PÉRIODE CATHOLIQUE DE LA VIE DE NEWMAN
La principale collection de matériaux pour l'histoire de la vie catholique de Newman est contenue dans The life of John Henry Newman (La vie de J. H. Newman) par Wilfrid Ward, Londres 1912. Pour ses relations avec les autorités romaines et avec Manning, The life and limes of archbishop Ullalhorne (L'archevêque Ullathorne, sa vie et son temps) par dom Butler, ancien abbé de Downside, Londres, 1926, est une source d'une importance unique, non seulement par les matériaux inédits qu'elle a mis au jour, mais aussi par les titres éminents qu'a son auteur pour porter un jugement sur les événements qu'il rapporte. Pour les mêmes raisons Lord Acton and his circle (Lord Acton et ses amis) par le cardinal Gasquet, Londres, s. d., est un ouvrage d'une valeur inestimable dans le domaine limité qu'il s'est fixé, c'est-à-dire pour les relations de Newman avec le groupe du Rambler. On trouvera le récit le plus long et le meilleur de la controverse engagée sur l'infaillibilité papale dans William George Ward and the catholic Rcvival (W. G. Ward et la renaissance catholique) par Wilfrid Ward, Londres 1893. Les Essays de Henry Dudley Ryder, Londres, 1911, jettent encore quelque lumière sur les relations de Newman avec Manning, et sur la controverse relative à l'infaillibilité papale. Lord Acton's correspondence (La correspondance de Lord Acton) publiée par J. N. Figgis et R. V. Laurence, Londres 1917, complète le Lord Acton and his circle de Gasquet, mais il y a lieu d'être prudent avant d'accepter les idées et les opinions de Lord Acton. — Outre ces ouvrages on trouvera également cités : YApologia; Difficultics of Anglicans (Diff.); Présent position of Calholics (Pre. pos.); la Grammar of assenl (G. A.); la Via média (V. M).
1° Newman à Rome. — Le 22 février 1846, Newman quitta Littlemore (voir Apol., p. 236) et se rendit à Maryvale (Old Oscott). Là il adopta, avec cinq de ses amis, une règle de vie donnée par l'évêque Wiseman, alors coadjuteur du vicaire apostolique pour l'Angleterre centrale. En août, Wiseman décida que Newman et Saint-John iraient à Rome poursuivre leurs études. Ils y arrivèrent le 28 octobre, et quelques jours plus tard ils s'installèrent à la Propagande. Le dimanche de la Trinité, 30 mai 1847, Newman fut ordonné prêtre en même temps que Saint-John par le cardinal Fransoni, et le jeudi suivant, il célébra sa première messe dans la « petite chapelle des jésuites » à la Propagande, messe servie par William Clifîord, plus tard évêque de Clifton. Le 28 juin, résolu à se faire oratorien, il commença, en compagnie de six autres convertis, son noviciat à Santa-Croce, sous la direction du P. Rossi, de l'Oratoire de Rome.
Durant son séjour à Rome, Newman soumit à un nouvel examen les principes qui étaient à la base de ses Univcrsily sermons et de son Essay on development. Parmi ses manuscrits inédits appartenant à cette période se trouve un court traité intitulé Thèses de fide, revu par celui qu'il appelle son « directeur théologique » (theological lutor) et un autre intitulé De catholici dogmalis evolulione, avec des annotations par le P. Perrone S. J. A Rome aussi il traduisit en latin, en les modifiant, et fit paraître en 1847, sous le titre de Dissertait unculse quxdam critico-lheologicw, quatre « Notes » tirées de ses Select t realises of S. Alhanasius against the arians (traités choisis de saint Athanase
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contre les ariens), publiés à Oxford dans la Librarg o] tlie Fathers, Oxford, 1842, 1844. La première de ces quatre dissertations est tirée de la deuxième partie des Traités (p. 498 sq.); les trois autres de la première partie (p. 165 sq., 272 sq. et 66 sq).
2° L'Oratoire anglais. — En décembre 1847, Newman retourna en Angleterre; il arriva à Londres la veille de Noël, et se rendit de là à Maryvale, où l'Oratoire anglais fut officiellement fondé dans la soirée du 1er février 1848. Au début, la congrégation comptait dix membres (six Pères, un novice et trois frères lais); mais moins d'une quinzaine après, sa force se trouva considérablement accrue lorsque se joignirent à elle Faber et ses compagnons, qui avaient fondé à la maison de Saint- Wilfrid un institut religieux particulier. Maryvale fut alors abandonné, et, après un bref séjour à Saint- Wilfrid, Newman assuma, au début de l'année suivante, la charge de la mission d'Alcester Street à Birmingham. En mai, il fonda l'Oratoire de King William Street à Londres, et mit Eaber à la tête de cette nouvelle communauté. Le 16 février 1852, il s'installa dans la nouvelle maison •d'Edgbaston (Birmingham) qui resta, sauf au cours de brèves périodes passées à Dublin, sa résidence pour le reste de sa vie.
En 1848, Ullathorne devint vicaire apostolique pour l'Angleterre centrale et se trouva être par le fait l'évêque de Newman. Combien cet événement était heureux pour celui-ci, c'est ce que l'on devait voir par la suite; car on ne saurait trop dire ce qu'il dut au soutien fidèle que lui accorda Ullathorne. Mais tout d'abord les relations entre les deux hommes furent quelque peu tendues. Les difficultés surgirent à propos d'une collection de Vies des saints, traduites principalement de l'italien, que Faber avait pris l'initiative de publier, avant d'entrer à l'Oratoire. Ces Vies soulevèrent une opposition considérable; on disait qu'elles convenaient mal aux catholiques anglais; et un prêtre, lui-même converti du presbytérianisme, alla jusqu'à dénoncer comme entachés d'idolâtrie certains passages de la vie de Sainte Rose de Lima; il en exprima, il est vrai, par la suite, des regrets qui lui faisaient beaucoup d'honneur. Quant à Newman, il confia bien à un ami, qu'il n'aurait jamais laissé Faber publier Sainte Rose, s'il avait alors appartenu à l'Oratoire; mais il n'était à ce moment nullement en sympathie avec ceux qui critiquaient les Vies. Cependant, « pour l'amour de la paix », il décida que la collection en resterait là et fit connaître sa décision à Faber par une lettre, dans laquelle il prenait d'ailleurs fait et cause pour lui, et qu'il lui donna la permission de publier. Ward, t. i, p. 211-212. Sur ces entrefaites, avant la publication de ce document, Newman reçut une lettre d' Ullathorne prenant position contre les Vies, qui ne convenaient pas, à son sens, à des lecteurs anglais. Comme il était assez naturel, lorsque la lettre de Newman fut publiée ■quelques jours plus tard, Ullathorne en fut offensé; tandis que Newman de son côté était blessé par l'indifférence dont son évêque semblait faire preuve, en face de l'attaque outrageusement violente dont nous avons parlé plus haut. Peut-être Ullathorne ne tint-il pas suffisamment compte des relations de Newman avec Faber; l'interruption des Vies était pour celui-ci une dure épreuve; il attachait en effet à cette •collection une importance démesurée; elle exprimait à ses yeux la quintessence de l'esprit catholique, esprit qui, d'après lui, faisait défaut en Angleterre, bien qu'il n'eût, à cette époque, aucune •connaissance intime de la vie catholique, ni dans son pays, ni à l'étranger. Bientôt, lorsque Newman «ut plus d'expérience, les extravagances de Faber commencèrent à le rebuter; et lorsque l'occasion
s'en présenta, il se déclara d'accord avec la manière de voir d'Ullathornc. Difj., t. n, p. 21-22.
3° La polémique, avec les anglicans. — • En 1850, la hiérarchie catholique fut rétablie en Angleterre. Cet événement fut annoncé par la pastorale que Wiseman datait, le 7 octobre, « de la porte Flaminienne »; le ton en était peut-être exagérément pompeux, et sonnait l'arrogance pour des oreilles protestantes. Il s'en suivit à travers tout le pays une explosion, violente et absurde à la fois, de sentiments « anti-papistes ». Parmi les imposteurs, qui virent là une occasion sans pareille de faire des dupes, se trouvait un certain Achilli, ancien dominicain; sa vie avait été, aussi bien avant qu'après son apostasie, exceptionnellement déréglée. Il se donna pour un martyr de la cause protestante et une victime de l'Inquisition. Wiseman l'avait démasqué en publiant son histoire dans la Dublin review (juillet 1850); mais Achilli pouvait se permettre de n'en tenir aucun compte, car la Dublin review ne pénétrait pas dans les familles protestantes. Il en fut tout autrement lorsque, dans une conférence publique, à laquelle assistaient des représentants de la presse, Newman mit au jour les agissements du malheureux, lui infligeant ainsi, l'une des corrections publiques les plus cinglantes dont on eût gardé le souvenir. Pre. pos., p. 207 sq. Un passage de son discours, qu'il retrancha parla suite, mais que l'on trouve dans Ward (t. i, p. 279) fut estimé diffamatoire par un jury. La suite en fut un procès pour diffamation devant un juge partial et un jury aveuglé par ses préjugés religieux; un verdict de culpabilité fut rendu contre Newman qui s'attendit un instant à être emprisonné; par la suite il fut condamné à une amende de 100 livres sterling; un second juge qui n'avait pas l'air de goûter cette tâche, lui adressa une semonce sur la déchéance morale des convertis au catholicisme (31 janvier 1853). Les frais étaient élevés, mais furent plus que couverts, grâce à la libéralité des catholiques du monde entier, et de ceux de France en particulier. Le Times exprima son dégoût de voir la justice aussi mal rendue, et en fin de compte Achilli disparut. Tels furent les événements notables qui marquèrent cette période de la vie de Newman. Ce procès lui apprit pour la première fois, mais non pour la dc-mère, jusqu'à quel point Wiseman manquait des habitudes nécessaires à des affaires de cet ordre. Newman comptait sur des documents que Wiseman disait posséder et, au moment critique, celui-ci ne put les produire. Cela était déjà bien fâcheux, mais il y eut pire. Newman devant envoyer des agents à Naples, en quête de témoignages sur Achilli, Wiseman leur fournit des lettres d'introduction; mais il les rédigea en des termes qui manquaient ou semblaient manquer de vigueur. Ces lettres ne furent « pas assez fortes pour ouvrir les livres de la police ». A Naples, on dit aux amis de Newman que « tout aurait pu être fait si le cardinal avait été plus énergique. » Ward, t. i,p. 283.
