‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 2)Chapitre 225 sur 233 · ORATOIRE. FONDATION · texte numérisé non relu

ORATOIRE. FONDATION

ce premier asile pour s'installer rue Saint-Honoré près du Louvre et, en 1624, on fondait dans l'abbaye de Saint-Magloire une sorte de séminaire où, dit Bossuet : « dans l'air le plus pur... de la ville un nombre infini d'ecclésiastiques respirent un air encore plus pur de la discipline cléricale. » Oraison funèbre du P. Rourgoing.

Le fondateur manifeste ainsi son intention : « Le même Dieu qui a rétabli en nos jours, en plusieurs familles religieuses, l'esprit et la ferveur de leur première institution, semble vouloir aussi départir la même grâce et faveur à l'état de prêtrise, qui est le premier, le plus essentiel et nécessaire à son Église, et renouveler en icelui l'état et la perfection qui lui convient selon son ancien usage et sa première institution.» Œuvres de Bérulle, éd. Aligne, p. 1270. Cliercbant avant tout à « consolider et étendre le règne de Jésus- Cbrist », il veut, au moyen d'une congrégation que le P. Cotton déclarait « nécessaire à l'Église », restaurer et glorifier l'idée même du sacerdoce catholique, de l'Ordre du Christ, appauvrie et comme avilie au cours des siècles. Dans l'Église primitive, « le clergé portait hautement gravées en soi-même l'autorité de Dieu, la sainteté de Dieu, la lumière de Dieu... tellement que les premiers prêtres étaient et les saints et les docteurs de l'Église : Dieu conservant en un même ordre autorité, sainteté et doctrine, et unissant ces trois perfections en l'ordre sacerdotal, en l'honneur et imitation de la Sainte-Trinité où nous adorons l'autorité du Père, la lumière du Fils et la sainteté du Saint- Esprit ». Mais, avec le temps, « l'autorité est demeurée aux prélats, la sainteté aux religieux et la doctrine aux académies... Nous sommes rassemblés pour rentrer en nos droits. » Œuvres, p. 1473-1475. Comme 1 'Oratoire veut « avoir le Fils de Dieu en partage », il renonce, comme autrefois la tribu de Lévi, « à toutes les choses séculières et même à l'ambition des bénéfices... Ainsi, les maisons de l'Oratoire de Jésus doivent être à l'égard des autres prêtres, ce que les monastères sont à l'égard des laïques... Il s'ensuit de là que l'intention de Dieu... est que nous soyons autant élevés en pureté, en pauvreté, en humilité, en obéissance, en modestie, en charité, en zèle, en piété, en perfection, en sainteté de vie, par dessus le commun des ecclésiastiques que les plus saints religieux sont élevés par dessus le commun des laïques. » P. de Condren, Letl., éd. Pin., p. 171.

A l'exemple de son fondateur, chaque famille religieuse fait profession de quelque vertu particulière : le capucin de la pauvreté, le chartreux de la solitude, le jésuite de l'obéissance. Jésus étant le souverain prêtre, l'Oratoire, dit Bérulle, doit professer « le soin particulier d'aimer et d'honorer intimement Jésus- Christ. » Œuvres, p. 1270.

Aussi, la bulle de Paul V, Sacrosanctœ, du 10 mai 1613, qui est comme la charte d'institution de la congrégation, assigne aux prêtres de l'Oratoire pour « premier et principal dessein de tendre totalement à la perfection de l'état sacerdotal: » ensuite « d'avoir une dévotion spéciale et particulière à Jésus-Christ Notre-Seigneur, prêtre éternel... et source du sacerdoce dans l'Église... d'honorer Jésus passant les nuits en oraison, de faire consister leur principal devoir de prier pour le peuple et de célébrer les louanges de Dieu. »

La même bulle indique les principales fonctions de l'ordre nouveau : 1. Il peut embrasser toutes les fonctions et tous les emplois qui conviennent proprement et essentiellement à l'ordre sacerdotal; 2. Il ne les exerce que par la permission et dans la dépendance des évêques; 3. Il doit se consacrer à l'éducation des prêtres et de ceux qui aspirent aux ordres sacrés, non pas tant dans l'acquisition de la science que dans

l'usage de cette science, non lam circa scientiam quant circa usum scienliœ rilus et mores proprie ccclesiasticos se addicere. C'est donc une erreur de dire, comme l'ont fait trop d'historiens, M, Faillon dans la vie de M, Olier, Henri Joly et le P. Boulay dans leurs histoires du P. Eudes, que la mission de l'Oratoire était de fonder les séminaires et qu'il y fut infidèle. Il n'est point de fonction ecclésiastique qu'il ne puisse exercer, prédication, formation des clercs, études; la bulle de Paul V ajoute « l'instruction de la jeunesse », ce à quoi le P. de Bérulle paraissait plutôt opposé. Le bref d'Innocent X, Ex Romani, du 19 novembre 1054, confirme les constitutions à une époque où la congrégation dirigeait plusieurs collèges; c'est à cette date seulement, quand l'Oratoire avait plusieurs séminaires, que la septième assemblée générale modifia les mots non circa scientiam en circa scientiam, comme aux séminaires. Auparavant, le P. de Condren à Paris, le P. Bourgoing à Malines établirent des retraites pour les ordinands : c'est l'Oratoire qui, le premier, a pratiqué ces exercices et frayé ainsi la voie à l'institution des séminaires.

L'idée première du P. de Bérulle était donc de réhabiliter l'état de prêtrise, méprisé au point que les grands tenaient leurs prêtres pour leurs plus petits serviteurs; aussi, à la grande surprise du public, les premiers Pères tenaient à honneur de porter partout la soutane et se croyaient, plus que d'autres, obligés à la perfection. A l'idéal chrétien, à l'idéal sacerdotal, déjà si élevé, ils ajoutaient l'idéal oratorien; tout prêtre, pensaient-ils, doit faire oraison, le prêtre de l'Oratoire doit être un homme d'oraison continuelle. Avec les congrégations qui dérivent directement de lui, Prêtres de la Mission, Sulpiciens, Eudistes, l'Oratoire représente le point culminant de la contreréforme en France.

2° Constitution. — Le P. de Bérulle n'avait laissé que peu de règlements pour codifier certains usages; c'est sous le P. de Condren (1629-1041) que la constitution s'élabora dans les assemblées générales :

1. Comme l'Oratoire appartient à l'ordre même établi directement par Jésus-Christ, il ne fera pas d'autre vœu que celui imposé par l'Église à ses prêtres. D'abord, le P. de Bérulle voulait demander le vœu d'obéissance aux évêques, cela fut écarté; dans une lettre du 18 janvier 1612 il dit : « Cette compagnie se trouve dans cette dépendance du pape pour les statuts et dans la soumission aux prélats pour l'exercice de ses fonctions. »

Quand César de Bus, fondateur des doctrinaires, exigea des vœux des membres de sa congrégation, le P. Romillion, voulant rester fidèle à la constitution primitive, s'unit en 1019 à l'Oratoire de France, qui s'adjoignit ainsi neuf maisons en Provence. L'assemblée générale de 1031 décida « que jamais, pour quelque raison que ce fût, les sujets ne pourraient être obligés à aucun vœu. » On doit avoir la vie commune pour cette seule raison qu'elle favorise « la vie exemplaire que doivent mener les ecclésiastiques... Afin que tout fût soumis dans leur intérieur, ils obéissaient à quelques règlements pour la distribution du temps. »

2. Au siècle précédent, saint Philippe de Néri avait fondé sous le même nom, une société de prêtres qui vivaient en commun, exerçant toutes sortes d'apostolat, mais chaque maison restait isolée. Il existait autant d'Oratoires distincts et indépendants les uns des autres qu'il y avait de groupes de prêtres associés dans le même but et s'engageant à observer les mêmes règles. Saint François de Sales avait également conservé l'autonomie à chacun des monastères de la Visitation, le P. Eudes en fera autant en 1641 pour les Refuges. Le P. de Bérulle, obéissant à la tendance générale qui portait en France à la centralisation,

ORATOIRE. SPIRITUALITÉ, BÉRULLE

concentra entre les mains d'un supérieur général le gouvernement rie toutes les maisons.

3. Mais « la puissance et autorité suprême et entière rie la congrégation réside, dans le corps de la congrégation dûment assemblée, à laquelle le général même demeure soumis... Le général peut, pour un temps, donner des ordres et mandements qui seront suivis jusqu'à la prochaine assemblée en laquelle, les dits ordres et mandements étant proposés, il sera au pouvoir de ladite assemblée de les faire passer en lois et constitutions stables, ou en ordonner autrement. »

I '• assemblée, sess. v et ix. Une autorité très grande est donc dévolue à l'assemblée générale qui doit se réunir tous les trois ans. Le fait est à considérer lorsque, dans le premier tiers du xvnc siècle, le pouvoir royal devient plus absolu. On dirait que, par leur haute intelligence, les fondateurs ont devancé l'esprit des temps et la marche ries iriées.

