‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 2)Chapitre 21 sur 233 · NESTORIUS, SOURCES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

NESTORIUS, SOURCES HISTORIQUES

concile par Cyrille, et de la procédure suivie. Il étudie ensuite comparativement les deux lettres versées d'abord au débat, celle de Cyrille, KaTaqsXuapoîiai, sa propre réponse, Tàç fjiv xa6' Tpwv ûépeiç, puis les nombreux extraits de ses ouvrages qui furent lus au concile. Comparant ces textes aux citations palristiques qui furent ensuite proposées, il s'efforce d'établir que ces deux séries rendent le même son. L'histoire du concile se clôt par le récit de l'arrivée de Jean d'Antioche, des incidents qu'elle amena, des négociations ultérieures pour le pacte d'union de 433. Ceci nous t'ait passer insensiblement à la troisième partie, Nau, p. 259-332. Analysant de près la lettre de Cyrille à Acace de Mélitène, l'auteur entend prouver que l'évêque d'Alexandrie reste toujours monophysite dans le fond, malgré ses concessions de forme aux Antiochiens; cela se voit tout spécialement à la campagne qu'il a menée contre Théodore de Mopsueste et Diodore de Tarse. Lui mort, les monophysites se sont encore enhardis. Eutychès à Constantinople a bravé Flavien; Dioscore d'Alexandrie a cru pouvoir renouveler au IIe concile d'Éphèse le coup de force de son prédécesseur. Mais voici le vengeur qui s'approche. Le pape Léon a pris en mains la cause « des deux natures » ; son tome à Flavien n'exprime-t-il pas la doctrine pour laquelle Nestorius a lui-même combattu? Maintenant l'exilé peut mourir : « Réjouis-toi en moi, désert, mon ami, mon nourricier et ma demeure, et toi aussi exil, ma mère, qui, même après ma mort, garderas mon corps jusqu'à la résurrection par la volonté de Dieu. »

L'analyse qui précède ne doit pas néanmoins donner le change : ce n'est pas une histoire des luttes christologiques entre 430 et 450 qu'entend donner l'auteur; les événements extérieurs, les documents, les textes lui sont surtout occasion de développer, avec une fatigante prolixité, les idées qui lui tiennent à cœur. Comme le dit fort bien le traducteur syriaque : « le présent livre appartient aux controverses sur la foi. » Montrer dans les termes cyrilliens l'expression franche ou larvée du monophysisme, se défendre soimême contre l'accusation de dissocier l'unité foncière du Christ, échafauder pour cela une théorie subtile mais cohérente, la présenter indéfiniment sous ses multiples aspects, tel est le but constamment visé par l'auteur. Et cela ne va pas sans de multiples répétitions et, tranchons le mot, sans des rabâchages qui sentent la sénilité.

Et c'est la raison peut-être pour laquelle se sont fait jour, dès la publication du livre, et continuent à se manifester certains doutes sur l'authenticité de l'ouvrage. Pourtant les preuves extrinsèques, si elles ne sont pas très abondantes, donnent quelques apaisements. Le signalement d'Évagre s'applique assez bien à notre livre. Et que l'on ne dise pas que l'Église nestorienne semble l'avoir ignoré : Barhadbesabba, au vir siècle, en cite une vingtaine de lignes sous ce lemme : Nestorius dit, P. 0.,X. ix, p. 547; la lettre du catholicos Georges Ier, en 680, conservée dans le Synodicon orientale, édit. Chabot, dans Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. xxxvii, Paris, 1902, p. 490-514, semble bien s'en inspirer (comparer en particulier Synod. orient., p. 503, et Nau, p. 63-65; Synod., p. 508 et Nau, p. 18 et 53, sans compter l'argumentation générale et les citations patristiques). Dom Connolly, dans ssrecension de Bedjan, Journ. of theol sludies, 1911, 1. xii, p. 489, cite d'autres exemples de l'utilisation du Livre d'Héraclide dans la littérature nestorienne. — ■ Que l'on compare, d'ailleurs, les procédés employés par le Livre d'Héraclide pour démolir la lettre de Cyrille à Acace de Mélitène, et ceux que met en œuvre Nestorius dans l'épître à Théodore! conservée par le

Synodicon Casinense, n. 209 (121), A. C. O., i, 4, p. 150-153; P. G., t. lxxxiv, col. 734, pour démolir l'Acte d'union de 433, on ne pourra qu'être frappé de la ressemblance.

Cela veut-il dire que nous lisions l'ouvrage tel qu'il est sorti de la plume de Nestorius? Qui oserait l'affirmer? Sans doute le traducteur syriaque peut être considéré comme fidèle dans l'ensemble : on s'en aperçoit aux nombreux endroits dont nous possédons le texte grec (documents cités par le Livre). Mais, avant d'asseoir un jugement définitif, il faudrait que fût éclaircie la question textuelle; en fait la critique opère actuellement sur des copies d'un unique manuscrit. Que réserve l'étude du manuscrit original? Que réserve même une étude comparative des diverses parties du texte actuellement édité? Pour toutes ces raisons, il convient de se montrer prudent dans l'utilisation du Livre d'Héraclide.

il. les historiés*. — 1° Les historiens grecs cl latins. — Contemporain des événements, Sociales consacre à l'affaire Nestorius quelques-uns des derniers chapitres de son histoire, H. E., VII, xxix, xxxi-xxxn, xxxiv-xxxv, P. G., t. lxvii, col. 801 sq.; il n'aime pas Nestorius, mais s'est donné la peine de se renseigner exactement sur ses doctrines, et dit clairement qu'elles n'ont rien de commun avec l'adoptianisme de Paul de Samosate; cela ne l'empêche pas d'ajouter que les bavardages, <\)\>xpo\oyict., de Nestorius ont déchaîné le trouble dans tout l'empire. Col. 812 C.

