ONTOLOG1SME. LES PRECURSEURS
ment professé par Malebranche : « L'idée de Dieu ou de l'être en général, de l'être sans restriction, de l'être infini [ailleurs il dira l'être universel ], n'est point une fiction de l'esprit. Ce n'est point une idée composée qui renferme quelque contradiction; il n'y a rien de plus simple, quoiqu'elle comprenne tout ce qui est et tout ce qui peut être. » P. 359. Rosmini avait bien remarqué cette confusion et s'en était étonné de la part d' « un si grand homme »; cf. le texte cité par Giobarti, ibid., p. 407.
Cette idée générale de l'être est celle que nous possédons]^ première, celle qui demeure toujours dans notre esprit, celle enfin dans laquelle seule nous apercevons tous les êtres en particulier, comme s'ils n'étaient que des ^découpages de l'être en général. « Non seulement l'esprit a l'idée de l'infini, il l'a même avant celle du fini. Car nous concevons l'être infini de cela seul que nous concevons l'être, sans penser s'il est fini ou infini. Mais afin que nous concevions un être fini, il faut nécessairement retrancher quelque chose de cette notion générale de l'Être, laquelle par conséquent doit'précéder. » Ibid., p. 358. « On peut bien être quelque temps sans penser à soi-même; mais on ne saurait, ce me semble, subsister un moment sans penser à l'être; et dans le même temps qu'on croit ne penser à rien, on est nécessairement plein de l'idée vague et générale de l'être. » Ibid., p. 359.
Mais cette idée générale de l'être ou cette idée de l'être en général, de l'infini, de Dieu enfin, d'où nous vient-elle? Cette idée en vérité n'est pas une idée, c'est une intuition : « On ne peut concevoir que quelque chose de créé puisse représenter l'infini, que l'être sans restriction, l'être immense, l'être universel puisse être aperçu par une idée, c'est-à-dire, par un être particulier, par un être différent de l'être universel et infini. Lorsqu'on voit une créature, on ne la voit point en elle-mè ne, ni par elle-mè.ne... Mais il n'en est pas de mène de l'être infiniment parfait; on ne peut le voir que dans lui-même; car il n'y a rien de fini qui puisse représenter l'infini. » Ibid., p. 363. — Il s'en suit que l'existence de Dieu est chose facile à démontrer : « Je sui; certain que je vois l'infini. Donc l'infini existe, puisque je le vois, et que je ne puis le voir qu'en luimène. » Ibid., p. 382. C'est même la chose la plus facile à connaître : s II n'y a que Dieu qu'on connaisse par lui-mê.ne : car encore qu'il y ait d'autres êtres spirituels que lui et qui semblent être intelligibles par leur nature, il n'y a que lui seul qui puisse agir dans l'eprit et se découvrir à lui. Il n'y a que Dieu que nous voyions d'une vui imnldiale et directe. Il n'y a que lui qui pui-.se éclairer l'esprit par sa propre subslaw.2. »]Ibid.
Malebranche exploite aussi, en faveur de l'ontologisme, l'argument tiré des « vérités éternelles » : « Je suis certain que Dieu voit précisément la même chose que je vois, la même vérité, le même rapport que j'aperçois maintenant entre 2 et 2 et 4. Or, Dieu ne voit rien que dans sa substance. Donc cette même vérité que je vois, c'est en lui que je la vois. » Ibid., p. 334. « Vous voyez une vérité immuable, nécessaire, éternelle... Or, si vos idées sont éternelles et immuables, il est évident qu'elles ne peuvent se trouver que dans la substance éternelle et immuable de la Divinité... C'est en Dieu seul que nous voyons la vérité. » Ibid., p. 365. Cf. p. 440-442.
Malebranche a prévu l'objection que les théologiens pourraient lui adresser au sujet de cette vue immédiate et directe de Dieu qu'il nous accorde et y a répondu par une distinction qui sera reprise par tous les ontologistes: « II faut bien remarquer qu'on ne peut pas conclure que les esprits voient l'essence de Dieu de ce qu'ils voient toutes choses en Dieu de cette manière. L'essence de Dieu, c'est son être absolu, et
les esprits ne voient point la substance divine prise absolument, mais seulement en tant que relative aux créatures et participable par elles. Ce qu'ils voient en Dieu est très-imparfait, et Dieu est très-parfait. » Cité par J. Sans-Fiel, Discussion, p. 7. — ■ Pour la réfutation de l'ontologisme de Malebranche « défendu par Gerdil », cf. Zigliara, op. cit., t. n, p. 216-243.
3° Bossuet et Fénelon. — Jean Sans-Fiel les rapproche et leur attribue une espèce d'ontologisme qui ne diffère de celui de Malebranche qu'en ce qui concerne la connaissance des réalités individuelles.
