
Merlet ne dit pas d'où il a tiré ce nouveau nom donné au pommier Malingre ; mais je n'en suis pas moins convaincu que l'Angleterre n'a rien à réclamer là. Aussi nul de ses pomologues ne revendique cette variété, qui leur est à peine connue, et seulement des modernes. Dès 1836 et 1540, je le répète, Ruel et Charles Estienne la décrivirent à Paris, puis Bauhin en 1598 et 1613, et tous la considérèrent comme un fruit français. Bauhin [Historia plantarum, t. I, p. 12) indiqua même qu'il l'avait rencontrée à Montbéliard (Doubs) ainsi qu'à "Wall, canton de Bâle, et à Boll, canton de Fribourg, en Suisse. Si donc elle n'était pas originaire de- la France, la Suisse serait plutôt sa patrie, que l'Angleterre. Les Chartreux la multipliaient dans leurs pépinières de Paris, et, d'accord avec les anciens auteurs que nous avons cités, la qualifiaient « d'aigre et de très-bonne, étant cuite, pour « les malades. » [Catalogue de 4775.) Comme au temps de Bauhin on la cultive encore, actuellement, sur les confins de notre pays et de la Suisse. Pour m'en procurer des greffes, c'est de ce côté que j'ai dû m'adresser, à Chambéry, d'où l'un de mes confrères et correspondants, M. Charles Burdin, me l'a envoyée en 1868. On devrait aussi la trouver en Normandie, peut-être parmi les pommiers à cidre, car je lis dans la Maison rustique de Charles Estienne, édition de 1589 : « qu'entre les cidres aigrets , les plus sains sont ceux qui sont faits de pommes « de Malingre. » (Livre III, fet 234, verso.)
Observations. — Etienne Calvel, en son Traité sur les pépinières, a décrit en 1803, dans les termes ci-après et sous le nom Malingre, une pomme qui n'est en rien celle ainsi appelée depuis 1536 :
« La pomme de Malingre d' Angleterre — dit-il — est très-grosse, allongée et à côtes, comme le Calville blanc. Sa peau est line, un peu tiquetée, et se colore d'un beau rouge au soleil. La chair en est fine, d'une eau agréablement acidulé. Elle se conserve une partie de l'hiver. » (Tome III, p. 42, n" 23.)
Victor Paquet, dans son Traité de la conservation des fruits, a mentionné en 1844 (p. 284) une pomme Malingre ou Calleville malingre qui est bien la nôtre; mais Poiteau en 1846, et le directeur des Annales de pomologie belge en 1855, à leur tour décrivirent et figurèrent un Calville Malingre qui ne s'y rapporte aucunement. Il possède, selon eux, une saveur légèrement acidulée, suave, une chair fine et blanche, mollissant promptement; sa peau, presque entièrement ronge-cerise, est fouettée d'un carmin très-foncé. Pareils détails sont donc suffisants pour montrer qu'il diffère entièrement de notre Malingre, et qu'on doit se garder d'en réunir les noms aux synonymes de cet antique pommier. Du reste, les Belges reconnaissent eux-mêmes que leur Calleville Malingre ressemble beaucoup, extérieurement, au Calleville rouge d'Été , et pourrait bien être identique avec la Dantziger Kant des Allemands, ou Calleville de Dantzick ci-dessus caractérisé par nous (p. 181). Je ne partage pas leur opinion, car le Calleville de Dantzick, généralement sphérique et non vergeté, me paraît s'éloigner fortement de ce «Calville Malingre, » qu'eux et Poiteau représentent conique-allongé, et fouetté.