4° Travaux divers. — Le 12 novembre 1851, Newman fut nommé recteur de l'université catholique de Dublin; il donna sa démission le 12 novembre 1858. Ces années furent des années perdues, sauf toutefois en ce qui concerne les œuvres de premier ordre que son nouveau rôle lui donna l'occasion de composer. En écrivant son Idea of a universily (Quelle idée se faire d'une université?) il servit peut-être la cause de l'éducation et de la religion, plus que s'il avait atteint le but immédiat qu'il s'était proposé. Nous n'avons pas à nous étendre sur cette période malheureuse, qui rompt l'unité de la partie catholique de sa vie. Les différents documents relatifs à l'université catholique de Dublin furent rassemblés en 1896, après la mort de Newman, en un seul volume, qui ne fut
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pas mis dans le commerce. Cet ouvrage intitulé My campaign in Ireland, Part I (Ma campagne en Irlande, lre partie) a beaucoup de valeur pour tous ceux qui s'occupent d'éducation; malheureusement on ne le trouve plus que dans les bibliothèques. La deuxième partie ne fut jamais imprimée, autrement elle eût sans doute contenu un document écrit par Newman en 1870 et intitulé Mémorandum about mij connection with the calholic university (Mémorandum sur mes rapports avec l'université catholique), document que Ward a largement utilisé. Sur les causes de l'insuccès de Newman, voir ici même, t. vi, col. 3403; ce qu'on trouvera en cet endroit est confirmé dans YUllalhorne de dom Butler (t. n, p. 312). L'auteur cite le témoignage de son père qui fut professeur de mathématiques à Dublin sous les ordres de Newman. En 1858, YViseman et les évêques anglais demandèrent à Newman d'entreprendre une nouvelle traduction de la Bible en anglais. Newman se mit à l'œuvre avec ardeur; mais il dut bientôt reconnaître qu'il n'avait à attendre aucun soutien, moral ou financier, de la part des évêques. Dès que l'affaire fut en train, Wiseman cessa d'y porter le moindre intérêt et ne prit même pas la peine de répondre à des lettres importantes qui y avaient trait. En conséquence le projet fut abandonné. Newman avait l'intention de mettre en tête de sa traduction, sous le titre Prolegomena, une introduction approfondie qui devait avoir un caractère apologétique; il alla même jusqu'à en commencer une première rédaction; mais on croit qu'il en détruisit le manuscrit.
5° L'affaire du Rambler. ■ — Nous en aurons plus long à dire sur le Rambler et sur les rapports de Newman avec les directeurs de cette revue; car ces rapports furent la cause indirecte de la défiance que, de longues années durant, on lui témoigna à Borne. L'orageuse histoire du Rambler a retenu l'attention de deux écrivains exceptionnellement qualifiés pour porter un jugement sur ce sujet, le cardinal Gasquet dans son introduction à Lord Aclon and his circle, et dom Butler dans son Ullathorne (t. i, p. 308 sq.). Le Rambler fondé le 1" janvier 1848 par J. M. Capes, un converti d'Oxford, passa dix ans plus tard, après diverses vicissitudes, entre les mains d'un autre converti d'Oxford, Bichard Simpson, et d'un élève de Dôllinger, John Dalberg Acton. A la suite de deux articles de janvier et février 1859, {The royal Commission on Education, p. 17-30, et The royal Commission and the « Tablel », p. 104-113), tous deux par S. N. Stokes, articles qui s'ajoutaient à d'autres motifs d'irritation, le Rambler fut vivement pris à partie, et menacé d'être condamné par les évêques. Pour sauver la situation, Newman, avec l'approbation de Wiseman, accepta le poste de rédacteur en chef : la revue avait été jusque-là mensuelle : il la fit paraître tous les deux mois. Le premier numéro publié sous sa direction parut en mai 1859; le second et dernier en juillet. Ce numéro contenait le fameux article On consulling the Faithful in mallers oj doctrine (Faut-il consulter les fidèles en matière de doctrine? p. 198- 230). Le Rambler avait pour objet — et Newman l'approuvait de toute sa sympathie — de fournir une revue catholique comparable aux meilleurs périodiques non catholiques de la même catégorie; les questions du jour y seraient, en toute franchise, soumises à la discussion, et les difficultés qu'elles présentaient seraient regardées en face. L'entreprise avait été conduite jusque-là avec un talent remarquable; elle aurait dû contribuer à établir parmi les catholiques une magnifique tradition littéraire, si les circonstances avaient été propices; mais elles ne l'étaient pas. Dès le début, Wiseman et les hommes qui étaient à la tête de la revue se trouvèrent en opposition de
principes. Pour Wiseman, sur touts les sujets qui n'étaient pas, du point de vue religieux absolument indifférents, l'écrivain laïque ne devait être que le porte-parole de l'épiscopat; pour les rédacteurs du Rambler, la liberté de discussion devait subsister, toutes les fois que l'Église n'avait pas tranché la question par un acte d'autorité. De cette opposition fondamentale, la crise de 1859 fournit un exemple excellent. A ce moment au sujet des Poor schools (Écoles des pauvres) catholiques, le Rambler préconisa, dans les deux articles ci-dessus mentionnés, une politique opposée à celle des évêques à l'égard de certaines propositions du gouvernement. A la décharge du Rambler, il faut dire ce qui suit :
1. Lorsque les évêques commandèrent aux catholiques de cesser toutes relations avec le gouvernement et la Commission on Education (commission de l'enseignement), leur décision fut accueillie avec accablement par les laïques en général (Gasquet, p. l), y compris W. G. Ward (ibid., p. xlviii).
2. L'auteur des articles était secrétaire du comité des Poor schools; on comprend qu'il ait protesté contre une manière d'agir qui semblait compromettre l'avenir des écoles.
Par contre, il faut bien l'admettre, le Rambler eût été plus sage s'il eût évité de provoquer du ressentiment. Aux yeux de tout converti, les insuffisances de l'enseignement catholique ne pouvaient qu'être un obstacle aux progrès du catholicisme; mais la critique qu'en faisait le Rambler fut naturellement mal accueillie. A l'occasion aussi, la revue pénétrait avec imprudence sur le terrain de la théologie; ces incursions avaient quelque chose d'alarmant, bien que, Gasquet nous le rappelle, ce qui était alors téméraire, puisse ne l'être plus aujourd'hui. De plus, il s'ajoutait à la matière de certains articles, quelque chose de plus personnel dans le style, qui était dû surtout à Simpson. « Tout vrai et fervent catholique qu'il fût, dit de lui Gasquet, il avait le don, don fatal, peut-on dire, dans les circonstances où il était placé, de saisir le côté comique des questions sérieuses; cela l'amenait souvent à manquer de respect envers des hommes investis d'une autorité, et habitués à être révérés et obéis. » Wiseman était un de ces hommes « investis d'une autorité », homme de vaste science, certes, mais peu doué de sens critique; et il offrait à l'humour de Simpson une cible par trop tentante. Lorsque le numéro de mai du Rambler parut, Ullathorne alla trouver Newman, et le pressa d'abandonner la rédaction (22 mai); le ton de la revue, disait-il, était irritant, et donnait à penser que certaines gens se sentaient mal assurés dans leur foi. Newman répondit que peut-être il voyait un côté des choses qui était caché aux évêques, et cita en exemple ce qu'il avait éprouvé en Irlande. Mais malgré ses paroles, Ullathorne persista à ne pas vouloir que les laïques eussent trop conscience du caractère épineux de certaines questions. Or Newman, depuis qu'il avait, dans l'anglicanisme, admis l'épiscopat comme une institution divine, témoignait à l'autorité épiscopale un dévouement presque romanesque : pour lui, le conseil ou le désir de son évêque avait la force d'un ordre. Il accepta donc de se retirer après le numéro de juillet du Rambler. « Étant donné, écrivit-il à un ami, les principes et les sentiments qui m'ont guidé durant toute ma vie, il m'était impossible d'agir autrement.» Ward, t. i, p. 498. Il continua, comme le montre sa correspondance, à s'intéresser chaleureusement au Rambler, et fit de grands efforts pour en modérer le ton par ses conseils; il alla parfois jusqu'à des remontrances si vigoureuses, qu'on doit savoir gré à Acton et à Simpson de ne pas avoir pris en mauvaise part une franchise aussi brutale. Il n'en
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était pas moins en fâcheuse posture, car tout pouvoir de direction lui avait en fait échappé. Les ennemis du groupe du Rambler Ignoraient cette situation,
et continuaient à considérer Newman et la revue comme ne faisant qu'un. Aussi lorsque parut (novembre 1861, p. 106-119) un compte rendu des conférences de Manning intitulées : The last glories o\ the Holu Sec greater lhan thefirsl (la gloire finale du Saint- Siège plus grande que la première), compte rendu écrit en fait par Simpson, Manning, sans plus ré (léchir, estima que l'article avait été, sinon rédigé, du moins inspiré par Newman en personne. Son désaccord avec lui, il l'a en somme avoué lui-même, remonte à ce moment. Cf. Purcell, Manning, t. n, p. 348. Et pourtant, quand parut le compte rendu en question, non seulement Newman n'était plus, comme le croyait à tort Manning, rédacteur en chef du Rambler, mais il était en relations tendues avec le groupe. Que l'erreur de Manning ait pu entraîner de telles conséquences, cela déjà était fâcheux; mais les relations de Newman avec le Rambler, si brèves qu'elles eussent été, devaient avoir des suites plus durables et plus regrettables encore. Dans le n° de mai 1859 (p. 122) Newman, lui-même, en qualité de rédacteur en chef, avait voulu s'excuser auprès des évoques des articles sur les Poor schools. Il avait écrit notamment : « Si même dans la préparation d'une vérité dogmatique les fidèles sont consultés, comme on l'a fait récemment pour l'Immaculée Conception, il est au moins naturel de s'attendre à un pareil acte de bonté et de sympathie, lorsqu'il s'agit de questions pratiques; c'est une forme de la condescendance qui doit être propre à ceux qui sont forma facli gregis ex animo. » Des critiques pointilleux, en Angleterre, ^rirent ombrage du mot « consulter ». Newman publia donc dans le n° de juillet le célèbre article : On consullingthe Faiihful (Faut-il consulter les fidèles?). Pour justifier l'emploi du mot, Newman invoque l'usage du mot dans l'anglais courant : on consulte bien des choses inanimées, un baromètre, un livre, le pouls d'un malade. Il insiste ensuite sur ce qu'il y a toujours de délicat à faire passer un mot d'une langue dans une autre, prenant des exemples dans ses propres écrits. Lorsqu'il avait employé des mots comme évidence ou évidences, probable, natural Iheology, il avait été compris de travers par des étrangers, qui oubliaient « que l'anglais correspond mal au latin théologique ». Mais le sujet principal de l'article était le fulelium sensus ou consensus, considéré comme l'un des loci Iheologici. Au cours de ses études, Newman avait été amené à attacher beaucoup d'importance à ce sensus; il permettait, à son avis, de résoudre la difficulté qui se présentait, lorsque le témoignage de certains écrivains ecclésiastiques sur certaines doctrines présentait des lacunes; et il avait surtout en vue les difficiliores modi loquendi des écrivains anti-nicéens. En 1847, il avait discuté la question avec Passaglia et Perrone. Le premier n'avait pas pris la difficulté au sérieux, et avait renvoyé Newman à l'évêque anglican Bull. Le second avait semblé répondre au fait allégué par un transeal, et avait insisté sur ce fait que le sensus fidelium suppléait à ce qui manquait au témoignage des Pères. L'année suivante, lorsqu'il avait lu l'ouvrage de Perrone sur l'Immaculée Conception, il avait été ravi de découvrir que l'auteur attachait au sensus une grande importance. Dans la dernière partie de son article, après avoir cité plusieurs passages de ce traité, il les illustrait par l'histoire de l'époque troublée qui suivit le concile de Nicée, époque ou des évêques en grand nombre compromirent la foi, tandis qu'elle fut, dans une large mesure, maintenue par des laïques. « Mon argument est le suivant : s'ils n'avaient été catéchisés,
comme dit saint Hilaire, dans la foi orthodoxe depuis le temps de leur baptême, ils n'auraient jamais pu avoir l'horreur dont ils font preuve, à l'égard de la doctrine hétérodoxe des ariens. Leur voix, donc, est la voix de la tradition » (p. 213).