Les deux histoires de Sozomène et de Théodore! s'arrêtent avant le début de l'affaire. Par contre, on lit dans le Compendium hœrelicarum fabularum de ce dernier une assez longue notice consacrée à Nestorius, 1. IV, c. xn, P. G., t. lxxxiii, col. 432-436. Elle est à l'égard de celui-ci d'une si évidente injustice, elle témoigne de sentiments si différents de ceux que l'évêque de Cyr a manifestés à l'endroit de son ami, (voir ci-dessous, col. 118, 120) que, dès le xvne siècle, Garnier en a nié l'authenticité. Pour l'honneur de Théodoret, qui a pu être faible, mais qui n'était pas une âme vile, il convient de se rallier à l'hypothèse d'une interpolation. Cette notice d'ailleurs, en dehors du procès de tendances qu'elle fait à Nestorius, ne fournit aucun renseignement que nous n'ayons par ailleurs.

Tout différemment en est-il de l'Histoire ecclésiastique rédigée par Évayrc le Scolastique dans la seconde moitié du vie siècle. H. E., 1. I, c. i-xn, P. G., t. lxxxvi b, col. 2420-2453; consulter de préférence l'édition Bidezet Parmentier, The ecclesiastical history of Evagrius, Londres, 1898. Son œuvre qui s'ouvre par le récit de l'affaire et entend continuer celles d'Eusèbe, de Socrales, de Sozomène et de Théodoret, repose sur une étude attentive des documents. Rallié à l'orthodoxie byzantine, telle qu'elle s'exprime au vie siècle, Évagre se montre violemment hostile à Nestorius, est incapable de saisir le point précis du débat de 430; du moins verse-t-il au procès un certain nombre de pièces importantes, ayant eu entre les mains et la Tragédie de Nestorius, et le Livre d'Héraclide, et peut-être un recueil de lettres. On se demande avec quelque surprise où il a pu se procurer ces documents inédits, et à cette date!

Monophysite de tendances, Zacharie de Mitylènc, un peu antérieur à Évagre, ne peut que juger Nestorius avec sévérité, disons avec injustice. Bien qu'il ait lu Socrates et qu'il fasse état des actes conciliaires d'Éphèse, il ne fournit aucun renseignement précis, et fait de l'archevêque un rejeton de Paul de Samosate. Texte dans Hamilton et Brooks, The syriac chronicle... of Zachariah o/ Mitylene, Londres, 1899, p. 19-20; 42-43.

NESTORIUS, ACTES CONCILIAIRES

Les chroniqueurs byzantins qui viennent ensuite

puiseront aux sources que nous venons de citer, et aussi aux collections d'actes conciliaires, le plus clair de leurs renseignements. 11 va de soi que, pour eux, la question nestorienne est passée depuis longtemps « à l'état de chose jugée ». Citons seulement le Chronicon paschale (début du vu' siècle), P. G., i. xcn, col. 800, intéressant parce qu'il transmettra à ses successeurs l'idée que Nestorius était adoptianiste; Théophane (milieu du vinc siècle), P. G., t. cvm, col. 236-241, qui a des événements d'Éphèse en 431 un récit assez particulier lui venant peut-être de Théodore le Lecteur ; Georges Hamartolos (ix« siècle), IV, cev, P. G., t. ex, col. 740 sq., qui fournira aux chroniqueurs subséquents leurs récits de l'affaire. Tous ces auteurs seraient à étudier non pour les renseignements qu'ils fournissent, mais pour suivre les transformations de l'histoire de Nestorius. La notice de Suidas (xc siècle) au mot Neoroptoç est exclusivement théologique, Lexicon, édit. Bernhardy, 1853, t. n a, col. 968-969, mais fournit, au mot riouX/epior, t. n b, col. 383-384, un curieux renseignement sur Pulchérie, qui éclaire un passage du Livre d'Héraclide et en reçoit à son tour quelque lumière. Voir Nau, Héraclide, p. 89 et 331.

Pour ce qui concerne les latins, ils n'ont guère connu de l'affaire nestorienne que ce qu'en disait Socrates dont le texte est passé dans la Tripartite, 1. XII, c. iv-vn, P. L., t. lxix, col. 1204-1208. La Chronique de Prosper leur donnait d'ailleurs une idée on ne peut plus fausse de la question. P. L., t. li, col. 594 B. Les défenseurs mêmes des Trois chapitres consacreront toute leur ingéniosité à désolidariser leurs protégés d'avec Nestorius, sans s'apercevoir que toute l'histoire était à reprendre sur nouveaux frais. Voir surtout Libératus, Breviarium causée nestoriunorum et eutychianorum, iv-x, P. L., t. lxviii, col. 974-998. Du moins le diacre Rusticus sauverat-il, en compilant le Synodicon Casinense (voir cidessous, col. 88) des pièces extrêmement importantes, qui permettront un jour une plus exacte appréciation des événements. Mais en Occident aussi l'affaire est « classée » pour longtemps. Voir à titre d'indication Honorius d'Autun, De hœresibus, P. L., t. clxxii, col. 239 B.

2" Historiens et écrivains monophysites. — - Il va de soi qu'ils ne sont pas tendres pour l'archevêque déposé et qu'ils accueillent avec complaisance, à son sujet, les récits les plus compromettants. Il ne saurait être question de faire ici le dépouillement de ce que les écrivains monophysites, même de la première heure, ont dit de Nestorius. Voir plusieurs textes fort intéressants dans P. O., t. xm, fasc. 2, 1919, p. 183 sq. Signalons seulement, à la suite de F. Nau, Nestorius d'après les sources orientales, Paris, 1911, les quelques documents suivants.

