‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 2)Chapitre 102 sur 233 · NICOLAS D'AUTRECOURT, d ont le · texte numérisé non relu

NICOLAS D'AUTRECOURT, d ont le

nom est diversement écrit : Nicolas, Nicholaus, de Altrlcuria, Aurituria, Autricort, Autricuria, Ulricuria, maître parisien du xiv» siècle. — I. Le problème de Nicolas d'Aul recourt. II. I.a polémique contre Bernard d'Arezzo et la cédule Ve michi. III. Le traité: Exigitordo. IV. Paradoxes logiques et moraux.

I. Le problème de Nicolas d'Autrecoukt. — 1» Éléments biographiques. — Nicolas est né à Aulrecourl, diocèse de Verdun. J. Lappe, Nicolas von Autrecourt. sein I.ebcn, seine Phitosophie, seine Schriften, dans Beitrûge zur Geschickte (1er Philosophie des Mittelallers, t. vi, fasc. 2, 1908, p. 31*, 1. 1. (indiqué ci-dessous par L.) Étudiant à l'Université de Paris, hôte de la Sorbonne entre 1320 et 1327, L., p. 1, n. 2, voici les grades qu'il acquiert : Magister in artibus, baccalarius et licenciatus in theologia et in legibus. lbid., n. 3. Le 4 mars 1338, il reçoit une prébende à la cathédrale de Metz, ibid , n. 6, où il devient doyen du chapitre le 6 août 1350. L., p. 3.

2° Sa condamnation, — Entre temps (1346), Nicolas encourt la condamnation qui sauvera son ncm de l'oubli. Dès le 21 novembre 1340, Benoît XII demande à l'évêque de Paris d'envoyer à Avignon, sous un mois, Nicolas d'Autrecourt, parmi d'autres, appelés à répondre devant le pape de leur enseignement. Après la mort de Benoît XII (25 avril 1342), son successeur Clément VI (élu le 19 mai 1342) reprend l'affaire, qui nous est connue par la Discussio et reprobatio errorum magistri Nicolai..., publiée par Denifle, Chartularium universilatis Parisiensis, t. n a, Paris, 1891, n. 1124, et ensuite par Lappe. L., p. 31* sq.

A l'analyse, ce document présente d'abord : 1. Une prima cedula, que la Discussio nomme ensuite par son incipit, cedula « Ve michi », L., p. 36* 1. 31 : s'adressant à Clément VI, Nicolas se déclare prêt à réprouver 32 propositions, dont 27 sont expressément empruntées aux lettres écrites par lui contre Bernard d'Arezzo, O. F. M.; — 2. Dans le texte suivant, alia cedula, L., p. 35*, 1. 10-33, Nicolas explique, à la demande de théologiens, quel motif l'a inspiré dans ses lettres contre Bernard; — 3. Dans la discussio, L., p. 35*, 1. 34-p. 42*, 1. 18, et la reprobatio, L., p. 42*, 1. 19 sq., le cardinal Guillaume Curti, à qui l'affaire fut confiée, prend la parole; la discussio rappelle la cedula « Ve michi », L., p. 36*, 1. 27 et 31 ; p. 42*, 1. 17, et nous apporte deux groupes de propositions nouvelles, d'abord 4 propositions avouées par Nicolas, L., p 36*, 1. 32 sq., suivies de 19 articles, quorum aliquos simpliciter, et aliquos sub forma qua ponunlur se dixisse negavit, L., p. 37*, 1. 17-19, dont l'énumération s'achève ainsi : omnes predicti arliculi exlracti fuerunt de libello qui incipit : Exigit, etc., L., p. 41*, 1. 13-14; ensuite secunlur arliculi missi de Parisius, articles au nombre de 10, L., p. 41*, I. 15 sq. ; — 4. La fin du document est occupée par la reprobatio errorum ; les écrits de Nicolas seront brûlés à Paris, tandis qu'il désavouera sa doctrine, le tout publiquement; il est destitué du grade de maître-

ès arts, déclaré inapte à la maîtrise en théologie.

Denifle fait commencer la discussion des erreurs à la curie avant le 19 juin 1312; il date la condamnation de 1346, avant le 19 mai, le désaveu solennel du 25 novembre 1347. L., p. 46*, p. 47*, n. 15 et 25. Il conteste que Nicolas, pendant la discussion de ses erreurs, se soil enfui chez Louis de Bavière, L., p. 48* : point de vue que repousse Lappe, p. 3*, mais que confirme Hofcr, Studien ùber Wilhem von Pekhum, dans Archivum franciscanum historicum, 1913, t. vi, p. 664-669.