II. Doctrine spirituelle. — Pour un but aussi noble que la sanctification du clergé, il fallait une doctrine o'autant plus élevée et prenante que chacun gardait une plus grande liberté. Le P. rie Bertille « à la dignité duquel, j'ose dire (c'est Bossuet qui parle) que même la pourpre romaine n'a pas ajouté, tant il était déjà relevé par le mérite de sa vertu et rie sa science,» saura la composer; ses disciples immédiats, comme le P. de Condren, le P. Bourgoing, la préciseront; d'autres, comme M. (Hier, lui donneront sa parfaite expression, ou, comme saint Jean Eudes, dont la canonisation est la plus parfaite glorification de cette doctrine même, y puiseront ce qu'ils écriront de meilleur. École de haute spiritualité qui, sans différer en son fond de la spiritualité chrétienne tout court, en a organisé les matériaux en un corps de doctrine original. Malgré cela, elle est à la portée ries plus humbles, comme Madeleine de Saint Joseph, Catherine de Jésus, Marguerite rie Beaune, Agnès rie Langeac, Marie Bousseau qui ont exercé leur influence sur le P. de Bérulle lui même, sur M. Olier, et d'autres.

1° Chez le P. de Bérulle. ~- H. Bremond, dans son Histoire littéraire du sentiment religieux, distingue trois périodes dans le mouvement religieux riont il a entrepris de raconter l'histoire : celle où domine saint François de Sales, le docteur delà mystique, avec Mme Acarie, la grande inspiratrice et le modèle achevé; celle du P. rie Bérulle, pendant laquelle « le mouvement ne va pas cesser de s'étendre, de s'enrichir. » T. n, p. 261.

II y tient la place, non seulement principale, mais prépondérante. La troisième sera plutôt en décadence et pourra s'intituler la Retraite des mystiques.

1. Sources. — Il est bien difficile rie savoir comment s'est formée cette doctrine chez le jeune Pierre de Bérulle; il faudrait pour cela connaître son expérience religieuse : toujours très réfléchi, il fut entouré de saints comme Mme Acarie. Élevé par les jésuites, à qui il resta toujours fidèle, il connaissait la spiritualité ignatienne ; il faudrait le suivre chez les franciscains et chercher ce qu'il doit à saint Bonavenlure, étudier aussi l'action ries mystiques espagnols sur lui, plus encore peut être chercher comment un perpétuel échange d'idées spirituelles avec les carmélites, à qui il n donné beaucoup plus qu'il n'en a reçu, a pu cependant l'aider à préciser sa pensée lui « le maître de tant de saints, le docteur de tant de docteurs ». Bremond, t. m, p. I.

Au milieu rie tout cela, malgré bien ries apparences contraires, il reste fidèle aux principes essentiels rie l'humanisme dévot : « Parce que la nature est rie Dieu, riira-l-il, nous la laisserons sans la ruiner. » Œiwrcs. p. 1292. « Les anciens ont employé et déployé leur éloquence à célébrer les grandeurs et perfections rie l'homme et avec raison, puisque l'homme est vraiment un grand miracle... ('/est le mélange le plus j

parfait et le plus admirable qui soit en la nature, auquel il semble que Dieu ait voulu faire un abrégé de ses œuvres. » Grandeurs de Jésus, xie discours, éd. Piquand, p. 199. Il met du lyrisme à développer cette pensée : on ne peut donc pas de ce fait l'accuser de jansénisme. Bien que née au confluent rie plusieurs cultures religieuses, la spiritualité oratorienne n'en demeure pas moins originale.

2. Idée inspiratrice. ■ Peut-être faut-il chercher la toute première origine rie sa doctrine dans le sentiment de profonde humilité qu'inspirait au P. de Bérulle l'idée rie son néant en face du grand Dieu dont il se plaît à contempler les merveilles et qu'il appelle : ■ Dieu ries Dieux... le Très Saint, Très Haut, le Très Puissant, l'Invisible, l'Ineffable, l'Incompréhensible. » Préambule de la vie de Jésus, 1, 3. Œuvres, p. 416-417. C'est de cette infinie disproportion qui l'écrase, de l'idée de son néant qu'il expose dans son premier ouvrage : Brief discours de l'abnégation intérieure, publié en 1597 sur l'ordre de son directeur spirituel, le chartreux dom Bcaucousin, que naît l'adoration religieuse, l'idée de dépendance absolue à laquelle il revient toujours. Saint François de Sales avait restauré la dévotion; à Bérulle, il était réservé, disent ses disciples, Amelote, Bourgoing, de remettre en faveur la vertu rie religion; sa spiritualité est une religion, la vie spirituelle ne consiste pas à penser à soi et à son salut, mais à Dieu et à ses droits sur nous. Plusieurs, écrit Bourgoing « se portent à Dieu par le motif rie sa bonté, peu par l'adoration profonde de sa grandeur et rie si sainteté... Ici (à l'école de Bérulle) nous sommes enseignés à être de vrais chrétiens, à être religieux de la primitive religion que nous professons au baptême ; nous apprenons à adorer les grandeurs et les perfections divines, les desseins, les volontés, les jugements de Dieu, et les mystères de son Fils. » Préface des Œuvres complètes de Bérulle, p. 103.

Bérulle associe donc intimement la piété au dogme; lui-même nous fournit l'ordre à suivre dans l'exposé de sa doctrine : « 1° La Trinité sainte qui nous a créés et veut nous béatifier; 2° L'humanité sainte de Jésus qui nous a rachetés; 3° La très sainte Vierge, liée à Jésus comme sa mère et à nous comme aux membres de son fils Jésus ; 1° Quelque autre saint ou sainte principal, la Madeleine ou quelque saint à l'esprit duquel il nous faut aspirer; 5° Nos saints anges. » Œuvres, p. 1189.

3. Dieu un et trine, le théocentrisme. Dès lors que Dieu n'est pas une abstraction, mais un être vivant, qu'il n'est pas simplement créateur, mais Père, Fils et Saint-Esprit, la principale de nos dévotions, la plus continuelle, la plus fervente doit être la dévotion à la très sainte Trinité dont nous portons l'image en nous par le baptême, ayant été sanctifiés par une bénédiction spéciale du Père, étant membres du corps mystique du Fils, unis aux deux par le Saint-Esprit, lien personnel du Père et du Fils.

On parle toujours rie la bonté de Dieu; pour le P. rie Bérulle, avant tout « le Dieu ries chrétiens est granri ». — « Cet être divin, adorable en toutes ses qualités, a des qualités apparemment contraires. Il est infiniment présent et infiniment distant; il est infiniment élevé et infiniment appliqué à l'être créé; il est infiniment délicieux et infiniment rigoureux; il est infiniment désirable el infiniment insupportable. » Œuvres, p. 1417-1418. Le premier devoir est donc de l'adorer : « Il faut premièrement regarder Dieu et non pas soi- Miènie. et ne point opérer par ce regard et recherche de soi-même, mais par le regard pur de Dieu. » Œuvres, p. 1 2 f.">.

Bérulle a le constant souci d'exalter Dieu, de le surélever, de rehausser ^a gloire et d'orienter vers lui

ORATOIRE. SPIRITUALITE, BERULLE

notre piété plutôt que vers nous-mêmes. Copernic,

dit-il, « a voulu maintenir que le soleil est au centre du monde et non la terre. » Grandeurs de Jésus, p. 26. Lui. Bérulle, veut rendre à Dieu sa place au centre de la dévotion; trop souvent, les chrétiens semblent faire de Dieu, non plus l'objet de leurs adorations, mais le serviteur de leur vie. Il faut au contraire instituer le théocentrisme ou du moins le rétablir ou le perfectionner. Bérulle n'avait certes pas la prétention de tout inventer en cela, nuis on doit reconnaître que la pensée chrétienne s'est de préférence placée au point de vue anthropocentrique. Habituellement, saint Augustin est franchement eudémoniste, saint Bernard oriente la conscience chrétienne vers un théocentrisme de plus en plus décidé, de menu: saint François d'Assise, saint Bonaventure; l'Imitation serait plutôt en recul, mais les Frères de la Vie commune, un grand nombre de mystiques soumettent leur vie au divin précepte de la charité parfaite. Les Exercices de saint Ignace y contribuent grandement. Saint François de Sales développera admirablement la formule dans le Traité de l'amour de Dieu; malgré cela, le théocentrisme conservera quelque chose de rare, de compliqué; avec Bérulle il se simplifie, se montre au grand jour et s'impose à la prière de tous. Pour les contemporains, écrit son premier historien, tout s'est passé comme s'il y avait eu révolution bérullienne. Bourgoing, Amelote nous sont témoins que les membres de la compagnie l'ont compris ainsi. Tel évêque nous dit que Bérulle fut comme le libérateur de Dieu même. Et les adversaires lui reprochent précisément d'avoir introduit un langage de spiritualité nouveau, une dévotion nouvelle, d'avoir voulu se distinguer du reste du clergé. Habert, La vie du cardinal de Bérulle, p. 186-187.