Philoxène de Mabboug, ordonné évêque de cette ville par Pierre le Foulon, en 485, monophysite déclaré, a consacré aux origines de Nestorius et du nestorianisme une assez longue lettre. Texte dans Revue de l'Orient chrétien, 1903, t. vm, p. 623. Cette lettre fait de Nestorius et de Théodore (lire plutôt Théodoret) deux cousins germains dont les ascendants viennent de Perse. Ce récit sera repris au xir siècle par Denys (Jacques) Bar Salibi, dans son Traité contre les nesloriens, ibid., 1909, t. xiv, p. 301- 320: mais il est bien difficile d'accorder la moindre confiance à ces indications (contre Nau, ibid., p. 424- 425.) Autant faut-il en dire des anecdotes conservées dans les Plérophories de Jean de Maïouma, écrites vers 512-518. Texte dans P. O., t. vlu, fasc. 1; voir les c. i, m, xxxiu, xxxv, xxxvi, xlv, lu: cf. xciv. De plus il convient de ne pas oublier que les Plé-

rophories sont tout entières destinées à montrer que Chalcédolne n'a fait que canoniser les doctrines de Nestorius. C'est le même son que rendraient les très nombreux écrivains monophysites.

3° Écrivains nesloriens. — A l'inverse de ce que l'on pourrait attendre, l'Église dite nestorienne se montre assez peu renseignée sur les destinées de celui dont elle porte le nom.

Parmi les documents qu'il convient de signaler, ligure en premier lieu la Lettre ù Cosme d'Antioche, vraisemblablement identique à VEpistola ad Cosmam qu'Ébecljésus range parmi les œuvres de Nestorius. S'il en est ainsi, c'est une erreur, car la lettre ne se donne pas comme écrite par l'archevêque, mais à son sujet : elle est adressée par des fidèles de Constantinople, partisans de Nestorius, à « Cosme, chef des fidèles qui sont à Antioche d'Orient. », pour lui raconter la tragique destinée du condamné de 431, son exil, sa mort, les miracles accomplis sur son tombeau. Rédigée primitivement en grec, elle n'est plus connue que dans une traduction syriaque. Voir la traduction française dans Nau, Le livre d'Héraclide, append. i, p. 361 sq., avec une indication très sommaire des problèmes critiques que soulève ce texte, et cf. P. O., t. xm, fasc. 2, 1919, p. 273 sq. Quoi qu'on puisse penser de son origine, la lettre paraît relativement voisine des événements, el pourrait donner quelques indications précieuses, qui se rencontrent avec d'autres fournies par le Livre d'Héraclide.

L'histoire des saints Pères persécutés à cause de la vérité, rédigée, à la fin du vie siècle, par un prêtre et professeurde l'École de Nisibe, qu'il y a toutes raison d'identifier avec Barhadbesabba, évêque de Halwan en 605, est la première histoire ecclésiastique des nestoriens, œuvre sérieuse et documentée. L'auteur connaît et utilise Socrates, le Livre d'Héraclide, la Lettre ù Cosme, et peut-être aussi les deux ouvrages de Nestorius et du comte Irénée portant le nom de Tragédie. Violemment anti-cyrillien, il donne partout le beau rôle à Nestorius; son histoire mérite néanmoins d'être prise en sérieuse considération. Texte syriaque et trad. franc, dans P. O., t.ix. fasc. 5, Paris, 1913.

A côté de cette œuvre pâlissent et la Légende syriaque de Nestorius publiée par M. Brière, dans la Revue de l'Orient chrétien, 1910, t. xv, p. 1 sq., et le fragment d'histoire nestorienne publié par E. Goeller, dans Oriens christianus, 1901, t. i, p. 95 sq., et les renseignements fournis par la Chronique de Séerl. Il n'est pas douteux que l'investigation méthodique de la littérature syriaque ne doive fournir encore nombre de renseignements précieux.

///. LES ACTES CONCILIAIRES ET LES DOCUMENTS annexes. — C'est au concile d'Éphèse que s'est déroulée la péripétie capitale de la « tragédie » de Nestorius. Comment sommes-nous renseignés sur ce qui s'est passé à cette assemblée? Comment ont été renseignés et les contemporains et leurs successeurs immédiats? Question de capitale importance et que des travaux récents viennent d'éclairer d'un jour tout nouveau. Voir les préfaces d'E. Sclvwartz aux divers volumes du t. icr des Acla conciliorum œcumenicorum et sa dissertation : Neue Aktenstùcke zum ephesinischen Konzil von 431, dans Abhandl. der bayer. Akad. der Wiss., t. xxx, fasc. 8, Munich, 1920.

Les recueils conciliaires imprimés, y compris celui de Mansi, risquent de donner des événements qui se sont déroulés à Éphèse une idée inexacte. Leurs auteurs ont réparti, un peu à leur gré, et en s'inspirant de considérations historiques plus ou moins justifiées, les matériaux qu'ils empruntaient aux diverses collections manuscrites que le hasard leur avait mises en main. Or, ces collections anciennes, grecques ou lai i-

NESTORIUS, ACTES CONCILIAIRES

nés, ne peuvent être considérées comme des reproductions telles quelles des procès-verbaux authentiques et des pièces annexées. Chacune de ces collections possède son caractère spécial; elle choisit et groupe les diverses pièces à sa disposition suivant une idée directrice particulière. Le premier devoir qui s'impose est donc d'étudier d'abord en elle-même chacune de ces collections, d'en déterminer l'esprit et la tendance; c'est plus tard seulement qu'il sera possible de remonter plus haut et de se rapprocher des procès-verbaux eux-mêmes.