3° Son œuvre. — • La Discussio et reprobatio errorum atteste l'activité doctrinale de Nicolas : enseignement à la Faculté des Arts, L. , p. 42*, 1. 10, commentaire des Sentences, au moins du livre Ier, L. , p. 31*, I. 11-12, neuf lettres contre Bernard d'Arezzo, théologien de l'ordre des mineurs, L., p. 35*, 1. 13-15, un traité qui commence Exigit ordo execucionis, L., p. 41*, 1. 13-14, p. 43*, 1. 7-8, un commentaire sur la Politique d'Arislote et des questions sur le juste et l'injuste. L., p. 40*, 1. 20-30. Nous négligeons les références à des sermons ou des disputes.

De tout cela, nous possédons seulement : 1. La première lettre à Bernard d'Arezzo, une autre, qui est la seconde, cf. prima cedula, L., p. 31*, I. 11-11, p, 32*, 1. 1-11, auxquelles il faut joindre la lettre à Nicolas d'un certain Gilles, qui intervint dans la controverse après ces deux dernières lettres, et des fragments de la réponse de Nicolas à Gilles : le tout édité par Lappe, p. 2*-30*; — 2. Un manuscrit du traité Exigit ordo execusionis, Oxford, bibl. Bodléicnne, Can. Misl., 43, fol. 1 r°-24 v° (= Bodl.); nous devons communication d'une photographie de ce texte capital à l'obligeance de Mgr Pelzer, scrittore de la Vaticane, qui l'avait à sa demande reçue d'Oxford en décembre 1922. — ■ Lappe mentionne encore, p. 4, après Denifle, une question inédite, Bibl. nat., lat. 6559, fol. 191 , Questio de qua respondit Magister N. de Ultricuria : Utrum visio créature rationalis beatificabilis per Verbum possit intendi naturaliler. Nous réservons l'édition et l'étude de cette question à un travail ultérieur. —Lappe attribue enfin à Jean de Mirecourt une notice sur la doctrine de Nicolas, touchant la causalité, L., p. 4, n. 8, qui se lit aux manuscrits Bibl. nat., lat. 16408, fol. 83 r°, et 16409, fol. 135 r°. Cette note, antérieure à 1364 (Hauréau, Notice sur le n° 16409 des mss. lat. de la B. N., dans Notices et extraits des mss. de la B. N. et autres bibliothèques, t. xxxiv b, Paris, 1895, p. 5 [319]), fait partie d'un ensemble de difficultés d'école, ainsi désigné à une table du ms. 16408, fol. 123 v : multa collecta pro quolibetis fuis, et que les deux mss. donnent sous le titre alique rationes difficiles hic colliguntur, ms. 16408, fol. 78 v»; ms. 16409, fol. 126 v°. Après la question : Ulrrm divina voluntas sil nostree actionis régula directiva, fol. 82 r° et fol. 132 v°, paraît, sous le titre : pro quolibelis et infra, fol. 83 r°, et 134 v°, une série de thèses, parmi lesquelles : qued nulla demonstralio seu inquisitio de effectibus quibuscumque, unde proveniunt, vel causis naturalibus, quos vel quales effeclus producunt vel producent, est aliquo modo evidens sive certa : hoc salis deducit Autricort, et opposiium dicere esset divine libertati centradicere. La finale rattache la thèse de Nicolas à l'affirmation de la liberté divine, qui, d'après une thèse précédente, détermine toute causalité : literrime déterminât [causas ] ad suos effeclus et possel non sic determinare. Une autre thèse affirme : quod non est insistendum humanis inquisilionibus... quibus placuit vanitati philosophorum insistere. Il n'est pas inutile de noter à quels thèmes, pour ses contemporains ou ses successeurs immédiats, se référaient les thèses de Nicolas sur la causalité.

4° Questions d'histoire doctrinale. ■ — Le problème de Nicclasd'Autrec-. urt, c'est d'abord, pour l'historien,

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de rendre leur sens aux propositions condamnées en 1346 : articles séparés, souvent obscurs, paradoxaux quelquefois jusqu'à l'inintelligible. L. , p. 5, n. 1. Il faut que l'unité d'une pensée y paraisse à nouveau et que cette reconstruction soit assuréesurles textes dont nous disposons.

