‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 2)Chapitre 95 sur 233 · M COLA IT ES · texte numérisé non relu

M COLA IT ES

e: des prières de la liturgie luthérienne, ne peut pas avoir été composé par notre jésuite, ni sous sa direction, ' ni avec son approbation. D'ailleurs la question de date est décisive. A. Theiner a bien montré qu'au moment où se rédigeait cette liturgie, qui est bien l'œuvre personnelle du roi et de son conseiller Fechten, le P. Nicolaï se préparait à Louvain à prononcer ses grands vieux. — Il y aurait intérêt à retrouver une Confessio fldei synodi Upsalensis in regno Sueciœ, A. D. 1593 cclcbratœ, c'est, à n'en pas douter, la critique de la confession de foi qui mit fin aux tentatives de romanisation en Suède. Ce ms. figurait autrefois dans la bibliothèque Zaluski.

.1. Baazius, Inventarium Ecclesitv Sveo- Golhorum, Linkoping, 1642, tout le 1. III, et particulièrement c. xxvi sq.; Sacchini, Historia soeietatis Jesu, pars IV, sive Everardus, Rome, 1652; L. Maimbourg, Histoire du luthéranisme, Paris, 1680, 1. VI, vers la fin; Pufendorf, Histoire de Suède avant et depuis la fondation de la monarchie, trad. fr., Amsterdam, 1732, t. H, p. 80 sq.; .1. N. Schrôlih, Christliche Kirchengescliichte seit der Re/ormation, Leipzig, 1805, t. iv, p. 359; Aug. Theiner, Schweden und seine Stellung zumheiligen Stuhl unter Johann 1 1 1.,Sigismund III. und Karl IX., Augsbourg, 1838, 2 vol., dont le 2' contient surtout des documents, ouvrage plein de choses, mais extrêmement touffu, voir sur Nicolaï, t. i, p. 421 sq., 431, 433, 438 sq., 442, 446 sq., 450, 463, 496, 543-546, 585 sq., 606, 655, 657; t. il, p. 3, 25 et,' parmi les documents, p. 147- 149; H. Biaudet, Le Saint-Siège et la Suède durant la seconde moitié du XVIe siècle, t. i. Origine et époque des relations non officielles (1570-1576), Paris, 1907, complété par un vol. de pièces justificatives, portant en sous-titre : Notes et documents, cet ouvrage capital n'a malheureusement pas été continué.

Outre ces ouvrages généraux, voir les diverses Bibliothèques de la Compagnie de Jésus, en particulier Sommervogel, t. v, col. 1707; et deux monographies, l'une protestante, A. Brandrud, Klosterlasse, et Bidrag til den jesuistiske propagandas historié i Norden, Kristiania, 1895, l'autre catholique, A. Pcrger, S. J., Jesuitpaleren Laurits Xielssen, saakaldt Klosterlasse, Kristiania, 1896. — ■ Nous avons rassemblé ces divers renseignements dans notre article, Un jésuite professeur de théologie luthérienne « Stockholm en 1576, dans Revue des sciences religieuses, 1929, t. ix, p. 188-210.

NICOLAITES, secte hérétique de l'âge apostolique Cette secte est fort mal connue; les renseignements fournis sur elle présentent d'assez notables contradictions. Il semble donc indiqué de rassembler et déclasser d'abord les documents qui en parlent, et de faire ensuite la critique des renseignements ainsi obtenus.

I. Documents qui s'y rapportent. — 1° Écriture sainte. — Le nom des nicolaïtes se rencontre deux fois dans les petites lettres qui forment le début de l'Apocalypse. La lettre à l'ange de l'Église d'Ephèse félicite celui-ci de ce qu'il hait les œuvres des nicolaïtes : toûto ë)(siç Ôti jjuaeîç rà spya tcov NiHoXaïTcov, a xàyà> iligCo. Apoc. , n, 6. L'ange de l'Eglise de Pergame, au contraire, ne paraît pas être assez ferme dans sa lutte contre eux : « J'ai contre toi, dit le Seigneur, quelques petites choses : tu as par là des gens qui tiennent l'enseignement de Balaam, lequel montrait à Balac le moyen de placer une pierre d'achoppement devant les fils d'Israël, de (leur faire) manger des idolothytes et (de les faire) forniquer. Semblablement tu as, toi aussi, des gens qui adhèrent à la doctrine des nicolaïtes, oôtgiç e/eiç xai au xpaxoùvTaç ttjv SiSa^v twv NixoXaïTÔJv ô[xoicoç./6('rf., f. 14-15.

De ces deux passages on a rapproché, non sans raison, la lettre à l'Église de Thyatire, qui fait immédiatement suite à la précédente. L'ange de cette communauté est blâmé de son manque d'énergie à l'endroit « d'une femme Jézabel, qui se dit prophétesse, qui dogmatise (StSàaxei) et fait errer les serviteurs de

Jésus en leur enseignant à forniquer et à manger des idolothytes. TrÀocvà tvjç èjjioùç o'o'iXouç Tropveùaat xaî cpâysiv siScoX66ura. t. 20. Elle et ses partisans seront rudement châtiés; quant aux autres fidèles de Thyatire « qui n'adhèrent pas à cette doctrine et qui ne connaissent pas les profondeurs de Satan, comme on dit, oÏtweç oùx ëyvcoaav tx PaGsa toù Saravà, w; Xéyoucuv », f. 21, le Seigneur ne veut pas leur imposer d'autre fardeau. Le rapprochement de la femme Jézabel (avec ses partisans) et des nicolaïtes visés dans la lettre à l'Église de Pergame est justifié par le fait que, de part et d'autre, le même grief est énoncé. A Thyatire, comme à Pergame, se répand un enseignement, Stâor/?], qui justifie la fornication » et la manducation des idolothytes ou viandes immolées aux idoles.

A ces quelques phrases se réduisent les indications du Nouveau Testament qui se rapportent directement aux nicolaïtes. Vouloir mettre à leur compte certains mots contre des fauteurs de schisme ou d'hérésie, contre les faux apôtres, qui se retrouvent soit dans l'Apocalypse, n, 2, soit en d'autres écrits, II Petr., n, 1 sq., Jud., 8 sq., etc., c'est préjuger de la question.

2° Patristique. — 1. Le premier témoignage que nous ayons dans la Patristique sur les nicolaïtes est celui d'Irénée.

Dans l'énumération des hérétiques qui ont précédé et préparé Valentin (énumération qui fait suite à l'exposé détaillé du système de celui-ci), l'évêque de Lyon situe, entre Simon, Ménandre, Saturnin, Basilide, Carpocrate, Cérinthe et les Ébionites d'une part, et d'autre part, Cerdon, Marcion et les hérétiques postérieurs les Nicolaïtes. Cont. liserés., I, xxvi, 3 : « Ils ont comme maître Nicolas, l'un des sept qui furent ordonnés diacres par les apôtres; ils vivent indiscrète (doit traduire àSiacpôpcoç = sans souci de la loi morale). L'apôtre Jean, dans l'Apocalypse, indique clairement ce qu'ils sont : ils enseignent qu'il est sans importance de « forniquer » et de manger des idolothytes, nullam differenliam esse dicenles in mœchando et idolothyta edere. P. G., t. vu, col. ti87.

Au 1. III, où il réfute parles dits de l'Évangile les absurdités de la Gnose, Irénée expose que Jean, le disciple du Seigneur, s'est proposé de combattre l'erreur répandue par Cérinthe et bien antérieurement (mullo prius) par ceux que Ton appelle les nicolaïtes, un rameau de la fausse Science (gnose). Suivant eux (les gnostiques? les nicolaïtes? Cérinthe?), » il y a d'une part un créateur et d'autre part un Dieu père de Noire-Seigneur, d'une part un fils du créateur et d'autre part un Christ d'origine supérieure (de superioribus), qui, tout en demeurant impassible, est descendu en Jésus, le fils du créateur, puis l'a finalement abandonné pour retourner dans le plérôme. Le principe (de tout) c'est le monogène et le Logos n'est que le fils de cet unique engendré. Quant à la création présente (eam condilionem quœ est secundum nos), elle n'est pas l'œuvre du premier Dieu, mais de quelque Vertu très inférieure et privée de toute communication avec le domaine des réalités invisibles et indicibles. » C'est pour couper court à toutes ces erreurs que Jean commence son Évangile en prêchant un seul Dieu qui a tout créé par son Verbe. Cont. hwres., III, xi, 1, col. 879-880.

On voit qu'à ces deux endroits Irénée met au compte des nicolaïtes des erreurs d'un genre tout à fait différent. Au premier passage, il ne s'agit que d'aberrations d'ordre moral; au deuxième on rend les sectaires responsables d'un enseignement où se reconnaissent les doctrines chères à la Gtiose : la distinction des deux mondes, celui des idées ou plérôme et celui de la matière, l'intervention dans ce dernier d'un des êtres du plérôme. le Christ supérieur, peut-être identifié au

NICOLAITI.S

Logos, lils du Monogène. Irénée ne marque aucun lien entre les aberrations morales et les spéculations proprement théologiques. Rien n'indique d'ailleurs que les nicolaïtes en question existent encore à l'époque d' Irénée. — Il reste enfin qu* Irénée fait expressément remonter les origines de la secte à Nicolas, le prosélyte d'Antloche, l'un des sept diacres ordonnés ])ar les Apôtres. Ad., vi, 6.

2. Les renseignements, fournis par Clément d'Alexandrie sont postérieurs de quelques années, niais ils sont loin de recouvrir exactement ceux que fournit Irénée.

En deux passages des Stromates, dont le second est ilonné par l'auteur comme un addendum au premier, Clément s'explique sur les rapports entre les nicolaïtes et le diacre Nicolas. Il a connu, dit-il, 1. II, c. xx (118), P. G., t. vin, col. 1061, un chef d'une secte gnostique qui professait que le meilleur moyen de combattre la volupté, c'était encore de s'y abandonner, semblable en cela à Aristippe de Cyrène, semblable aussi aux nicolaïtes : « Ceux-ci prétendent suivre. Nicolas, apportant un adage de cel homme célèbre : to Seîv rcocpaxp^a0ai (= ou bien « faire mauvais usage >• ou bien « sévir contre ») tt} aocpxi. Or cet homme si noble voulait dire qu'il fallait retrancher les plaisirs et les désirs, et que cette ascèse réduirait à néant les impétuosités et les assauts de la chair. Eux au contraire, lascifs comme des boucs, s'abîment dans les plaisirs, sous prétexte de mépris du corps. » Et revenant sur la question, 1. III, c. iv (25), col. 1129-1132, et sur les prétextes doiït usent les hérétiques pour se donner toute licence, Clément raconte en détail l'anecdote qui aurait donné naissance au mot, si fâcheusement interprété, de Nicolas. I) était marié à une femme fort jolie, dont il était trop jaloux. Repris de ce chef par les apôtres, il amena sa femme au milieu de l'assemblée chrétienne et déclara en faire le sacrifice : » Qui la veut, l'épouse », s'écria-t-il. On rapprocha plus tard cette action hardie de la fameuse parole 7tapaxp?)aacj6oa -ft aapxi Seï, et, sous prétexte de suivre et son exemple et son conseil, ceux qui suivent son parti (ol tt)v aïpeow aùxoG (iSTiév-reç) se livrent sans pudeur à la fornication (comme si Nicolas avait enseigné, en somme, la communauté des femmes). Clément n'en croit rien. A son estimation, Nicolas a vécu au contraire de façon exemplaire, il a élevé admirablement ses enfants. Son geste était en définitive un exemple, un peu surprenant, de parfait renoncement; il appuyait sa parole : « Il faut savoir sévir contre la chair. » — La même anecdote est transcrite par Euscbe, qui l'emprunte à Clément, H. E., III, xxix, P. G., t. xx, col. 276 sq.

Ainsi le maître alexandrin ne reproche aux nicolaïtes que leurs aberrations morales, aberrations que ceux-ci justifient par un mot et un geste mal interprêtés de Nicolas, l'un de sept diacres. Mais celui-ci est personnellement à l'abri de tout soupçon.

3. Tertullien, presque au même moment, parle des nicolaïtes, mais ignore Nicolas. Au De prœscriplione, 33, P. L., t. ii, col. 55, il indique très clairement que les nicolaïtes appartiennent au passé : leur attitude à l'endroit des idolothytes et de l'impureté (idolothyla edentes et stupra commitlenles), se retrouve chez des hérétiques d'aujourd'hui, écrit -il: sunt et nunc alii Xicolailic, Gaiana hœresis dicitur.