Pour Fénelon, comme pour Malebranche, l'idée de l'infini c'est « l'infini même immédiatement présent à mon esprit », parce qu'aucune idée finie ne peut représenter l'infini. « Il faut donc conclure invinciblement que c'est l'être infiniment parfait qui se rend immédiatement présent à moi quand je le conçois, et qu'il est lui-même l'idée que j'ai de lui. » « O Dieul... vous vous montrez à moi, et rien de tout ce qui n'est pas vous ne peut vous ressembler. Je vous vois, c'est vous- même. » Cf. Discussion amicale, p. 10. — Les idées universelles, les types spécifiques des créatures, c'est encore Dieu lui-même : « Quand Dieu nous montre en lui ces divers degrés (de perfection, qui sont la règle et le modèle de tout ce qu'il peut faire hors de lui), avec leurs propriétés et les rapports qu'ils ont entre eux éternellement, c'est Dieu même, infinie vérité, qui se montre immédiatement à nous, avec les bornes ou degrés auxquels il peut communiquer son être. La perception de ces degrés de l'être de Dieu est ce que nous appelons la consultation de nos idées.» Ibid., p. 12-13. « L'objet immédiat de mes connaissances universelles est Dieu même. » P. 14. — ■ « Mes idées ne sont donc point moi, et je ne suis point mes idées. Que croirai-je donc qu'elles puissent être?... Quoi donc, mes idées seront-elles Dieu?... Elles ont le caractère de la divinité, car elles sont universelles et immuables comme Dieu... Ce je ne sais quoi si admirable, si familier, si inconnu ne peut être que Dieu. » Ibid., p. 49-53.
« Fénelon, au dire de Cousin, dégage assez mal le procédé qui conduit des idées, des vérités universelles et nécessaires, à Dieu. Bossuet se rend parfaitement compte de ce procédé et le marque avec force : c'est le principe que nous avons nous-même invoqué, celui qui conclut des attributs au sujet, des qualités à l'être, des lois à un législateur, des vérités éternelles à un esprit éternel qui les comprend et les possède éternellement. » Du vrai, du beau et du bien, 19e édition, Paris, 1875, p. 88. Ce procédé consiste en effet à conférer à ces « vérités » une sorte de subsistence, d'existence indépendante de toutes les intelligences créées, qui peuvent bien les découvrir, mais non les créer : « Si je cherche maintenant où et en quel sujet elles subsistent éternelles et immuables, comme elles sont, je suis bien obligé d'avouer un être où la vérité est éternellement subsistante, et où elle est toujours entendue... C'est donc en lui, d'une certaine manière qui m'est incompréhensible, c'est en lui, dis-je, que je vois ces vérités éternelles. Ces vérités éternelles que tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu même. » Cf. Disc, p. 44-47, 59-60. Cousin a aussi rassemblé les textes de Fénelon et de Bossuet où l'on peut retrouver leur ontologisme. Op. cit., p. 80-97.
4° Leibniz. — ■ « Sans être, à notre avis, dit Jean Sans-Fiel, ouvertement ontologiste, Leibniz se rapproche au moins beaucoup de ce système. » Discussion, p. 62, note 2. Jules Fabre est plus catégorique : « Leibniz proclame à son tour la vérité de l'Ontologisme. Il commence par reconnaître que les idées existent en Dieu, et il affirme ensuite que cet être infini est la lumière dans laquelle notre intelligence les
ONTOLOGISME. EN FRANCE
découvre. » Cité par Zigliara, op. cit., t. n, p. 379. Cousin rapporte les principaux textes que l'on peut invoquer en faveur d'un certain ontologisme de Leibniz : « L'Idée de l'absolu est en nous intérieurement comme celle de l'être. Ces absolu? ne sont autre chose que les attributs de Dieu, et on peut dire qu'ils ne sont pas moins la source des idées que Dieu est en luimême le principe des êtres. » Du vrai, du beau et du bien, p. 98. « Je ne sais si l'homme peut se rendre parfaitement compte des idées, sinon en remontant jusqu'aux idées premières dont il n'y a plus à se rendre compte, c'est-à-dire aux attributs absolus de Dieu. » Ibid., p. 97. Leibniz, comme Bossuet et saint Augustin, contrairement à « quelques scotistes », qui soutiennent « que les vérités éternelles subsisteraient quand il n'y aurait point d'entendement, pas même celui de Dieu », maintient que « ces vérités nécessaires étant antérieures aux existences des êtres. contingents, il faut bien qu'elles soient fondées dans l'existence d'une substance nécessaire. » Ibid., p. 98-99.