Si l'enlreprise a tenté les historiens, c'est qu'ils trouvaient à certaines thèses de « maître Nicolas » une résonance étrangement « moderne ». Lappe voit en lui un « théoricien de la connaissance » qui critique les concepts fondamentaux de la métaphysique, L., p. 8; pour le P. Maréchal, Nicolas a franchi, « tout d'une haleine, la distance qui sépare Occam de Hume. » Le point de départ de la métaphysique, Bruges, Paris, 1923, cahier n, p. 118, non sans reconnaître d'ailleurs qu'un tel rapprochement appelle de sérieuses réserves; on trouvera, sur le même point, une heureuse prudence chez M. Gilson, La philosophie au Moyen Age, Paris, 1922, t. n, p. 112. Mais, que Nicolas d'Aut recourt soit, ou non, « le Hume du Moyen Age », il nous apporte peut-être une suggestive expérience intellectuelle. Pour bien saisir son expérience, en mesurer la portée, il ne suffit point de lier ensemble les thèses de Nicolas, il s'agit encore de déterminer la valeur qu'il accordait à ces thèses, le sens qu'il donnait à leur liaison, et si, tout au long de sa dialectique, il poursuivait un autre dessein que de réussir une prouesse d'école. Maréchal, op. cit. — Nicolas, d'autre part, est classé disciple d'Occam : il a fait « rendre aux principes philosophiques posés par Occam leurs plus extrêmes conséquences. » Gilson, p. 110. Il est encore le contemporain de Thomas Bradwardine et de Jean de Mirecourt, condamné un an après lui : ici, l'historien enfonce dans l'inconnu. Il faudrait envisager tout ce milieu pour comprendre, à sa date et dans toutes ses nuances, la condamnation de Nicolas., . Mais tout cela passe nos connaissances et intéresse plutôt une étude générale du Nominalisme.

Mais en partant de la Discu.ssio et reprobatio errorum, un premier travail est possible, que nous entreprenons ici : approcher, pour l'ensemble des propositions, du sens que Nicolas leur donnait. Abstraction faite des articuli missi de Parisius (ces 10 propositions, qui n'ont rien de très caractéristique, ne se réfèrent point à des textes précis qui puissent nous les expliquer), les articles condamnés forment deux masses : la première, cedula « Ve michi », en rapport avec les lettres à Bernard d'Arezzo; la seconde, L., p. 36*-41*, en rapport avec le traité Exigit ordo. — ■ Les propositions du premier groupe ont une allure nettement critique : non potest cvidenter inferri..., non habemus certiludinem evidenlie..., nescimus evidenter, etc.. Nicolas soumet des idées reçues à l'épreuve de l'évidence. — Dans le deuxième groupe, on discerne deux thèmes principaux : le dessein, d'abord, ou même la mission de Nicolas, qui vient réveiller les hommes du sommeil aristotélicien — ensuite, l'éternité de toutes choses, matérielles et spirituelles : les propositions ont ici un aspect dogmatique, qui étonne. Maréchal, op. cit., p. 121. En fonction des articles qui s'y réfèrent, on peut essayer une introduction au traité Exigit ordo. — Il restera des propositions inexpliquées, quelques-unes apparemment inintelligibles : paradoxes logiques et moraux, que nous examinerons en dernier lieu. — Avant de passer aux lettres à Bernard et à Y Exigit ordo, notons que la doctrine de ces textes se lie au premier enseignement de Nicolas commentateur des Sentences : in primo principio quando legi Sententias et in epistola secunda et sexta... L., p. 31*, 1. 11: conclusiones quas posuisli ut probabiles in tuo principio et quas es recilalurus in islo tractalu. Bodi, fol. 1 r°, col. B (Nicolas fait parler un de ses adversaires).

ii. l'épreuve de l'évidence dans la polémique contre Bernard d'Arezzo et la cédule « Ve michi ». — 1° le premier principe. — 1. Une décision initiale.-- Avant de disputer ensemble, Nicolas et Bernard s'accordent sur le premier principe qu'Aristote a formulé : impossibile est aliquid eidem rei inesse et non inesse. Voici leur discussion située dans la lumière naturelle, au degré le plus strict d'évidence. L., p. 35*, 1. 17-26. Nicolas se tient constamment à ce degré, défini par le principe dont il propose cette autre formule : conlradicloria non possunt simul esse vera. L., p. 6*, 1. 33. Nous rencontrons un logicien qui raisonne sur termes et propositions, occupé seulement à ne point nier ce qu'à la fois il affirme (sur les deux formules du principes, cf. L.,p.8,n.l et ci-dessous, 9°, 3).

2. Apparence et réalité. — La première lettre à Bernard critique sa théorie de la connaissance intuitive (au sens du xiv6 siècle : acte de connaître d'où suit aussitôt le jugement d'existence), que Nicolas présente ainsi : appelons connaissance intuitive, claire ou parfaite, celle par quoi nous jugeons qu'une chose est; la connaissance, passion de l'âme, et la chose connue sont deux; l'une peut exister à part de l'autre, sans contradiction, par la Toute-Puissance divine; dès lors, cette inférence ne vaut pas : hoc videtur, ergo hoc est, L., p. 2*, 1. 14, à moins que l'on ne se place expressément dans l'ordre naturel où Dieu n'agit pas seul, mais par des causes secondes. En tout cas, le jugement d'existence doit suivre de la connaissance intuitive à la manière d'une conséquence, logiquement, L., p. 3*, 1. 4, 1. 12 : il faudrait, semble-t-il, que toute certitude prenne forme logique.