Il ne veut pas cependant que nous ayons peur de I lieu comme d'un tyran, nous devons aller à lui avec une simplicité toute filiale, du pas confiant d'enfants, assurés d'être bien accueillis par leur père.

4. Le Verbe incarné. — ■ Le P. de Bérulle dirige nos regards vers Dieu pour nous faire contempler Jésus- Christ le Verbe incarné. Son théocentrisme est plutôt un christocentrisme ; il veut que l 'on considère le Christ plus en lui-même que dans ses opérations et ses bienfaits. Continuant sa comparaison du système du monde d'après Copernic, il dit : « Jésus est le vrai centre du monde et le monde doit être en un mouvement continuel vers lui. Jésus est le soleil de nos âmes, duquel elles reçoivent toutes les grâces, les lumières et les influences. Et la terre de nos coeurs doit être en mouvement continuel vers lui. » Grandeurs de Jésus, dise, n, p. 26. Sur le point de partir en Angleterre pour accompagner la future épouse de Charles Ier : « Nous devons en tout adorer Dieu en lui-même et en ses œuvres, écrit-il, et surtout au plus grand de ses œuvres qui est l'incarnation de son Fils. » Houssaye, Le P. de Bérulle, t. m, p. 12-13.

Saint François de Sales avait admis que l'incarnation était dans le plan primitif de la création; Bérulle ne le suit point en cela : « S'il n'y avait des pécheurs en la terre, il n'y aurait point un Homme- Dieu sur les cieux et sur la terre. » Grandeurs, p. 405.

Mais il parle habituellement comme si le Verbe se serait incarné indépendamment du péché : « En lui, Dieu a voulu comprendre et terminer sa grandeur, sa puissance, sa bonté et l'ineffable communication de soi-même... Trinité sainte, divine et adorable en l'unité de votre essence, la pluralité de vos personnes... je vous loue et vous bénis, je vous adore et vous rends grâce, de ce « conseil très haut... et très sacré... que vous avez tenu de toute éternité, d'unir un jour et pour jamais la nature humaine à votre divine essence... Étant source de vie en la divinité, vous l'avez

voulu être en notre humanité. » Grandeurs de Jésus, p. 19, 27, 29.

Ses contemporains lui attribuent comme gloire insigne d'avoir rappelé aux fidèles, instauré en quelque sorte, la dévotion à Notre-Seigneur. Le pape Urbain VIII l'appelle l'apôtre du Verbe incarné. « Le Fils de Dieu, écrit Bourgoing. l'a envoyé... «omivtc un nouveau saint Jean, pour montrer Jésus-Christ au doigt, pour le faire connaître au monde. » Œuvres, p. 98. « On avait bien pensé à Dieu devant la congrégation de l'Oratoire, dit Amelote, mais c'est elle <;ui a renouvelé l'application des esprits à Jésus-Christ... Il y avait des Madeleines et des saint Jean avant le Père de Bérulle, mais en vérité le gros du christianisme s'était refroidi dans l'ancienne et nécessaire dévotion envers Jésus-Christ. » Vie du P. de Condren, t. n, p. 88-89. Le même éloge se retrouve sous la plume de plusieurs écrivains de nos jours, dom Guéranger. le P. Faber, Mgr Gay, le P. Lhoumeau, M. Letourneau.

Pourtant, il est certain que, à la suite de saint Bernard, les mystiques du Moyen Age comme sainte Gertrude, le pseudo-Bonaventure auteur des Méditalions sur la vie du Clirisl. Ludolphe le Chartreux qui a composé La grande vie de Jésus-Christ, etc.. ont orienté vers le Christ la piété des fidèles. Mais les docteurs de Sorbonne du xve et du xvie siècle se perdaient souvent en spéculations métaphysiques où le Christ était oublié; le jeune Bérulle pouvait le constater dans ses études, saint François de Sales s'en plaignait dans sa Lettre à Asseline.

Saint Ignace se plaît à considérer la vie chrétienne dans sa fin dernière qui est la gloire de Dieu et la béatitude de l'homme, il ne semble pas avoir été bien frappé par les enseignements de saint Paul sur le corps mystique du Christ; saint François de Sales envisage surtout la vie chrétienne dans son principe interne qui est la charité ou plutôt dans son acte essentiel aui est l'amour de Dieu, il ne lait pas de la qualité de membre de Jésus-Christ la base de sa spiritualité.

Les prédicateurs de ce temps parlaient peu de Notre-Seigneur; la profonde piété de Bérulle en était vivement attristée, car. d'après un de ses confidents les plus intimes : « Son amour s'épandait comme un torrent sur toutes les parties de sa vie (la vie de Jésus)... Il ne voulait que Jésus-Christ, il ne goûtait que Jésus-Christ, il ne s'occupait, il ne s'entretenait que de Jésus-Christ. » Habert, op. cit., p. 623. Cette union si intime avec Jésus lui procurait le don « d'opérer et de produire en ceux qui l'approchaient une liaison amoureuse à la divine personne de Jésus- Christ. » Idem, p. 620.

Il inspire cette dévotion à ses disciples qui, selon le mot du prince de Conti, «respirent le Christ par tous les pores ». Il la chante dans les 1700 pages de l'édition de Migne, où l'on ne sait ce qu'on doit admirer davantage de sa science profonde, de l'exactitude de son langage, de son long commerce avec l'antiquité. Pour essayer de contenir dans une formule, une doctrine qui la déborde de toutes parts, disons que Bérulle voit dans Jésus l'objet, le principe, le modèle c'.u culte d'adoration dû à Dieu.

a) Que Jésus-Christ soit lui-même objet d'adoration, inutile sans doute de s'arrêter à le prouver, puisqu'il est Dieu; mais Bérulle a une manière à lui de le cire : tous les aspects dogmatiques de l'incarnation, il les médite, en particulier dans son principal ouvrage, Discours de l'étal et des grandeurs de Jésus, publié en 1623 pour répondre à ses ennemis, où l'on s'étonne, tant les considérations sont sublimes, de la part qui y est faite à la polémique.

Il considère d'abord le Verbe pris en lui-même, comme deuxième personne de la Trinité sainte, comme ayant en lui « la plénitude d'être incréé: comme étant

ORATOIRE. SPIRITUALITÉ, RÉRULLE

la vie, la sapience, la puissance du Père et, si je l'ose dire, un autre lui-même et comme étant un principe avec lui et par lui d'une personne divine en la Trinité sainte, » p. 28.

Il étudie ensuite sa génération éternelle du sein et dans le sein du Père. Elle « n'a ni temps, ni journée; car elle ne commence ni ne finit jamais, mais d'elle sont issus les jours .les temps et les siècles qui se finissent et notre éternité même en la grâce et en la gloire en tire son origine... Nous devons l'adorer... comme un Orient éternel et comme un Orient qui est toujours en son midi par la plénitude de sa lumière. » p. 127. Cette naissance, qui n'a point de temps, « a un lieu et un repos bien digne d'elle et un lieu éternel, savoir le sein du Père... qui l'engendre en soi-même et non en un sein étranger, par une action toute pure, toute sainte, toute divine et tout immanente, faisant office de père et de mère tout ensemble... tellement que le sein du père est sa matrice, est sa demeure et est sa demeure éternelle, » p. 429-431. Attentif à tirer de suite des conclusions pratiques du dogme, il admire comment l'Église « mère par la grâce, non par la nature, a cet avantage par-dessus les mères temporelles qu'elle conserve toujours en son sein ses enfants sans les pousser dehors, lesquels... vivent non de leur propre sens, mais du sens de l'Église, comme les enfants enclos dans le sein de leur mère vivent de la substance de leur mère... Les hérétiques... déchirent le ventre de leur mère pour en sortir dehors », p. 433. Le Saint-Esprit n'est pas engendré, il procède du Père et du Fils : « Le Saint-Esprit est personnellement l'unité du Père et du Fils divinement unis ensemble en unité d'amour et d'esprit », p. 460.

Il considère longuement et admire « sa naissance (du Fils) au sein de la Vierge dans la vie temporelle, » p. 424. Il regarde les deux natures du Christ jointes ensemble « par un lien si cher, si étroit, si intime comme est l'unité d'une même personne... la vie divinement humaine et humainement divine de l'Homme- Dieu. » Œuvres, p. 938. La conclusion s'impose, il s'attendrit en la tirant : « Le nom, la grandeur, la vertu, la dignité, la majesté de Dieu, en tant qu'elle est communicable à la créature, réside et repose en cette humanité... Quand elle est adorée, Dieu est adoré en elle, et quand elle parle, quand elle marche, Dieu est parlant et marchant; et ses pas doivent être baisés et ses paroles écoutées comme étant les pas et les paroles d'un Dieu... Quand cette humanité opère ou pâtit, Dieu est agissant et pâtissant en elle, et ses actions et passions sont infinies... Ainsi, Dieu incompréhensible se fait comprendre en cette humanité, Dieu ineffable se fait ouïr en la voix de son Verbe incarné. » Grandeurs,]). 15C.