Une seconde remarque s'impose. 11 n'y a pas eu, à l'été de 431. un, mais bien deux conciles d'Éphèse, assemblées rivales et qui se sont mutuellement condamnées. Voir ci-dessous, col. 114 sq. « Il y a donc eu, comme le l'ait remarquer Ed. Schwarlz, deux séries d'actes qu'il eût été nécessaire de rédiger en un seul or pus, si l'on avait voulu donner du concile une /Iliade vraiment exacte. Mais telle n'était pas, loin de là, l'intention de ceux à qui est due cette ancienne collection (cyrillienne) où ont puisé, comme à une source commune, les collections actuellement existantes. Ceux qui sont demeurés vainqueurs, Cyrille et ses partisans, ont fait un' choix dans les pièces et mis en œuvre celles qui paraissaient devoir servir leur dessein et montrer à l'empereur, qui d'abord ne leur était pas favorable, que le concile des Orientaux manquait totalement d'autorité. » A. C. O., i, 1. 4. prêt., ]). xx. Ainsi, tels qu'ils nous sont conservés, les actes sont essentiellement des actes cyrilliens; mais, à ces actes, des compilateurs ultérieurs ont ajouté un certain nombre de pièces qui avaient figuré au dossier du concile oriental. De ce dernier, les actes ont disparu comme tels, mais une partie s'est conservée de façon indirecte. C'est par eux que nous devons commencer.

1° reliquI/S du concile oriental. — Quelques années après le concile d'Éphèse, peut-être seulement après 448, le comte Irénée, un fervent ami de Nestorius, entreprenait de réhabiliter l'archevêque déposé et les quelques évêques qui avaient, en fin de compte, partagé son infortune. Usant du même procédé littéraire qu'avait jadis mis en œuvre saint Athanase, il recueillait[le plus grand nombre possible de documents officiels et les reliait par une série de remarques et d'introductions; le tout formait le livre qu'il intitulait : Tragédie. Les procès-verbaux du concile oriental lui fournissaient, comme de juste, des documents importants; mais il utilisait aussi de nombreuses pièces relatives aux tractations qui amenèrent l'accord de 433. Cette Tragédie est perdue en tant que telle; mais elle a été utilisée, d'abord peu de temps après son apparition, par Nestorius lui-même, dans le Livre d'Héraclide, puis, un siècle plus tard, par le diacre romain Rusticus, neveu du pape Vigile, et défenseur acharné des Trois chapitres. Durant son long séjour à Constantinople, entre 547 et 553, puis à une date ultérieure qu'on ne peut préciser, Rusticus avait entrepris de faire une nouvelle traduction des actes du concile de Chalcédoine. Ses recherches dans la bibliothèque du couvent des acémètes le firent tomber sur des textes nouveaux relatifs au concile d'Éphèse, particulièrement sur la Tragédie d'Irénée. Il résolut alors de publier également une nouvelle édition latine des actes du concile de 431. Prenant comme point de départ la collection latine déjà existante que nous désignerons sous le nom de Collectio Turonensis (ci-dessous, col. 90), il la suppléments largement en empruntant de très nombreuses pièces au livre d'Irénée. Sans doute son dessein est tout dilïérent de celui du comte. Irénée voulait innocenter Nestorius; Rusticus veut défendre la mémoire de Théodoret, en prouvant que celui-ci s'est

dégagé à temps de la doctrine de son ami; il n'hésite pas, pour arriver à ce résultat, à accuser Irénée de falsification. Ainsi fut rédigé le Synodicon de Rusticus, que l'on appelle d'ordinaire le Synodicon casinense, du nom de la bibliothèque du Mont-Cassin qui en a conservé le meilleur exemplaire. Les pièces qui y figurent, à partir du n.Lxxvn, proviennent, pour la plus grande partie, du livre d'Irénée et donc indirectement du dossier du concile oriental.

Ces pièces ont été éditées pour la première fois par Christian Lupus (Wolf) : Ad Ephesinum concilium variorum palrum epistolœ, Louvain, 1682, édition extrêmement défectueuse; Baluze n'ayant pu obtenir communication du manuscrit utilisé par Lupus, s'est contenté, bien qu'il se rendît compte des fautes de l'édition princeps, de reproduire celle-ci dans sa Noua collectio conciliorum, Paris, 1683, en lui donnant le titre, qui, malgré son inexactitude, est demeuré longtemps classique : Synodicon adversus Tragœdiam Ireniei. C'est cette édition de Baluze qui est réimprimée dans Mansi, ConciL, t. v, col. 731-1022, et dans P. G., t. lxxxiv, col. 551-864. Il faut désormais utiliser l'édition Schwartz, A. C. O., I, 4 : Collectionis Casinensis sive synodici a Ruslico diacono compositi pars altéra, 1922-1923; voir tout spécialement la préface.

2° Actes du concile cyrillien. — Bien qu'ils soient mieux conservés dans l'ensemble, ces actes sont euxmêmes incomplets. La comparaison entre les diverses collections fait ressortir de-ci, de-là, des lacunes qui ne sont pas sans importance. Seule, par exemple, la Collectio Athenensis récemment découverte a conservé en grec les résolutions relatives aux messaliens ou à la question de Chypre. Nous savons d'autre part qu'il a été question au concile des pélagiens (voir col. 116); or il n'y a aucune pièce sur leur compte.