De la doctrine de Bernard, Nicolas déduit sans peine les plus graves conséquences sceptiques :

a) Il considère d'abord la connaissance des choses : tout ce qui nous apparaît de l'existence d'objets extérieurs. L., p. 2*, 1. 19-26. Cette apparence et les choses même, cela fait deux : comme l'a vu Gilles, L., p. 16*, 1. 21, il s'agit de passer du même à l'autre, c'est déjà le problème de la liaison des existences, que nous retrouverons. Entre la connaissance et la chose, puisqu'il n'y a pas identité, il ne peut y avoir liaison évidente, L., p. 2*, 1. 28-p. 3*, 1. 1. A partir d'une connaissance distincte de son objet, on ne peut être logiquement certain de l'existence de cet objet. — C'est en vain que, pour échapper à cette conséquence, Bernard se place dans la perspective d'un ordre naturel, où, de la connaissance, on pourrait conclure à l'existence de son objet : quelle qu'en soit la cause, Dieu ou l'objet, la connaissance, prise en soi, reste une et la même; le même antécédent ne saurait porter une autre conséquence, L., p. 3*, 1. 13-23; on croit, d'autre part, se trouver dans l'ordre naturel, où Dieu ne fait pas de miracle, on ne le sait pas : lanlum est creditum, et de la foi, il ne suit jamais une évidence, L., p. 3*, 1. 23-33; Aristote et les philosophes enfin ne s'occupaient ni de l'ordre surnaturel, ni de l'ordre naturel; de la seule connaissance, ils concluaient à l'existence des choses : du point de vue de Bernard, ils n'en avaient point certitude. L., p. 4*, 1. 1-6.

b) Le même doute atteint nos actes, le fait que nous voyons, que nous entendons. L., p. 4*, 1. 22. Après l'existence des choses qui nous apparaissent, Nicolas conteste à Bernard le fait même d'apparaître : evidentia vestri apparere, L. , p. 5*, 1. 7 : nouvelle incertitude, bien plus difficile à tenir. L., p. 4*, 1. 21. ■ — Bernard n'assure-t-il pas (en bon aristotélicien) que la connaissance de nos actes nous est moins claire que la connaissance des choses? à douter des choses, il faut donc, à fortiori, douter de nos actes. L., p. 4*, 1. 24-34. — Bernard tient encore qu'oc/us reclus et reflexus non sunt idem : mon acte de foi et l'acte par lequel j'en ai conscience font deux, tout, comme la

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blancheur et la vision de la blancheur. De la réflexion, distincte de l'acte, comme de la connaissance intuitive, distincte de la chose, suivent les mêmes conséquences sceptiques. L., p. 5*, 1. 14-20.

Nicolas dont le doute est volontiers ironique, L., p. 4*, 1. 7-17, déduit avec une verve et une rigueur impitoyables, le scepticisme absurde, cligne des académiciens, qui procède de la doctrine de Bernard. L., p. 6*, 1. 12-13. Pour éviter toutes ces absurdités, j'ai soutenu, déclare-t-il, quod sum certus evidenter de objeclis quinque sensuum et de aclibus meis. L., p. 6*, I. 15-16. A ce propos, M. Gilson peut écrire de Nicolas : « On a parlé de son scepticisme, comme si l'une de ses préoccupations dominantes n'avait pas été de l'éviter.» Op. cit., p. 120. Éviter le scepticisme, c'est ici échapper à l'opposition apparence-réalité, que Nicolas trouvait déjà dans la doctrine de Bernard : ce théologien qui sait Dieu capable d'accomplir tout ce qui ne fait pas contradiction, admet qu'il peut ainsi produire la représentation en l'absence de la chose. L., p. 3*, J. 9-12.

Au thème apparence-réalité, on peut rattacher deux des articuli missi de Parisius, L., p. 41*, 1. 16; p. 42*, 1. 10, et une proposition de la cedula « ve michi », L., p. 34*, 1. 10. Avant d'en proposer une interprétation, il faudrait examiner le problème traité dans VExigit ordo : an omne illud quod apparet sil et omne illud quod apparet esse verum sit verum? Bodl., fol. 13 v, col. A. Nous en remettrons l'étude à un travail ultérieur, avec l'examen détaillé de VExigit ordo.