Cette humanité, il la contemple et l'adore, dans toutes les circonstances de sa vie terrestre, avec l'émotion d'un saint François d'Assise ou d'un saint Bonaventure : « Nous avons un enfant Dieu, un Dieu mortel, souffrant, tremblotant, pleurant dans une crèche; un Dieu vivant et marchant sur la terre... un Dieu souffrant et mourant en la croix. » Œuvres, p. 940. Il veut nous rendre attentifs « aux moindres circonstances... chaque chose, pour petite qu'elle soit, touche de si près à la divinité même, » p. 990. Comme l'auteur des Exercices, il demande qu'on fasse la composition du lieu, laquelle chez lui fait corps avec la méditation elle-même : « Vous voyez cette porte, ô divin Enfant, par laquelle vous entrez maintenant en la compagnie de Joseph et de Marie, et vous la regardez comme la porte par où vous sortirez pour aller au Calvaire, en compagnie des larrons. » Ibid., p. 1024. Si ces vues ne sont pas nouvelles, Bérulle a le mérite de les avoir constamment, présentes et de fonder sur elles sa spiritualité.

b) Jésus-Christ en effet, est principe d'adoration. Saint Ignace se le représente volontiers comme le roi du monde surnaturel, comme le modèle achevé de notre vie morale, il nous engage au service de ce roi. Pour Bérulle aussi, le Christ est roi et modèle, mais il est surtout l'adorateur par excellence de son Père, le parfait religieux, le Dieu-Homme seul capable de rendre à Dieu le culte qu'il mérite. Il en voit la raison dans l'unité parfaite de deux natures en une seule personne : « Par la puissance du mystère de l'incarnation, l'humanité entre en cette sorte d'alliance et d'unité avec Dieu même : et elle a, non en ses affections seulement ou en ses effets, mais en l'essence, au fond et au centre de son être, une liaison, une privauté, une intimité avec Dieu qu'elle n'a point et qu'elle ne peut même avoir avec aucune autre nature et personne créée. » Grandeurs, p. 147. La mort n'a pu dissoudre ce composé divino-humain : « Le corps de Jésus était bien séparé de son âme par la puissance de la mort et de l'amour souffrant pour les péchés des hommes : mais par un amour plus puissant du Verbe éternel envers le Fils de l'homme, ce corps du Fils de Dieu n'était pas séparé d'avec Dieu... Ce corps mort et suspendu en la croix et gisant au tombeau était lors même consubsistant avec la divinité. » Ibid., p. 154. Il en résulte que, si la religion a Dieu pour objet, elle a aussi Dieu pour moyen : « C'est Dieu qu'elle adore et c'est par un Dieu incarné, et par un Dieu mourant qu'elle adore le Dieu vivant et éternel... Ce qui passe toute excellence, est de servir son Dieu par Dieu même, ce qui est tellement propre â la religion chrétienne, qu'il ne convient qu'à elle. » Œuvres, p. 1059. Avec quelle tendresse et quels sentiments de vénération Bérulle s'adresse à Jésus : « Vous êtes ce serviteur choisi, qui seul servez à Dieu comme il est digne d'être servi, c'est-à-dire d'un service infini ; et seul l'adorez d'une adoration infinie, comme il est infiniment digne d'être servi et adoré... De toute éternité, il y avait bien un Dieu infiniment adorable : mais il n'y avait pas encore un Adorateur infini... Vous êtes cet homme aimant, adorant et servant la majesté suprême comme elle est digne d'être aimée servie et honorée... O grandeur de Jésus, même en son état d'abaissement et de servitude, d'être seul digne de rendre un parfait hommage à la divinité! O grandeur du mystère de l'incarnation, d'établir un état et une dignité infinie dedans l'être créé. » Grandeurs, p. 79. Comme membre du corps mystique du Christ, le chrétien en état de grâce peut faire siennes les adorations du Verbe incarné; un des actes principaux de la piété bérullienne consiste à offrir à Dieu le Père les hommages de son Fils, les mérites de son sacrifice. (Sur l'idée même que se fait Bérulle du sacrifice de la messe, voir article Messe, t. jx, col. 1196).

c) Mais à condition de le prendre pour modèle d'adoration, pour modèle de culte : c'est-à-dire que le chrétien, pour rendre pli' s efficaces ses propres adorations, doit être un adorateur semblable à Jésus, qui le fut, si l'on peut dire, par sa constitution même, par ses actes, par ce que Bérulle appelle ses étals.

a. On n'avait certes pas attendu le fondateur de l'Oratoire pour proposer les exemples du Christ à l'imitation des fidèles, mais on peut dire qu'il pénètre plus profondément cette doctrine, laquelle lui paraît une conséquence directe de la constitution même du Verbe incarné, formée de deux natures en une seule personne. De ce que l'humanité du Christ n'a pas de personnalité, il résulte que « le Verbe éternel, comme personne substituée au droit de la nature humaine... prend droit et autorité sur elle et sur ses actions et généralement sur tout ce qui appartient à cette humanité... Le Verbe éternel, comme suppôt et suppôt divin de cette nature humaine, est le propriétaire de toutes ses actions et

ORATOIRE. SPIRITUALITÉ, BÉRULLE

souffrances, les soutient, les relève et les déifie en sa propre personne. Le Verbe a droit et autorité légitime d'user et de disposer de l'état, de la vie, des actions et des souffrances de son humanité. » L'humanité est comme l'esclave qui a perdu sa liberté, elle « cède le droit naturel qu'elle a de subsister en soi-même, pour ne subsister qu'en sa personne divine et pour être en sa puissance... non seulement morale, volontaire et passagère comme est celle d'un esclave... mais aussi personnelle, perpétuelle et comme naturelle. » Grandeurs, p. 63-64. Elle accepte donc « tous les vouloirs de Dieu sur elle et en particulier le dénuement de sa subsistence humaine... par cette privation, elle perd le droit et propriété d'agir et subsister en elle-même... ses actions ne peuvent pas, en terme de droit, lui être adjugées en propre, n'étant plus la propriétaire de son état et de ses actions : tout ce-droit est légitimement transféré au Verbe éternel, » p. 72.

Telle est la thèse sur laquelle M. Olier s'appuiera dans les magnifiques considérations du Catéchisme de la vie intérieure. Le P. de Bérulle en profite pour faire à Dieu le vœu de servitude à Jésus : « En l'honneur de ce même dénuement... je renonce à toute la puissance, autorité et liberté que j'ai de disposer de moi... pour l'accomplissement de tous ses vouloirs et de tous ses pouvoirs sur moi. Je veux qu'il n'y ait plus de moi en moi... Je fais une oblation et donation entière, absolue et irrévocable de tout ce que je suis par vous en l'être et en l'ordre de nature et de grâce... Le Fils unique de Dieu... prend la forme de serviteur et la prend en deux manières : l'une en prenant notre nature humaine par le mystère de l'incarnation et abaissant en lui l'être infini... de sa divinité... l'autre en abaissant cette même humanité par l'état et le mystère d'une vie laborieuse et. voyagère sur la terre... Mystères grands et qui exigent de moi par un droit très puissant et très juste que j'emploie le néant que je suis à vous servir. » Grandeurs, p. 73-75. Un très grand nombre de formules et en particulier les Actes oratoriens s'inspireront de ces considérations.

b. Le chrétien est donc un membre du corps du Christ qui, pour prendre place dans l'ensemble, doit reproduire en lui-même les différents mystères qui se sont accomplis dans la personne même de Jésus. Or, il y a les mystères de sa naissance, de sa vie cachée et publique, de sa passion et de sa mort, de sa résurrection et de sa vie glorieuse, tous ses actes qu'il faut non seulement imiter, mais honora en les reproduisant en soi : « Puisque celui qui a fait les jours et qui s'appelle le roi des siècles a voulu se rendre sujet aux jours, tous ses jours et ses moments sont adorables en la dignité de sa personne. » Œuvres, p. 1049. Car, de chacun de ses mystères, découle une grâce : « De l'Homme-Dieu doit émaner continuellement un monde d'effets excellents de vie, de grâce, de gloire, de splendeur dignes de la divinité. » Grandeurs, p. 53.

Toujours avoir le regard sur Jésus, contempler Jésus « tout à nous, tout à nos usages... (mais) pour exercice de religion. » Œuvres, p. 1058. Saint Ignace me fait « considérer comment le Fils de Dieu s'est fait homme pour moi; » pour le P. de Bérulle : « Le Fils de Dieu se donne à l'homme par voie de religion,» ibid., p. 933, pour être imité comme tel, pour qu'il y ait un adorateur plus fervent de plus; les mêmes textes qui montrent le Christ comme principe d'adoration peuvent aussi bien servir à le représenter comme modèle et modèle surtout d'adoration.