Par contre les compilateurs de ces collections ont grossi leur dossier en joignant aux extraits plus ou moins larges, plus ou moins fidèles, des procès-verbaux conciliaires, un certain nombre de documents destinés à éclairer et les origines du conflit et les suites de la dissension qui se manifesta à Éphèse entre orientaux et cyrilliens. C'est ainsi que sont passés, dans plusieurs recueils, des ouvrages considérables de saint Cyrille. De là une division ternaire de toutes les collections tant soit peu complètes : 1. Pièces relatives aux discussions qui ont précédé et rendu nécessaire le concile. — 2. Documents relatifs au concile lui-même. — 3. Les suites du concile jusqu'à l'accord de 433. Cette division est fort ancienne; elle se trouve déjà dans la traduction latine dite Turonensis, antérieure à 553; mais on peut remonter beaucoup plus haut. Quand il rédigeait le Livre d'Héraclide, Nestorius avait entre les mains des actes du concile, mis en circulation par les cyrilliens, qui affectaient déjà cette forme. — Il nous reste à indiquer brièvement les principales collections grecques et latines, en renvoyant pour le détail aux diverses préfaces de Schwartz.

1. Les collections grecques. — Elles se ramènent à trois : la Collectio Vaticana = V, a été publiée au complet dans A. C. O., i, 1, Acta grœca, fasc. 1-6, 1927-1928, correspondant, mais parfois avec de notables interversions, au texte grec imprimé dans Mansi, ConciL, t. iv, col. 577-1478, t. v, col. 1-445 (voir le tableau comparatif, vol. 1, fasc. l,p. xx-xxiv); — la Collectio Seguieriana = S (ainsi nommée d'après le Coislin. 32, provenant du chancelier Séguier); — la Collectio Athcniensis = A, contenue dans le manuscrit 9 de la bibliothèque de la XpiCTTiavtx.r] àpxouo^°'Yly-J'] 'EToupta d'Athènes. Ces deux dernières seront publiées au fasc. 7; un aperçu très suffisant de leur contenu est donné dans YAbhandl. de l'Académie

NKSTORIUS, ORIGINES DE LA CRISE

<le Munich signalée plus haut, pour A, p. 4-79, avec in extenso toutes les pièces encore inconnues en grec, pour S, p. 82-90, avec renvoi aux textes déjà édités.

L'étude des caractères communs et des particularités de chacune de ces séries, nous entraînerait en des développements qui seraient ici hors de propos. Disons seulement que V se présente comme la plus considérable; que S et A (qui ont des caractères communs) se sont complétées en intercalant, de-ci de-là, des pièces empruntées a V, mais que A possède aussi, pour son compte, des pièces inconnues aux deux autres, soit entièrement nouvelles, soit connues seulement en latin. Le caractère commun le plus curieux de ces trois collections consisterait, d'après Sclvwartz, en ceci : nos trois sources font suivre immédiatement le procès-verbal de la session du 22 juin par le procèsverbal de la session du H» juillet, sans intercaler entre deux, comme l'exigerait la suite historique, le procèsverbal de la session des 10-11 juillet, tenue après l'arrivée des légats romains. Ce dernier est reporté plus ou moins loin après celui de la session du 10 juillet. Quelles que soient les raisons de ce renvoi, il faut en conclure que les compilateurs ne partaient pas directement des procès-verbaux authentiques pour faire leur travail, mais qu'ils manipulaient ces pièces, comme toutes les autres qu'ils faisaient entrer clans leur travail. Et cela montre en définitive la prudence avec laquelle il faut reconstituer, tant la suite du concile que la physionomie des diverses séances.

2. Les collections latines. — Depuis qu'il n'est plus possible d'attribuer à Marius Mercator l'ensemble des pièces constituant la Collectio palatina (ci-dessus, col. 79), on ne peut plus dire que les latins aient eu de bonne heure une tradition écrite de ce qui s'était passé au concile d'Éphèse. Les Gesta Ephesena qui figurent dans ladite collection, n. 38, édit. Schwartz, p. 85-116, appartiennent à une des compilations latines qui se sont multipliées au vie siècle. Marius Mercator n'avait fait connaître à l'Occident qu'un tout petit nombre de documents relatifs au concile d'Éphèse.

Les événements d'Éphèse et de Constantinoplc, la déposition de Nestorius, l'ordination de Maximien ont été connus à Rome par le rapport d'envoyés qui ne s'est pas conservé (col. 119); la conclusion de l'accord de 433 l'a été par les diverses synodales grecques. Mais nous ne pouvons démontrer la présence aux archives romaines que de deux documents traduits en latin : les deux lettres de saint Cyrille KccTaçXuapoûcn (Obloquuntur quidam) et EôçpoavéaOoaav (Lsetenlur cœli). La traduction latine de ces deux pièces est antérieure au concile de Chalcédoine. M^is, somme toute. l'Occident à la fin du ve siècle ne savait que très peu de choses sur les événements d'Éphèse. C'est ce que montre la petite préface que met Denys le Petit à la traduction des anathématismes cyrilliens: « ceux-ci, dit-il, sont encore inconnus aux latins », P. L., t. lxvii, col. 11. Le début du vi' siècle, avec la fin du schisme acacien et la controverse théopaschite, amène, en Occident, un renouveau d'intérêt pour les questions christologiques et, naturellement, pour le concile d'Éphèse. C'est alors que commencent les traductions partielles ou totales des actes. On débute par le procès-verbal de la session du 22 juillet 431 (dite Actio Charisii), procès-verbal dont l'histoire est extrêmement complexe; on traduit d'autres pièces, telle l'Apologie de Cyrille contre Théodoret pour la défense des anathématismes, les instructions données par les Orientaux à leurs mandataires (cf. Mansi, t. iv, col. 1400). Un peu plus tard, quand déjà ont commencé les controverses origénistes et les assauts contre les Trois chapitres, l'anonyme

rédacteur de la Collectio palatina rassemble en un corpus, avec les œuvres de Marius Mercator. un certain nombre de pièces relatives au concile d'Éphèse, en particulier le procès-verbal de la session du 22 juillet, et les documents relatifs à la controverse entre saint Cyrille et Théodoret. Sur cette Collectio palatina, voir A. C. 0, t. i, vol. 5, pars 1, préface.