Vers la fin de l'article (p. 214), on relève ce passage : « .le dis que la fonction de YEcclesia docens fut temporairement suspendue. Les évêques manquèrent à leur devoir, qui était de confesser la foi en corps. Ils parlèrent diversement, et l'un contre l'autre; on n'entendit plus, après Nicée, et pendant près de soixante années, de témoignage ferme, invariable, d'accord avec lui-même. Il y avait des conciles indignes de confiance, des évêques infidèles; on voyait la faiblesse, la peur des conséquences, les conseils des mauvais bergers, les illusions, les hallucinations sans fin et sans espoir, pénétrer jusque dans tous les recoins, ou presque, de l'Église catholique. » On pouvait évidemment interpréter ces paroles, séparées de leur contexte, en leur prêtant un sens que leur auteur n'aurait jamais voulu leur donner; traduites en latin, elles pouvaient même suggérer l'hérésie. Un évêque les comprit de travers et, sans avoir même consulté Wiseman ou Ullathorne, les envoya à Rome pour examen. Ullathorne en fut informé, alors qu'il se trouvait séjourner à Rome à la fin de 1859; on le pria d'avertir Newman. Celui-ci, selon les conseils de son évêque, écrivit à Wiseman, qui était à Rome pour quelque temps (19 janvier 1860) et mit toute l'affaire entre ses mains. Ward, t. ii, p. 171. Il demandait qu'on lui indiquât les passages qui avaient donné lieu à critique, qu'on lui fournît la traduction dans laquelle ils avaient été lus, et l'énoncé des vérités qu'il était censé avoir contredites; et il s'engageait dans le délai d'un mois, à professer « ex animo, dans leur plénitude et leur intégrité », ces propositions dogmatiques, et à montrer qu'elles étaient absolument d'accord, aussi bien avec son argumentation prise en elle-même, qu'avec le texte de cette argumentation en anglais. Wiseman obtint promptement de la Propagande une liste des passages incriminés: mais il ne répondit pas à la lettre de Newman, et ne lui envoya pas la liste. Puis en avril, tandis qu'il était encore à Rome, il lui fit dire par Manning qu'il vaudrait mieux laisser les choses en état jusqu'à son retour en Angleterre. Newman ne reçut pas d'autre communication du cardinal! il crut comprendre, d'après les paroles de Manning, que l'affaire était réglée, et ne fit pas d'autres démarches. Ce fut pour lui une surprise brutale, en 1867, d'apprendre qu'il couvait encore sous la cendre quelque ressentiment contre lui; on lui avait, disait-on, donné l'occasion de s'expliquer, et il n'en avait pas profité. Dès que la lumière fut faite sur cet état de choses, Newman n'eut pas de peine à faire cesser le malentendu. Mais une difficulté subsistait : Franzelin avait mis, sous forme théologique, les objections que l'article avait suscitées. Perrone, consulté, insista pour que Newman profitât pour répondre à Franzelin d'un écrit sur quelque autre sujet. Newman suivit ce sage conseil, et sa réponse, courte mais concluante, parut dans un appendice de la nouvelle édition de The arians (p. 466-468). Il ne semble pas qu'on ait plus jamais entendu parler de ce malheureux sujet : Ce qui est regrettable, c'est que Wiseman n'ait pas agi avec plus de vigueur dès le début. S'il l'avait fait, les soupçons auraient été dissipés aussitôt.
6° La question du haut enseignement. — Après qu'il fut rentré d'Irlande, et qu'il se fut séparé du Rambler, Newman vécut des années paisibles dans la maison de l'Oratoire; une seule pensée venait jusqu'à un certain point troubler cette paix : c'était que d'autres hommes, de moindre valeur, faisaient quelque bruit dans le monde, tandis qu'il semblait, lui, avoir été relé-
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gué dans Volium cum dignilate de la vieillesse, alors qu'il venait à peine d'arriver à la plénitude de ses forces. Son horizon s'était rétréci jusqu'aux limites étroites de sa communauté, mais il était décidé à lui faire accomplir un travail digne d'éloges, pour sa génération et pour les suivantes. Comme bien d'autres personnages fameux dans l'histoire, il se fit professeur. En 1859, il créa l'École de l'Oratoire, « public school » en miniature, mais avec une atmosphère catholique. Cette école s'est acquis, au cours de ses soixante-dix années d'existence, une réputation qui n'est pas indigne de son fondateur; elle a exercé sur l'enseignement catholique une influence qui, pour n'être point reconnue, n'en est pas moins réelle. Les premières années de son existence furent mouvementées; comme son fondateur, elle fut traitée en suspecte. On fit courir à son sujet des racontars dont la malveillance est à peine croyable; l'histoire se refuserait à admettre que de tels propos aient été tenus, s'il n'existait des preuves documentaires que l'on ne saurait récuser.
Quoi qu'il en soit, l'enseignement catholique était la quœslio vexata des années qui suivirent 1860, jusqu'à ce que la controverse sur l'infaillibilité rejetât à l'arrière-plan tous les autres sujets.
L'échec de la tentative faite en Irlande avait soulevé d'une manière aiguë le problème del'enseignement supérieur pour les laïques, et il fallut plus de trente ans avant qu'on arrivât à une solution. En théorie, Newman était favorable à l'idée d'une université catholique; mais il se rendait compte qu'étant données les circonstances, un tel projet était tout à fait irréalisable, et les évêques s'associèrent à son opinion (1864). Cependant si l'on avait laissé les choses aller, la difficulté aurait pu se résoudre peu à peu d'ellemême, d'une manièie qui nous semble aujourd'hui avoir été dès le début inévitable. Dans les deux grandes universités, on acceptait désormais les étudiants sans distinction de religion (à Oxford depuis 1854, à Cambridge depuis 1855); et un petit nombre de catholiques — vingt peut-être entre 1854 et 1863 ■ — avait commencé à suivre les cours à Oxford. En 1862, on mit en avant l'idée d'ouvrir dans cette université un « Collège » ou un « Hall » catholique; mais la proposition n'aboutit pas. Pour réserver l'avenir, Newman, sans avoir en vue aucun projet particulier, acheta un terrain à Oxford; et lorsque Ullathorne lui offrit la charge de la paroisse catholique de la ville, il l'accepta avec joie, pensant qu'il pourrait ainsi veiller au bien-être spirituel des étudiants catholiques. Les extrémistes — Manning et Ward en Angleterre, Talbot, à Rome — • sentant que la présence de Newman attirerait les catholiques d'une manière irrésistible, s'alarmèrent et engagèrent contre lui une active campagne. Les évêques se réunirent (13 décembre 1864) et votèrent une résolution hostile à la présence d'étudiants catholiques à Oxford, résolution qui, sans leur interdire de fréquenter l'université, le leur déconseillait. Newman se soumit respectueusement, et renonça à son projet. Mais Ullathorne, nature plus généreuse et plus clairvoyante que ses collègues, insista de nouveau auprès de Newman pour qu'il acceptât la charge de la paroisse d'Oxford (août 1865); et Newman, après une année d'hésitation, accepta sous conditions. La Propagande autorisa en décembre 1866, l'établissement d'un Oratoire à Oxford: mais avec la réserve que, si Newman se montrait le moins du monde désireux de s'y établir, il faudrait l'en dissuader Mande suaviterque. Cette condition devait rester secrète, ou du moins Newman ne devait pas la connaître. Cependant, le secret fut mal gardé à Rome et Ullathorne, ne voyant pas d'autre moyen de sortir d'embarras, avertit Newman (6 avril 1867). « Tout est perdu, s'écria celui-ci. On
ne me permet pas d'aller là-bas. » Amèrement déçu> et sentant qu'en donnant des instructions secrètes' les autorités lui avaient témoigné de la défiance, i' résolut de faire sonder par des représentants de son choix, les dispositions de Rome à son endroit. Il apprit ainsi que les autorités romaines étaient si hostiles à l'éducation commune des catholiques et des non-catholiques, qu'elles combattaient tout ce qui pouvait, de près ou de loin, tendre à l'encourager. En conséquence, le 18 août 1867, il résigna entre les mains de l'évêque la charge paroissiale d'Oxford. Le rêve passager d'un second mouvement d'Oxford s'évanouit, et le problème de l'enseignement supérieur pour les laïques resta sans solution. Les idées de Manning sur ce point ne pouvaient conduire, dans les conditions d'alors, à une solution viable, on s'en aperçut bien lorsqu'il essaya de les mettre en pratique dans les années qui suivirent
7° La question de V infaillibilité pontificale. — ■ L'épisode d'Oxford montrait qu'il s'était groupé en face de Newman un parti puissant, décidé à contrarier toute proposition, tout mouvement, qui pourrait se dire soutenu par lui, et sans grand scrupule sur le choix des moyens. Dans le cas présent, ses adversaires pouvaient mettre en avant les dangers de l'éducation mixte; mais à défaut de ce prétexte, ils auraient trouvé quelque autre raison pour écarter Newman d'Oxford; et non seulement d'Oxford, mais aussi de toute autre position dans laquelle il aurait pu exercer son incomparable influence. C'était là « ce violent parti ultra, qui élève ses opinions à la hauteur de dogmes, et qui a surtout à cœur dé détruire toute école de pensée qui diffère de lui. » Apol., p. 260.