Le texte de l'Ado. Marciomm, i, 29, ibid., col. 306, ne parle, lui non plus, que d'aberrations morales : aliqui Sicolaitse, assertores libidinis atque luxuriœ. Et quant au De pudicitia, 19, col. 1071, il n'a d'intérêt que par l'interprétation qu'il donne d'Apoc, n, 20 : « La femme .lézabel, dont il est question à cet endroit, répandait dans l'Église l'enseignement des nicolaïtes. Pour grave qu'elle fût, sa faute était, moyennant

repenlance, susceptible de pardon; ce n'aurait pas élé le cas, si dans la réalité elle avait eu des amants. »

4. Hlppolyte est à peine postérieur de quelques années, mais son témoignage, l'hilosoplt., VII, xxxvi, édit. Wcndland, p. 223, se rapprocherait plutôt de celui d'Irénée. Dans le défilé d'hérétiques qui font l'objet de ce livre VII, Nicolas vient à la suite de Basilide, Salornil, Ménandre, Marcion, Carpocrate, Cérinthe, des Ébionites et des deux Théodotes, comme un chef de file des gnostiques. De ceux-ci les enseignements sont divers, « le responsable est Nicolas, l'un des sept qui furent ordonnes diacres par les apôtres, et qui, s'étant écarté de la voie droite, enseigna que la conduite et les aliments n'avaient point d'importance morale, àSiocçopîav ptou te xal pptoaewç. Ses disciples qui outragent le Saint-Esprit sont accusés par Jean, dans l'Apocalypse, de forniquer et de manger des idolothytes. »

Le fragment syriaque Sur la résurrection, ajoute un trait que nous n'avons pas encore trouvé. Nicolas, l'un des sept diacres, aurait déclaré que la résurrection était déjà arrivée, entendant par là la régénération reçue dans le baptême; en d'autres ternies, il niait au sens propre la résurrection de la chair; et plusieurs prirent occasion de cela et fondèrent des sectes entre autres celle des gnostiques. Édit. de Berlin, Hippolytus Werke, 1. 1 b, p. 251.

Ainsi donc Hippolyte ne reprochait pas seulement à Nicolas une doctrine morale condamnable, mais encore des spéculations qui auraient trouvé écho chez les gnostiques. Il devait développer cette accusation plus abondamment dans son Syntayma, car les trois auteurs qui en dépendent, Épiphane, Philaslre et le Pseudo-Tertullien décrivent avec quelques détails un système philosophico-théologique qui s'apparente aux spéculations gnostiques. A la vérité, il n'est pas aisé de voir ce qui était directement attribué par Hippolyte à Nicolas, et ce qui était le fait de ces gnostiques qu'il en faisait dériver. Nos trois auteurs embrouillent quelque peu tout cela. I.e plus clair est encore Philastre, Hœres., 33, P. L., t. xn, col. 1148; entre autres erreurs dont Nicolas se serait rendu coupable, il aurait enseigné la pluralité des puissances (créatrices) : virtules esse plurimas; et c'est à partir de là que les gnostiques auraient développé leur mythologie aux noms étranges (Barbelo, Noria, Jaldabaoth, Cavlacav, etc.). Pseudo-Tertullien met résolument tout ceci au compte même de Nicolas. De prsescript., 46, P. L., t. il, col. 78. Et quant à Épiphane, Hœres., 25, P. G., t. xli, col. 320-329, qui a connu d'autres renseignements, il est ici plus embrouillé encore que d'habitude; à le lire, il n'est pas facile de voir ce qui revient, à Nicolas lui-même, ce qui revient aux gnostiques. 11 nous semble que le Syntayma faisait la distinction entre le diacre anliochien et la postérité plus ou moins authentique qu'il lui attribuait ; Nicolas aurait posé les principes dont le? gnostiques en question auraient tiré les conséquences.

5. Les hérésiologues postérieurs ne feront plus que répéter et combiner les données <;ue leur fournissaient les anciens.

C'est Épiphane qui en sait le plus long. Il débute par une anecdote sur la femme âj Nicolas qui rappelle un peu celle que racontait Clément, bien qu'elle soit orientée dans un sens tout différent. Le diacre, qui ; urait fait vœu de continence, n'aurait pas su résister par la suite aux charmes de son. épouse, aurait repris la vie conjugale et aurait émis, pour se justifier, cet aphorisme que sans l'exercice de l'acte du mariage on ne saurait être sauvé : eL jat) ~iç y.a6' éxàaT7]v Y]txépav XayveÛT), Çcoîjç iay) Suvaaôat LiETÉ/siv TÏjç atcovîou; plus tard, il serait même tombé plus bas, ne se contentant plus des jouissances selon la nature,

NICOLAITES

mais en recherchant d'autres. C'est ici que, sans aucune transition, l'évêque de Salamine bloque tous les renseignements qu'il possède sur les gnosliques, adorateurs de Barbelo, de Jaldabaoth, etc. Et il semble croire tout ce monde contemporain de l'apôtres Jean, qui a réfuté dans l'Apocalypse les conséquences immorales qu'ils tiraient de leur mythologie.

Saint Augustin est très bref à son habitude. De luvres., 5, P. L.,X. xlii, col. 26. Pour Nicolas lui-même il l'excuse; l'anecdote sur son désintéressement conjugal a été mal comprise par une secte honteuse qui préconise la communauté des femmes (mus indifferens feminarum) et la licéité de certaines pratiques idolâtriques. Mais, ajoute Augustin qui dépend ici d'Épiphane, la secte a bien compliqué tout ceci d'une mythologie plus ou moins fantastique : Intelliguntur etiain isti non Deo tribuere creoturam sed quibusdam potestatibus quas mirabili vel fin y uni vanitate vel credu.nl.

Chose curieuse, Théodoret, presque à la même époque, rend sensiblement le même son. Hœrctic. fabul., III, i, P. G., t. lxxxiii, col. 401. Après avoir raconté l'anecdote rapportés par Clément, et l'avoir interprétée dans le bon sens, il ajoute que certains en ont pris prétexte pour justifier la communauté des femmes, alors qu'au contraire Nicolas avait vécu fort chaste. L'évêque de Cyr ne- reproche d'ailleurs aux nicolaïtes aucune aberration doctrinale, ce qui est d'autant plus étrange qu'il se réfère à Irénée et à Hippolyte.

Reste, deux siècles plus tard, Jean Damascène, De lueres., 25, P. G., t. xciv, col. 692, en parfaite dépendance d'Épiphane et dont le témoignage n'apporte absolument rien de nouveau.

6. Certains Pères enfin font à nos hérétiques de brèves allusions. L'auteur des Constitutions apostoliques, 1. VI, c. vm, P. G., t. i, col. 928, attache aux nicolaïtes l'épithète de tJjsuSwvuji.oi, voulant sans doute indiquer qu'il ne les considère pas comme la descendance authentique du diacre antiochien. Même note, et sans doute pour la même cause, dans la recension longue des épîtres ignaciennes. « Fuyez, est censé dire Ignace, les impurs nicolaïtes, toùç ^cjSwvÙ[jI.ouc, toùç çlXtjSôvouç, toùç auxocpdcvTaç. » Ad Troll., 11. P. G., t. v. col. 796.

Saint Jérôme, par contre, croit à la culpabilité du diacre Nicolas : Tarn turpia et nefanda commenliis est, ut nicolailarum heeresis ex illa radiée nascalur, écrit-il dans la lettre à Héliodore. Episl., xiv, P.L., t. xxn, col. 353. Voir aussi Episl., cxxxni, ad Ctesiphontem, col. 1153; Episl., cxlvii, ad Sabinianum lapsum, col. 1198.

Cassien". lui, sait que la question est au moins contreversée et propose, comme solution, d'attribuer à un autre personnage de même nom l'origine de l'erreur nicolaïte : Licet hune Nicolaum quidam asseranl non illum fuisse qui ad opUs minislerii ab apostolis est eleclus, nihilominus tamen eum de Mo discipulorum fuisse numéro negare non possunt, quos omnes taies tanique per/eclos in lempore Mo fuisse manifestum est quales nunc perpaucos Dix in cœnobiis inuenlmus. Collai., XVIII, c. xvi, P. L., t. xlix, col. 1121.

Somme toute donc, Etienne Gobar, au vic siècle, résumait assez bien l'état de la question quand, dans le livre analysé par Pholius, cod. 232, P. G., t. cm, col. 1104 D, il classait ainsi les opinions en présence : Nicolas a été énergiquement condamné par Hippolyte et Épiphane; au contraire Ignace, Clément, Eusèbe, Théodoret, tout en condamnant l'hérésie des nicolaïtes, déclarent que Nicolas n'en était point, y.r\ toioûtov elvoa.

IL Classement et critique des documents. — Le classement d'Etienne Gobar est néanmoins suscep-

tible de quelque précision. La lecture attentive des documents ci-dessus énumérés montre qu'ils se répartissent en trois catégories.

1° L'opinion occidentale. — ■ C'est celle qui est représentée par Irénée et Hippolyte. D'une part, elle fait des nicolaïtes une secte qui remonte à Nicolas, le diacre d'Antioche. D'autre part, elle attribue à la secte non seulement la justification de pratiques immorales (qui ne sont guère précisées) et de gestes idolâtriques, mais encore des spéculations théologiques et cosmologiques, apparentées au dualisme qui fait le fond des spéculations gnostiques. Or, il est bien évident qu'ici, comme en beaucoup d'autres endroits. Hippolyte copie simplement Irénée. Cela fait donc un seul témoignage.

Que vaut-il'.' Les aberrations morales des nicolaïtes, Irénée les connaît d'après l'Apocalypse. Pour ce qui est des spéculations gnostiques, il nous parait qu'Irénée ne les connaît point par témoignage direct. Il n'y avait plus de nicolaïtes à son époque, et c'est, par conjecture que l'évêque de Lyon fait de certaines sectes gnostiques qu'il connaît des rejetons de ces premiers hérétiques. Peut-être y a-t-il été amené par ce mot de l'Apocalypse qui attribue aux « nicolaïtes » de Thyatire une connaissance, dont ils se vantaient, des « profondeurs de Satan ». Apoc.,n, 24. C'est bien peu pour appuyer tout le système que l'on prête aux sectaires combattus par l'Apocalypse. Tertullien se montre beaucoup plus réservé.

2° L'opinion orientale. — Elle est représentée sous sa forme la plus pure par Clément d'Alexandrie (Eusèbe) puis par Théodoret, et par le rédacteur des Constitutions apostoliques (identique, semble-t-il, au renia nieur ries lettres ignaciennes).

Tous ces auteurs innocentent personnellement Nicolas, et expliquent l'appellation donnée aux sectaires de l'Apocalypse par le contresens fait sur un geste et sur un aphorisme de l'honnête diacre. Pour ce qui est des doctrines de la secte, ils semblent ignorer les spéculations gnostiques dont elle aurait été responsable: et quant aux aberrations inorales dont ils prétendent qu'elle cherchait une justification, elles se ramènent, semble-t-il, à la théorie de la communauté des femmes.

Tout cela remonte en définitive à Clément et à son anecdote, dont il est absolument impossible de contrôler la valeur. On sait la prédilection de Clément pour ces traditions secrètes, sur l'authenticité desquelles on ne peut se prononcer. Clément, selon toute vraisemblance, n'a pas plus inventé celle-ci que d'autres fort touchantes qu'il rapporte. Mais l'anecdote peut avoir été imaginée antérieurement, pour concilier le fait que les nicolaïtes sont sévèrement repris dans l'Apocalypse, alors que, dans les Actes, le diacre Nicolas auquel on était tout naturellement tenté de rapporter l'origine des nicolaïtes, figurait, sans aucune remarque spéciale de l'auteur, parmi les autres diacres « hommes remplis d'esprit et de sagesse », dignes compagnons d'Etienne « rempli de foi et de l'Esprit-Saint ». Act., vi, 3, 5.

3° Contamination des deux opinions. — ■ Épiphane. a connu les données de Clément et celles d'Irénée et les a mélangées. Mais il fallait pour cela donner un autre tour à l'anecdote rapportée par le maître alexandrin. Ainsi fut fait. Moine du IVe siècle, Épiphane, se représente les conditions de l'Église primitive à l'image de ce qui commence à être la règle autour de lui; il voit en somme en Nicolas un moine transfuge et qui manque à ses vœux. Rien d'étonnant, d'ailleurs, que la perversion morale ait entraîné chez lui les déviations de l'intelligence. Les abominations que l'évêque de Salamine a connues en quelques couvent icules gnostiques de son temps, il les met au compte du malheu-

NICOLAITES — NICOLAS I« (SAINT)

reux prosélyte d'Antioche, tandis qu'il le charge, dépassant encore Hippolyte, des diverses absurdités théologiques qui s'enseignaient jadis en certaines loges d'initiés. 11 va sans dire que tout ceci est pure construction de l'auteur du Panarion. qui n'a pu connaître, et pour cause, les nicola'Ues eux-mêmes.

Dans la même ligne qu'Épiphane se situe saint Jérôme, qui peul dépendre directement de l'auteur du Panurion. Saint Augustin utilise à la fois et la tradition orientale, telle que la donne Clément et la contamination que lui fournit Kpiphane. Bref l'histoire du nicolaïsme s'embrouille et se confond de plus en plus.

III. Conclusions.- — ■ Éliminées toutes ces données postérieures, on se trouve ramené aux deux présentalions de l'affaire que fournissent Clément d'une pari, [renée de l'autre. Or, nous l'avons fait remarquer, l'une et l'autre se présentent comme des essais d'explication de l'Apocalypse tentés par des personnes qui n'avaient sur les nicolaïtes eux-mêmes aucun renseignement direct, et qui étaient, en définitive, logées à la même enseigne que nous. Leurs conjectures valent ce qu'elles valent, et ne nous lient en rien.