On en trouverait se rapportant à tous les événements de sa vie; quelques-uns suffiront : « Comme sa croix est proprement un mystère de souffrance et d'expiation, aussi sa naissance est proprement un mystère d'offrande et d'adoration. » Grandeurs, p. 486. t Comme l'incarnation est le fondement de notre

salut... combien doit être grand l'anéantissement de soi-même, par lequel celui qui est résolu de travailler au salut de son âme doit commencer. » Œuvres, p. 1294. Parlant du mois de mars, mois de l'incarnation : « Nous n'avons pas pouvoir de réformer le calendrier et de rendre ce mois le premier en nos éphémérides, mais nous avons pouvoir de régler notre piété, et de le rendre le plus remarquable en nos dévotions. » Œuvres, p. 947. Le P. Lejeune nous est témoin que « pour honorer ses mystères (du Christ) et tous les états de sa vie, en détail et en particulier, il en faisait comme l'anatomie. Voici ce qu'il nous enseignait, et qu'il a pratiqué toute sa vie : Honorer les premiers actes de Jésus, la première élévation de son esprit à Dieu son Père, la première effusion de son cœur envers les hommes, ses premiers regards sur la Vierge, ses premiers cris enfantins, la première goutte de son sang dans la circoncision, sa première prédication, le premier moment de sa vie glorieuse. » Sermon xxxix, De mon très honoré Père, l'éminentissime cardinal de Bérulle.

Il faut croire que ces formes de dévotion étaient au moins très oubliées, puisque les disciples du P. de Bérulle lui attribuent la gloire de les avoir enseignées : « Nous étions, écrit Amelote, sous un Pasteur de qui nous ne discernions pas assez la voix... Si nous jetions les yeux sur Jésus-Christ, ce n'était qu'au mystère de sa croix. Toutes nos dévotions étaient bornées au Jardin des olives, chez les juges et sur le Calvaire. 11 ne se faisait plus de voyages en Bethléem, ni en Nazareth... Ou, si nous connaissions sa vie par les catéchismes, nous ne la formions point en nous par la conformité de nos mœurs aux siennes... (Bérulle) nous a avertis qu'il n'y avait rien en sa personne qui ne méritât nos adorations et notre amour. » Vie du P. Charles de Condren, t. n, p. 87-88. Jésus, dit le P. de Bérulle, « est la pensée du Père éternel, pensons à lui! il est la Sapience éternelle, rendons-nous ses disciples; il est l'amour du Père et donné par amour, ayons amour pour lui. » Œuvres de piété, xci. Il disait aux supérieurs: « Nous devons plus aimer la patience et débonnaireté parce qu'elle nous conforme à Jésus-Christ doux et patient, que parce qu'elle nous rend doux et patients. » Œuvres, p. 1457.

c. Saint Ignace nous porte surtout à imiter Jésus dans ses actions, il nous le montre obéissant de telle ou telle façon à la sainte Vierge, à saint Joseph. Avec le P. de Bérulle, nous devons imiter ce qu'il appelle ses étals : « Nous devons être et demeurer perpétuellement en Lui, ainsi qu'il est et demeure en son Père : et être toujours vivant et opérant par Lui et pour Lui... Il veut conserver toujours ce nouvel être pour honorer Dieu son Père non seulement par ses œuvres et par ses souffrances... mais encore par un nouvel état permanent dans le ciel et dans l'éternité. Ainsi, à son exemple, nous devons... faire effort à nousmêmes, à nos habitudes et à nos passions. Et y ayant deux manières de le servir, l'une par actions seulement, et l'autre par étal, nous devons choisir cette voie constante, solide, permanente. » Grandeurs, p. 208. Qu'est-ce à dire? Les mystères de la vie de Jésus se sont accomplis une fois, le moment de sa naissance est passager, mais l'état de Jésus naissant, vivant en ce monde pour la gloire de son Père, ses dispositions intérieures sont durables : « Cette hostie divine, au même instant qu'elle est formée, accomplie et dédiée accomplit son office : le premier instant de sa vie et de sa subsistence divine étant le premier instant de son élévation et oblation au Père éternel. » Ibid., p. 488. Il est « nôtre par état éternel » et dans tous ses états. Sans doute « les mystères sont passés quant à leur exécution, mais ils sont présents quant à leur vertu... l'état intérieur du mystère extérieur,

ORATOIRE. SPIRITUALITÉ, BÉRULLE

l'efficace et la vertu qui rend ce mystère vif et opérant en nous... le goût actuel, la disposition vive, par laquelle Jésus a opéré ce mystère est toujours vif, actuel et présent à Jésus... Cela nous oblige à traiter les choses et mystères de Jésus, non comme choses passées et éteintes, mais comme choses vives et présentes, et même éternelles. » Œuvres, p. 1052-1053. Ce sont ces dispositions habituelles qu'il s'agit de mettre en nous, ces états que nous devons essayer de reproduire, que M. Olier honorera dans la fête de V Intérieur de Jésus et de Marie.

On peut, pour plus de clarté, faire quelques applications; ainsi à la Présentation : « Cette fête est... la dédicace de cette oblation que vous faites de vous à Dieu le Père que vous avez commencer au jour de votre incarnation... Vous faites incessamment cette oblation de vous-même, mais nous ne sommes pas capables, en cette vie mortelle, de la remémorer incessamment. » Ibid., p. 1024. De même, des perpétuels hommages rendus à son Père : « Nous- parlons d'une adoration, qui est par état et non par action, d'une adoration qui n'est pas simplement émanante des facultés de l'esprit et dépendante de ses pensées, mais qui est solide, permanente et indépendante des puissances et des actions, et qui est vivement imprimée dans le fond de l'être créé, et dans la condition de son état. » Grandeurs, p. 493. Et surtout de sa passion : « Son cœur est perpétuellement ouvert, éternellement navré, cette navrure de la lance n'est que marque de la vraie et intérieure navrure de son cœur. » Œuvres, p. 1046.

Ces dispositions habituelles du Christ, ces états, il s'agit de les avoir, de les reproduire : « Cette manière d'honorer Dieu par état est. non simplement dans les facultés de l'esprit comme dépendantes des pensées et des actions de l'entendement et de la volonté, mais dans toute la capacité de la créature solide, permanente, indépendante des puissances et des actions et comme imprimée dans le fond de l'âme. » H. Bremond, Hist. litt. du sent, rel., t. vit, p. 131. Le même auteur ajoute : « Le sublime est le pays natal des bérulliens... Agents de liaison entre la grande théologie et la loule dévote, ils ont inventé pour le traitement des plus humbles, une thérapeutique du sublime. » Ibid., p. 134.

d) Pour en arriver là, il faut en effet une vertu plus qu'ordinaire; l'ascèse du P. de Bérulle, basée sur les idées qu'il se fait du Verbe incarné, en particulier sur la théorie des états de Jésus, sur les dispositions intérieures qu'il faut s'efforcer d'avoir en soi est en effet plus crucifiante que l'ascèse ordinaire :

a. Dans la vie habituelle, on ne doit sans doute rejeter aucun des moyens couramment indiqués pour corriger ses défauts, comme l'examen général ou particulier, mais dans quel but : « Prenons vie, dit Bérulle, en ce mystère de vie (l'incarnation)... vie constante et invariable, comme l'état de ce très haut mystère est invariable dans les variétés des temps, des lieux et des accidents auxquels le Fils de Dieu s'est trouvé sur la terre... tirons de l'état immuable de ce divin mystère, un état de grâce invariable en Dieu. » Œuvres, p. 952.

b. Dans ce que saint Ignace, appelle l'élection, le choix du genre de vie, le retraitant se demande : quelle décision vais-je prendre? Avec Bérulle il se dit : Dieu •< veut que nous ayons une part singulière en ses divers états, selon la diversité de son élection tur nous et de notre piété envers lui. Ainsi, il se partage soi-même à ses enfants... appropriant aux uns sa vie et aux autres sa mort; aux uns son enfance, aux autres sa puissance; aux uns sa vie cachée, aux autres sa vie publique... C'est ;i lui de nous approprier aux états... à nous de nous y lier et d'en dépendre, i

Ibid., 940-941. A chacun c'e se demander : Quelle est la part de mon héritage? »

c. En résumé, l'école bérullienne se plaît à contempler les merveilles de la vie divine dans l'âme de Jésus, puis elle considère que cette vie divine doit découler dans chacun des membres c'u corps mystique de Jésus pour reproduire la vie et la mort du Christ, s'approprier ses dispositions intérieures, ses états. Chacun de nous est et doit bien se représenter qu'il est une nue capacité pour recevoir; au contraire « Jésus-Christ est une capacité divine des âmes et il leur est une source de vie dont elles vivent en lui... 11 les atïermit et les fait croître jusqu'à leur pleine et parfaite consommation en cette unité sacrée qui est le lien et la paix de Dieu et des hommes. » Œuvres. p. 968-970. Ce thème splendide, il le développe avec enthousiasme : «■ Nous devons regarder notre être comme un être manqué et imparfait, comme un vide qui a besoin d'être rempli... nous devons regarder Jésus comme notre accomplissement: car il l'est et le veut être, tomme le Verbe est l'accomplissement de la nature humaine qui subsiste en lui... Il nous faut lier à Jésus comme à celui qui est le fond de notre être par sa divinité: le lien de notre être à Dieu par son humanité; l'esprit de notre esprit, la vie de notre vie, la plénitude de notre capacité. » Ibid., p. 1180.