Les circonstances firent le jeu de ce parti. La papauté était dans une position difficile, exposée aux violences des révolutionnaires italiens. Les catholiques n'en étaient que plus portés à témoigner de leur loyalisme envers le Saint-Siège, et pour les gens dont nous parlons, ce loyalisme prenait la forme d'un chauvinisme ecclésiastique. Cette attitude ne pouvait manquer de s'accentuer encore du fait que l'infaillibilité pontificale allait être bientôt définie; elle devenait une menace pour la paix entre catholiques ; elle provoquait l'hostilité des non-catholiques. Newman qui n'était pas moins bon théologien que les gens du parti adverse et qui comprenait beaucoup mieux l'histoire, prévit le danger et prêcha la prudence. La faiblesse de ses adversaires résidait en ceci- que, si Manning avait son trône à l'archevêché de Westminster, Newman avait le sien dans le cœur de tous ses compatriotes, sans distinction de croyance.
En effet l'estime du public «était revenue tout d'un coup à Newman, à la suite d'un épisode dont l'élément essentiel fut la publication, en 1864, de l'Apologia. Chef-d'œuvre, sans doute, de la littérature de controverse, cet ouvrage a pris rang parmi les grandes autobiographies religieuses de tous les temps et de tous les lieux. ■ — ■ Pendant les vingt années qui avaient suivi sa conversion, l'attention publique s'était en somme détournée de Newman. Son éclipse était réelle et Manning exprimait bien ce que ses compatriotes avaient pensé jusque-là, lorsque, ayant lu l'Apologia, il prononçait en guise de commentaire ces paroles : « C'est une voix d'outre-tombe. » Aux yeux de l'Angleterre protestante, Newman, plus qu'aucun autre des convertis, avait perpétré la grande trahison et méritait pleinement le sort des traîtres. « Le D' Newman, imprimait un journaliste, fut jadis un érudit et un gentleman. C'est encore un érudit.. .» Rien ne pouvait être plus éloquent que ces points de suspension! Mais l'occasion de se réhabiliter s'offrit à Newman, sans qu'il l'attendît ni la cherchât; et il
NEWMAN (JOHN-HENRY), DANS L'ÉGLISE CATHOLIQUE
sut être à la hauteur des circonstances. Le numéro de janvier 1864 du Mucmillan's magazine contenait un compte rendu de Vllistoire d' Angleterre de Fronde, qui était en cours de publication. L'auteur du compte rendu était Charles Kingsley, un clergyman anglican du parti liroad Church, professeur d'histoire moderne à Cambridge, poète et romancier en renom. Il jetait en passant cette stupéfiante affirmation que « 1' amour de la vérité cultivée pour elle-même n'avait jamais été considérée comme une vertu par le clergé catholique; » prétendant citer Newman, il lui faisait soutenir « qu'une telle vertu n'était ni utile ni même, au total, souhaitable; que la ruse était l'arme que le ciel a donnée aux saints, pour leur permettre de résister à la force brutale et mâle de ce monde maudit où l'on prend mari et femme. » En réponse à une question, Kingsley donna sa référence, dans les Sermons on subjects of llie day, n° 20, Wisdom and innocence (Sagesse et innocence), et publia dans le Macmillan's magazine de février 1864 d'insuffisantes excuses. Newman publia aussitôt en brochure la correspondance échangée (12 février), avec quelques pages de réflexions qui réduisaient à néant les raisonnements du pauvre Kingsley. Si celui-ci avait su le comprendre, les choses en seraient restées là, mais il se figura tout le contraire et, sûr de vaincre, publia une volumineuse brochure portant le titre de Whal, then, does D' Newman mean ? (Que veut donc dire le Dr Newman?) dans laquelle il répétait et amplifiait ses accusations (20 mars). C'était là précisément ce que voulait Newman. Sans tarder, il releva le défi, et riposta d'abord le 21 avril par une brochure intitulée : Mr Kingsley' s mode of disputalion (les procédés de discussion de M. Kinsgley), suivie huit jours après, d'une autre intitulée : The true mode of meeting Mr. Kinsgley (la vraie riposte à l'attaque de M. Kingsley). Cette « vraie riposte » consistait pour Newman à « dérouler pour le lecteur, autant que possible, l'histoire de son esprit », à mettre le monde entier dans sa confidence, à faire un récit simple et sans ornement de son évolution religieuse, et à s'assurer ainsi un verdict favorable à la barre de l'opinion publique. Ce récit parut par fractions hebdomadaires du 6 mai au 2 juin; puis après un intervalle de quinze jours, vint l'appendice avec ses fameuses « Trente-neuf taches », qui menait l'ouvrage à une conclusion triomphale. La tension subie par Newman au cours de ces deux mois se mesure à cette citation de son journal : « Au travail vingt-deux heures de suite à mon Apologia. » Newman ne prouva jamais son génie d'une façon plus éclatante que par la manière dont il s'empara de l'attention du pays, puis, au lieu d'extorquer à des juges, convaincus contre leur volonté, un verdict rendu de mauvaise grâce, réussit à conquérir leur enthousiaste sympathie en leur révélant toute sa vie et en mettant son. cœur à nu. « Un tel « égotisme » est peut-être répugnant », écrivit Herbert Vaughan (plus tard cardinal ). Mais cet « égotisme » étalé dans l'Apologie, c'était — ne pouvait-il donc le comprendre? — une manifestation du génie; et lorsqu'on cherche la vérité dans l'ordre religieux, « l'égotisme est la vraie modestie » G. A., p. 384. Jusqu'à quel point le sentiment public se trouva retourné, c'est ce que prouve l'attitude du Times. Depuis des années il avait, à peu de chose près, voulu ignorer les œuvres de Newman; mais, lorsqu'après l' Apologia, parut un ouvrage consacré à l'Eirenicon de Pusey, il en publia un compte rendu moitié aussi long ou presque, que le livre lui-même (Church occasional papers, t.n, p. 398- 440). Newman avait, en un instant, conquis le cœur du pays, qu'il ne devait plus jamais perdre, et s'était assuré un accueil enthousiaste pour tout ce qu'il écrirait encore. Dans l'atmosphère échauffé des contro-
verses ecclésiastiques de ces jours orageux, ceux qu L voulaient plaisanter posaient à chacun la question suivant : « Comment faut-il vous appeler, M ou N? ». (Êtes-vous pour Manning ou pour Newman?) « N », répondait sans hésitation l'Angleterre protestante. Parmi les catholiques quclques:uns trouvèrent à redire. Mais celui qu'ils traitaient en suspect — et la situation ne manquait pas d'ironie — était considéré par tout ce qui parlait anglais comme la figure la plus illustre du catholicisme.