Or, tout ce que l'Apocalypse permet d'affirmer, c'est l'existence en certaines communautés asiates de certaines tendances qui menaçaient la vie morale des nouveaux chrétiens. Nous entendons bien ce que signifie la minducation des idolothytes. Sans doute l'apôtre Saint Paul s'était montré fort large sur ce point. I Cor., vin; cf. Rom. xiv. Son libéralisme n'allait pas toutefois jusqu'à autoriser les chrétiens à prendre part aux banquets rituels, où figurait la chair des victimes immolées aux idoles. I Cor., x, 18-21. Il n'est pas impossible que, dans certaines communautés asiates, certaines personnes aient poussé la tolérance jusque-là. C'est contre ce scandale que réagirait l'auteur des petites lettres. Quant à la fornication qu'il associe dans une même réprobation, il n'est pas absolument certain qu'il faille prendre le mot au sens propre. Dans le langage de l'Ancien Testament, ie mot désignait fréquemment tout acte d'idolâtrie, violation de la foi jurée par la nation d'Israël à Jahvé son époux. L'Apocalypse connaît le même langage pour flétrir les crimes de la grande prostituée, qui a abreuvé le monde du vin fumeux de son impudicité; et sous ces images se cache l'idée de Rome imposant à tout l'univers l'adoration de la puissance divine de l'empereur et de l'empire. Ne pourrait-on songer ici à quelque chose d'analogue, et l'auteur des petites lettres ne reprocherait-il pas simplement à certains chrétiens d'Ephèse, de Pergame, de Thyatire certaines complaisances à l'endroit du culte impérial? L'hypothèse vaut ce qu'elle vaut ; elle ramène à d'assez modestes proportions les désordres des « nicolaïtes ». Le fait néanmoins qu'ils tentaient de justifier par certaines considérations théoriques, leur attitude pratique, ne laissait pas de présenter quelque danger. On comprend que l'apôtre ait parlé haut et fort, qu'il ait prononcé le mot de « profondeurs de Satan ». Mais il nous paraît difficile de chercher en ces derniers mots, expression toute faite, wç Xéyouaiv, une allusion à l'on ne sait quel enseignement mystérieux et secret, à base de dualisme. Qu'Irénée ait découvert tout cela en ces « profondeurs », cela nous paraît vraisemblable, niais que l'apôtre Jean y ait songé, c'est ce qui ne nous paraît aucunement démontré. Quant à la participation du diacre Nicolas, prosélyte d'Antioche, à la diffusion de ces pratiques laxistes, il demeure impossible de rien dire ni pour, ni contre.

Tous les commentaires de l'Apocalypse ot des Actes disent au moins un mot de la question; voir en particulier, E.-B.Allo, L'Apocalypse, Paris, 1921, excursus xi,p. 46-48; E. Jacquier, Les Actes des Apôtres, Paris, 1926, p. 191-192.

De même les diverses histoires de l'Église primitive.

On trouvera la plus complète recension des textes patrisliqucs anciens et des opinions émises a leur sujet, dans ('.. W. F. Walcta, Entwurf einer vottsUtndigen Historié der Kctzereien, t. i, Leipzig, 1762, p. 167-181; comme travail plus récent : Secsemann, Die Nikolaïlen, dans Theol. Studien mut Kritiken, 1893, t. i.xvi, p. 47-82; Wohlenberg, Nikolttos von Antiocliien und die Nlkolalten, dans Neue kirchtiche /.eitschri/t, 1895, t. VI, p. 923-961 ; G. A. van den Hergh van Evsinga, Die in der Apokulypse bekUmpfte Gnosis, dans Zeltsch. fiir die N. T. Wissenschafi, 1912, t. Xin, p. 293-305. Voir aussi l'art Opiums.

É. Amann.

1. NICOLAS I" (Saint), élu pape en avril 858, mort le 13 novembre 8<>7. — I. Le pontifical. IL Principales idées politiques et ecclésiastiques (col.. r> 19).

I. Le pontificat. — Né au début du VIII' siècle, sans que l'on puisse préciser la date, Nicolas appartenait à une importante famille romaine; son père Théodore était « régionaire ». Doué de belles qualités, le jeune homme fil quelques éludes qui lui donnèrent des connaissances générales supérieures à la moyenne de son temps. Remarqué par le pape Serge II (844- 847), il entra au patriarchtum, c'est-à-dire au service de la curie et fut fait sous-diacre; diacre sous Léon IV (847-855), il gagne la confiance du pape; sous Benoît III (855-858), il est devenu l'indispensable conseiller, et c'est lui qui gouverne en fait . Rien d'étonnant donc qu'à la mort de Benoît, 7 avril 858, il soit le candidat tout désigné pour le Siège apostolique. On ne signale pas qu'il ait eu de compétiteur; le prêtre Anastase qui, en 855, avait essayé, grâce à la protection de l'empereur Louis II, de supplanter Benoît, se tint tranquille pour cette fois. D'ailleurs le choix de Nicolas n'était pas pour déplaire au parti impérial, et, s'il faut en croire un mot de Piudence de Troyes, l'élection de Nicolas aurait été due bien plus à la présence et à la faveur de Louis II et de ses grands qu'aux voix du clergé : Nicolaus prwsvnlia magis ac favore Hludowici régis et procerum ejus quam cleri eleclione siibslituilur (Benedicto). Ann. 858, Monum. Germ. hist., Script., t. i, p. 452. Le Liber pontiftcalis, sans insister sur l'action impériale, signale, lui aussi, le retour précipité à Rome de Louis qui venait de quitter la ville, sa présence à la consécration de Nicolas (24 avril), les cordiales relations entre les deux puissances au lendemain de ces cérémonies.

Mais l'empereur se serait lourdement trompé, s'il eût pensé que ces circonstances lui créaient un droit sur le pape. Comme le dit. L. Duchesne, « Nicolas était l'homme de Louis IL II mt concilier le respect scrupuleux des conditions extérieures que les circonstances et les conventions imposaient à la papauté, avec la plus haute idée de ses devoirs de pontife et le plus grand zèle à les remplir. Son passage sur le siège de saint Pierre marque une période d'excitation de l'activité et de l'autorité pontificales. Depuis saint Grégoire le Grand on ne trouve aucun pape de cetle taille. Et pourtant ce précurseur de Grégoire VII trouve moyen de vivre en bonne intelligence avec son empereur italien. » Les premiers temps de l'État pontifical, p. 115.

Ncus sommes, d'ailleurs, très inégalement renseignés sur les diverses années du pontificat de Nicolas. Sur quelques-unes des grandes « affaires » dont il eut à s'occuper, le Liber pontiftcalis (qui est dans la circonstance une source de premier ordre) et la correspondance du pape qui est partiellement conservée (voir la bibliographie) nous renseignent avec abondance et exactitude. D'autres périodes, et en particulier les premières années, restent dans la grisaille. Comme chacune de ces grandes affaires forme un tout, nous les exposerons successivement sans nous attacher toujours strictement à l'ordre chronologique; il ne faudra donc pas oublier qu'elles chevauchent plus

NICOLAS 1er (SAINT)

ou moins les unes sur les autres et que parfois elles interfèrent. Suivons la politique ecclésiastique du pape en Orient d'abord, en Occident ensuite.

1° Rapports avec l'Orient. L'affaire photiennc. — Nous serons très brefs sur ce point ; la question devant être reprise aux art. Photius et Schisme oriental. Nous décrirons seulement la courbe générale que dessinent les événements.

La fin de la querelle inonoclaste (843), l'accession au trône patriarcal de saint Méthode et de saint Ignace avaient rétabli entre l'Ancienne et la Nouvelle Rome des relations cordiales. La substitution, en 858, par l'empereur Michel III de Photius à Ignace va faire naître au contraire, entre Constantinople et Rome, une tension qui aboutit finalement à un schisme, passager il est vrai, mais d'énorme conséquence pour l'avenir.

Ce n'est pas que Photius ait cherché, au début, la rup'.ure avec Rome; tous ses efforts vont au contraire à obtenir du Siège apostolique la reconnaissance de son élection. C'est le refus de Nicolas Ier de passer outre aux graves défauts qui ont vicié son accession, qui va progressivement jeter Photius dans la révolte; et d'autant plus que les prétentions de Rome à rétablir son autorité patriarcale, sur les Bulgares récemment convertis, semblent au patriarche byzantin une atteinte aux droits que son siège s'est acquis en cette région.

Nicolas Ier, dans la question photienne, ne prit parti qu'à bon escient. C'est en 860 seulement qu'il en est saisi, et non pas par Ignace dont l'appel ne lui avait pas été transmis, mais par Photius qui, expliquant les choses à sa manière, demande à Rome la reconnaissance habituelle. Sur quoi, le pape décide l'envoi à Constantinople de deux légats, Radoald évêque de Porto et Zacharie évêque d'Anagni, en qualité de commissaires enquêteurs (septembre 860; Jatïé, n. 2682, 2683). Mais les légats romains, soigneusement isolés et chapitrés, en passent par les exigences des Byzantins, assistent à un concile réuni en mai 861, et s'associent à toutes les mesures de rigueur prises contre Ignace et ses adhérents.

Nicolas, dans un synode romain de mars 862, commence par blâmer ses légats d'avoir outrepassé leurs pouvoirs; des lettres fort vives à l'adresse de l'Orient déclarent que, jusqu'à plus ample informé, Rome tient Ignace pour l'évêque légitime. Jaffé, n. 2690-2692. Puis, l'appel d'Ignace étant enfin parvenu à Rome, le pape, plus complètement éclairé sur les agissements de ses légats, instruit l'affaire en un concile romain d'avril 863. Convaincu de prévarication, Zacharie est déposé (Radoald, pour lors en mission à Metz, aura son tour en novembre 864); Photius est anathématisé comme intrus; Ignace et ses partisans sont restaurés sur leurs sièges. Jaffé, p. 350; Mansi, Concil,, t. xv, col. 178 sq.; 245 sq.; P. [.., t. cxix, col. 850.

Avisé de cette sentence par une lettre qui ne s'est pas conservée (la lettre Jaffé, n. 2736, n'est pas adressée à l'empereur Michel, mais peut-être à un prince d'Arménie), le basileus réagit avec violence. Non seulement il se refuse? à écarter Photius, mais il expédie à Rome une vigoureuse protestation « pleine de b'asphèmes et d'injures » (pas conservée). Nicolas n'y répondit que lu 28 septembre 805. Sous des apparences énergiques, cet interminable document (P. L., t. exix, col. 926-962) marquait un recul du pape». Sans doute Nicolas y revendiquait avec force le droit divin de l'Kglise romaine, mais il revenait en somme sur les solutions péremptoires d'avril 863, et proposait de soumettre à un nouvel examen, qui aurait lieu à Rome, le conflit pendant entre Ignace et Photius. Jatïé, n 2796. C'est la même solution qu'il

donne en une série de lettres rédigées en novembre 860. Jaffé, n. 2813-2821.

Cette solution n'avait, en somme, rien d'ignominieux pour Photius; mais à ce moment même se pose la question bulgare, qui va raidir le patriarche dans son attitude de rébellion (voir t. n, col. 1177-1182, et t. vin, col. 604, où l'on rectifiera ce qui est dit de Michel; Michel est le nom chrétien de Boris). Évangélisée depuis quelques années par des missionnaires grecs envoyés par Photius, la Bulgarie s'ouvre d'abord à l'influence de Constantinople. Mais, en 866, le roi Michel Boris, irrité de la lenteur des Grecs à répondre à ses demandes, se tourne vers Rome; une ambassade bulgare y arrive en août implorant du pape l'organisation d'une mission latine. Heureux de soustraire à l'emprise déjà schismatique de Constantinople cette terre bulgare, dont une bonne partie avait relevé jadis du patriarcat romain, Nicolas répond avec empressement à l'initiative du roi Boris. Paul de Populonie et Formose de Porto reçoivent mission de partir en Bulgarie, porteurs des célèbres réponses Ad consulta Rulgarorwn. Jaffé, n. 2812; P. L., t. exix, col. 978- 1016. Ils ne partent pas seuls; à eux se joint l'autre légation qui doit porter à Constantinople le volumineux courrier dont on a parlé ci-dessus.

Mais Photius a eu vent des démarches faites à Rome par les Bulgares ; fort irrité, il fait arrêter à la frontière de l'empire grec la légation romaine. Puis, prenant l'offensive, il essaie de soulever contre les « empiétements » de Rome tous les patriarches d'Orient. L'encyclique qu'il leur adresse prend comme point de départ la concurrence faite en Bulgarie par les Latins aux Grecs; elle énumère ensuite toutes les pratiques répréhensibles, tant au point de vue du dogme qu'à celui de la morale, que les nouveaux missionnaires ont introduites dans un pays jusque là acquis à l'orthodoxie; elle fait prévoir enfin la réunion d'un concile oriental, où seraient examinés tous ces griefs qu'elle accumulait contre les Latins. P. G., t. en, col. 721-742.

