RATIONALISME. L'ITALIE DU XVI* SIÈCLE
dire tout ce qu'il pense, c'est-à-dire, presse Rabelais d'exprimer sans réserve l'idée qu'il a du christianisme. Mais J. Delaruelle, dans un article de la Revue d'histoire littéraire, janvier-mars 1925, p. 1-23, intitulé : Étude sur le problème du Cymbalum mundi, n'admet pas cette interprétation. Pour lui, le Cymbalum est « l'œuvre d'un aimable esprit qui n'a eu en l'écrivant aucun dessein pernicieux ». Sans doute, des Périers s'est moqué des moines, de certaines pratiques religieuses, mais quel est l 'humaniste qui n'a pas fait cela? Il n'y a qu'un endroit « où la satire indique un dessein suivi »; c'est dans le dialogue second, les passages où Mercure démontre à Rhetulus (Luther) la vanité de ses prétentions réformatrices. « Le Cymbalum n'est donc pas un « monstre » qui ait, du premier coup, révolté à la fois catholiques et protestants. Il a dû trouver de l'écho chez tous ces laïques éclairés qui ne voulaient pas quitter les pratiques de leurs frères et qui voyaient dans les chefs luthériens des novateurs dangereux. » La Sorbonne lui paraît avoir jugé comme lui, à l'apparition du livre, puisqu'en le condamnant, elle déclara qu'il ne contenait pas « d'erreurs expresses ». En tous cas, un écrivain autrichien, Ph. A. Becker, dans son Bonaventure des Périers als Dichler und Erzâhler (publié en 1924 dans les Silzungsbericlite de l'Académie de Vienne, t. ce, arrive aux mêmes conclusions que lui. Cf. Busson, loc. cit., p. 193-201, 374-375. Sur la vie de des Périers, voir A. Chcnevière, op. cit.,
3. Etienne Dolet (1509-1546), élève des Padouans mais aussi des Anciens — -«il est le chef du cicéronianisme français », Busson, loc. cit., p. 121 — et qui appartint successivement aux groupes humanistes de Toulouse et de Bordeaux, se posa, dès 1533, à Toulouse, en défenseur des droits de l'intelligence et du savoir en face de ce qu'il jugeait l'intolérance et la crédulité. Cf. St. Doleti oraliones in Tholosam, ejusdem epistolarum libri duo, s. 1. (Lyon, 1531). De bonne heure, donc, il eut une réputation d'impiété et Calvin dans le passage déjà cité dira : Dolelum et similes vulgo nolum... Evangelium semper fastuose sprevisse. Dans son De imilatione ciccroniana, Lyon, 1535, il affirme qu'aux yeux de beaucoup, à la suite des discussions religieuses, les dogmes, tels ceux de la providence et de l'immortalité, ont perdu toute valeur. Si maintenant l'on ouvre ses deux livres Commenlariorum linguœlalinœ, Lyon, 1535 et 1536, 2 vol. in-f°, où il fait un commentaire de chaque mot, l'on voit au mot Fatum, par exemple, qu'il est bien de ceux qui ne croient plus à la providence. Le monde est un enchaînement nécessaire de causes et d'effets et il n'y a pas de place ici pour le miracle. La vraie paix de l'âme est de voir les choses sous cet aspect. Il n'est pas athée cependant; il croit en un Dieu indifférent. Croit-il à l'immortalité de l'âme? Il ne semble pas. C'est d'ailleurs à propos de cette question qu'en raison de sa traduction du dialogue Axioclius, faussement attribué à Platon, Lyon, 15 44, on l'accusa de nier l'immortalité. Comme il avait imprimé et vendu à Lyon des livres proscrits et comme, l'année précédente, il avait déjà été condamné pour crime de droit commun, mais gracié par François Ior, tout permit cette fois d'en finir avec lui. Il fut en somme un libre-penseur à la pensée parfois flottante. Cf. J. Boulmier, Esiienne Dolet. Sa vie, ses œuvres, son martyre, Paris, 1857 ; B. Coplet Christ ie, Etienne Dolet, martyr de la Renaissance (traduction Stryenski), Paris, 1886; Galtier, Etienne Dolet, sa vie, son œuvre, son caractère, ses croyances, in-12. Paris,