Gioberti, pour montrer le « parfait accord de Leibniz avec saint Augustin et Malebranche », mentionne le texte suivant : Deus est enim lumm illui, quod illuminât omnem hominem venientem in hune mundum. — El veritas quse inlus nobis loquitur, cum seternse certiludinis theoremila intelligimus, ipsa Dei vox est, quod eliam nolavil D. Auguslinus. Op. cit., t. i, p. 442. — Enfin Jean Sans-Fiel appuyait encore son « ontologisme modéré » sur les deux passages suivants de Leibniz : « Je suis persuadé que Dieu est le seul objet immédiat externe des âmes, puisqu'il n'y a que lui hors de l'âme qui agisse immédiatement sur l'âme... Et c'est ainsi que notre esprit est affecté immédiatement par les idées éternelles qui sont en Dieu, lorsque notre esprit a des pensées qui s'y rapportent et qui en participent. » Potesl dici objectum animv exlernum esse solum Deum, eojue sensu Deum esse ad mentem ut lux ad oculum. Hxc est Ma dioina in nobis relucens veritas, de qui loties Augustinus, eumjue in ea re sequutus Malebranchi. Cf. Discussion, p. 48 note. — Zigliara, op. cit., t. n, p. 379-381, s'efforce d'enlever aux ontologistes le patronage de Leibniz, et pense même qu'on ne s'éloignerait pas trop de la vérité en leur arrachant aussi celui de Bossuet et de Fénelon, p. 382. '
5' Gerdil. — E î 1748, paraissait à Turin la Défense du sentimmt du P. Malebranche sur la nature et l'origine des idées contre l'exzmm de M. Locke. Dans la préface, Gerdil écrivait : « J'ai entrepris ce petit ouvrage, moins pour défendre le sentiment du P. Malebranche, qui je crois très vrai dans le fond, que pour relever un assez grand nombre de faux raisonnements et de contradictions, non seulement dans l'examen de M. Locke, mais aussi dans son grand ouvrage de l'entendement humain. » Cité par Zigliara, op. cit., t. ii, p. 382. Quarante ans plus tard, en 1787, Gerdil donna à Bologne une nouvelle édition de la Défense, précédée d'un Avertissenent, où il indique comment il a entendu et entend encore la pensée de Malebranche : « Il tâcha (c'est de lui-même qu'il parle) en même temps de déterminer et d'exposer l'idée précise voilée sous l'expression figurée que Malebranche a employée, et qui, présentant son système sous un point de vue trop vague et peu facile à saisir, semble avoir donné lieu à la plupart des difficultés qu'on lui a objectées... L'auteur de cette Défense... a cru que, pour rectifier le sentimmt de Milcbranchz, il suffirait de l'énoncer avec plus de précision et de simplicité. » Cité par Fabre, Réponse aux Lettres d'un sensuctliste contre l'Onlologismi, p. 151-152.
Sur ce, GerJil résume le système de Malebranche, « d'après la manière au moins dont il l'a considéré ». Il s'agit de la perception ou simple appréhension, première opération de l'intellect, où celui-ci est passif.
« Cette simple perception est produite dans l'âme par l'action de Dieu, non en ce sens que Dieu dévoile ou présente à découvert son essence à l'esprit humain dans cette vie, comme un tableau chargé de figures qu'on mettrait sous les yeux et où il serait libre à chacun d'arrêter la vue sur l'objet qu'il lui plairait de contempler; ainsi que bien des gens l'ont entendu d'après l'expression figurée de Malebranche et en ont pris occasion de le traiter de visionnaire; mais en ce sens que Dieu, qui renferme éminemment les idées de toutes les choses, imprime par son action sur l'esprit la ressemblance intelligible qui est l'objet immédiat de la perception. Telle est la doctrine que le P. Thomassin, entre autres, a cru reconnaître dans un grand nombre de passages de saint Augustin, qui lui ont paru peu susceptibles de toute autre interprétation. » Ibid., p. 153. Ce passage de l'Avertissement de 1787, où cependant Gerdil exposait la manière dont il avait envisagé le système de Malebranche dans la Défense de 1748, a fait croire aux PP. Liberatore et Ramière et aux rédacteurs de la Civiltù catloHca, que GerJil aurait, dans son âge mûr, abandonné le malebranchisme, qu'il avait professé dans sa jeunesse. Cf. Revue du monde catholique, 1864, t. vm, p. 123-125; Annales de phil. chrét., avril 1859, p. 262-279, extrait de la Civiltù caltolica du 27 janvier 1859, répondant à deux articles de Claessens dans la Revue catholique de Louvain. II n'en est rien : Fabre le démontre aisément, op. cit., p. 149-160, et Zigliara lui-même ne saurait quelle preuve donner de cette rétractation, op. cit., p. 382. — C'est qu'il ne faut pas isoler cette phrase de Gerdil de l'ensemble de sa doctrine idéologique, mais l'interpréter d'après d'autres passages où il parle plus longuement de cette action divine qui imprime dans l'esprit « la ressemblance intelligible ». Celui-ci, par exemple : « Tous ces mots, présenter à l'esprit les idées, les lui découvrir, s'unir à lui d'une manière intelligible, ne signifient que cette même action de Dieu comme cause exemplaire... ou représentative des différents êtres; action qui produit dans l'âme une passion, qui est la perception de l'essence de Dieu, en tant que représentative de tel ou tel être. » Cité par Zigliara, op. cit., p. 227, note. Cf. Fabre, p. 156-157.