Cette encyclique doit être du début de 867: le concile dont elle presse la réunion, et sur lequel on est renseigné de manière fort contradictoire, a pu se tenir à l'été de cette même année. Il aurait porté une sentence de déposition contre la personne de Nicolas, et une menace d'excommunication contre ceux qui demeureraient en rapport avec lui. Photius cherchait en même temps des alliés en Occident, parmi les évêques qui se croyaient victimes des procédés autoritaires du pape; il sollicitait l'appui de l'empereur Louis II, qui à diverses reprises avait eu à se plaindre de Nicolas.

Le pape eut-il connaissance de tous ces événements'.' on ne saurait le dire; il se rendit compte néanmoins que quelque chose se tramait à Constantinople. En août 867, les clercs d'Hincmar de Reims, venus à Romepour les affaires de leur maître, trouvent Nicolas fort préoccupé : Jam valde infirmatus et in conlentione contra Gnecorum imperatores, Michaelem et Basilium, sed et contra orientales episcopos magnopere laborans. Annales Hincmari, an. 867, P. /.., t. cxxv, col. 1235 C. Malgré sa mauvaise santé, le pape ne renonçait pas à la lutte : contre les entreprises des Grecs il voulait mobiliser tous les théologiens de l'Occident, et les clercs d'Hincmar remportaient à Reims une lettre datée du 23 octobre que l'archevêque devait communiquer à tout le clergé du royaume de Charles le Chauve, JatTé, n. 2S79 : Les divers métropolitains convoqueraient d'urgence leurs sutïragants, pour étudier les réponses qu'il convenait d'opposer aux prétentions insensées des Grecs; ils transmettraient ces consultations au Saint-Siège. Le roi était prié de favoriser de tout son pouvoir ces réunions. Jatïé, n. 2882. Nicolas écrivait dans le même sens aux évêques du

NICOLAS 1er (SAINT

royaume de Louis le Germanique) Jaffé, n. 2880 (la lettre n'esl pas conservée, mais est signalée par les Annales de Fulda, an. 868, Monam. Germ. hist.,

Script., t. i, p. 380) et nu souverain lui-même. Jaffé, n. 2883 (texte récemment édité dans Motuun. Germ. hist., EpisL, t. vj, p. 610), L'archevêque de Mayence,

Liulberl devrait jouer en Germanie le même rôle qu'Hincmar dans la France occidentale. Peut-être Nicolas avait-il l'intention de réunir à ce sujet un grand concile a Home. Mais il mourait quelques semaines plus lard, le 13 novembre, sans avoir su, probablement, (pie tous ces efforts étaient désormais Inutiles. A Constantinople, la politique avait guéri elle-même les maux qu'elle avait causés : la révolution de palais qui, le 23 septembre 867, avait mis un terme au règne de Michel, avait porté un rude coup à Photius, lequel fut destitué peu après; le 23 novembre 867, Ignace était solennellement restauré sur le siège patriarcal. Ainsi se terminait la premier acte de cette longue tragédie de Photius. On a dit ailleurs, voir art. Jean VIII, comment le pape Hadrien II continua la politique de son précécesseur, comment le pape Jean VIII fut amené a l'abandonner. Du moins, en la personne de Nicolas, le Siège apostolique avait-il été amené à formuler les principes qui, selon lui, dominaient la question, c'est à savoir l'autorité de Rome dans toutes les grandes questions qui intéressent les Églises particulières, son droit à dirimer non seulement les problèmes doctrinaux mais les conflits de personne, sa fonction d'instance suprême à qui doivent en définitive aboutir tous les appels.

2° Nicolas l" et l'Occident. — Ce sont très exactement les mêmes principes que Nicolas Ier applique dans les affaires d'Occident. Ici encore, pour faire prévaloir les droits du Siège romain, il a dû entrer en conflit aussi bien avec les puissances séculières qu'avec les grands dignitaires ecclésiastiques.

1. Rapports avec les souverains temporels. Le divorce de Loihaire II. — On se tromperait, d'ailleurs, en voyant dans Nicolas Ier un théoricien de ce que l'on est convenu d'appeler la théocratie médiévale; rien chez lui qui s'apparente à la théorie du « pouvoir direct ». Si l'on peut signaler quelques interventions de sa part dans des affaires strictement politiques, ce n'est qu'à titre d'arbitre dont le jugement a été sollicité par les parties. C'est le cas en 859; après que Louis le Germanique a envahi les États de son frère Charles le Chauve, celui-ci fait appel à l'intervention du pape, comme Hadrien II le rappellera en 870, Jatîé, n. 2926; et Louis le Germanique doit s'expliquer à Rome. Jaffé, n. 2679. Six ans plus tard, quand les deux frères ennemis se réconcilient à l'entrevue de Tusey (865), c'est au tour du roi de Lotharing-e, Lothaire II, de craindre les entreprises de ses deux oncles. Il envoie Liutfrid en Italie pour demander les bons offices du pape par l'intermédiaire de l'empereur Louis II : petens illmn apud apostolicum (le pape) obtinere qttatenus pro co palruis suis epistolas mitteret, ut pacem servantes de regno suo nullum ei impedimentum (acerent. Quod et Hludoivicus irnperator obtinuit. Annales Hincmari, an. 865, P. F.., t. cxxv, col. 1221 B. Et, dans la circonstance, le pape avait d'autant plus de mérite à intervenir en faveur de Lothaire, que ses deux oncles prenaient prétexte, pour justifier leur pression, des scandaleuses résistances de leur neveu aux décisions pontificales dans l'affaire de son divorce. Par où l'on voit clairement que Nicolas est encore fort loin de la conception médiévale, qui fait du bras séculier l'exécuteur des jugements d'ordre spirituel rendus par la papauté. Ces deux interventions sont uniquement provoquées chez lui par le sentiment de l'équité naturelle: de même «encore une démarche antérieure (862-863) par laquelle il réconcilie Charles

le Chauve avec ses lils. Jaffé, n. 270:,. 2728. Ne va-l-il pas de soi que le successeur de Pierre doit, autant qu'il est en lui, faire régner le droit, la justice et la paix?

C'est du même point de vue que doit se juger l'altitude du pape Nicolas I»» dans l'affaire du divorce de Lothaire IL Mais celle-ci eut de si importantes répercussions, et dans des domaines si divers, qu'elle doit être exposée avec quelques détails.

a) Le divorce de Lothaire II. Les complaisances i/ l'épiscopat lorrain. — Marié peu après son avènement, en 855, à Theut berge, qu'il n'aimait pas et qui, de plus, était stérile, le jeune roi de Lotharingie, Lothaire II, ne tarda pas à retourner à ses premières amours et à s'afficher publiquement avec son ancienne maîtresse Waldrade. Mais ce qu'il voulait surtout, c'était faire rompre son mariage légitime pour donner à la femme qu'il aimait le titre d'épouse et de reine; on peut dire que ce sera l'obsession de tout le règne de ce malheureux prince (855-869). Pour tout le détail de cette question, voir R. Parisot, Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens (843-923), Paris, 1899, p. 142-324.

Dès 857, les pires calomnies sont mises en circulation sur le compte de Theutberge. Antérieurement à son mariage, elle aurait eu avec son propre frère Hubert, abbé de Saint-Maurice en Valais, des relations incestueuses et d'un genre assez spécial. Coupable de ce crime, Theutberge aurait perdu, d'après une opinion courante à cette époque, tout droit à se marier ultérieurement; son mariage avec Lothaire était donc nul. Sans tirer d'ailleurs, immédiatement, toutes les conséquences de cette accusation, Lothaire enferme sa femme dans un monastère. Mais l'année suivante, 858, les grands du royaume le contraignirent à reprendre celle-ci; un « jugement de Dieu » auquel s'était soumis le champion de Theutberge ayant prouvé l'innocence de l'épouse calomniée. La réconciliation ne dura guère. Toujours décidé à obtenir le divorce, Lothaire emploie les pires moyens pour arracher à Theutberge l'aveu de sa culpabilité. L'ayant obtenu, il se décide à soumettre l'i lïaire au jugement de ses évoques.

Jusqu'à ce moment, le procès semblait être demeuré une affaire purement civile, où les grands du royaume surtout avaient dit leur mot. En janvier 860, au contraire, c'est l'épiscopat lorrain qui la prend en main dans un concile réuni à Aix-la-Chapelle, et dont les meneurs semblent êtreGunther etThietgaud, les deux archevêques de Cologne et de Trêves. Se rendant compte de la gravité de la question, les prélats invitent le roi à s'abstenir désormais de toute relation conjugale avec Theutberge et autorisent celle-ci à prendre le voile. Mais ils ne se sentent pas assez assurés pour prononcer la nullité du mariage; ils voudraient bien prendre l'avis de leurs confrères voisins. Cf. Mansi, Concil., t. xv, col. 547 B. — L'ne seconde réunion, à Aix encore, à la mi-février, ne donne pas de résultats plus précis. La reine avoue son crime avec Hubert, les évêques décident qu'elle l'expiera par une pénitence publique et la réclusion dans un monastère. Il faudra ensuite aviser aux moyens de mettre le roi à l'abri du péril d'incontinence qui menace sa jeunesse. Les évêques toutefois n'osent pas aller encore jusqu'à annuler le mariage du souverain, et à l'autoriser à en contracter un autre. Communication du tout est adressée au pape par une lettre un peu embarrassée et néanmoins correcte. Mansi, Lbid., col. 548 sq.

Nous ne savons ce que répondit le pape; mais le courant de celte année 860 et l'année 861 amenèrent un développement considérable de l'affaire. D'une part, l'archevêque de Reims, Hincmar, y entrait avec résolution et publiait la longue consultation intitulée

NICOLAS 1er (SAINT)

De divortio Lotharii régis, P. L., t. cxxv, col. 623-772; d'aulre part, Theutberge s'échappait du couvent où elle était enfermée, cherchait un refuge en France et de là adressait au pape une lettre où elle protestait contre les violences, par lesquelles on lui avait extorqué une confession mensongère (Allusion à cet appel dans deux lettres de Nicolas I", Jafîé, n. 2702 et 2726). Il fallut toutefois un dernier incident pour décider le pape à intervenir.

Le 29 avril 862, un nouveau concile se réunit à Aix, qui, sous la pression de l'archevêque Gunther, décide de compléter la sentence rendue contre Theutberge, prononce l'annulation du mariage contracté par elle et autorise le roi à convoler en d'autres noces. Cette solution d'ailleurs ne fut pas admise à l'unanimité; deux évêques publièrent un mémoire pour défendre l'indissolubilité du mariage. Ces textes dans Mansi, ConciL, t. xv, col. 611-625.

Chose curieuse, d'ailleurs, Lothaire, sur le moment, n'osa pas tirer les conséquences de la décision conciliaire. Il fait dire au pape que le concile l'a autorisé à se remarier, mais que, avant d'user de la permission, il veut avoir son avis (Allusion à cette démarche dans plusieurs lettres de Nicolas. JafTé, n. 2698, 2723- 2725, 2886). Peut-être même demande-t-il l'envoi en Lorraine de légats pontificaux. Mais soudain, se ravisant, il se résout à épouser Waldrade. Le jour de Noël 862, l'archevêque de Cologne bénit au palais d'Aix-la-Chapelle cette union sacrilège.

b) Le divorce de Lothaire II. L' intervention du pape Nicolas. Le concile de Metz. — ■ Saisi de l'appel de Theutberge, consulté par Lothaire II, Nicolas ne pouvait se dispenser d'intervenir. 11 décide que l'affaire sera soumise à un concile qui se rassemblera dans les États du roi, sous la présidence des légats du Saint-Siège. Le 23 novembre 862, il signe toute une série de lettres réglant les détails de ce concile qui se réunira à Metz, autour de Radoald de Porto (revenu de sa mission à Constantinople) et de Jean de Ficocle. JafTé, n. 2698-2702. Outre les évêques de Lotharingie, il devra s'y trouver deux évêques de France et deux de Germanie. Au début de 863, ayant eu connaissance du mariage de Lothaire avec Waldrade, Nicolas se fait plus pressant et plus sévère, il est question d'excommunication à porter contre le roi s'il persiste dans la voie où il s'est engagé. Quodsi venire distulcrit et a prœsentia se synodali... subduxerit et ad pseniientiam ac satis/a;iionem renedarc minime curaverit, ila ut preesenlialiter ad synodum coram missis nostris satisfacturus et a scelere recessurus occurrat, illum de cele.ro exeemmunicalum reddemus. JafTé, n. 2725; cf. 2726.