3. Primauté du principe. — A toute certitude qui s'affirme, Nicolas oppose que ce qui paraît, pourrait bien n'être point : de quo tu dicis esse certum, propono islam consequentiam : possibile esl sine contradiclione, que exinde sequatur, quod apparebil sic esse et tamem non sic erit; igitur non es certus evidenter, quod sic sit, etc.. L., p. 7*, 1. 10-19. Ce doute radical est un doute de logicien — ■ sine contradiclione . — Il échoue aux seuls cas où j'affirme seulement ce qui m'apparaît, dans les limites du principe d'identité : voilà bien le premier principe; dans sa certitude se résout toute certitude (cf. le 2« des articuli missi de Parisius, L., p. 42*, 1. 20).

Que signifie exactement cette primauté? Nous en distinguerons trois aspects, a) Nicolas ne prétend nullement faire sortir du principe, par déduction, toutes nos connaissances. Gilson, op. cit., p. 115. — b) « La source de nos connaissances, écrit encore M. Gilson, est dans l'expérience..., le principe de contradiction ne fait que prolonger à travers une série plus ou moins longue d'intermédiaires l'évidence de l'intuition première. » Le discours, d'après Nicolas, ne fait rien paraître de nouveau : quecumque est res apparens esse consequenter discursui est apparens ante discursum. L., p. 27*, 1. 1-2. Tout ce que nous affirmons doit nous être donné, avant tout raisonnement. — c) Autant que ce résultat, il faut noter la voie qui y conduit : Nicolas doute en logicien, sans autre limite que la contradiction; s'obligeant à résoudre tout discours en identité, il est ramené à une expérience brute, à une « intuition première »; cette intuition et le discours qui l'énonce en l'analysant apportent les seules certitudes qui soient recevables, en stricte logique.

4. Corollaires du principe. — Toute certitude devant coïncider avec celle du principe, l'évidence n'admet pas de degrés et se transmet toujours égale : cela paraît dans les six corrollaires du premier principe, L., p. 7*, 1. 28-p. 9*, 1. 1?, que l'on trouvera dans l'étude de M. Gilson, op. cit., p. 111. — Deux articles de la prima cedula se réfèrent aux corollaires second et troisième.

2° Liaison des existences. — Du principe et de ses corollaires, il suit, dans la deuxième lettre, que de

l'existence d'une chose on ne peut conclure celle d'une autre : ex eo quod aligna res esl cognila esse, non polest evidenter, evidentia reducta in primum princt pi u m vel in certiludinem priini principii, inferri quod alia res sil. L., p. 9*, I. 16-19. Lappe, p. 11, IL 1, cite Kant : voie soll ich es verstelien dass, weil elwas isl, etwas anderes isl; Kant découvrait alors qu'une raison purement logique ne peut lier une existence à une autre; le point de vue de Nicolas ne paraît pas si différent : notre connaissance se décompose en propositions et en termes, autant de signes que joint ou sépare la seule exigence de non- contradiction; des signes ne s'identifient, tout ou partie, que par identité des significata; si nous considérons deux choses, dont chacune pourrait exister à part, et les termes (ou les propositions) dont le premier signifie seulement que l'une existe, et le second seulement l'existence de l'autre, L., p. 25*, 1. 30-32, entre ces termes (ou propositions), il n'y aura jamais identité, et donc pas de liaison possible. — ■ Cinq propositions de la cedula «Ve michi », L., p. 31*, 1. 11-p. 32*, 1. 3; p. 33*, 1. 7-9, disent Finévidence d'un tel lien. — Dans la pensée de Nicolas, c'est un point fondamental : il inaugura par cette thèse sa lecture des Sentences, L., p. 31*, 1. 11; nous la retrouvons dans les quatre articles qu'il avoua devant ses juges. L., p. 37*, 1. 10.

3° Substance. — ■ Le problème de la liaison des existences introduit à la question de la substance, qui ouvre et ferme la seconde lettre à Bernard, et dont voici la thèse capitale : Nunquam Aristoteles habuil noticiam evidentem de aliqua substanlia alia ab anima sua, inlelligendo subslantiam quandam rem aliam ab objeclis quinque sensuum et a formalibus experienliis nostris. L., p. 12*, 1. 20-23. On notera l'exception de l'âme : Nicolas marque déjà dans la première lettre qu'il est plus difficile de douter de nos actes que des choses (ci-dessus, 1°, 2, b); n'y aurait-il pas ici quelque souvenir du primat augustinien de l'expérience interne? On notera encore : quandam rem aliam ab objeclis quinque sensuum et a formalibus experienliis nostris : soient toutes choses données à l'intuition; la substance n'est pas du nombre; son existence doit être conclue d'une autre existence; et c'est impossible.