Et pourtant le catholicisme anglais faisait entendre, en apparence du moins, deux voix discordantes : celle de Newman s'opposait à celle de Faber (mort en 1863), de W. G. Ward, rédacteur en chef de la Dublin review, et de Manning, maintenant archevêque de Westminster; or ces hommes prétendaient, ou du, moins donnaient à entendre, qu'ils représentaient la manière de voir du Saint-Siège. Lorsque Pusey écrivit son Eirenicon, peu lui importait que Newman fût,, ou non, d'accord avec la théologie traditionnelle del'Église; il tenait pour assuré que les paroles de Ward et de Manning répondaient aux opinions qui dominaient à Rome. Afin d'empêcher que cette idée fausse ne fût partout admise sans conteste, Newman. jugea nécessaire, après le succès de son Apologia,. d'entrer de nouveau en lice. En conséquence, entre le 18 novembre et le 7 décembre 1865, il écrivit sa< Letler to Dr Pusey on his Eirenicon (Lettre au D' Pusey sur son Eirenicon). DifJ., t. n, p. 1-170. Si l'on veut saisir pleinement la portée de cette brochure, il'! faut d'abord savoir dans quelles circonstances elle fut composée. En 1860, avait paru un ouvrage d'unefâcheuse célébrité, Essays and reviews, dû à un; groupe de collaborateurs. L'un d'eux y avait écrit un article sur The national Church (l'Église nationale) : c'était le Rev. H. B. Wilson, l'un des quatre « tutors » qui avaient voulu faire condamner le tract 90 (Letters and correspondence, t. u, p. 330). Certains passages de l'article furent considérés comme inacceptables. Un procès fut intenté contre l'auteur par le Rev. James Fendall; au bout d'un certain temps, il fut fait appel-, devant le Privy Council, qui décida que la plainte n'était pas justifiée. A la suite de ce jugement, Pusey publia une brochure en 1864; dans la préface, il; faisait allusion à l'attitude des catholiques envers l'Église d'Angleterre, et à leurs propres divisions. Manning ayant répondu sur le ton de la polémique dans The workings of the Holy Spirit in the Church , of England (L'action du Saint-Esprit dans l'Église d'Angleterre), 1864, Pusey se décida à regret à lui. répondre. Cette réponse adressée à Keble, visait en. réalité Manning; elle avait pour titre An Eirenicon. (1865). Pusey commençait par défendre l'Église d'Angleterre contre l'attaque de Manning; mais, changeant d'idée à moitié chemin, il finissait par un plaidoyer en faveur de la réunion de l'anglicanisme et du catholicisme. Une mise au point réciproque était à ses yeux possible, en partant du principe suivant : le concile de Trente avait « délimité le minimum que l'on devait croire», tandis que les trente-neuf articles avaient eu pour objet de « condamner: un maximum, que l'on ne devait pas croire »; Pusey insistait pour qu'un concile général déterminât ce. qui n'était pas de fide. Tout en discutant la question, il., tirait grand parti du nom de Newman, et celui-ci . sentit « qu'il avait presque à relever le gant ». Si nous en jugeons d'après l'Eirenicon, Pusey craignait de voir Rome et l'Angleterre se séparer de manière croissante, principalement sur deux points : l'infaillibilité du pape, et « tout ce vaste système religieux qui a pour centre la sainte Vierge. » Newman avait pour intention de répondre au défi de Pusey en traitant les deux questions; mais en fait, il borna ,
NEWMAN (JOHN-HENRY), DANS L'ÉGLISE CATHOLIQUE
son attention à la seconde, insistant sur la différence entre croyance et dévotion dans le cas de la sainte Vierge, et montrant comment la dévotion dépasse souvent la théologie. Mais le trait le plus frappant de la lettre, c'est la tranquille fermeté avec laquelle Newman se sépare des extrémistes, tels que Faber et Ward, dont Pusey avait invoqué le témoignage : « Ce sont tous deux, dit-il, des convertis et plus récents que moi-même. » Et il ajoute : « Voici quelle est en fait la situation : ces hommes sont venus à l'Église, ils ont par là sauvé leur âme, mais ils ne sont en aucun sens les représentants autorisés des catholiques anglais, et ils ne doivent pas être substitués à ceux qui sont vraiment qualifiés pour remplir cet office. » P. 22-23.
Quant à l'infaillibilité, il en réserva l'examen pour une prochaine occasion; mais cette suite ne fut jamais écrite. P. 117. La raison de Newman pour en rester là fut que le P. Ryder « l'avait dispensé d'exécuter son projet relativement à l'infaillibilité par la réfutation concluante qu'il avait publiée en réponse à M. Ward. » P. 17. Ward était devenu en 1863 rédacteur en chef de la Dublin review, et avait aussitôt commencé une ardente campagne contre le libéralisme de Montalembert en France et de Dôllinger en Allemagne; pourtant il n'avait aucune connaissance approfondie de l'aspect théologique de la question, •et faisait preuve de peu de jugement. Le point principal de son programme était l'infaillibilité du pape, qu'il entendait dans un sens excessif, donnant d'ailleurs cette interprétation comme seule légitime pour des catholiques loyaux. 11 réunit ses articles sur le sujet en un seul volume publié en 1866 : The authority ■of doctrinal décisions (L'autorité des décisions doctrinales): il dédia le livre à Manning, voulant rendre hommage à la manière dont l'archevêque avait insisté sur le principe suivant : « En matière de vérité religieuse, il n'y a de sécurité que dans une soumission humble et sans réserve à l'Église, sur tous les points qui ont une relation, si lointaine soit-elle, avec la foi et la morale. »
Ainsi Ward avait devancé Newman et lui avait jeté le gant. Le gant fut relevé, non par Newman luimême, mais par un de ses jeunes disciples,- le P. Ignace Ryder, qui écrivit « de son seul et propre mouvement, sans la moindre suggestion de personne, ici ou ailleurs. » Ward, t. n, p. 224. La « réfutation concluante publiée en réponse à M. Ward » parut en brochure sous les titres suivants : Idealism in llieology 1867), A letler to W. G. Ward on his « Theory of infallible instruction » (1868) et Post-scriptum to a letler, etc. (1868). Par la suite, en 1890, Ryder résuma la controverse en présentant les points essentiels, sous forme de questions, auxquelles Ward répondait oui et lui-même non. Les voici, réparties en deux groupes, A et B. Celles du groupe A sont celles que Ward maintint, semble-t-il, jusqu'au bout; quant à celles du groupe B, Ward finit par admettre qu'il n'était pas nécessaire d'y répondre affirmativement, bien qu'il n'ait jamais cédé sur l'infaillibilité du Syllabus.
A. 1. Le magistère infaillible de l'Église s'étend-il à des matières qui n'appartiennent ni immédiatement < explicitement), ni médiatement (implicitement) au Depositum fidei? — 2. L'infaillibilité s'étend-elle plus loin que la foi divine? En d'autres termes ne peut-on exiger un assentiment intérieur absolu qu'en vertu de l'autorité de Dieu révélant? — ■ 3. Toutes les censures mineures : « scandaleuse », « téméraire », etc., attachées par l'Église à telle ou telle proposition, sontelles d'une justice infaillible? — ■ B. 4. Tous les enseignements directs du pape, en matière doctrinale dans les encycliques ou documents analogues, sont-ils infaillibles? — ■ 5. Tous les décrets directs en matière
doctrinale de l'Inquisition et de l'Index, quand ils sont sanctionnés par le pape et publiés par son ordre, sont-ils infaillibles? — 6. Le Syllabus est-il infaillible, de telle sorte qu'il rende ipso facto infaillibles toutes les condamnations qui y figurent, tous les documents qui y sont cités?
En ce qui concerne le groupe A (points sur lesquels l'entente ne se fit jamais), il faut admettre que Ward avait l'avantage pour ce qui est des censures mineures. C'est, en effet, l'enseignement commun des théologiens que ces censures sont infaillibles, dans le sens même où elles sont appliquées aux propositions condamnées. Mais, sur les deux premiers points, entre l'affirmation de Ward et la négation de Ryder, il n'y avait pas dans la pratique de différence bien sensible. Tous deux admettaient que l'infaillibilité s'étendait aux « faits dogmatiques »; mais, tandis que Ward ne voulait point que ces faits appartinssent, même implicitement, au Depositum et les faisait relever de la fides ecclesiastica, Ryder les comprenait dans le Depositum qu'il regardait, non comme « une collection de vérités découpées et desséchées , mais comme « un corps de doctrines, vastes, ertiles, variées, embrassant non seulement des propositions avec leur contenu logique, mais des principes et des idées dont l'Église, par la vertu du Saint-Esprit qui réside en elle, peut bien reconnaître les réalisations concrètes
— autrement dit, les faits dogmatiques. »
Fait singulier, Manning qui, en 1890, donna tort à Newman pour avoir approuvé les idées du P. Ryder sur les censures mineures (seul point où celui-ci fût dans l'erreur), oublia que vingt ans plus tôt il avait reproché à Newman d'avoir adopté en bloc les principes de son disciple (comparer dans le Manning de Purcell, t. n, les pp. 349 et 320). En fait Newman
— il le dit à Pusey et à Walker (voir le Newman de Ward, t. n, p." 224, 228-229) — était d'accord «en substance » avec la thèse de Ryder; elle exprimait pour lui « ce que les hommes d'opinion modérée parmi nous admettent aujourd'hui ». On eut généralement, semble-t-il, l'impression que Ryder avait été le porte-parole de Newman. Manning le crut certainement (Purcell, Manning, p. 320, n. 1). Il n'en était rien; mais, en se disant d'accord avec les principes exposés dans les brochures de Ryder, Newman leur conférait aux yeux de l'opinion une importance qu'elles n'auraient pas eue autrement. Lui-même, il avait déjà défini, de manière parfaitement claire, sa propre position, Apol., p. 245 sq., et ne pensait pas qu'il y eût lieu d'entrer en lice avec Ward. Pour son compte personnel, il avait toujours accepté la doctrine de l'infaillibilité pontificale (Ward, Newman, t. n, p. 101) « non comme un dogme, mais comme une opinion théologique, en d'autres termes, non comme une certitude mais, comme une probabilité », ibid., t. il, p. 236 ; mais « la question des limites et du siège de l'infaillibilité lui avait toujours paru sans grand intérêt », ibid., t. n, p. 234 ; et bien que l'Église, à son avis, eût le pouvoir de définir la doctrine, il pensait qu'elle ne le ferait jamais. Ibid., t. n, p. 221. Son principal grief contre Ward n'était pas que celuici professât des opinions extrêmes, mais qu'il affirmât avec insistance qu'elles devaient faire obligatoirement partie de la foi de tout catholique. Il lui en voulait de cette certitude intransigeante, et le lui dit dans une lettre importante, où il écrivait : « J'ai considéré dans le passé, et considère encore à présent, les différences d'opinions théologiques qui nous séparent, comme sans importance en elles-mêmes; c'està-dire qu'elles vous permettent, à vous aussi bien qu'à moi-même, d'accepter en son entier l'enseignement théologique de l'Église, le mot enseignement étant pris dans son sens le plus large; mais d'autre
NEVVMAN (JOHN-HENRY), DANS L'ÉGLISE CATHOLIQUE
pari, il est une chose en vous ([lie j'ai considérée dans le passé, et considère encore à présent, comme un symptôme grave et même redoutable : c'est que ces différences insignifiantes, permises, inévitables, ne soient pas, a vous entendre, insignifiantes, mais du plus grand poids. » Ward, Newman, t. n, p. 232. Il accusait encore Ward de créer une Église dans l'Église, comme jadis les novateurs à l'intérieur du catholicisme et comme aujourd'hui, en dehors du catholicisme, les « évangéliques » de l'Église établie. Ibid., p. 233. A rencontre de cette « humeur farouche et intolérante cpji méprise et même foule aux pieds le menu peuple du Christ » (DifJ., t. H, p. 339), il adoptait le surnom que lui donnait Ward et proclamait nécessaire « un sage et aimable minimisme » qui s'abstînt d'imposer ce que n'avait pas imposé l'Église.