Retardé par divers incidents politiques, le concile ne put s'ouvrir à Metz qu'à la mi-juin 863; encore n'y vint-il pas d'évêques de France, ni de Germanie. Theutberge ne parut pas non plus, Lothaire lui ayant refusé un sauf-conduit. Comme deux ans plus tôt à Constantinople, Radoald se laissa circonvenir par le roi et passa outre aux instructions qu'il avait reçues de son maître. Bref, Theutberge fut à nouveau condamnée. D'ailleurs, pour justifier le mariage de Lothaire avec Waldrade, un nouveau biais avait été imaginé. Le roi prétendait, et plusieurs témoins confirmèrent ses dires, qu'en fait sa première liaison avec Waldrade était non un simple concubinage, mais un mariage régulier. — ■ Le concile de Metz, en même temps, se prononçait sur la cause d'Engeltrude, femme du comte Boson, laquelle avait abandonné son mari pour s'enfuir avec un amant dans le royaume de Lothaire. A plusieurs reprises, le pape s'était occupé de cette affaire et avait finalement excommunié la fugitive. Jafïé, n. 2684, 2685; cf. ce que Nicolas en dit dans n. 2718-2751 et 2886. Passant outre à ces décisions si nettes du souverain pontife, le concile

releva Engeltrude de l'excommunication qu'elle avait encourue.

c) Le divorce de Lothaire. Condamnation des archevêques prévaricateurs. — On comprend combien fut grande l'irritation du pape, quand il fut mis au courant de semblables décisions. Mais ce ne fut pas contre Lothaire surtout qu'elle se manifesta. Ses légats, d'une part, étaient responsables de la tournure que les choses avaient prises à Metz, et Radoald qui, à Constantinople déjà, n'avait pas été sans reproches, porta la peine de ses méfaits. JafTé, n. 2751, et p. 355 post n. 2771. Mais, aux yeux du pape, les deux grands coupables étaient Gunther et Thietgaud, dont l'action se faisait sentir depuis le début de l'affaire. Tous deux, à l'automne de 863, s'étaient mis en route pour Rome, voulant expliquera Nicolas, déjà prévenu par Theutberge et Charles le Chauve, les raisons de leur attitude.

La lettre synodale qu'ils remirent au pape acheva d'éclairer celui-ci. La condamnation des deux archevêques fut préparée en grand secret, puis Gunther et Thietgaud furent appelés devant le concile qui se tenait dans le palais du Latran, au lieu dit sub apostolis. Le pape commença par casser la sentence du concile de Metz, puis déposa les deux archevêques de Cologne et de Trêves : Invenimus eos apostolicas alque canonicas sancliones in pluribus excessisse et ivquilatis normam nequiler lemerasse, omni judicamus sacerdotii officio manere penitus alienos, Spiritus Sancti judicio et beati Pétri per nos auclorilale omni episcopatus exutos regiminc consislere diffinientes. Que s'ils venaient à violer cet interdit, ils perdraient tout espoir d'être jamais remis en situation. Les autres évêques présents au concile de Metz encourraient la même peine, s'ils ne confessaient leur faute soit par lettre, soit par l'envoi d'un légat. L'anathème était renouvelé contre Engeltrude; enfin, d'une manière générale, l'on frappait les contempteurs des décisions du Siège apostolique : Si quis dogmata, mandata, interdicta, sancliones vel décréta pro catholica fide, pro ecclesiastica disciplina, pro correclione fidelium, pro emendalione sceleratorum vel interdictione imminenlium vel fulurorum malorum a Sedis apostolicx prwsule salubriler promulgata conlempserit, anathema sit. Le texte est transmis par les Annales Hincmari, an. 863, P. L., t. cxxv, col. 1212-1215; les Annales Fuldenses, cf. Mansi, t. xv, col. 651. Voir aussi la série de lettres JafTé, n. 2748-2753.

Dans la protestation qu'ils rédigèrent plus tard, les deux condamnés se plaignent, en termes fort vifs, que leur procès n'ait pas été instruit dans les formes, que leur sentence ait été libellée par avance, sans qu'on leur ait laissé le moyen de s'expliquer et de se défendre, sine synodo et canonico examine, nullo accusante, nullo testificante, nullaque disputationis districtione dirimente vel auctoritatem probatione convincente, absque nostri oris conjessione, absentibus aliis metropoli/anis et diœcesanis coepiscopis et confratribus nostris, extra omnium omnino consensum tuo solius arbilrio et tyrannico furore damnare nosmei voluisti. Texte dans les Annales Hincmari, an. 861; il est donné dans P. L., t. cxxi, col. 379 D. Tout n'est pas absolument faux dans ce violent réquisitoire; de toute évidence, Nicolas, dans la cause desdeux archevêques, a procédé ex injormala conscientia et, comme l'on dit, s ('ne slrepitu et forma judicii. Il semble le reconnaître lui-même dans les considérants qui précèdent la sentence, P. L., t. cxxv, col. 1212; c'est l'examen de la lettre synodale apportée par les deux coupables qui a finalement convaincu le pape de leurs prévarications : ita ut scriptura quant suis stipulavcrant manibus... caperentur et dum muscipulam iimocentibus opponerc salagerenl, insidiis suis illaqueati sint. Quelques historiens ont

NICOLAS I" (SAINT

jugé sévèrement cette attitude de Nicolas : « Au fond, dit R. Parisot, Nicolas avait raison : Gunlher et Theutgaud étaient très coupables, tous deux méritaient une punition; seulement il convenait que celle-ci fui prononcée dans les formes. On reprochait, non sans raison, à Gunther el à Theutgaud d'avoir violé à l'égard de Theutberge les règles de la justice; en procédant contre eux, il importait de ne pas suivre leurs errements. Le pape eut tort de ne pas le comprendre. » Voir aussi E. Ferels, Papst Nicolaus !.. p. 83, el les auteurs qu'il cite. Il resterait, avant de faire à Nicolas ce grief, à rechercher s'il ne se croyait pas autorisé à procéder de la sorte par des précédents, ei s'il ne puisait pas son droit d'agir ainsi dans une conviction sérieusement assise des prérogatives du Siège apostolique.

Quoi qu'il en soit, les deux condamnés, loin de s'incliner devant la sentence pontificale, entrèrent ouvertement dans la voie de la révolte. Réfugiés auprès de l'empereur Louis II, qui venait de resserrer son alliance avec son jeune frère Lothaire, ils l'excitent contre le pape. En janvier ou février 804, on vit paraître sous les murs de Rome une armée impériale. Louis voulait-il seulement intimider Nicolas? poussé par les archevêques rebelles, avait-il l'intention d'aller plus loin et de déposer le pape? Sa tentative, en tout cas, fit long feu. Les bagarres qui turent lieu entre les impériaux el les Romains déterminèrent le pape à quitter le Latran pour aller chercher à Saint-Pierre un asile plus sacré. Ce geste de Nicolas produisit une très vive impression; finalement l'impératrice Engclberge s'interposa et Louis II se retira, non sans que l'armée eût commis de rudes déprédations. Récit dans Annales Hincmari, an. 86-1, P. L., t.cxxv, col. 1216. Abandonnés par l'empereur, les révoltés essayèrent de liguer contre le pape l'épiscopat lorrain qui, à Metz, s'était compromis avec eux. C'est alors qu'ils répandirent le pamphlet contre le pape, auquel nous avons déjà fait allusion et que nous ont conservé les Annales d'Hincmar (reproduit dans P. L., t. cxxi, col. 377-380). On remarquera le grief trèsgénéral qu'ils font à Nicolas : Domnus Nicolaus qui dicilur papa, et qui se aposlolum inter aposlolos annumerat, totiusque mundi impeiiatorem se jacit, col. 379 A; plus encore le ridicule qu'ils se donnent en prétendant retrancher le pape de leur communion : Tuam maledictam sententiam... nequaquam recipimus, imo cum omni cœtu fraterno quasi malediclum frustra prolatum conlemnimus atque abjicimus. Teipsum quoque, damnatis et anathematizalis sacramque religionem abjicientibus ac contemnenlibus faventem et communicanlem (s'agirait -il d'Anastase et d'Arsène condamnés jadis sous Benoît III et rentrés à la curie depuis quelque temps?) in nosiram communionem noslrumque consortium recipere nolumus, contenti tolius Ecclesiœ communione et fraterna societate, quam tu arroganter le superexaltans despicis, teque ab ea elalionis lumore indignum faciens séquestras. Col. 380 B C. On rapprochera cette attitude de celle de Photius au concile constantinopolitain de 867.

Gunther se trompait lourdement, s'il pensait par de telles invectives et par cette attitude schismalique rallier les sympathies de l'épicopat lorrain. Les uns après les autres, les prélats qui avaient assisté au concile de Metz firent leur soumission au pape. Cf. les lettres de Nicolas, Jaffé, n. 2766-2678. Gunther affecta de braver; rentré à Cologne, il viola publiquement l'interdit pontifical en consacrant le saint chrême le Jeudi saint de 864. Au contraire Thietgaud se soumit à la sentence de déposition et s'abstint d'exercer les fonctions de sa charge. Bien lui en prit; il se ménagea ainsi une absolution ultérieure, tandis que Gunther se vit enlever dès ce moment, et, chose curieuse, par

D1CT. DE THÉOL. CATH

les soins mêmes de Lothaire, l'administration de 80 diocèse. Réfugié en Italie, il obtiendra un appu relatif de Louis II; par les soins de celui ci, un concile réuni à Pavie en février 865 demanda, mais vainement, à Nicolas I" de lui pardonner. Mansi, ConciL, l. xv, col. 759.

Cette révolte des archevêques lorrains fait oublier pendant quelque temps l'affaire du divorce qui en avait été le point de départ. Nicolas pourtant ne la perdait pas de vue.

d) Le divorce de Lothaire. La légation d'Arsène. Les démarches de Lothaire auprès du pape. —A la fin de 801, en effet, le pape semble décidé à lancer l'excommunication contre le souverain, si pour le 1" février 865 il n'a pas renvoyé Waldrade. II se refuse d'ailleurs, comme nous l'avons dit, à utiliser, pour aboutir à ses fins,!' assistance politique des deux oncles du roi. Ci-dessus, col. 509. Affaire ecclésiastique, la question doit être réglée par des moyens ecclésiastiques. Nicolas songe un instant à la faire étudier à Rome par un concile général, qui d'ailleurs aurait à connaître d'un certain nombre d'autres problèmes. Sur ce point de détail, voir E. Pirels, Ein Herufungsschreiben Papst N ikolaus' I .zur j rùnkischen Heirlxssynode in Rom, dans N'eues Archiv, 1907, t. xxxn, p. 135 sq. Mais ce plan échoua. Nicolas se décida donc à la faire régler sur place par un légat qu'il envoie en France occidentale au printemps de 865. C'est Arsène, évêque d'Horta,qui est chargé de celle mission fort complexe. Il n'avait pas seulement pour but d'empêcher les hostilités entre les oncles de Lothaire et celui-ci, il devait encore régler diverses questions ecclésiastiques, et spécialement l'affaire d'Hincmar dont nous parlerons plus loin; surtout, il devait ramener Theutberge à son époux légitime, et emmener en Italie, pour éviter tout danger ultérieur, et Waldrade, dont Lothaire devrait se séparer et Engeltrude qui devait être rendue à son mari Boson. Cette mission réussit pleinement, au moins en apparence; à l'étéde865, Arsène réconciliait Theutberge et Lothaire et, quelques semaines plus tard, il repartait pour l'Italie emmenant Waldrade et Engeltrude. Il est vrai que les deux prisonnières ne tardèrent pas à fausser compagnie au légat, et, dès 866, Waldrade reparaissait dans les États de Lothaire et parvenait à retrouver celui-ci, malgré l'excommunication que le pape avait lancée contre elle, dès le 2 février. Cf. Jaffé, n. 2808 et 2871.

Cette présence de l'ancienne maîtresse ne pouvait que rendre précaire la réconciliation de Lothaire et de Theutberge. Lasse d'une situation qui devenait de jour en jour plus pénible, celle-ci forme le dessein de se rendre à Rome pour demander au pape de vouloir bien annuler son mariage; elle met en avant le prétexte qui avait déjà servi au concile de Metz : la légitimité de la première union contractée par Lothaire avec Waldrade (lettre connue par deux réponses du pape, Jafïé, n. 2870 et 2873). Le pape ne se fit aucune illusion; il vit bien que la lettre écrite par Theutberge émanait en réalité de Lothaire; sa réponse à la malheureuse reine est sévère; elle a menti, prétend-il, en déclarant que c'était d'elle-même qu'elle renonçait à la dignité royale et à la couche de Lothaire. Défense lui est faite de venir à Rome, si Waldrade n'y est d'abord envoyée avant elle. Jaffé, n. 2870. C'est dans le même sens, et avec plus de sévérité encore, qu'il écrit à Lothaire lui-même. Jaffé, n. 2873. En même temps, il gourmande les évêques de Lorraine de leur inertie dans toute cette atïaire: sous peine d'excommunication, ils devront faire connaître la sentence qui a frappé Waldrade. Jaffé, n. 2871. Quant à Charles le Chauve, qui, pour quelques services à lui rendus, a renoncé à défendre la cause de Theutberge, il est réprimandé à son tour. Jaffé, n. 2872.