Ces efforts divers montrent bien qu'on sentait le besoin d'une traduction intégrale des actes grecs; celle-ci fut réalisée dès avant 553 (?) dans la collection qu'à la suite de Maassen, E. Schwartz appelle la Collectio Turonensis. Description dans Maassen, Gesch. (1er Quellen... des canon. Rechts, t. i, p. 722-727, et dans Schwartz, Abhandlung, p. 108 sq. C'est cette collection que Rusticus amendait dans son Sijnodicon, en la complétant par des pièces fournies par la Tragédie du comte Irénée (ci-dessus, col. 87).

Entre la Turonensis et le Synodicon prend place une autre collection d'un caractère particulier, que Maassen, ibid., p. 727, a désignée sous le nom de Yeronensis, et dont Schwartz a donné une édition complète, A. C. O., t. i, vol. 2. Beaucoup plus courte que la Turonensis, dont elle dérive, elle poursuit un but très spécial : elle entend prouver que, soit dans l'affaire de Nestorius, soit dans la querelle avec Jean d'Antioche, saint Cyrille avait été entièrement d'accord avec le Siège apostolique. Aussi donne-l-elle un certain nombre de lettres du pape Célestin que ne connaissent ni les collections grecques, ni les autres recueils latins.

Ces brèves indications doivent suffire pour faire comprendre la complexité du problème que pose la transmission à la postérité des actes du concile d'Éphèse, et des documents qui, de bonne heure, y ont été annexées.

IL La crise nestorienne. — ■ Le 10 avril 428, le prêtre Nestorius est solennellement intronisé sur le siège de Constantinople; dès l'année 429, la manière dont il expose le dogme des deux natures en Jésus- Christ soulève des protestations à Constant inople même, mais surtout à Alexandrie, qui alerte Rome. Dans les derniers mois de 430, les choses ont pris un tel pli qu'un concile devra se rassembler à Éphèse à l'été de 431. Nestorius y est déposé; mais, si ses amis eux-mêmes passent condamnation sur la manière inopportune et dangereuse dont il a exposé ses idées, ils ne laissent pas de maintenir ce qu'il y avait en celles-ci de défendable. La personne de l'archevêque de Constantinople est sacrifiée, mais saint Cyrille est obligé de faire à la doctrine que Nestorius croyait représenter des concessions qui ne sont pas de pure forme. Telle se précipite, en quelques années, la « tragédie » de Nestorius.

/. usa cri or x es dk la chisk. — Comme son grand prédécesseur Jean Chrysostome, Nestorius est anliochien d'origine. Quelles circonstances l'ont amené à Constantinople, comment s'y est-il heurté très vite à des difficultés analogues à celles qu'avait rencontrées son saint compatriote?

1° Origines de Nestorius; sa formation; son élection à Constantinople. — Nestorius est né à Germanicie, dans la Syrie euphratésienne, à une date qu'il est impossible de préciser dans le dernier quart du iv siècle. Les légendes syriaques sur l'origine persane de sa famille, sur sa parenté avec Théodoret, paraissent être des interprétations postérieures de ces deux faits, que l'enseignement de Théodoret avait des accointances avec celui de Nestorius,et que ce dernier est devenu l'éponyme de l'Église persane. De bonne heure, il eut le goût de la vie monastique et entra au couvent d'Euprépios, aux portes d'Antioche; il a dû y connaître Théodoret et Jean, le futur patriarche d'Orient. Mais il semble difficile qu'il ait pu y être

NESTORIUS, ORIGINES DE LA CRISE

l'élève de Théodore, lequel, dès 392, était évêque de Mopsueste. Cela ne veut pas dire qu'il n'ait pas subi profondément l'influence de « l'Interprète ». Nous ignorons la date de son ordinal ion comme diacre, puis comme prêtre; nous savons seulement qu'il s'acquit très vite à Antioche une grande réputation d'orateur. De cette éloquence les sermons sur les tentations du Christ nous donneraient quelque idée, Héracl., p. 338-358; ils pourraient être de l'époque antiochienne. Moins oratoires peut-être que ceux de Chrysostome, ils témoignent d'une fine psychologie, d'un haut souci de la vraisemblance dans l'interprétation de l'Ecriture, du désir d'appliquer sans cesse l'enseignement sacré à la formation morale des auditeurs; ils n'ont point été jugés indignes de figurer parmi les sermons de la « Bouche d'or ».

Cette éloquence était connue au loin, et jusqu'à Constant inople même, tant par la renommée que par la mise en circulation de plusieurs de ces sermons. Voir Gennade. ci-dessus, col. 77. On ne s'étonnera donc pas trop de voir la cour renouveler pour Nestorius, en 428, le geste qu'elle avait fait pour Chrysostome en 397. en appelant le prédicateur antiochien sur le siège de la ville impériale. Il s'agissait de terminer les compétitions qui mettaient aux prises le prêtre Philippe de Sidè et Proclus, évêque en disponibilité de Cyzique. Voir Héracl., p. 244. Nestorius se rendit aux instances de Théodose II, et prit sans tarder le chemin de la capitale. L' Histoire de Barhadbesabba le fait passer auparavant à Mopsueste, où Théodore lui aurait donné des conseils de modération. P. O., t. ix, ]). 517; mais le vieil évêque était-il encore en vie à ce moment?