d. Qui ne voit que cette doctrine demande une abnégation complète pour être comprise et vécue? Le même passage continue par cette conclusion : <• Notre première connaissance doit être de notre condition manquée et imparfaite et notre premier mouvement doit être à Jésus comme à notre accomplissement... Jamais nous ne devons agir que connue unis à lui, dirigés par lui, et tirant esprit de lui. pour penser, pour porter et pour opérer, faisant état que, sans lui, nous ne pouvons ni être, ni agir pour notre salut. » Œuvres, p. 1180. « H ne suffit à l'homme d'être subordonné, mais il doit être désapproprié et anéanti et approprié à Jésus. » Ibid., p. 914. Les supérieurs doivent t être adhérents à Jésus, adhérents à ses voies, adhérents à son amour ». Nous devons « nous démettre de toute notre suffisance et industrie naturelle, comme n'étant qu'un néant devant Dieu. » Mémorial de direction, p. 50, 59. Il se sert fréquemment eu mot adhérer, adhérence à Jésus, ce qui veut dire être uni, attaché à lui au point de ne faire qu'un avec lui : l'adhérence étant la liaison acceptée, voulue. Il emploie aussi appartenance, application, servitude; adhérence est plus expressif et plus exact, car ■< celui qui adhère à Dieu est un même esprit avec lui.

I Cor., vi, 17. L'adhérence en effet : 1° met l'âme dans un état d'assujettissement qui se soumet à la puissance que Jésus a sur nous et lui donne droit de faire en nous et de nous ce qui lui plaira; 2° en une pureté de regard et d'amour qui lui donne une vigilance et une fidélité pour ne rien faire et ne rien désirer que l'honneur de Jésus: 3° elle élève le chrétien à une vraie imitation c'e sa vie et de ses vertus divines, pour en faire l'image expresse de Jésus. Il faut donc mourir à soi-même pour vivre à Jésus : mystère de mort qui précède un mystère de vie, mort qui rappelle le suprême anéantissement qu'exigent les mystiques pour arriver à l'union complète avec Dieu : " Il nous transforme en ses qualités par sa puissance et il nous rend célestes, resplendissants, lumineux et éternels comme lui. » Grandeurs, p. 317.

Ces idées, il voulut que ses disciples eussent l'occasion de les méditer dans l'office qu'il composa pour la fête qu'on appelle souvent des Grandeurs de Jésti*. mais qui est proprement La fête de Jésus, n'ayant pas pour objet un mystère particulier de sa vie. mais l'union même des deux natures en sa divine personne.

A l'Oratoire, chaque maison, chaque chambre, porte

ORATOIRE. SPIRITUALITÉ, BÉRULLE

le nom d'un des mystères de Jésus. Le P. de Bérulle

lisait chaque jour à genoux deux chapitres du Nouveau Testament; on lui doit la coutume de porter sur soi le livre des évangiles; il demandait de mourir en offrant le saint sacrifice, ce qui arriva en effet le 2 octobre 1029, en face d'un tableau qui représente ce qu'il y a de visible dans le mystère de l'incarnation, l'annoncialion à la sainte Vierge. Ce fut par l'Oraloire que s'établit l'habitude de dire la messe tous les jours, de faire la retraite annuelle d'une semaine, ia récollection mensuelle, l'examen particulier sur un mystère de Jésus.

5. La très sainte Vierge. — Le P. de Bérulle ne sépare pas le fils de la mère ; après Y Élévation à Jésus, vient Y Élévation à la très sainte Vierge; dans la Vie de Jésus, qu'il n'eut malheureusement pas le temps d'achever, il est tout autant question d'elle que de Lui; le vœu de servitude qu'il fait à Jésus, il le fait à Marie : « Jamais avant lui, dit l'abbé Moussaye, la langue française n'avait célébré dans un style si précis, avec une telle ampleur, les grandeurs incompréhensibles de la Mère de Dieu. » Op. cit., t. il, p. 253. Dans la dévotion à la Vierge dans la littérature catholique au commencement du xvne siècle, Paris, 1916, Charles Flachaire affirme qu'il a renouvelé la dévotion à la sainte Vierge.

a) Pour lui, elle est avant tout la créature la plus privilégiée, qui a le mieux réalisé l'union à Dieu, s'est le mieux approprié les états du Christ : « Le propre de la Vierge est d'être attentive à la vie intérieure et spirituelle de sen fils et d'être une pure capacité de Jésus; remplie de Jésus. » Œuvres, p. 501. Il dit aussi : « Elle est, non en une action, mais en un état, car son occupation est permanente et non passagère... Elle est en un nouvel être, mais en un être qui porte être et non être tout ensemble. Et la Vierge est comme en un non-être de soi-même pour faire place à l'Être de Dieu et à ses opérations. » P. 462.

b) Suivons-la avec lui dans les principaux faits de sa vie : la même pensée se retrouvera sous les formes les plus diverses. Avant même la création du monde : « Les trois personnes divines, vivantes et opérantes en unité parfaite, éternellement heureuses et pleinement contentes en leur société, veulent étendre cette société à une nouvelle personne... elles ont voulu partager la gloire de cette œuvre entre la Vierge et elles, et la choisissant entre toutes les créatures, elles l'ont rendue digne et capable de donner avec elles cette nouvelle nature... Vous l'avez faite uniquement pour vous, ô Trinité Sainte, vous l'avez faite comme un monde et un paradis à part... Le Père éternel vous approprie à soi et s'approprie à vous, se rend tout vôtre et vous rend toute sienne, s'unit à vous et vous unit à soi, vous communiquant son Esprit. » Élévation à Dieu, en l'honneur de la sainte Vierge, Œuvres, p. 524.

A sa naissance elle « est en l'Église ce que l'aurore est au firmament... Elle naît à petit bruit, sans que le inonde en parle... Dieu même qui veut naître d'elle, l'aime et la regarde en cette qualité... Il la comble de grâces... dès sa conception... la consacre à son temple pour marque et figure qu'elle sera bientôt consacrée au service d'un temple plus auguste et sacré que celui-là... Dieu est et agit en elle plus qu'elle-même. Elle n'a aucune pensée que par sa grâce, aucun mouvement que par son esprit, aucune action que pour son amour. » Œuvres, p. 430-432.

Au moment de l'incarnation, Dieu « porte la plénitude de la divinité dans l'humanité et la plénitude de Jésus dans vous-même... (Marie) est en un état admirable et Dieu est avec elle qui la dispose... Dieu prévient cet ange... au cœur de cette Vierge par sa grâce et puissance... il agit plus en la Vierge qu'en l'ange, » p. 436.

Après le départ de l'ange : « Elle entre en un état nouveau opéré en elle et non par elle... Elle est en un mouvement céleste, en un repos divin : en un mouvement qui est un repos, en un repos qui est un mouvement, » p. 462.

Dans la visite à Elisabeth, quand « Jésus est en la Vierge et la Vierge est en Jésus », son action n'altère point l'état de son âme : « elle va, elle vient, elle parle, et parle plus qu'en aucun lieu de l'Ecriture et en aucun état de sa vie, et la Parole éternelle du Père qui veut être sans parole, comme enfant, la fait parler... et cette parole tire et ravit à Jésus et à la Vierge conjointement », p. 978.

A sa naissance, Jésus « sort du sein et des entrailles bénies de sa très sainte Mère, et toutefois demeure divinement en elle au centre de son esprit. » Grondeurs, p. 436.

Désormais, la vie de Marie est un état perpétuel de vie en Jésus : « vie conservante la vie de Jésus, en elle et hors d'elle... vie consommante et perfectionnante la vie naturelle de son Fils, en elle et hors d'elle:... vie nourrissante de sa substance, de son lait qui est un autre sang, et de ses labeurs la vie de son fils... Marie est toujours mère et mère de Dieu, toujours en étal, en sainteté, en dignité, en amour de mère et de mère de Dieu, mais non toujours en office de mère... Marie régente et régissante Jésus... Marie dirigeante Jésus pendant son enfance... Marie observante et considérante en son cœur toutes les paroles et les particularités de la vie de Jésus... écoulante et suivante Jésus en ses prédications... languissante après Jésus depuis son ascension au ciel... régnante avec- Jésus en sa gloire. » Œuvres, p. 1108.

c) Pour lui « c'est parler de Jésus que de parler de Marie. «Aussi l'ouvrage, dans lequel il se défend, contre des accusations malveillantes, d'avoir fait le vœu de servitude à elle comme à son fils, a pour titre complet : Discours de l'étal et des grandeurs de Jésus, par l'union ineffable de la divinité avec l'humanité et de la dépendance et servitude qui lui est due et à sa très sainte Mère, ensuite de cet étal admirable. A son exemple, la dévotion à la sainte Vierge ne fait cju'un à l'Oratoire avec la dévotion au Verbe incarné, on y rend hommage « au Fils de Dieu et à sa Mère tout ensemble ». Œ2uvres, p. 1019. Le nom de Marie figure avec celui de Jésus, au-dessous et en plus petit dans les armes; la prière, dont les éléments se trouvent dans les œuvres de Bérulle, qui fut composée par le P. de Condren, complétée et rédigée par M. Olier et répétée après eux par tant de prêtres est très caractéristique à cet égard :

O Jesu, vivens in Maria, veni et vive in femulo tuo, in spiritu sanctitatis tua1, in pleniludine viriutis luir in perfectione viarum tuarum, in veritale virtutum tuarum, in communicatione mysterioriim tuoriim, dominare omni adverste poieslati, in spiritu tuo ud gloriam Patris. En voir le commentaire d;ms Les Échos de Béthunie, 1927-1928.