A défaut de certitude, existe-t-il au moins probabilité en faveur de l'existence de substances matérielles? Mais la probabilité suppose une évidence, qui la précède : j'ai mis la main au feu et me suis brûlé : ces choses étaient ensemble, simul, avec évidence, evidenter; je tiens désormais comme probable que, si je mets la main au feu, je me brûlerai; — dans le cas de la substance, impossible de raisonner ainsi: je n'ai jamais vu la substance avec l'accident. Nicolas semble ici avoir eu peur de sa propre logique. L., p. 13, 1. 4-5, cf. p. 17*, 1. 23.

Gilles objecte à Nicolas que le changement, transmutalio naluralis, implique un sujet, l'accident une substance. — ■ Oui, reprend Nicolas, si vous accordez par définition ce que vous avez à démontrer, si vous appelez changement la modification d'un sujet, accident, ce qui existe dans une substance : de cette façon, si j'appelle « homme » l'ensemble « homme et âne », il suivra que « l'âne est toujours avec l'homme » mais je puis aussi bien poser l'homme sans l'âne ; de même une qualité ou un changement, donnés à mes sens, à part de toute substance : la logique ne me forcera jamais de les joindre. L., p. 28*-29*.

Nicolas dispose enfin d'un argument théologique tout à fait semblable à celui de la première lettre. Je vois une pierre, du bois : Dieu peut me donner ces apparences sans que nulle part au monde il y ait une substance qui soit pierre ou bois;- si je crois cependant que Dieu ne fait pas de miracle, je consi-

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dérerai qu'il existe de telles substances; mais cela je le crois, il ne s'agit pas d'évidence. L., p. 13*-14*. Au principe de tels arguments, il faut mettre logique et théologie : il n'y a d'inconcevable que le contradictoire; toute chose est soumise au Dieu Tout-Puissant. — Trois articles de la prima cedula se rapportent au problème de la substance. L., p. 32*, 1. 9; p. 33*, 1. 1 et 1. 35.

4° Causalité. — Nous n'avons plus les lettres Ve et vn°. où Nicolas traitait de la causalité. Mais 10 articles de la prima cedula, qui s'y réfèrent, nous découvrent l'ampleurde sa critique. On pourrait distinguer deux degrés dans la négation par Nicolas de la causalité alors classique :

1. Inévidence de la causalité naturelle présentée sous diverses formes : il n'y a pas tl'évidence : a) qu'approché de l'étoupe, tout obstacle enlevé, le feu brûle l'étoupe, L., p. 32*, 1. 16; cf., p. 11*, 1. 29-30; b) qu'il existe, ou puisse exister des causes naturelles, L., p. 32*, 1. 27, des effets naturels, ibid., 1. 30; c) que les êtres autres que Dieu soient causes, ibid., 1. 24, ou puissent l'être, ibid., 1. 21.

2. Inévidence de la causalité en général, négation du principe de causalité : a) La cause posée, nous ne savons pas d'évidence que l'effet suive, ibid., 1. 23, il ne peut y avoir de démonstration de l'effet par la cause. L., p. 33*, 1. 3 (ce qui était, dans l'École, le type parfait de la démonstration). — b) Si une chose commence à être, il n'est pas évident qu'une autre la précède, L., p. 32*, 1. 12; cf. p. 11*, 1. 28-30; si une chose est produite, il n'est pas évident qu'une autre soit qui la produise, L., p. 34*, 1. 4; il n'y a pas contradiction à dire que toute chose au monde est produite, ibid., I 1. — Nous préférons abandonner au jeu des conjectures la proposition : si aliqua res est producta, Deus est productus. L., p. 33*, 1. 24.

Toute cette polémique dépend de la difficulté fondamentale à lier les existences : à Nicolas qui juge cette liaison impossible, Bernard opposait déjà l'évidence de la causalité naturelle, L., p. 11*, 1. 25-30; de même, Gilles, L., p. 19*, 1. 1-3. — Réponse de Nicolas : il en est des causes comme des accidents; l'accident implique la substance par définition arbitraire, ou bien ne l'impliquera jamais; de même la cause n'implique pas autrement son action. L., p. 29*, 1. 3-18. Pas plus qu'accident et substance, cause et effet ne sont liés sous peine de contradiction.

5° Facultés de l'âme. — Un article de la prima cedula (tiré de la lettre ixe perdue) nie la validité de ces conséquences : aclus inlelligendi est : ergo intellectus est; aclus volendi est : igilur voluntas est. L., p. 33*, 1. 7. Deux remarques seulement : 1. Nos textes ne mettent pas en doute l'existence de l'âme; 2. Nous ignorons quelle doctrine des facultés est ici visée.