2° Les premières difficultés. — De cette modération d'ailleurs, Nestorius aurait eu bien besoin; il arrivait dans un milieu difficile, où l'on prendrait volontiers ombrage de sa qualité d'étranger, où l'on discuterait sans ménagement ses démarches, ses discours. Or ce fut cette modération qui lui fit le plus défaut. Très frappé, dès son arrivée, par la tolérance que l'on affichait à l'endroit des dissidents, il entreprit d'y mettre bon ordre. Le 30 mai 428, un long édit impérial, dont il est difficile de lui retirer la responsabilité, prescrivait à l'endroit des diverses sectes des mesures variables dans leur rigueur, mais toutes fort pénibles. Cad. Theodos.. XVI, v, 65, édit. Mommsen, p. 878-879. En fait, ariens, novaliens, macédoniens, quartodécimans furent inquiétés, soit dans la capitale, soit en banlieue. Avec les enchevêtrements d'intérêts et de relations qu'amène la grande ville, tout ceci ne pouvait manquer de susciter en certains milieux des réclamations plus ou moins vives et quelque agitation. Sur ce point amis et ennemis de Nestorius sont d'accord.

Pour soutenir une telle attitude, l'appui de la cour était indispensable. La cour, c'était Théodose ' II, prince faible et versatile; mais c'était surtout la sœur de l'empereur, Pulchérie. Or, il paraît bien que, de bonne heure, Nestorius en vint à des mesures maladroites qui mécontentèrent celle-ci. D'une certaine façon l'histoire de Jean Chrysostome allait recommencer. Sur les froissements entre l'archevêque et l'Augusta, nous sommes renseignés surtout par les dires de Nestorius lui-même qu'il convient de n'accepter qu'avec circonspection, Héracl.. p. 89 (cf. Lettre à Cosme. ibid.. p. 3G3-3fi4 ; Suidas, au mot Pulchérie); mais la façon dont les ennemis de Nestorius réclameront plus tard l'appui de Pulchérie donne quelque créance à ces dires. Dans sa lutte contre la cour, Jean Chrysostome du moins avait pu compter sur le populaire. Or Nestorius, par la sévérité de ses protestations contre certains divertissements publics, semble s'être retiré partiellement cet appui. P. O.,

t. ix, p. 522, 528. Pourtant il ne faut rien exagérer; beaucoup de personnes à Constantinople goûtaient l'éloquence du nouveau prélat, son austérité, ses désirs de réforme; le souvenir de Jean Chrysostome n'était pas entièrement disparu: peut-être Nestorius parla-t-il déjà de l'apothéose définitive de l'évêque martyr. Ceci était fait pour lui gagner de très chauds partisans.

3" Les premières discussions théologiques. — Somme toute, les premières difficultés rencontrées par Nestorius à Constantinople ne dépassaient donc pas la moyenne de ce qu'un nouveau venu est en droit d'attendre. S'il était un point sur lequel l'archevêque se crût à l'abri de tout soupçon, c'était à coup sûr la pureté et l'orthodoxie de sa foi. Omncm rem jacilius contra me ab hominibus putabam moveri posse, polius quam calumniam veluti de pielate fidei recta non saperem, écrira-t-il plus tard à Jean d'Antioche. Loofs, Nestoriana, p. 183. C'est sur ce chapitre pourtant qu'il allait être attaqué.

C'est qu'en réalité Nestorius apportait dans la capitale une doctrine théologique et surtout christologique, dont l'expression maladroite et intempestive ne pouvait que choquer des esprits habitués à d'autres formes de pensée et d'expression. Sur cette doctrine de Nestorius, nous reviendrons plus en détail dans la troisième partie, disons seulement ici ce qui la caractérise. C'est l'affirmation dans le Christ des deux natures, divine et humaine, complètes en leur essence et en leurs opérations — affirmation à coup sûr très orthodoxe, mais qui n'est pas toujours suffisamment corrigée, chez lui, par le souci de mettre in tulo l'union intime de ces deux natures. La préoccupation louable d'attribuer à chaque nature ce qui lui appartient et de lui attribuer cela seul, engage trop souvent Nestorius (comme tous les autres antiochiens, d'ailleurs) à insister avec force sur la dualité qu'on doit reconnaître dans le Christ, et à laisser dans l'ombre l'unité foncière qu'il faut également confesser. Pour peu que la terminologie demeure imprécise, pour peu que, dans le feu de la discussion ou du discours, l'orateur qu'il est ne se garde pas suffisamment, il en vient à des mots regrettables que les partisans d'une autre conception pourront interpréter défavorablement. Allons plus loin : ces mots, ces traits, ne seraient-ils pas l'expression d'une pensée qui n'a pas encore trouvé son équilibre définitif?

Et c'est sur des questions de mots que le conflit va s'engager. Spontanément ou provoqué par un différend qu'on lui soumet (lettre à Jean d'Antioche, Nestoriana, p. 185), Nestorius s'exprime avec quelque désinvolture sur l'appellation de Théotokos décernée à Marie. De prime abord, il a déclaré que c'est là un terme d'origine hérétique, qu'il sue l'arianisme et l'apollinarisme. Puis, ayant concédé que le terme, convenablement expliqué, peut à la rigueur s'employer, il revient lourdement, ex pro/esso, sur ces discussions théologiques dans une prédication spéciale. Serm., ix, Nestor., p. 249-261. Il en fallait beaucoup moins pour ameuter contre l'orateur la piété populaire et l'indignation des moines. Quoi qu'il en fût de ses origines, le terme de Théotokos avait été employé par des auteurs fort catholiques; moyennant une explication très obvie et susceptible d'être comprise des plus bornés, il sous-entendait simplement le fait de la divinité de Jésus, et il faisait rejaillir sur la mère une partie du légitime honneur dû au fils. A tort ou à raison, l'archevêque voulut voir dans la persistance de certaines personnes à l'employer un indice d'une hétérodoxie foncière. L'arianisme, pensait-il, n'était pas mort, qui n'attribue au Verbe qu'une génération temporelle et une divinité de seconde majesté. Cette naissance de Dieu

NESÏORIUS, INTERVENTION DE S. CYRILLE

dans le temps, que le Théotokos supposait à ses yeux, cette mort de Dieu qui en était la conséquence De s'apparentaient elles point aux divagations de lliérésie, pire que cela, aux fables de l'hellénisme? Au vrai, ce n'était d'ailleurs pas ce danger qui était le plus grave, mais le monophysisme larvé (Nestorius disait l'apollinarisme) dont on verra bientôt qu'il n'était pas une invention de l'archevêque. De ce monophysisme le Théotokos et son symétrique, le Deus passus, paraissaient au disciple de Théodore un vestige très assuré.