Graduellement le centre de la controverse se déplaça et l'on en vint à considérer, comme la principale question en jeu, la fonction de la Schola theologorum par rapport aux déclarations pontificales. Ward, dès le début, avait insisté sur deux points : la fréquence des définitions infaillibles (The Church's doctrinal aulhority, p. 510), et l'intelligibilité pour le commun des hommes de telles définitions, même sans interprétation théologique. W. G. Ward and the calholic revival, p. 249, 251, et Ward, Newman, t. Il, p. 230, 231. Dans sa brochure De infallibililatis exlensione (1809), il réduisait autant dire à rien les fonctions de la Schola Iheologorum. Newman, au contraire, en soulignait l'importance; elle était, disait-il, chargée «d'interpréter la théologie positive », à laquelle se rattachent toutes les définitions officielles des papes, Ward, Newman, tu, p. 231 ; ainsi, en un sens, elle exerce une action restrictive sur toutes les décisions futures, en remplissant les fonctions d'interprète quant aux décisions antérieures.
Quand le concile du Vatican devint imminent, Newman craignit que les extrémistes n'eussent la victoire et, pour cette unique raison, il souhaita que le concile laissât en suspens la question de l'infaillibilité, Ward, Netvman, t.n, p. 289; ce qu'il redoutait, « c'était une définition discutable, et non la définition en elle-même ». W. G. Ward and the catholic revival, p. 244; cf. Ward, Newman, t. il, p. 295. On s'explique donc qu'il ait pu dire dans sa Lettre au duc de Norfolk, Difl., t. n, p. 193 : « Quant à moi, je n'ai pas dit que la définition vint mal à propos; Dieu seul sait le temps qui convient. » Le pape l'avait fait prier « de venir à Rome et de participer à la préparation du concile ; » il refusa, Ward, Newman, t. il, p. 241 ; de même lorsqu'il fut sollicité par plusieurs évêques d'aller à Rome avec eux, en qualité de théologien, il n'agréa pas leur requête. Il avait le plus vif désir de ne pas se trouver mêlé ouvertement aux discussions qui, de plus en plus, faisaient rage; mais par suite d'un incident fâcheux, il fut entraîné dans le tourbillon de la controverse. Comme il est assez naturel, dans les premiers mois de 1870, les conjectures allaient bon train sur les termes probables de la définition, et les journaux « accrédités » donnaient à entendre que ces termes satisferaient les exigences outrancières des extrémistes. Attristé et découragé par ces prophéties, Newman écrivit à Ullathorne le 28 janvier, une lettre qui renfermait les paroles devenues historiques : « une faction agressive et insolente. » Cette lettre, Ward, Newman, t. n, p. 287-289 portait la mention « personnelle »; mais le texte en tomba entre les mains du correspondant romain du Standard, et ce journal en publia quelques extraits, mais en les défigurant. D'après lui, Newman avait « stigmatisé les promoteurs de l'infaillibilité pontificale en les traitant de faction insolente et aggressive. » Un moment, les esprits s'émurent; mais il est bien cer-
tain (jue l'on avait mal compris les paroles de Newman. Elles s'appliquaient, comme il l'explique luimême, « non pas à ce grand corps d'évêques qui sont, dit-on, favorables à une définition de la doctrine, ni à aucun ordre de société ecclésiastique en dehors du concile », mais « à un groupe dont les membres sont dans l'Église, de rangs et d'états différents. » Ibid., t. n, p. 291. Au cours de ces mois, il redoutait surtout de voir les choses aller trop vite à Rome, ibid., t. n, p. 295-299, lettre très importante; mais, il en avait la confiance, « si l'on aboutissait à un vote afiirmatif ce serait sous une forme si atténuée, qu'en pratiqua elle ne voudrait rien dire, ou pas grand'chose. » Ibid., t. n, p. 299; cf. p. 285. « Une puissance plus grande que celle d'aucun homme ou d'aucun groupe, il en était assuré, amènerait le concile malgré lui à déterminer la vérité catholique et apostolique; ce que les Pères en viendraient à proclamer d'une seule voix serait la parole de Dieu. » Purcell, Manning, t. n, p. 350. L'événement justifia ces prédictions; l'infaillibilité fut définie comme étant de foi; mais dans des termes tels que même le parti modéré ne pouvait, après mûre réflexion, les trouver excessifs; on y insistait, comme l'avait souhaité Newman sur les auxilia qux divina suppedilabat Providenlia. « J'ai vu hier le texte de la définition, écrivait-il à un ami, et j'en aime la modération... à supposer toutefois qu'une telle définition fût nécessaire. » Ward, Newman, t. ii, p. 307.
8° Après le concile du Vatican. ■ — ■ Assez souvent l'expérience confirme le proverbe : « La roue du temps apporte la revanche. » Rarement elle l'amena aussi vite que dans le cas de Newman. — Il vaut mieux, parfois, oublier le passé; mais le sage ne saurait négliger l'avenir. Newman avait prévu que le concile du Vatican aurait certains inconvénients d'ordre politique; avant qu'il fût longtemps ses prévisions se réalisèrent bientôt. Le Kullurkampf aurait pu avoir en Angleterre une contre-partie (d'ailleurs atténuée), si Newman n'avait été le plus grand controversiste de son temps, un controversiste dont la parole pénétrait partout. Le concile du Vatican, cela n'est pas douteux, avait fait naître un malaise dans le pays; il suffisait d'une étincelle pour allumer l'incendie, et l'incendiaire se présenta en la personne de Gladstone, le grand homme d'État libéral, qui venait à peine d'abandonner le poste de premier ministre. La bête noire de Gladstone était ce qu'il appelait le vaticanisme (c'est-à-dire la concentration de la puissance ecclésiastique au Vatican). Sous l'influence de Lord Acton, lui-même poussé par Dôllinger et les mécontents d'Allemagne, ce spectre envahissait de plus en plus son horizon intellectuel. Dans le Vaticanisme, il voyait une menace pour la stabilité des gouvernements européens, et le penchant de Manning pour l'exagération tendait à faire prendre corps à ce spectre. Gladstone avait déposé, en février 1873, un projet de loi sur une grave question du jour, celle de l'enseignement en Irlande, mais il n'essayait même pas d'y aborder de front les difficultés que soulève le problème de l'école interconfessionnelle. Or, les évêques irlandais n'avaient rien voulu savoir de ce projet; il en conçut un vif dépit. Rattu à la Chambre des communes par une faible majorité, il se retira; mais, Disraeli refusant de former un nouveau gouvernement, Gladstone reprit le pouvoir. La patience n'était pas sa vertu dominante et la colère l'aveugla. A l'en croire, il avait « sur la question de l'enseignement offert de se montrer fort large, et son offre avait été repoussée insolemment et comme à plaisir. » Dès lors, ajoutait-il, « chaque fois que notre chemin croisera celui de l'ultramontanisme, nous ne le jugerons que sur sa valeur propre. Sera-t-il blanc ou noir
NEWMAN (JOHN-HENRY), DANS L'EGLISE CATHOLIQUE
à nos yeux, c'est une question qu'il est à peine besoin de poser. » (Lettre à Lord Acton, 18 nov. 1873.) Peu après il quittait de nouveau le pouvoir. C'étaient les évoques irlandais qui avaient contribué à le discréditer, lui et son ministère; et il prétendait, pour expliquer leur conduite, qu'ils avaient agi d'après les ordres de Rome. Dans cette hypothèse, la chute du gouvernement libéral était le premier triomphe du Vaticanisme, et le présage de ce qui viendrait ensuite. Dans un article publié par la Conlemporary review (octobre 1874), Gladstone employa des termes injurieux. On lui représenta qu'il avait eu tort. Il se mit alors, à son tour, à faire des représentations à ses adversaires. Ces représentations prirent la forme d'une brochure intitulée: The Vatican deerces in their bearing on civil Allegiance (Les décrets du Vatican et leur portée quant au devoir civique). La thèse en était la suivante : le catholicisme, tel que l'a défini le concile du Vatican, est incompatible avec le loyalisme visà-vis du pouvoir civil; il est impossible qu'un bon catholique soit un Anglais loyal. Les exagérations des extrémistes et les malentendus de Gladstone combinés avaient réussi dans leur triste besogne ; la brochure se vendit par dizaines de mille, et en moins de deux mois, on en avait imprimé cent cinquante mille exemplaires. Dans tes conditions, il eût été imprudent de traiter par le mépris une attaque de cette envergure. Manning entra en campagne avec ardeur, rendit à Gladstone coup pour coup. Newman hésitait. Mais Gladstone, avait dit d'un ouvrage récent de Manning, Csesarism and itllramontanism, qu'il « donnait le vrai sens des déclarations papales et des décrets du Vatican, tels que les comprennent les ecclésiastiques les mieux informés »; et Newman sentit que s'il gardait le silence, l'extravagance passerait pour l'orthodoxie catholique. Ce qui le décida, ce fut qu'il pouvait, en semblant prendre Gladstone à partie, répondre à Manning sans manquer aux convenances, et porter le coup de grâce aux extrémistes. Sa Leiler lo Ihe Duke of Norfolk (Lettre au duc de Norfolk) a donc une double signification. Elle établit d'abord et principalement que le catholicisme est compatible avec le loyalisme civique : Gladstone s'avoua vaincu sur ce point, et la question n'a plus jamais été soulevée depuis. La réponse de Newman était assez décisive pour clore la discussion. D'autre part, Newman disait en quoi il se séparait de Manning; sur ce point, il avait tous les catholiques derrière lui; mais à Rome régnait un certain malaise, aggravé par des informations reçues d'Angleterre. Le cardinal Franchi, de la Propagande, écrivit à Manning pour lui demander ce qu'il y avait lieu de faire: et Manning donna douze raisons pour que rien ne fût fait publiquement. A nouveau pressé d'agir, Franchi envoya à Ullathorne une liste de onze propositions qui avaient fourni matière à objection; mais rien de sérieux n'était en jeu, et les choses en restèrent là.