6° Finalité. — ■ Poser des fins, comme poser des causes, c'est lier une existence à une autre. On conçoit que Nicolas conteste l'évidence de la finalité. L., p. 33*. 1. 18.

7° Perfection. — D'après quatre propositions de la cedula prima,or\ ne peut attribuer aux choses, avec évidence, un degré de perfection, nobililas. L., p. 33*, 1. 10-17, 1. 23-25. Ces articles se réfèrent à la lettre v« perdue. Lappc et Gilson ont essayé de reconstruire la doctrine qu'exprimeraient ces propositions. L., p. 17- 18; Gilson, op. cit., p. 114 sq. Nous retiendrons seulement le premier article qui paraît fondamental : non potest évidentes ostendi nobililas unius rei super alican. L., p. 33*, 1. 10. Pour l'interprétation, quelques remarques : 1. Nicolas ne s'interdit pas de considérer la perfection du réel, L., p. 38*, 1. 18-23; étant donné le sens logique ù' evidenter, l'article vise seulement la possibilité d'établir une hiéiarachie des êtres sous peine de contradiction. — 2. L'un des arliculi missi de

Parisius se formule ainsi : distingminlur summe quecumque distinguuntur, et equaliter distinguunlur. L., p. 41*, 1. 29. Une pensée dont la seule loi est la noncontradiction, toujours égale à elle-même, ne connaît qu'une opposition a-non a. b, c, d..., tout le reste, étant également non-a; ainsi les choses n'admettraient qu'une distinction, toujours la même : comment établir des degrés dans un tel monde? — 3. Ce monde de la stricte évidence ne connaît ni substances ni accidents, ni causes ni effets; toutes choses s'y trouvent sur le même plan : où prendre la raison d'une hiérarchie? La négation des degrés de perfection pourrait se lier à la négation des principes de causalité et de substance. A l'appui de cette interprétation, ce texte de VExigit ordo : Et, si ponanlur res esse elerne, ut supra, non apparebil qualiter nobililas unius rei supra alican possit probari; nam non probabitur ex efficientia que allendalur respecta alicujus esse novi ■ — ■ la causalité est preuve de perfection; de même la substantialité : secundum Aristotelem omnis substantia nobilior est quolibet accidente. Bodl., fol. 3v°, col. A. De l'inévidence fondamentale de la liaison des existences procède l'inévidence des relations cause-effet, substance-accident, et donc l'impossiblité de prouver l'excellence d'un être sur un autre : à partir du premier principe, on ne saurait fonder la hiérarchie du monde péripatéticien.

8° Éternité des choses. — Un article de la prima cedula assure que non potest evidenter ostendi, quin quelibet res sit eterna. L., p. 33*, 1. 32. Nous rencontrons l'éternité des choses, thème essentiel de VExigit ordo, qui ne se présente pas ici sous forme dogmatique, mais seulement critique : l'éternité des choses, c'est l'inévidence du changement ; ce nouveau non potest evidenter ostendi est bien à sa place dans notre liste d'inévidences : si je pars d'une notion logique de la certitude (c'est sans doute le sens ù'evidenter), jamais je n'aurai certitude qu'il existe des substances, des causes, des fins, des degrés de perfection — ni même de génération ou de corruption.

A l'appui de cette interprétation, le traité Exigit ordo, Bodl., fol. 5 v°, col. B - fol. 6 v°, col. A : — La question De rerum elernitate se pose comme suit : an intellectus naluraliter possit dicere sicut conclusionem scilam ab eo, quod alique res absolute permanentes non sunt elerne, de quibus communiler dicitur quod generantur et corrumpunlur ? Il s'agit de conclure quod hec conclusio : « non omnes res sunt elerne » non sit scita a nobis. Cela peut se conclure de deux façons : 1. En montrant que toutes choses sont éternelles; 2. en montrant que le moyen nous manque d'assurer que certaines ne le sont point : par exemple, les qualités sensibles où il paraît davantage quod sit transilio de non esse ad esse, et de esse ad non esse. On peut être capable, remarque Nicolas, de démontrer le second point et pas le premier ; logiquement la seconde voie est la première. Bodl., fol. 5 v°, col. B. — Prenons l'exemple des couleurs : le passage du blanc au noir. Voici notre problème : de quel droit passons-nous de l'affirmative : albedo est, à la négative albedo non est? l'évidence étant admise d'albedo est, sur quoi fonder la certitude : albedo non est? l'évidence du changement, transilio de esse ad non esse, est ramenée à la certitude d'une proposition : illius négative proposilionis qua dicil [intellectus ] rein non esse que fuit prias (ibid). — Ici un dilemme : la certitude de cette proposition, c'est ou l'évidence immédiate d'un principe, ou l'évidence médiate d'une conclusion; Nicolas va fermer ces deux voies. — a) albedo non est, ce n'est pas un principe. Ici, nouveau dilemme : un principe, c'est, ou propositio nota ex terminis, ou propositio nota per expericnliam. a. Nous ne sommes point dans le premier cas : il suffirait alors que nous comprenions les termes de la