6. Les saints et les anges — C'est encore le culte du Verbe incarné que Bérulle nous propose dans les saints : ils méritent gloire et honneur dans « la proportion convenable » où, après Marie, ils ont imité Jésus dans ses états et ses dispositions intérieures. Ils sont comme le rayon émané du soleil, comme la voix, expression du verbe intérieur : » Toute la sainteté créée a... vie en Jésus comme celui qui est et se nomme la vie. » Grandeurs, p. 38. En lui, ils trouvent l'exemplaire de leur vie : « La profession du christianisme... est un art de peinture qui nous apprend à peindre, mais en nous-mêmes et non en un fonds étranger, et à y peindre un unique objet, celui sur lequel la peinture a le moins d'atteinte... le Soleil du soleil. Notre-Seigneur Jésus-Christ. En ce noble exercice, notre âme

ORATOIRE. SPIRITUALITÉ, CONDREN

est l'ouvrière, notre cœur est la planche, notre esprit est le pinceau et nos affections sont les couleurs qui doivent être employées en cet art divin. » Ibid., p. 317. Jésus lui-même veut se peindre en nous-mêmes. C'est donc « Jésus dans les saints qu'il faut voir. »

Pour cette raison, le fondateur du Carmel en France s'attache d'abord aux contemplatifs comme étant plus près de Jésus. De Marthe si affairée, il fait celle qui « adhère au Fils de Dieu non par quelques actions ou quelques services de la vie active... mais par office et par état, par condition permanente et par le dessein que Jésus a de lui conférer cet état et cet office en sa maison qui est son Église. » Œuvres, p. 1116.

Il a une dévotion spéciale, conservée à l'Oratoire qui en faisait l'office, pour les saints qui ont approché Notre-Seigneur de plus près : le vieillard Siméon, Anne la prophétesse, saint Jean-Baptiste, saint Jean l'Évangéliste, Joseph d'Arimathie, Lazare, les saintes Femmes, le Bon Larron, par-dessus tout Marie- Madeleine. Il a composé, en 1C25, pour la jeune reine d'Angleterre : Élévation à Jésus-Christ, Noire-Seigneur, sur la conduite de son esprit et de sa grâce vers sainte Madeleine, l'une des principales de sa suite et des plus signalées en sa faveur et en son Évangile, délicieux opuscule, dans lequel il admire en elle toutes les formes et tous les degrés d'amour que les saints ont eus envers Jésus; elle est pour lui l'âme type; ce qu'il en dit pourrait servir de résumé de théologie mystique.

a) Selon lui, rien en elle de l'amour humain tel que le décrira plus tard Lacordaire :« Les délices de Madeleine en la présence de Jésus ne sont en rien semblables aux sentiments humains... Jésus est un objet tout divin, tout céleste, et sa présence ne produit dans les cœurs que des effets divins. » Œuvres, p. 1110.

b) C'est d'abord un amour pénitent, mais Madeleine « commence où à peine les autres finissent et, dès le premier pas rie sa conversion, elle est au sommet de la perfection. » Élévation, éd. de la Vie spirituelle, p. 3. Cet amour « plus que séraphique » répare la faute des anges, « il n'est pas encore dans le ciel, et il est en la terre! Il n'est pas dans les séraphins et il est dans le cœur de cette humble et prosternée pénitente... pour faire hommage au mystère d'amour qui est l'incarnation 'et pour rendre honneur au triomphe d'amour qui est Jésus... L'amour fondé en cette grâce nouvelle et dépendante de l'Homme-Dieu surpasse l'amour infus aux anges dans le ciel. » Ibid,, p. 5, 10.

c) Puis un amour tout ravi en Jésus : « Vous êtes chez cl le, c'est-à-dire dans son cœur et dans son esprit... Vous lui êtes tout et tout ne lui est rien... elle ne voit que vous en cette salle, en ce banquet... Je m'éjouis de voir ce chef-d'œuvre de grâce et d'amour... cette âme toute sainte et céleste aux pieds du Saint des saints. » P. 14-16.

d) Un amour actif aussi : « Vous la liez à vous pour jamais, vous la rendez de votre suite, vous l'admettez entre vos disciples, vous l'adoptez en votre famille, vous l'associez à votre sainte Mère, et elle vous accompagne et accompagnera jusqu'à la croix. » P. 22. — « Ses actions ne respirent et ne répandent que l'odeur de Jésus. » P. 1 13.

e) Amour navré de la mort de Lazare, toujours sensible par conséquent aux malheurs de la terre : « Il vous navre aussi d'un nouvel attrait et amour vers lui. Car il pleure en vous voyant pleurer, il pleure sur vous en vous voyant pleurer sur votre frère. » P. 110.

A partir de là, elle gravit les derniers degrés de ce que les saints ont appelé union mystique, décrite par sainte Thérèse dans les dernières demeures du Château de l'âme, et par saint Jean de la Croix dans la Nuit obscure.

/) Amour réduit à marcher dans l'obscurité : quand elle verse son parfum sur la tête de Jésus, « ne sachant

ce qu'elle faisait.., par son humble et sainte ignorance, elle nous apprend à suivre fidèlement les mouvements du Saint-Esprit, sans voir, sans discerner les causes et les fins pour lesquels ils nous sont donnés. » P. 28.

g) Amour crucifié pendant la passion et sur le Calvaire où, dans le tourment qu'elle endure, « Il est plus lumineux en elle que jamais... moins il opère lors dans la Judée, plus il est opérant dans l'esprit de Madeleine... Elle entretient Jésus de son silence et le silence de Jésus sert d'entretien à Madeleine... elle entre par amour en conformité d'esprit et d'état avec Jésus. » P. 35, 48.

h) Amour désolé quand elle le cherche après la résurrection. Les disciples ont suivi Jésus, mais parce qu'ils ont été appelés : « Celle-ci vous cherche, vous suit, vous courre, sans être appelée de vous, » p. 53. Cependant : « O contraste! aussitôt qu'elle fond à vos pieds, vous l'éloignez de vous... procédé bien différent de celui que vous avez tenu avec elle chez le pharisien, lorsqu'elle ne faisait qu'entrer en votre grâce... Au moment où elle vous trouve, elle trouve en vous une pierre plus dure que celle du sépulcre, » p. 69. Il en sera ainsi pendant le reste de sa vie : « Ces trente ans de Madeleine, inconnue à la terre, sont dédiés à rendre honneur et à participer en esprit aux trente ans de la vie de Jésus inconnu au monde. » P. 86.

i) Amour enfin « non plus crucifié, mais glorifié.. Si deux ou trois ans en l'école du Fils de Dieu vous ont élevée si haut, par dessus les apôtres... quel amour, quel état entre les anges, entre les séraphins, et par dessus les séraphins mêmes aurez-vous acquis en trente ans d'une vie où vous ne faites que vivre et mourir par amour. » P. 103.

L'honneur rendu aux anges se réfère aussi au Verbe incarné. Depuis leur création « les anges seuls, voyant sa gloire, voyaient l'unité admirable qui unissait sa divine essence avec la nature humaine en la personne du Verbe et voyaient comme cette unité était non passagère, mais permanente. » Grandeurs, p. 148. A eux aussi, on peut appliquer le mot de saint Paul omnia in ipso constant : « Jésus, dit Bérulle, est le soleil, non seulement des hommes, mais aussi des anges... Dieu l'a mis en la terre, et, de la terre par sa naissance, il éclairait le ciel et les anges mêmes venaient en terre rechercher sa lumière. » Ibid., p. 314. Quand le Verbe est descendu en ce monde, « les anges commencent à prendre part à Jésus et commencent à le servir, non en ses ombres et serviteurs, comme auparavant, mais en lui-même et en sa propre personne. Et ce service ainsi rendu à Jésus est un des points le plus haut, le plus relevé, le plus délicieux en la dignité et félicité angélique. » Vie de Jésus, c. vin.