En écrivant l'Apologia, Newman avait mis en œuvre e principe qu'il proclamait lui-même, à savoir que dans la recherche de la vérité religieuse, 1' « égotisme est la vraie modestie »; il avait suivi pas à pas son propre développement, et mis à nu, comme sous le scalpel d'un chirurgien, les motifs qui avaient fini par l'amener à l'Église. Et certes, il était de toute importance que, sur le moment, il se justifiât; mais cette justification même entraînait, en vue d'une fin plus générale, l'examen d'un problème plus vaste. 11 avait senti toute sa vie que l'assentiment donné par la foi supposait une philosophie, en prenant ce terme dans un sens que, philosophes et historiens avaient dans une large mesure négligé, ou volontairement ignoré. Si l'assentiment donné par la foi est rationnel, et si la religion est faite pour tous les hommes, il
s'ensuit que tous les hommes doivent être capables de justifier leur assentiment, et cela selon la raison,, même s'ils sont incapables de s'exprimer d'une manière adéquate. Ainsi les théologiens avaient traité fort longuement des preuves de l'existence de Dieu, mais le commun des croyants ne connaissait pas ces preuves classiques, et peut-être serait incapable d'en saisir le sens: comment donc pourrait-il justifier sa foi en raison? C'était là un problème, non de logique abstraite, mais de logique concrète, personnelle,, individuelle; Newman en avait fait pressentir la solution dans ses Univèrsity sermons. Il le reprit vers 1860; et après dix années d'un travail plusieurs fois interrompu ou suspendu, il livra au public le résultat de ses mûres réflexions, sous la forme d'un livre intitulé Grammar of assenl (Grammaire de l'assentiment) (1870). On s'est complètement mépris sur la portée de cet important ouvrage; c'est sur lui qu'on a fait reposer, dans une large mesure, la légende du « modernisme » de Newman; nous avons donc cru bien faire de l'examiner en détail dans la seconde partie de cet article, à laquelle nous renvoyons le lecteur.
Après la publication de la Grammar of assent, Newman employa la plus grande partie de son temps à divers travaux de mise au point; il prépara l'édition d'ensemble de ses œuvres, qui commença en 1869 par les Parochial sermons et se termina en 1883 par la Via média ; il mit ses papiers en ordre pour la postérité, et écrivit V Aulobiographical memoir que l'on trouve dans les Lelters and correspondence de Miss Mozley. Mais il accomplit aussi une certaine quantité de travail nouveau, dont on trouvera plus loin le détail. Ce travail avait trait surtout aux Pères; Newman revenait ainsi à ses premières amours. La partie la plus significative n'en est pas la mieux connue, car il faut aller la chercher dans la réédition des conférences d'Oxford sur le Prophelical office, dont elle forme la préface (V. M., t. i, p. xv-xciv). Nous nous bornons à la mentionner ici, de peur qu'elle ne passe inaperçue.
9° Les honneurs suprêmes. — Manning avait grand peur de voir « le vieil esprit anglican d'Oxford, patristique et littéraire, transplanté dans l'Église catholique » par l'action de Newman. Purcell, Manning, t. ii, p. 323. Or les années suivantes se chargeraient d'ajouter à ces paroles un commentaire inattendu. En 1877, Triniiy Collège, le collège où Newman avait vécu comme étudiant, le choisit comme « fellow » honoraire, lui faisant ainsi « un grand compliment, le plus grand peut-être, écrit-il, que j'aie jamais reçu » ; et en 1 879, il était élevé à la dignité de cardinal par Léon XIII, à qui le duc de Norfolk et Lord Ripon avaient exprimé le désir unanime des catholiques anglais.
Vu les circonstances, vu la manière dont il était conféré, c'était là un honneur unique dans les temps modernes, et Léon XIII, parlant de Newman, l'appelait « il mio cardinale », montrant ainsi combien il se réjouissait de ce qu'il avait fait. Aux yeux de tous les Anglais, le pape avait voulu, non pas tant reconnaître les mérites personnels de Newman, qu'honorer un grand Anglais; et dans cette mesure le pays tout entier, sans distinction de croyance, participait à cet honneur. Rome ne pouvait rien faire qui dissipât aussi complètement le brouillard des préjugés et des malentendus qu'avaient amoncelé les siècles écoulés depuis le schisme. Quant à Newman, « le ciel, disait-il, s'était éclairé pour lui pour toujours. » Les principes pour lesquels il avait sans cesse combattu, quelque jugement que l'on portât sur lui, il les voyait enfin reconnus; il pouvait compter sur le grand arbitre qu'est le temps, pour en assurer la victoire finale. Dans son discours en réponse au
NEWMAN (JOHN-HENRY), ŒUVRES ANGLICANES
Biglielto (Ward, t. n, p. 459-462), il expliqua, avec la dignité et la simplicité qui lui étaient éminemment propres, quel avait été le leit-motiv de sa vie, et révéla ce qu'il y avait en lui de plus profond. C'était là, comme l'écrivit Pusey, « le vieux John-Henry Newman qui disait la vérité en toute franchise, sans blesser un seul cœur. » La vie de l'homme, disait-il, était un combat sur la terre; il avait eu pour sa part à lutter contre le libéralisme dans la religion, c'est-à-dire contre la théorie qu'il n'y a pas de vérité positive en religion, et contre la conclusion qui s'ensuit, à savoir que la religion est une affaire d'opinion personnelle, qu'elle est non objective, mais subjective, non une révélation, mais un sentiment ou un goût. La société, jadis chrétienne, ne l'était plus aujourd'hui. Telle était la grande « apostasie » du siècle, contre laquelle il avait élevé la voix. Mais dans le passé déjà, le caractère chrétien de la société avait été en péril de mort; il n'y avait donc pas lieu de perdre confiance : « L'Église n'a jamais rien d'autre à faire que de s'acquitter de son propre office, dans la confiance et dans la paix; elle n'a qu'à demeurer elle-même et à regarder Dieu accomplir son œuvre de salut. » Lorsque Newman revint de son voyage à Rornè, Punch lui souhaita la bienvenue sur le ton badin qui convenait à un journal humoristique, mais ses paroles n'en étaient pas moins significatives : « Très vénérable cardinal Newman, votre Éminence a bien gagné son chapeau rouge. C'est vous — ■ et le pape doit vous en remercier — • qui avez amené à Rome ceux des convertis anglais qui savent penser. Tout homme réfléchi, si l'un des dogmes que vous professez lui paraît absurde, se demandera naturellement laquelle des deux choses est la plus probable : que vous accordiez créance à une absurdité, ou que lui-même soit un âne. » Ces phrases donnent la note qui convient; car c'est à Newman, plus qu'à aucun autre homme ou groupe d'hommes qu'est due la renaissance intellectuelle du catholicisme en Angleterre, comme aussi l'estime qu'il s'est acquise auprès des Anglais.
Manning à Westminster, Newman à Edgbaston, tous deux cardinaux — ■ l'Église n'avait-elle pas ainsi marqué de son sceau la maxime sur laquelle insistait Newman, In necessariis imitas, in dubiis iiberlas, in omnibus caritas. Newman ne devait plus écrire beaucoup. Les quelques années qui lui restèrent à vivre, après que les controverses du milieu du siècle eurent atteint leur terme, furent comme l'été de la Saint- Martin d'une vie orageuse. Ce furent des années où peu à peu, doucement, sa figure s'effaça du monde pour s'enfoncer dans l'invisible. Sa longue et généreuse vie prit fin le 11 août 1890. Partout où l'on parle anglais, les hommes sentirent « qu'ils venaient de perdre quelque chose, qu'une étoile lumineuse venait de s'éteindre, qu'un signal avait disparu, que le siècle s'était appauvri, qu'une grâce lui avait été retirée. » Un homme qui tenait dans leur estime une place absolument unique, venait de passer ex umbris et imaginibus in veritatem.
IL Œuvres et doctrines. ■ — ■ Newman fut un écrivain extrêmement fécond. Philosophie religieuse, questions proprement théologiques, histoire de l'Église, patristique, problèmes d'actualité, il est intervenu dans ces domaines si divers avec une incontestable maîtrise. Le caractère un peu dispersé de cette production rend difficile, néanmoins, une présentation d'ensemble de ses idées en matière de théologie et de philosophie, et l'on a mis un peu de hâte, en divers milieux, à abriter sous son nom des théories générales auxquelles il n'avait peut-être pas songé. L'étude suivante vise à donner un aperçu aussi objectif que possible de la production littéraire de ce fécond et génial écrivain. Elle fournira une énu-
DICT. DE THÉOL. CATH
mération aussi complète que possible des écrits de Newman, en relevant, à l'occasion, les points de vue nouveaux que fait apparaître un examen plus attentif de quelques détails.
Cette analyse comprend tout naturellement deux parties : les œuvres de la période anglicane, et celles de la période catholique (col. 371)'; un paragraphe spécial sera consacré à la (Irammaire de l'assentiment, à cause de son importance particulière (col. 385).
/. LES ŒUVRES DE LA PÉRIODE ANQUCA.NE. — Nous bornerons ici notre attention, à ceux des écrits anglicans de Newman, qu'il crut assez importants pour les faire réimprimer par la suite, et qui figurent dans l'édition d'ensemble de ses œuvres (Longmans, Londres, 18(58-1881). Dans l'avertissement placé en tête des Essays crilicat and hislorical (1871), et de nouveau dans la préface de la Via média (1877), Newman nous dit les raisons pour lesquelles il croit devoir rééditer tant de pages hostiles au catholicisme. Un auteur ne peut détruire ce qu'il a jadis fait paraître; il peut craindre qu'on ne publie après sa mort certains de ses ouvrages, afin de soutenir une cause qu'il a lui-même répudiée depuis. Pour prévenir un tel danger, Newman ne voyait qu'un moyen : c'était de rééditer lui-même le texte primitif, « en y ajoutant des notes, pour expliquer en quoi ce texte avait cessé de satisfaire son jugement. » Ces » additions », malgré leur titre modeste, ont souvent la plus grande valeur, tant pour l'apologiste catholique que pour le biographe de Newman.