A ces soupçons Neslorius donne libre cours en plusieurs sermons. Il sent que l'opinion se cabre, il ne fait qu'insister davantage. Voir Serm., x, Nestoriana, p. 204-267; on chuchote en divers lieux que l'évèquc ne croit pas à la divinité du Christ, qu'il fait de Jésus un homme ordinaire, <\i0.oc, itv8pco7toç, p. 284, et lui de répliquer que le peuple a de la piété peutêtre, mais, que faute d'avoir été bien instruit par ses pasteurs, il manque de précision en la doctrine, p. 283. Or, voici qu'un de ces pasteurs relève le gant. Proclus, le candidat malheureux au siège de Constant inople, dans un sermon prêché en présence même de l'archevêque exalte la sainte Théotokos, la gloire de sa maternité divine, insiste sur le fait qu'elle n'a pas enfanté un ij>&oç avOpoTroç, que c'est vraiment Dieu qui est né d'elle. Texte dans les actes grecs d'Éphèsc, A. C. O..I, 1, 1, p. 103; P. G., t. lxv, col. 680. Et Nestorius prenant, suivant la coutume, la parole après l'orateur se croit obligé d'affirmer à nouveau sa juste, mais combien inopportune distinction. Serm., xxvn, Neslorianu, p. 337-341.

Ces manifestations oratoires ne vont pas sans de très graves inconvénients. Voici Nestorius engagé dans la voie des représailles; il accuse ses adversaires de manichéisme, fait condamner les plus ardents par le synode permanent, sévit durement contre des moines factieux. Et ce n'est pas seulement le monde religieux qui s'émeut. Au milieu d'un sermon, un laïque intervient pour crier sa foi à la deuxième naissance du Verbe, et cela amène quelque tumulte dans l'assemblée. S. Cyrille, Adv. Nestor., i, 5, P. G., t. lxxvi, col. 41 D; cf. Évagre,i, 9. Il s'agit peut-être, ' comme le dit Évagre, de ce même Eusèbe, qui deviendra plus tard évêque de Dorylée et qui, dans les derniers mois de 428 ou au début de 429, va se livrer à une manifestation beaucoup plus grave; il affiche un placard où il accuse nettement l'archevêque de renouveler « les erreurs de Paul de Samosate condamné 160 ans auparavant. » Pour que nul n'en ignore, il met en parallèle six propositions de Paul, six de Nestorius : elles rendent, dit-il, le même son, elles se heurtent les unes et les autres aux paroles formelles du symbole, aux enseignements de la vraie tradition dont l'archevêque aurait dû se pénétrer à Antioche même. Et le placard de qualifier tout simplement Nestorius de transgresseur de la foi, roxpa6ocT7)ç. Texte dans les actes grecs et la Turonensis, A. C. 0., i. 1, 1, p. 101-102; Mansi, t. iv, col. 1008.

Le grand mot est lâché; la funeste habitude d'étiqueter les particularités doctrinales sous des noms propres empruntés à l'histoire du passé, et forcément inadéquats, ne tardera pas à produire ses ordinaires conséquences. Pour la plupart de ceux qui vont désormais s'occuper de lui, Nestorius ne fait que renouveler l'adoptianrme du Samosatéen. Que l'archevêque fût très loin de cette pensée, ses protestations les plus expresses en font foi, et des gens comme Marius Mercator sont finalement obligés, quoi qu'ils en aient, d'en convenir. Coll. Palat., 18, A. C. O., i, 5, p. 28. In laïque comme Socrates. y étant allé voir, reconnaît que l'accusation est sans fondement. C'est peutêtre lui qui a dit sur tout ceci le mot le plus juste :

« Nestorius, à mon sens, ne voulait répéter ni Paul de Samosate, ni Photin; il n'entendait pas dire que le Seigneur fût un homme ordinaire. Tout simplement il a eu peur d'un mot ( le Théotokos) comme on a peur d'un diable qui sort de sa boîte, ty)v XéÇw (x6v7)v ôbç xà [xopfjt.oX'jxt.a 7ve<p66-y)<ra'.. » il. tJ., Y II. xxxn, P. G.,X. lxviicoI, 809 C.

Mais qu'on imagine des gens moins rassis, des gens intéressés peut-être à prendre en flagrant délit d'hétérodoxie le titulaire de Constantinople, des gens moins avertis de toutes les circonstances de fait. quelle impression leur produira celte étiquette désormais accolée au nom de Nestorius? C'est avec cette idée directrice qu'ils parcourront les oeuvres déjà publiées de l'archevêque, celles que, dans son imprudence, il va mettre bientôt en circulation. Et cette idée éclairera les passages douteux ou amphilologiques, rejettera dans l'ombre de très plausibles explications; voici que de toutes parts surgira de ces pages le spectre du vieil adoptianisme, l'idée des deux Christs : l'homme- Jésus d'une part, et de l'autre, le Verbe éternel qui l'anime et l'inspire, sans qu'il y ait entre ces deux individus autre chose qu'un lien extrêmement fragile qui menace à tout instant de se rompre.

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