NICOLAS D'AUTRECOURT

proposition pour en reconnaître la vérité, quel que soit l'état de nos sens, essel nota sempcr intellectis ierminis. — ■ b. Quant à l'expérience, elle se réduit a ceci, que nous ne voyons plus du blanc : illud solum experimur in nobis : ...amplius non experimur in nobis visionis qui incrat prius. Ibid. — b) Reste que notre proposition soit conclue. A partir de quoi? Nous retrouvons le dilemme : proposilio nota ex terminis aut per experientiam : a. Impossible de faire d'albedo non est la conclusion d'un syllogisme dont les prémisses s'imposeraient, aussitôt leurs termes compris : semper illis [terminis ] intellectis intelligerctur lalis propo»ilio. — ■ b. Il faut recourir à l'expérience, tirer notre certitude ex actibus sensuum qnos experimur in nobis. Mais da fait que nous voyons la blancheur, on conclurait plutôt son existence que sa non-existence. Reste le fait que nous cessons de la voir. Làdessus se fondent même ceux qui raisonnent comme suit : quia nigredo inest, ergo albedo non; en effet : quod intelleclus dical : aduenienle nigredine tollilur albedo, hoc non est nisi quia vidit quod aduenienle nigredine desinil apud sensum visus apparicio albedinis.

Voici donc notre problème: du fait qu'une chose cesse d'apparaître aux sens, peut-on conclure qu'elle n'est plus? Bodl., fol. 6 t°, col. A. — L'inférence ne vaut pas ; Nicolas le montre de trois façons, dont voici la première : il objecte une certaine constitution des formes naturelles : forme nalurales sunl ila divisibiles in minima quod seorsum divisa a toto non possent habere actionem suam, et ita, licet existencia in toto videantur, dispersa tameu et divisa seu segregata non videntur. Par cette perspective d'atomisme, on échappe à la conclusion que ce qui n'apparaît plus est passé au néant. Nicolas ouvre encore deux autres possibilités, et conclut que l'on ne peut savoir qu'une chose passe de l'être au non-être; il affirme ensuite l'éternité de toutes choses... Bodl., fol. 6 v, col. A. Mais, dans l'étude de la cedula « Ve michi », notre objet est d'éclairer seulement le non potesl evidenler oslendi quin quelibet res sit eterna. — Ainsi Nicolas met en forme la certitude du changement : nous voici en face d'une proposition; soit immédiatement, soit médiatement, son évidence doit naître de la signification de ses termes, ou d'une expérience; mais notre proposition ne saurait être nota ex terminis, ni dépendre de telles propositions; et d'autre part, l'expérience dont on pourrait la conclure admet d'autres interprétations. Voici un jugement qui n'est pas simple énoncé de ses termes ou de l'expérience: il n'est pas évident. Cette analyse de logicien nous laisse dans l'atmosphère des lettres à Bernard d'Arezzo. — A l'inévidence de la génération et la corruption, on peut lier un des arliculi missi de Parisius. L., p. 41*, 1. 27.

9° Sens de la controverse. — 1 . Scepticisme, phénoménisme, expérimenlalisme ? — On a proposé l'un ou l'autre de ces termes pour caractériser l'attitude de Nicolas adversaire de Bernard. — ■ a) scepticisme d'abord : M. Gilson a dit quelles réserves appelle ce qualificatif, op. cit., p. 120 ; nous pourrions le préciser en montrant que Nicolas s'affirme le sceptique d'Aristote, et de quel Aristote. — - b) Phénoménisme suggère que la pensée s'arrête aux apparences sensibles : qualités sujettes à l'altération; mais on parle ici de choses éternelles : — c) En faveur A' expérimenlalisme : Nicolas veut que les hommes délaissent philosophe et commentateur, qu'ils se tournent vers les choses : convenant intellectum suum ad res, L., p. 37*, 1. 7-8; de cette intention témoignent les propositions extraites de VExigit ordo. Mais, auparavant, il a fallu considérer la doctrine d'Aristote, ses œuvres inutiles : Vidit in diclis Aristotelis et cornmenlatoris mille conclusiones determinalas. L., p. 37*, 1. 20-21.

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