NICOLAS 1er (SAINT]

Incapable de résister ouverl émeut aux sommai ions pontificales, Lothaire, qui venait de se rapprocher de Louis le Germanique, feignit de prendre à l'égard de Nicolas une attitude soumise : il avait, disait-il, l'intention de se rendre à Rome pour y confondre ses accusateurs et même, auparavant, il allait envoyer des ambassadeurs qui le justifîera'ent ; les bruits que l'on avait fait courir sur ses nouvelles relations avec Waldrade étaient mensongers. Texte dans Baronius, Annales, an. 8G6, n. 36-42; Mon. Germ. hist., Epist., t. vi, p. 230-238. En même temps, Louis le Germanique s'entremettait et, tout en plaidant la cause de son neveu, soulevait à nouveau la question des deux archevêques déposés. Nicolas ne se laissa pas fléchir, bien qu'il n'ait pas d'ailleurs positivement excommunié Lothaire. Cf. E. Perels, dans Neues Archio, t. xxxn, p. 143-119. Trois lettres dictées le 30 octobre, quinze jours avant sa mort, expriment au roi de Germanie le point de vue dont il est bien résolu à ne pas se départir : il ne recevrait pas Lothaire à Rome, à moins qu'il n'y envoyât d'abord Waldrade et qu'il ne restituât à Theut berge ses droits; et quant aux deux métropolitains de Cologne et de Trêves, ils avaient commis des fautes trop énormes pour qu'il fût possible de songer à leur rétablissement. Jaffé, n. 2884-2886. Cette fin de non-recevoir serait la dernière intervention de Nicolas en cette pénible affaire- Il appartiendrait à son successeur Hadrien II de trouver les solutions miséricordieuses qui, en lais, sant intactes les questions de principes, pourvoiraient aux questions de personne.

Pour Nicolas Ior, il avait cru nécessaire d'affirmer, en la circonstance, et le droit souverain de l'Église à s'occuper des affaires matrimoniales et l'autorité suprême du Siège apostolique, et le soin jaloux que doit prendre la société ecclésiastique de ne rendre en ces délicates matières aucun jugement de complaisance. Canonistes et théologiens reviendront souvent, par la suite, sur les principes qu'il a pour lors affirmés et sur la fermeté avec laquelle il a su les appliquer.

2. Nicolas Ie' el les grands dignitaires ecclésiastiques. — L'affaire du divorce nous a déjà montré la manièrer dont Nicolas envisage les rapports du Saint-Siège avec les grands dignitaires ecclésiastiques. Depuis que la renaissance carolingienne avait rendu un nouveau lustre à la vieille institution métropolitaine, il ne manquait pas de prélats de cet ordre qui considéraient trop volontiers leurs fonctions comme supérieures à tout contrôle. Nicolas va leur montrer que, pour importante qu'elle soit, leur fonction ne repose, en dernière analyse, que sur une concession du Siège apostolique. C'est là une vieille idée de saint Léon le Grand, qu^ reprend avec lui toute sa vigueur.

Ce n'est pas à dire que Nicolas veuille systématiquement rabaissser le rôle des métropolitains, comme divers souverains ont entrepris d'annihiler le pouvoir des grands vassaux. Il est le premier à revendiquer pour les métropolitains l'exercice de leur juridiction. Au détriment des droits d'Hincmar, archevêque de Reims, l'évèché de Cambrai a été pourvu directement par le roi Lothaire. Nicolas proteste contre cette violation des privilèges de Reims. Voir les trois lettres Jaffé, n. 2730-2732 adressées aux évoques lorrains, à Lothaire, et à Hilduin nommé par celui-ci à l'évèché en question. Dans toutes les grandes affaires qu'il a à traiter, c'es1 par l'intermédiaire des métropolitains que le pape s'adrcsse au clergé des divers royaumes. Voir par exemple, entre beaucoup d'autres, Jaffé, n. 2674, 2684, 26!)7, 2749, 2757, 2764. A Nominoé, le roi breton qui s'est insurgé à la fois contre Charles le Chauve et contre la juridiction de la métropole de Tours, il rappelle énergiquement les droits de cette dernière. Jaffé, n. 2708. Mais, s'il entend faire respecter

les privilèges des métropolitains, il entend aussi que ces derniers, se tenant à leur juste place, n'empiéteront ni sur les droits des simples évêques, leurs subordonnés, ni sur le pouvoirsupérieur du siège apostolique. Deux affaires retentissantes mettent fort bien eu lumière cette idée : celle de Jean de Ravenne et celle d'Hincmar de Reims.

a) L'affaire de Jean de Ravenne. — ■ On sait que les archevêques de Ravenne, longtemps appuyés par l'exarque byzantin dont leur ville était la résidence, avaient toujours témoigné de quelque indépendance par rapport au Siège apostolique. Depuis 850, le Siège était occupé par Jean VIII, frère du duc Grégoire, commandant militaire de la ville, et en fort bons termes avec l'empereur Louis IL Déjà, sous Léon IV, des plaintes avaient été portées à Rome contre lui : il tyrannisait ses subordonnés, lésait les droits de propriété que le Saint-Siège, en vertu des donations carolingiennes, possédait dans l'exarchat, brimait des ressortissants de l'État pontifical. Léon IV avait protesté et menacé, Jaffé, n. 2628, mais vainement. De nouvelles plaintes arrivèrent à Nicolas vers l'année 860. Sommé par trois fois de comparaître à Rome, Jean est jugé par contumace et excommunié. Mansi, Concil., t. xv, col. 658 (voir L. Duchesne, Le Liber pontiftealis, t. H, p. 168, n. 17-21). Il se rend alors à Pavie pour solliciter la protection de l'empereur, qui le fait accompagner à Rome par des missi impériaux. Sans se laisser émouvoir, le pape le somme de comparaître en novembre de cette même année 860. Fort de l'appui de Louis, Jean refuse de se soumettre. Sur nouvelles plaintes qui lui viennent de l'Emilie et sur la demande même des victimes de l'archevêque, Nicolas se transporte de sa personne à Ravenne pour juger le coupable. Mais celui-ci a pris la fuite vers Pavie, où il sollicite une nouvelle intervention de l'empereur. Mal lui en prend; irrité contre lui, Louis II lui fait sentir qu'il n'a pas d'autre parti à prendre que la soumission. Ainsi fut fait, en un concile qui se réunit à Rome en noveimbre 861 ; Jean dut y lire une rétractation et jurer qu'il observerait à tout jamais les promesses qui y étaient contenues; sur quoi le pape lui rendit sa communion. Le lendemain, les évêques d'Emilie apportèrent leurs plaintes rédigées par écrit, il y fut fait droit et des restrictions importantes furent apportées aux prétentions de l'archevêque de Ravenne. Voir le texte dans Liber pontifie, t. n, p. 157-158, et la lettre par laquelle Nicolas avertit de ses décisions les suffragants de Ravenne, Monum. Germ. hist., Epist., t. vi, p. 613 sq. On remarquera les considérants donnés par le pape : Tarn perniciosa gravamina et tam malam consuetudinem eliam ipsi in Ecclesia Dei tirannicc pullulasse dolentes... ne aliis metropolitanis episcopis talia

PR.ESUMENDI OCCASIO REMANERET et EcclesisB Dei

tali inficerentur e.vemplo, statuimus, etc. Ibid., p. 616. Cette affaire de Jean de Ravenne est donc, dans la pensée du pape, un avertissement donné aux autres métropolitains.

b) Les démêlés avec Hincmar de Reims. — ■ De ces métropolitains le plus considérable, à l'époque, était certainement Hincmar de Reims, qui, grâce à l'influence qu'il avait prise à la cour de Charles le Chauve, jouissait, dans la France occidentale, d'un pouvoir qui dépassait de beaucoup les limites de son ressort archiépiscopal. Déjà, l'empereur Lothaire Ier avait voulu lui faire attribuer le titre de vicaire du pape dans les Gaules, c'est-à-dire en réalité la primai ie sur l'épiscopat de cette région. Le plan avait échoué, mais Hincmar n'en avait pas moins dans le royaume de Charles une situation toul ;': fait prépondérante. Fort pénétré du sens de ses devoirs, désireux de faire respecter les règles canoniques, jaloux de travailler an

NICOLAS 1er (SAINT)

bon ordre de l'Église, il était en même temps très ancré sur les principes canoniques de l'époque qui confiaient aux métropolitains une juridiction véritable a l'endroit de leurs sufïraganls. De celte supériorité il avait un sens très aigu et n'admettait pas volontiers les observations, à plus forte raison les résistances; l'idée qu'un pouvoir supérieur avait le droit d'intervenir entre lui et ses évêques, si elle ne lui était pas étrangère, lui inspirait néanmoins d'assez vives répugnances. On le vit bien à diverses reprises et notamment dans l'affaire de Rotbade, évêque de Soissons, et dans celle de Wulfade et des autres clercs ordonnés par Ébon. Ces deux affaires amenèrent de vifs démêlés entre le métropolitain de Reims et le pape Nicolas Ier. Sur tous ces démêlés, le livre capital reste H. Schrôrs, Hinkmar Erzbischof von Reims, Fribourg-en-B., 1884.

a. L'affaire de Rothade évêque de Soissons. — Rotbade, évêque de Soissons depuis 832, représentai! dans la province de Reims l'esprit qui allait bientôt se concrétiser dans les Fausses Décrétâtes, ave: ses deux principes essentiels : limitation du droit des métropolitains, limitation des droits de la puissance séculière. Les rapports entre lui et l'archevêque, assez tendus dès la nomination d'Hincmar à Reims en 845, étaient devenus pénibles depuis le synode de Soissons de 853, où avait été prononcée la déposition des clercs rémois ordonnés par Ébon (voir ci-dessous). Hincmar ne cherchait qu'une occasion de se débarrasser de ce sufîragant. Pour des raisons dans le détail desquels il est inutile d'entrer, Rothade, en 861, regulis ecclcsiaslicis obedirc nolens, est excommunié parson métropolitain. Il passe outre à la sentence; au concile de Pistes, qui groupait les évêques de quatre provinces, Hincmar semble décidé à le déposer. Rothade parle d'en appeler à Rome, on surseoit donc au jugement; puis il se ravise, demande la contitution d'un tribunal de douze juges désignés par lui-même. Mal lui en prend; l'affaire est réglée à Soissons à l'automne de 862 : Rothade est déposé, enfermé dans un couvent et remplacé sur son siège épiscopal.

Jusqu'à quel point Rothade avait-il retiré l'appel au Saint-Siège dont il avait parlé au moment du concile de Pistes, c'est ce qu'il est difficile de dire. Quand il se sentit sur le point d'être condamné à Soissons, il fit grand état de cet appel. Quoi qu'il en soit, le pape, dès le début de 863, intervient avec vigueur. Une. lettre à Hincmar déclare l'archevêque suspens a divinis, si, dans les trente jours, il n'a pas remis Rothade en possession de son siège ou s'il ne l'a pas envoyé à Rome, avec des représentants de l'adverse partie pour que son affaire y soit ventilée. Jaffé, n. 2712: cf. lettre conforme à Charles le Chauve, n. 2713. Sur quoi, sans mettre encore Rothade en liberté, Hincmar expédie à Rome Odon, évêque de Beauvais. Nicolas s'indigne; une série de lettres datées du 28 avril 863 rappellent à l'archevêque et à ses suffragants les droits du Siège romain : Rothade n'eùt-il pas interjeté appel, que l'on aurait dû, avant d'exécuter la sentence, attendre l'avis de Rome. La démarche du concile de Soissons constitu ut « une injure à l'endroit de saint Pierre, une atteinte aux privilèges du Siège apostolique, une transgression des saints canons. » Jaffé, n. 2723, aux évêques du concile de Soissons; n. 2721, à Hincmar; n. 2722, à Charles le Chauve.

Hincmar crut de bonne politique de temporiser. Mais un nouvel avertissement du pape (pas conservé) lui arrive; il se décide alors au début de l'automne 863 à envoyer à Nicolas le diacre Liudo. Celui-ci annoncerait au pape que Rothade avait été mis en liberté, confié à un évêque ami qui le conduirait à Rome. C'est d'ailleurs en juin 864 seulement que l'évêque de Soissons arrivait au terme de son voyage; mais Hinc-

mar ne remplissait parla qu'une des volontés du pape. Au lieu de se présenter ou de se faire représenter à Rome pour y soutenir l'accusation contre son sufîragant, il se contentait de l'envoi d'un mémoire. P. !.. t. cxxvi, col. 25-46. Cherchait-il à gagner du temps'.' Pensait-il empêcher le pape de prononcer un jugement définitif? C'était mal connaître Nicolas. La veille de Noël 864, celui-ci, dans la basilique de Sainte- Marie Majeure, réhab.lite Rotbade et lui fait reprendre les insignes épiscopaux, un mois plus tard, dans la basilique de Sainte-Agnès, le jour de la fête de la martyre, 21 janvier 865, un synode reçoit les explications de Rothade, qui, le lendemain, est solennellement restauré en sa dignité. Une série de lettres portent cet événement à la connaissance des ayants cause : Charles le Chauve, Hincmar, l'épiscopat du royaume, le peuple de Soissons. Jaffé, n. 2783-27K6. On remarquera tout spécialement la lettre à l'épiscopat gaulois, qui s'étend sur les considérants de la sentence prise par le Saint-Siège, sur les textes canoniques qui la légitiment. Il est incontestable que l'influence des Fausses Décrétâtes s'y fait sentir. Voirci-dessous. Mais, comme le dit très bien E, Perels, les Fausses Décrétâtes n'auraient pas existé que Nicolas I" n'aurait pas agi autrement. Rothade finalement revint sur son siège épiscopal où il mourra vers 869.

b. L'affaire de Wulfade et des clercs ordonnés par Ébon. — ■ Une autre affaire n'allait pas tarder à soulever un nouveau conflit entre l'archevêque de Reims et le Saint-Siège; sans aucun doute, c'était la présence de Rothade à Rome qui avait attiré l'attention sur une autre question rémoise, demeurée pendante depuis de longues années. Cf.L. Sait et. Les réordinations. p.l25sq.