Mais la sainte Vierge est au-dessus d'eux : « elle est leur souveraine et non pas leur compagne. » Celui auquel il s'intéresse le plus, et pour qui il composa un office, est Gabriel « vraiment grand et heureux en sa personne et en ses offices... l 'office qu'il fait maintenant en la terre est le plus grand que la terre recevra jamais du ciel de la part des anges... Ce mystère d'amour... méritait bien un ange d'amour pour l'annoncer. » Ibid. Toutefois, il n'y participe pas : « c'est assez de gloire à cet ange Gabriel de l'avoir annoncé. » Ibid., c. xvni. Et au ciel, le « cœur de la Vierge rend plus d'hommage à l'essence et aux personnes divines que les neuf chœurs de tous les anges ensemble. » Élév. en l'honneur de la sainte Vierge, 7, Œuvres, p. 525.

2° Chez le P. de Condren. — Le P. de Bérulle ne laissait presque rien à ajouter au système très cohérent qu'une intelligence de génie au service d'une grande sainteté lui avait permis de composer. Malgré « l'oubli où il a été, après sa mort » et que constate déjà Bourgoing, malgré le ridicule auquel l'a voué Bichelieu dans ses Mémoires et qu'on pouvait croire sans appel,

ORATOIRE. SPIRITUALITÉ, CONDREN

ses écrits ont dirigé, nourri, fécondé pendant plus d'un siècle la religion d'une élite;, ses disciples, ont conservé le fond, et, quelquefois, il est difficile de discerner ce que chacun d'eux a apporté d'original à l'exposition de la doctrine commune.

Le P. de Condren, deuxième supérieur général, que Bremond appelle « le plus haut génie religieux des temps modernes », dont le P. Amelote disait : « C'est un aigle que je perds de vue dans les nuées et un chérubfn qui éblouit mon esprit de ses lumières, » Préface de la vie, dont .Mme de Chantai faisait l'éloge en ces termes : « 11 me semble que Dieu avait donné notre B. Père pour instruire les hommes, mais qu'il a rendu celui-ci capable d'instruire les anges», le P. de Condren tient une place prépondérante parmi les disciples.

1. Le P. de Bérulle avait fondé la nécessité de l'abnégation sur cette idée : Moins il restera de nousmêmes en nous-mêmes, plus le Christ y vivra, comme une hostie qui, pour être consacrée, doit perdre son être entier et ne conserver que les apparences. Le P. de Condren, qui, selon l'expression du fondateur, avait reçu l'esprit de l'Oratoire dès le berceau, insiste davantage sur l'abnégation qui s'impose à nous du fait de notre création et la pousse beaucoup plus loin que son maître, chez qui le théocentrisme s'oriente spontanément vers l'adoration cantique, tandis que, chez Condren, il descend jusqu'au sacrifice d'adoration. Pour rendre à Celui qui est tout, la gloire qui lui est due, il faut que la créature lui offre tout ce qu'elle est, qu'elle détruise, autant qu'il est en elle, le semblant d'être dont elle dispose. Ne pouvant pas se détruire lui-même, l'homme offre à Dieu des victimes comme celles de l'ancienne loi, mais, étant institué pour reconnaître « Dieu comme auteur de tout l'être et pour reconnaître son souverain domaine sur cet être », le sacrifice exigerait la destruction entière de la victime. Ce qui est impossible, et du reste, l'offrande du néant ne sera jamais que néant. Heureuse faute du péché originel qui nous a valu un tel rédempteur, mais qui surtout a procuré à Dieu un sacrifice digne de lui : « Le sacrifice de Jésus-Christ est... le dernier effort qu'a fait la divine Sagesse pour former l'artifice de toute la gloire qui se peut donner à l'Être infini. » Amelote, op. cit., p. 136. Aussi le Christ est venu, non pas d'abord pour être notre rédempteur, mais pour être hostie à son Père, hostie digne de lui parce qu'elle est infinie, f.à où Bérulle parle d'un adorateur infini, Condren parle d'une victime de valeur infinie : Jésus-Christ est avant tout hostie à son Père. (Sur le sacrifice de la messe tel qu'il le conçoit, voir. art. Messe, t. ix, col. 1198.)

Mais, si le Fils de Dieu s'est offert à son Père « pour être consommé en Dieu », il faut que, nous aussi, nous soyons consommés « tout à fait en lui, avec dessein de perdre tout ce que nous sommes », c'est-à-dire tout ce qui n'est pas de Dieu en nous. Jésus s'est offert à son Père « pour être tout en nous comme un autre nous-mêmes, » il faut donc que nous nous considérions comme victimes; d'où les expressions dont Condren se sert fréquemment : Ayez l'intention de vous déposséder de votre nature... Votre occupation doit être tout pour Dieu... Nous devons nous laisser entre les mains de Dieu avec l'intention de n'être rien en nousmêmes, mais qu'il soit tout en nous. Différence entre Bérulle et Condren : « Le premier prêche surtout « une adhérence » qui permette à l'Homme-Dieu de « s'approprier » nos « états » ; Condren une adhérence à l'anéantissement à la « consommation » de l'Homme- Dieu, qui nous « réduit » et « consomme » dans le sacrifice même de l'incarnation et du Calvaire. » Breniond, Op. cit., t. m, p. 369.

2. Cette position fondamentale a des applications fréquentes : en ce qui concerne l'oraison d'abord,

DICT. DE THÉOL. CATH

laquelle a pour but « d'adorer la souveraine majesté de Dieu, par ce qu'il est en soi, plutôt que par ce qu'il est au regard de nous, et d'aimer plutôt sa bonté pour l'amour d'elle-même que par un retour vers nous. » Bourgoing, Ve avis sur l'oraison. Les méthodes en usage, dit Condren, ne semblent pas « avoir de conformité à notre institution... Nous aimons trop à agir dans l'oraison par discours et imagination. » Il faut s'humilier devant Dieu, confesser son indignité, son impuissance à approfondir les sujets par ses pensées, « se contentant de les regarder avec humilité, pour les honorer et révérer, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de regarder notre bassesse et notre pauvreté et nous donner sa lumière pour entrer en ces sujets... L'âme, qui n'a rien mérité que l'enfer par ses offenses, doit se consumer et s'abîmer devant la majesté de son Dieu... reconnaissant son néant et la grandeur de Dieu... Nous n'honorons pas Dieu, absolument parlant, par les pensées que nous formons de lui et de ses mystères... Mais notre âme... l'honore et le glorifie en quelque sorte, parce qu'elle témoigne soumission, amour, estime, respect et révérence vers la grandeur et majesté de Dieu. »

Dans la préparation : « Bien que, comme simple créature, vous n'en soyez pas digne (d'avoir accès auprès de Dieu)... toutefois comme membre de Jésus- Christ, c'est-à-dire comme chrétien, vous avez droit de vous approcher de Dieu. » Lettres, éd. Pin, p. 399 sq.

Dans le corps de l'oraison, les actes à accomplir sont : 1° L'adoration; 2° La donation de soi-même au Fils de Dieu; 3° L'action de grâces; -1° L'amour; 5° Le zèle; 6° La demande. La méthode de Saint-Sulpice, dans laquelle celle du P. de Condren trouvera son expression complète, emploie également le terme adoration, mais se sert des mots communion ou application à soi; coopération ou participation pour traduire les autres actes.

3. Des méthodes, dont l'usage s'est conservé à l'Oratoire, servent à appliquer les mêmes pensées aux différents actes à accomplir : « Le réveil est le commencement de notre vie en la journée, puisque par lui nous sortons du sommeil qui est une espèce de néant et de mort... nous ne devons en sortir que pour commencer à honorer Dieu, sa vigilance immuable, éternelle et infinie... Offrir notre réveil au premier moment de liberté du Verbe entrant... dans l'être créé...Benoncer à nous-mêmes et nous donner à lui dans cet us ige qu'il lui plaît faire de l'homme. » Clovseault, Vies..., t. i, p. 274 sq.

Le temps a été créé par Dieu, nous devons le recevoir « comme un don qu'il nous a fait... et le rapporter tout entier à sa gloire... Nous n'avons pas un seul moment de temps qui ne nous soit donné en considération de Jésus-Christ, et qui ne nous ait été acquis par sa mort... Selon la justice divine, l'homme devait mourir incontinent après son péché... Cette sentence rigoureuse a été exécutée à la rigueur et à la lettre contre les anges... Il n'est pas un instant qui ne soit dû à la rédemption du Fils de Dieu... La justice nous oblige à le rapporter » à Celui qui nous l'a acheté pretio magno. Lettres, éd. Pin, p. 242. Habituellement, on commence par s'élever jusqu'à Dieu un et trine, pour s'adresser à Notre-Seigneur, ensuite à soi-même et remonter de soi à l'Église, au Verbe, à la Trinité.

4. On fait de même pendant le cours de l'année chrétienne : Ainsi, à l'Ascension : « Je supplie Notre- Seigneur Jésus-Christ de vous unir à sa très sainte Mère, à ses apôtres, à ses disciples et à toute l'Église dans l'amour et l'adoration de son état parfait et accompli dans lequel il est entré par son Ascension. • Lettres, p. 63. A la Pentecôte : « Dieu, en nous donnant son Esprit, nous donne l'Esprit de Jésus crucifié.. L'Esprit, qui nous est donné dans cette fête, n'est pas

Page 1