1° Parochial and plain sermons (Sermons paroissiaux et simples sermons) 8 volumes. — ■ Les volumes 1 à 6 furent publiés de 1834 à 1842 sous le titre de Parochial sermons (Sermons paroissiaux); les volumes 7 et 8 représentent la part de Newman dans une collection intitulée Plain sermons, by conlribulors lo the Tracts for the times (Simples sermons, par des collaborateurs aux < Tracts pour le temps présent »). L'ensemble fut réédité en 1868 par un clergyman anglican, Copeland, qui avait été le vicaire de Newman à l'église Sainte-Marie d'Oxford. En moins de six mois, on vendit plus de trois mille cinq cents exemplaires du premier volume.
Ces sermons occupent une place unique dans l'histoire de la prédication. Ils avaient été lus par un homme qui ne levait jamais les yeux de son manuscrit, et dont la voix, bien qu'elle charmât par sa douceur et sa clarté, était d'une force au-dessous de la moyenne; ils étaient aussi dépourvus de rhétorique, qu'il est possible à un monologue de l'être. Et cependant ils prennent rang parmi les sermons qui ont au cours des temps exercé le plus d'influence. Leur effet sur l'auditoire a souvent été décrit par des témoins. Church leur attribue (Oxford movement, p. 129) une influence encore plus grande que celle des Tracts for the times. Le lecteur d'aujourd'hui fera bien d'en retenir les dates (Sermons on subjecls oj the day, p. 411-417) car ils ont souvent une réelle importance biographique. Ces sermons ne sont pas des œuvres de controverse ; ils ne portent pas, en général, sur les doctrines dont les tractariens se faisaient les défenseurs. Le parti « évangélique » n'y est jamais nommément désigné; mais de temps à autre, il y est pris indirectement à partie pour le caractère subjectif de sa religion.
Les doctrines suivantes sont à noter. 1. Dans le cas d'un péché commis avec pleine délibération, le prédicateur ne faisait aucune distinction entre ce qui est véniel et ce qui est mortel. 2. Il ne croyait pas que l'âme des justes atteindrait à la vision béatifique avant le jugement dernier. 3. Il ne reconnaissait pour les péchés commis après le baptême, aucune absolution garantie (comme dans le sacrement de pénitence).
NEWMAN (JOHN-HENRY), ŒUVRES ANGLICANES
2° Sermons on subjecls oj the day (Sermons sur des sujets actuels) — Première édition, 1843; réédités par Copeland en 18(39. Les dates des différents sermons s'échelonnent de 1831 à 1843 (cf. p. 417-418.)
Ils présentent le même caractère que les Parochial and plain sermons, mais en les publiant Newman y introduisit çà et là quelques mots, quelques phrases, qu'il n'avait pas jugés convenables pour la prédication orale, et qui nous en disent plus long « sur ses opinions intimes et personnelles » (p. xm). Les sermons xxi à xxtv méritent une attention particulière. Ils furent prêches quatre dimanches de suite (du 28 novembre au 18 décembre 1841) après que Newman eût été, entre juillet et novembre, frappé de ces trois « coups » qui le « brisèrent » Apol., p. 139. Voir ci-dessus, col. 335. Ils constituaient une tentative pour résoudre les difficultés où se débattaient ses amis et lui-même. Il ne parla naturellement que de celles qui étaient connues du public, et ne dit rien des monophysites ou des semi-ariens. Les difficultés en question portaient sur trois points : les attaques contre les tractariens, par lesquelles se manifestait le caractère protestant de l'Église d'Angleterre ; le projet d'établir à Jérusalem un évêché mixte anglican et luthérien à la fois; enfin la position apparemment schismatique de l'Église d'Angleterre, position que Wiseman avait tenu à marquer dans la Dublin review. « Je ne saurais nier, disait tristement Newman, que les notes extérieures de l'Église, après nous avoir déjà quittés en partie dans le passé, ne soient en train de nous quitter plus encore dans le présent; et cela est un terrible jugement; » et il exhortait ses auditeurs à se rabattre sur les « notes intérieures », ou « témoignages intimes », qu'ils trouvaient dans leur expérience personnelle ■ — • n'avaientils pas reçu la grâce par le canal de l'Église anglicane? — et dans la vie des saints personnages de cette Église. Comme il le raconta plus tard dans VApologia (p. 1 57), ses amis furent peines et désemparés, lorsqu'ils le virent faire sienne une telle argumentation : « Je semblais à leurs yeux, dit-il, tourner en dérision mes principes de jadis; » au lieu de prouver objectivement la catholicité de l'Église d'Angleterre, « je voulais maintenant qu'on en cherchât la preuve dans la contemplation de soi-même, à la manière des méthodistes, ce qui répugnait à ma nature et contredisait mes déclarations passées. » Aux yeux de Newman, l'Église anglicane par la manière dont elle se comportait en pratique dans un grand nombre de cas, était en train de perdre sa qualité d'Église; mais, comme rien ne permettait de dire à quel moment elle la perdrait tout à fait, on pouvait trouver dans les « notes intérieures » une preuve providentielle qu'elle n'y était pas encore parvenue. Une telle argumentation présentait des dangers, contre lesquels il devait plus tard prémunir ses auditeurs dans ses conférences sur les Difficulties of Anglicans (Les difficultés des anglicans), p. 88. Pour expliquer et justifier la position schismatique de l'Église d'Angleterre, il l'avait mise en parallèle avec les dix tribus d'Israël. Bien que celles-ci, dit-il, « fussent schismatiques, et pis encore, Dieu dans sa miséricorde les considérait toujours comme faisant partie de son peuple, » de sorte « que les grands prophètes Élie et Elisée leur furent envoyés... sans qu'il fût spécifié qu'elles devaient faire retour à la lignée de David... » Apol., p. 154.
3" Sermons preached before [lie university of Oxford (Sermons prêches devant l'université d'Oxford). ■ — Première édition 1843, seconde édition 1844; troisième édition, avec une préface et des notes, 1872, souvent réimprimée depuis. Traduction française par l'abbé Deferrière, Discours sur la théorie de la
croyance religieuse, prononcés devant l'université d'Oxford, Paris, 1850.
Sur les quinze sermons que contient ce volume, neuf furent prêches entre 1826 et 1832, et six de 1839 à 1843. Cinq des neuf premiers appartiennent à la seule année 1832. En 1860, au moment où Newman se proposait d'écrire sur les preuves de la religion qui sont accessibles à tous, ignorants ou savants, il expliqua en passant, dans un manuscrit encore inédit, ce qu'il avait voulu faire en composant ces sermons : « Si la religion, écrivait-il, est fondée en raison, et si elle est destinée à tous les hommes, tout individu, quel qu'il soit, doit pouvoir aboutir à une conviction rationnelle... Dès l'année 1832, ajoutait-il, j'ai commencé à prêcher là-dessus dans la chaire de l'université d'Oxford. »
On peut se faire une idée de l'erreur qu'il combattait en 1832, d'après le passage suivant, tiré des premières éditions de la Church of the Fathers (l'Église des Pères) Londres, 1900, p. 275 : Saint Antoine, le premier ermite, dit en substance Newman, pensait, contrairement à une opinion qui est, dans un âge comme le nôtre, élevée à la hauteur d'un dogme, qu'un homme est fort capable de raisonner sans pouvoir expliquer par des mots comment il raisonne, et même sans remarquer le fait qu'il raisonne. C'est se tromper que d'imaginer qu'un paysan n'a point de raisons de croire parce qu'il ne peut exprimer ses raisons. ■ — Voici le passage en anglais, car il est d'importance et ne semble pas avoir été remarqué : He (St. Anlony) considered, contrariivise to présent notions, that the consciousness of being rational was no necessary condition of being rational. I mean, il is the présent opinion, that no one can be acting according to reason, unless he reflects upon himsclf and recognises his own ralionality. A peasant who cannol tell why he believes, is supposed to hâve no reason for believing. This is worlh noticing for it is parallel to many other dogmas into which a civilised âge will be sure to fall. — Diverses raisons tendaient à encourager ces « idées aujourd'hui reçues ». D'abord on se laissait facilement aller à confondre, raisonnement et discussion; et puis on avait l'habitude d'affirmer, sur un ton déclamatoire, que tout chrétien doit décider par lui-même de ce qu'il doit croire, en étudiant l'Écriture sainte personnellement et sans guide (cf. V. M., t. i, p. 142); enfin on était encore sous l'influence de la philosophie de Locke, et de cette école dite Evidenlial school, pour qui la foi était uniquement une conclusion tirée des évidences, c'est-à-dire des preuves purement historiques.
Aux yeux de Newman, Locke « ne laissait qu'à quelques hommes instruits la possibilité et le privilège de la foi » (Development, p. 328). Quant à YEvidential school, elle avait été ainsi baptisée par Mark Pattison dans ses Tendencies of religious Thought in England, 1688-1750 (Tendances de la pensée religieuse en Angleterre de 1688 à 1750), dans Essays and reviews, 1860, puis dans Essays of Mark Pattison, vol. 2. C'est, nous dit-il, « l'école de Lardner, Paley, et Whately. » Le terme qu'il lui applique peut tromper jusqu'à un certain point, car il ne désigne pas une école à proprement parler, un parti reconnu comme tel; il n'en est pas moins fort heureux; la relation qu'il exprime, entre la foi et la raison, s'accorde bien avec « cette froide doctrine arminienne, premier stade du libéralisme » qui, nous dit Newman, « caractérisait dans sa jeunesse les anglicans dits ' high and dry ' (hauts et secs), et les ecclésiastiques du collège d'Oriel à Oxford. » M., t. i, p. 111.
Les deux citations qui suivent montreront quel était l'objet des premières attaques de Newman en 1832. « Whately était un vrai disciple de YEvidential school. La foi était pour lui la conclusion tirée de