L'archevêque de Reims, Ébon, avait pris en 833 le parti de Lothaire révolté contre son père Louis le Pieux. Après la restauration de ce dernier, Ébon porta la peine de cette rébellion. Déféé à un concile de Thionville en 835, il avait dû se reconnaître indigne de l'épiscopat et avait é'é déposé. L'intervention du pape Grégoire IV avait empêché toutefois de procéder à son remplacement. A la mort de Louis le Pieux en 840, Ébon avait été restauré sur son siège par un acte de l'autorité impériale contresigné par dix-huit évêques; rentré à Reims en décembre 840, il avait fait les fonctions épiscopales et en particulier ordonné un certain nombre de clercs. Lothaire vaincu, Ébon, en 843, avait été de nouveau expulsé, et le pape Serge II l'avait simplement reçu à la communion laïque. En 845, Hincmar était élevé au siège de Reims et, dès son installation, il frappait de suspense les clercs ordonnés par Ébon durant la restauration (840-842); on sait le nom d'un prêtre, Wulfade; il y avait eu d'autres victimes; en 866, il en restait encore neuf. Après diverses alternatives de sévérité et de douceur, Hincmar avait fait régler définitivement la question dans un concile de Soissons de 853; la restauration d'Ébon était déclarée nulle, nulles dès lors (ou du moins illicites, on ne distinguait pas trop les deux points de vue) les ordinations conférées par lui durant ce laps de temps.

Hincmar qui savait utiliser l'action du Saint- Siège quand il l'espérait favorable à ses vues, avait demandé au pape Léon IV (t 855) la confirmation de la sentence rendue à Soissons; de leur côté, les clercs frappés s'étaient pourvus à Rome, et le pape avait convoqué les deux parties à comparaître; mais, Hincmar n'ayant pas bougé, les choses étaient restées en l'état. Benoît III, en 855, donnait une approbation générale aux Actes du concile de 853, mais sans rien préciser quant à la question même des clercs. Jaffé, n. 2664.

Au moment où fut soulevée l'affaire de Rothade, en 863, Hincmar crut rppor'un d'envoyer à Rome par

NICOLAS 1er (SAINT

les soins d'Odon de Béarnais les actes du concile de 853, en demandanl au p; pe de confirmer la sentence prise contre Wulfade el ses compagnons. Pensait-il donner par là une satisfaction partielle à Nicolas I" et une preuve de sa s< umission au Siège apostolique? 11 prenait mal son temps. Nicolas I", toutefois, n'avait pas de raison d'infirmer les décisions de son prédécesseur; il maintint la décision déjà portée : salvo tamen romanw Sedis in omnibus jussu alque judicio. Jaffé, n. 2720. Affirmation générale des droits métropolitains de Reims, cette lettre ne touchait qu'indirectement, et sans y faire d'allusion précise, l'affaire de 'Wulfade et consorts.

Venu à Rome en 8(54, Rothade, qui sur cette question particulière avait toujors été (pp.:é à Hincmar, en présenta au pape, à sa manière, les tenants et aboutissants. Quand il vint en France, en 865, Arsène fut chargé d'enquêter sur tout ceci. Informé par lui, Nicolas Ier, au printemps de 800, prescrit à Hincmar ou de rétablir immédiatement les clercs déposés ou de reprendre leur affaire dans un concile qui se rassemblerait à Soissons le 18 août, et auquel il prescrivait aux archevêques de Lyon, Vienne et Rouen de se rendre. Jafïé, n. 2802-2804. Le concile se tint à la date indiquée. Mansi, Concil., i. xv, col. 703 sq. L'influence d'Hincmar y fut. prépondérante et les décisions conciliaires marquent quelque humeur à l'endroit du Saint-Siège. Puisque celui-ci avait pris l'affaire en mains, qu'il la terminât à lui seul, sans demander aux évêques gaulois de se déjuger en un procès qui avait été jadis réglé dans un synode, où cinq provinces étaient représentées. Voir Epis(. synod., Mansi, col. 728. Les réponses de Nicolas, signées le 6 décembre 866, manifestent une vive irritation contre Hincmar. Jaffé, n. 2822-2825. Tout en prenant acte de la décision du concile et en rétablissant, de son autorité, les clercs déposés, le pape faisait sentir qu'il était mécontent de l'attitude prise par les prélats français et leur animateur.

Des attaques personnelles qui émaillaient les lettres pontificales, Hincmar témoigna d'abord le plus vif mécontentement. Mais il craignait d'autre part qu'on ne soulevât à nouveau l'affaire de Gottschalk,qui,de sa prison d'Hautvillers, ne cessait de réclamer justice. 11 crut plus sage de donner au pape une preuve de soumission. Ses envoyés portèrent au pape, à l'été de 867, l'expression de sa bonne volonté; c'était le moment où les nouvelles de Constantinople étaient tout à fait mauvaises. Nicolas Ier, lui aussi, avait besoin d'Hincmar et de l'épiscopat gaulois. La lettre où il lui demande de tourner contre les schismatiques de Byzance l'activité de ses collègues, Jaffé, n. 2879, est un témoignage que le pape ne gardait pas rancune à l'archevêque. Entre temps, d'ailleurs, s'était tenu à Troyes, le 25 octobre un synode de six provinces ecclésiastiques gauloises, qui avait définitivement terminé l'affaire des clercs de Reims dans le sens demandé par Nicolas. Mansi, Concil., t. xv, col. 791. Le messagerqui transmettait à Rome les décisions du concile n'y trouverait plus Nicolas en vie : c'est le pape Hadrien II qui aurait connaissance de la victoire définitive, remportée par la diplomatie pontificale sur le plus puissant des métropolitains d'Occident.

IL Les idées de Nicolas Ier sur le gouvernement de l'Église. — Les idées de Nicolas Ier sur le rôle de la papauté dans l'Église ressortent avant tout des fails que nous venons d'exposer. Toutefois, elles ont revêtu clans les documents émanés de lui une expression si nette qu'elles ont exercé, aussi bien sur les contemporains que sur la postérité, une très profonde influence. Bon nombre de textes sortis de sa plume sont passés dans les collections canoniques du liant Moyen Age et n'ont pas peu contribué à la for-

mation des idées que l'on s'est faite à cette époque des pouvoirs de la papauté.

Il convient d'abord de se demander jusqu'à quel point les conceptions, exprimées par Nicolas Ier, sont nouvelles, jusqu'à quel point leur expression est son œuvre personnelle, avant d'en esquisser une rapide synthèse.

1° Personnalité des conceptions de Nicolas I". — • Pour neuves que paraissent de prime abord nombre des formules employées par lui, cette nouveauté ne doit pas donner le change. A plus attentif examen, Nicolas apparaît dépendant de textes antérieurs; et d'autre part, la présence à la chancellerie pontificale, à son époque, d'un personnage de tout premier ordre et de grande influence, autorise à poser quelques questions sur l'originalité même des expressions dont la correspondance fait usage.

1. Sources des idées développpées dans la correspondance. — C'est avant tout dans les textes canoniques, rassemblés à son époque, qu'il faut chercher l'origine des idées de Nicolas Ier. Jusqu'à quel point faut-il compter parmi ces textes la collection du Pseudo- Isidore, c'est la question qu'il faudra ensuite examiner.

a) Textes juridiques antérieurs. — La nouvelle édition des lettres de Nicolas dans les Monumenta Germaniœ kistoriie, Epist., t. vi, p. 257-690, permet au lecteur de se rendre un compte exact de l'usage fait par ce pape des textes antérieurs. — Comme tous ses contemporains, il dispose d'abord de ce Codex canonum compilé au début du vie siècle par Denys le Petit ; c'est là qu'il trouve, avec, les canons des conciles, les décrétales des papes du iv et du v siècle. Mais il connaît aussi les lettres des pontifes de l'âge suivant, conservées aux archives de la curie romaine; il cite Pelage Ier, saint Grégoire le Grand, Grégoire II, Hadrien Ier, d'autres encore, et naturellement ses prédécesseurs immédiats Léon IV et Benoît III, sans compter les apocryphes sylvestrins. A le lire, on sent que la chancellerie romaine est en possession d'une tradition fort longue, et qu'elle n'entend pas laisser prescrire (étudier particulièrement à ce point de vue l'interminable lettre adressée à l'empereur Michel en septembre 865, Jaffé, n. 2796, ou encore la lettre aux évêques de France de janvier 865, Jaffé, n. 2785). Un certain nombre de Pères de l'Église sont également invoqués, et, chose plus surprenante, le Ccde Juslinien lui-même. Bref, c'est de toutes mains que Nicolas emprunte ses arguments.

A vrai dire.il a sa manière à lui de les utiliser et de leur faire rendre un son conforme à ce qu'il en attend. L'interprétation qu'il donne du canon 9 de Chalcédoine est restée célèbre. On y lisait qu'en cas de contestation avec son évêque, un clerc doit porter sou procès devant le synode de la province, que l' évêque en conflit avec le métropolitain porterait sa cause devant le primat du diocèse (civil) ou le siège de Constantinople, petat primatem diaceseos aul Scdem reç/iœ urbis Constantinopolitanse. Une savante exégèse permet à Nicolas d'affirmer que, suivant Chalcédi ine, la formule primas diœceseos désigne en définitive le primas diœceseon (au pluriel), c'est-à-dire le titulaire du Siège apostolique. Voir Monum. Germ.IIist., Epist., t. vi, p. 470-471. On trouverait d'autres exemples de cette exégèse tendancieuse.

b) Utilisation des « Fausses Décrétales ». — Plus grave serait l'accusation portée par certains historiens contre Nicolas d'avoir utilisé, pour défendre sa politique, la collection de Pseudo-Isidore, dont il aurait connu manifestement le caractère apocryphe. Voir H. Bohmer, art. Nilcolaus I., dans Prot. Realencyclopiidie, t. xiv, p. 69, qui parle même de « mensonge conscient ».

NICOLAS 1er (SAINT)

Telle quelle, celle accusation est injuste, et la réponse doit être beaucoup plus nuancée. Elle est donnée au mieux par P. Fournler, dans son Élude sur les « Fausses Décrétâtes », parue dans la Revue d'histoire ecclésiastique, t. vu et vin(190<iet 1907). Entre les deux opinions adverses, celle de A. V. Millier (Nettes Archiv, t. xxv, ]>. G52 sq.), suivant qui Nicolas a eu connaissance en 864 par Rothade des Fausses Décrétâtes, s'est appuyé sur elles, et a modifié sous leur influence ses concepts canoniques antérieurs, et l'opinion de Schrôrs (Hist. Jahrbuch, t. xxv et xxvi) qui prend le contre-pied de ces affirmations, le canoniste français suit une voie moyenne. Il reconnaît que Rothade a apporté à Rome en 864 la fameuse collection, quiavait pris naissance au Mans vers les années 850, et qu'au moins dans la lettre aux évêques de France de janvier 865 (Jafïé, n. 2785) on perçoit l'influence de la compilation apocryphe : « De ce document, écrit P. Foui nier, se dégage un certain parfum isidorien, ' soit parce que le pape développe un argument familier à Isidore, quoique ce ne soit pas Isidore qui en ait fourni le germe à Nicolas Ier, soit parce qu'il se fonde principalement sur les décrétales qui constituent une niasse dont il n'exclut pas les apocryphes isidoriens. » Loc. cit., t. vm, p. 39. A partir de cette date, on voit assez facilement aussi intervenir dans les documents pontificaux certaines idées, tout spécialement l'Exceptio spolii, chères au Pseudo-Isidore, mais on ne relève aucun emprunt littéraire proprement dit. Et, par ailleurs, sur certains points importants de la discipline ecclésiastique Nicolas semble tout à fait indépendant de l'auteur apocryphe : c'est le cas, par exemple, dans la question des chorévêques, dans la restitution des lapsi, dans la translation des évêques. Et P. Fournler de conclure qu'en définitive « l'influence exercée sur Nicolas Ier par les Fausses décrétales n'a pas été considérable. Probablement, le pape s'est implicitement appuyé sur les textes isidoriens pour établir le droit, qu'il avait d'ailleurs toujours réclamé, de connaître des causes des évêques; sans doute, les textes isidoriens ont contribué au temps de Nicolas Ier au développement de la règle : Spoliatus anle omnia rcslituendus, dont ils ont consolidé le fondement, en même temps qu'ils introduisaient une précision plus grande dans son application. A cela se réduit leur influence.» Ibid., p. -49. Et d'ailleurs l'auteur est porté à croire que les textes isidoriens ont été présentés au papes partiellement sous forme d'extraits ou de séries d'extraits à l'occasion du procès de Rothade. Nous sommes très loin, comme on le voit, de la massive accusation portée par H. Bohmer.

2. La part d'Anastase te Bibliothécaire dans la rédaction de la Correspondance. — Si personnel que soit un pape, il ne laisse pas de dépendre jusqu'à un certain point, pour l'expression de sa pensée, des gens qu'il emploie à la rédaction de sa correspondance. L'influence d'un secrétaire peut être considérable, surtout quand ce personnage est doué d'une puissante individualité.

Or, c'est justement le cas du trop fameux Anaslase, dont il est certain qu'il a joué auprès de Nicolas Ier un rôle des plus importants. Pour le détail, voir l'art. Anaslase le Bibliothécaire du Dict. d'histoire et de géographie ecclés. Il n'y a plus aucun doute, à l'heure présente, sur son identité, et l'on a pu reconstituer à coup sur son curriculum vitœ. Cardinal-prêtre de Saint-Marcel, sous Léon IV, il s'est vu condamné par celui-ci: il a créé les pires difficultés à Benoît III au moment de son élection (septembre 855), et a été antipape pendant quelques jours. Sous la pression impériale, Benoît III lui a pardonné et l'a admis à la communion laïque; Nicolas Ier, qui a eu besoin de lui, à cause de sa connaissance approfondie de la langue

grecque, lors des premiers démêlés avec Photius, lui a témoigné une véritable faveur. A partir de 862 tout au moins, l'abbé de Sainte-Marie du Transtévère (c'est le titre qu'il avait à ce moment) devient secrétaire intime de Nicolas, en al tendant qu'Hadrien II le fasse bibliothécaire de l'Eglise romaine. Même après le crime commis par lui contre Hadrien en 868, cl ly sévère condamnation qui l'a frappée, il parvient à rentrer en grâce, A en 870, il figurera au IVe concile de Constantinople (VIII* œcuménique), comme représentant du pape et de l'empereur Louis IL

Singulier personnage, on le voit, instruit, intelligent, mais dépourvu, semble-t-il, de toute valeur morale! L'est lui, il nous l'apprend lui-même dans la préface de la traduction des actes du VIII» concile œcuménique, qui a rédigé une bonne partie de la correspondance de Nicolas Ier, au moins pour ce qui concerne l'affaire photienne. Cf. P. L., t. cxxix, col. 17 I). La comparaison de nombre de pièces de la correspondance avec les œuvres connues d'Anastase corrobore de tous points cette affirmation.

Mais cette collaboration d'Anastase fui -elle de nature à imposer au pape des manières de voir, des démarches auxquelles il n'aurait pas été porté de lui-même? On l'a prétendu. Toute la thèse si remarquable du P. Lapôtre, De Anastasio bibliothecario, Paris, 1885, est au fond bâtie sur cette idée, qu'Anastase a gouverné dans la réalité sous le nom de Nicolas. Peut-être y a-t-il, au fond de tout ceci, le désirde faire passer au compte du trop fameux bibliothécaire quelques-unes des mesures contestables, des interprétations tendancieuses, que l'histoire peut reprocher à Nicolas. E. Perels a réagi, avec raison, nous semblet-il, contre cette interprétation passablement arbitraire. Il fait remarquer que. sous Benoît III déjà, Nicolas avait tenu en fait les rênes du gouvernement ; il serait bien peu vraisemblable qu'arrivé au trône pontifical, il ait passé à d'autres l'exercice du pouvoir. Par ailleurs, l'ensemble des actes de Nicolas nous révèle une politique parfaitement cohérente, et cette politique prend fin dès sa mort, bien qu'Anastase soit encore resté, pendant près d'une année, le conseiller d'Hadrien II, et qu'il ait encore exercé de l'influence sous le pontifical suivant. On en conclura que l'aclion et la doctrine, qui se manifestent dans l'œuvre et la correspondance de Nicolas, proviennent directement du pontife lui-même. Pour réaliser ses desseins il a pu utiliser des hommes comme Anastase, comme Radoald, comme Arsène, tous plus ou moins compromis sous le pontificat précédent ; mais aucun des personnages de l'entourage pontifical n'a pu donner à sa correspondance et à sa politique le caractère qui leur est propre. C'est du pape lui-même que l'une et l'autre relèvent en dernière analyse.

2° Principales idées de Nicolas 1". — 1. La monarchie pontificale. — Ce mot résume assez bien la conception que se fait Nicolas de la situation du Siège apostolique par rapport à l'ensemble de la chrétienté.

A la conception orientale des cinq patriarcats, parmi lesquels Rome n'a guère qu'une primauté d'honneur, il oppose nettement l'idée, fort ancienne à la vérité, mais parfois un peu obscurcie aux âges précédents, de la primauté de juridiction du siège romain sur toutes lesÉglises. La «sollicitude »decelui-ci (ce mot ancien, il l'afTectionne) s'étend à toute la terre; elle est une conséquence directe des promesses faites à, Pierre et par là même à ses successeurs. Cette juridiction, Nicolas l'affirme surtout dans ses lettres relatives aux affaires orientales, qu'il s'adresse au basileus, à Photius ou aux autres patriarches. Voir surtout le long factum adressé à Michel en 865. Jafïé, n. 2796.

Une des manifestations essentielles de ce pouvoir

NICOLAS 1er (SAINT)

monarchique, c'est le droit pour le Siège apostolique de convoquer les synodes et de les approuver. Nulle assemblée épiscopale n'a de valeur que si elle est convoquée, explicitement ou implicitement, par le pape; nulle décision ne devient légitime que par son approbation.

Administrateur suprême de l'Église, le pape est aussi juge en dernier ressort et juge nécessaire de toutes les causes majeures. Parmi ces causes majeures figurent celles où sont impliqués des souverains temporels, l'histoire du divorce de Lothaire en est un exemple frappant ; de même encore celles qui sont relatives à la déposition des évêques. Sur ce point, il semble bien que Nicolas ait renforcé, en faveur de la primauté romaine, la pratique courante à son époque. Sans doute, nul ne contestait que le pape fût compétent dans les affaires des patriarches, des primats, des métropolitains. La cause de Photius et d'Ignace, par exemple, ressortissait tout naturellement à sa juridiction, celle de Gunther et de Thielgaud semblablement,quoi qu'il en soit de la procédure sommaire et unilatérale qui fut appliquée à leur cas. Ce qui est encore en li-tige, c'est le droit pour le pape d'intervenir dans la cause des évêques ordinaires, soumis à une autorité métropolitaine. Hincmar et les évêques de France, par exemple, sont d'avis que la cause de Rothade, au cas où celui-ci n'aurait pas appelé à Rome ou aurait retiré son appel, est du ressort exclusif du synode provincial ou interprovincial. Nicolas n'en juge pas ainsi. Même s'il n'y avait pas eu appel, cette cause d'un évêque, étant une cause majeure, requiert une intervention du Saint-Siège. En quoi il est conséquent avec son premier principe : que la confirmation des décisions conciliaires lui appartient de piano. Pour urger son droit d'intervenir, il s'appuie encore sur les canons de Sardique qui autorisent en tout cas l'appel au Siège apostolique; mais, encore une fois, cet appel n'est pas nécessaire. S'il se rencontre ici avec une des doctrines chères au Pseudo- Isidore, cela ne veut pas dire qu'il la lui ait empruntée. Ce renforcement du droit pontifical était en somme dans la logique des choses. Reconnaissons d'ailleurs que Nicolas n'enlève pas toute compétence aux synodes provinciaux; c'est à eux qu'il appartient de ventiler les questions, mais il est bien entendu que la décision suprême appartient au souverain pontife. Et tout ceci contribue à renforcer dans l'Église une centralisation qui avait déjà commencé à l'âge précédent. Le mouvement est incessant qui mène à Rome de tous les points de la chrétienté, et qui en repart dans toutes les directions. L'affaiblissement du pouvoir des métropolitains en est la conséquence naturelle. Voir ci-dessus, col. 515.

2. Les rapports îles deux pouvoirs. ■ — C'est le point où Nicolas est amené à exprimer les idées les plus neuves, et la date où il les exprime est à remarquer. Cinquante ans auparavant. Charlemagne montrait clairement, par ses paroles et plus encore par sa conduite, qu'il se considérait comme responsable devant Dieu de la bonne marche de l'Église. Au sacerdoce il abandonnait volontiers le soin de prier pour la prospérité de l'empire, mais c'est lui-même qui était préposé, en définitive, à l'administration des choses de Dieu. Le césaro-papisme s'installait en Occident comme il s'était installé en Orient .

Les premières dislocations de l'empire carolingien permettent à l'Église de revenir à une idée plus nette et plus traditionnelle de sa situation. Dès l'époque de Louis le Pieux, les prélats des diverses parties de l'empire renversent les rôles, et tendent à prendre dans la direction de l'Étal une influence prépondérante.

La papauté ne les suit d'ailleurs que lentement (ainsi Grégoire IV dans la guerre civile de 833), trop éloignée

sans doute des points où se traitent les grandes affaires pour y intervenir effectivement. Avec Nicolas Ie', elle va prendre, durant quelque temps, une plus nette conscience de son rôle et de son pouvoir directif.

« Pouvoir directif », c'est le mot qui semble convenir, et cela implique une distinction précise entre Église et État. La conception byzantine et carolingienne tendrait à absorber l'Église dans l'État; poussée à ses extrêmes limites, la théorie du « pouvoir direct », telle que l'ont formulée les théoriciens du xivc siècle, ne. tend à rien de moins qu'à absorber l'État dans l'Église. Nicolas, lui. exprime d'une manière très nette l'existence des deux pouvoirs, souverains chacun dans leur domaine. Par quoi, d'ailleurs, il entend surtout que l'État ne s'immiscera pas dans les affaires de l'Église. Ce qu'il a vu dans l'affaire de Photius, c'est moins l'irrégularité qui atteint celui-ci pour sa rapide ascension, le grief d'être un néophyte, que l'intervention abusive du basileus dans la déposition d'Ignace et l'élection de Photius. C'est le point sur lequel il revient le plus fréquemment dans la correspondance relative aux affaires orientales, alors que Photius se justifiait surtout en prétendant que les canons interdisant l'ascension d'un néophyte n'avaient pas cours en son Église. S'il est sévère pour les deux archevêques lorrains, c'est à cause de leur complaisance à se soumettre aux désirs de leur roi Lothaire; et son antipathie pour Hincmar s'explique en partie par le fait qu'il voit en celui-ci l'agent politique de Charles le Chauve. Même attitude à l'égard des prélats bretons qui se plient aux injonctions de Nominoé. Cf. Jalîé, n. 2708. A la vérité, il n'ose encore parler trop haut à des roi.s qui s'avisent d'agir en despotes à l'endroit de leurs évêques; mais avec quelle hauteur il s'adresse à un fonctionnaire, le comte Etienne, qui a chassé Sigon, évêque de Clermont,et l'a remplacé ! Jafïé, n. 2706.

Et pourtant, sans se rendre compte du danger qu'il crée par là, il est sans cesse à demander l'aide des souverains pour le bon fonctionnement de l'institution ecclésiastique. Voir les innombrables lettres à Charles le Chauve et à Louis le Germanique pour les amener à faire cesser le scandale de Lothaire; les lettres à Charles le Chauve dans l'affaire de Rothade. etc.: les divers lettres à Michel dans le conflit Ignace-Photius. A la vérité, ce qu'il demande avant tout, c'est que les souverains ne paralysent pas, par leur intervention, le libre jeu des lois canoniques. Mais cette neutralité bienveillante ne lui s-ufiit pas encore; il faut une intervention positive des puissances séculières en faveur de l'Église. Sans être encore pleinement arrivé à cette conception que le pouvoir civil est aux mains de l'Église un instrument d'exécution (voir ci-dessus, col. 509), il est sur le chemin qui y conduit. E. Perels a même pu relever chez lui une allusion à la métaphore des deux glaives qui a joué dans la formation des idées théocratiques le rôle que l'on sait. Voir Jafîé, n. 2787; P. h., t. c.xix, col. 918; Monum. Gam. hist., p. 641 : Beaius Petrw apostoiorum princeps, qui Malchi corpodali abseissa gladio aureinobœdientiamet in Anania et Saphira spirituali verbi mucrone mendacium et avariliam perculil. L'allusion nous paraît fugitive. Mais i! est un autre texte qui revient à plusieurs reprises, c'est le constitues eos principes super <,mncm terrain (Ps . . xliv, 17)quele pane applique volontiers à la juridiction ecclésiastique. Voir surtout Jafïé, n. 2796; Mon. Germ.hist., p. 175-176.

Aussi bien afurme-l-il avec force la primauté du spirituel sur le temporel : Quanto enim spiritus carnem priveellit, lanlo magis ea quee sunt spiritalia carnalibus oportel omnibus anleponi. Jbid., p. 463; cf. Jatïé, n. 2814 ; Mon. Germ. hist., p. 535. Mais l'idée n'est pas nouvelle et, dans leurs relations avec les empereurs

Page 1