4. Quelques noms moins importants sont à citer : Antoine Govéan qui enseigna la philosophie à Paris en 1541 et 1542 et qui fut choisi avec Vicomcrcato pour défendre Aristotc contre Bamus. Calvin le cite avec Babelais et des Périers comme étant passé au ratio-
nalisme après avoir goûté à l'Évangile; cf. Mugnier, Antoine Govéan, professeur de droit, Paris, 1901, et I tusson, loc. cit., p. 114-116. — Briand Vallée, président au tribunal de Saintes, puis conseiller à Bordeaux, ami de Govéan, que celui-ci accusera d'athéisme. Id., ibid. — Sadolet,né à Modène, que Léon X nommera en 1517 évêque de Carpentras, qui sera cardinal en 1536 et qui publiera un traité De liberis recle instituendis, Lyon, 1532, et Plucdrus, sive de laudibus philosophiœ libri duo, Lyon, 1538. Il écrira dans ce dernier livre : « La raison est notre maîtresse et notre reine; tout ce que nous sommes, nous le devons à la raison, en sorte que la raison est tout l'homme. Comme le propre objet est de rechercher la vérité et que la vérité est surtout dans les choses religieuses, la recherche des vérités religieuses appartient à la philosophie. » P. 640 et 652. Id., ibid., p. 105-109.
5. Les adversaires. — Cette philosophie qui oppose les solutions de la raison aux solutions de la foi et même la raison à la foi, a tellement pénétré les esprits que les croyants eux-mêmes s'en inquiétaient. Ou bien comme Postel (1510-1581), dans son De ralionibus Spirilus sancli libri duo, Paris. 1542, in-8° et surtout dans son De orbis terrœ concordia liber primus, 1542? et De orbis terrœ concordia libri quatuor, in-8°, Bàle, 1544, ils soutiennent que, la raison étant la voix de Dieu en nous, les vérités de la religion loin de lui être opposées sont au contraire démontrées par elle. Sur Postel, voir ici, t. xii, col. 2658-2662, et Busson, loc. cit., p. 288- 296. Ou bien, considérant que l'incrédulité s'autorise du nom d'Aristote, qu'en s'appuyant sur ce philosophe, saint Thomas en conséquence s'est trompé et qu'Aristote conduit tout droit à nier les dogmes, ils s'attaquent au Stagirite. Ainsi Bamus (1515-1572), qui, dans sis Animadversiones in Dialecticam Arislotelis et ses Dialecticœ insliluliones, 1543, inaugure contre Aristote et son influence philosophique une lutte fameuse au profit du platonisme. Voir son Pro philosophica Parisiensis Academiœ disciplina, Paris, 1551, in-8°; sa Prœfalio physica 7a, en tête des Scolarum physicarum libri oclo, 1565, sa Prœfalio physica II*, en tête des Scolarum metaphysicarum libri qualuordecim, 1566, après son Somnium Scip'ionis... explicatum, Lyon, 1556, et où il aura en face de lui P. Gallain, professeur au collège de France, voir son Pro scola parisiensi conlra novam academiam P. Rami oralio, Paris, 1551, in-8°. Ainsi encore Vicomercato. Sur Bamus, cf. Waddington.De Pclri Kami vila,scriptis,philosophia, Paris, 1848; Lefranc, Le Collège de France, 1893; A. Darmesteter et A. Hatzfeld, Le XVIe siècle en France, Paris, 1887, p. 14 sq.,et Gassendi, Exercitaliones peripatetiese adversus Aristotelem, Paris, 1624, Préface. — Enfin certains abandonnaient la raison, passaient aupyrrhonisme et se réfugiaient dans le fidéisme. Bunel, Reginald Pôle commenceront; les controverses entre philosophes, l'exaltation de la foi par le calvinisme, achèveront de pousser les esprits dans cette voie. Cf. Busson, op. cil.
4° La seconde partie du siècle. — 1. En Italie. — a) André Césalpin (1519-1603), discute les mêmes questions que les Padouans et dans le même esprit. Dans ses Quœsliones peripaleticœ et Dœmonum invesligalio, Florence, 1569 et 1580, en effet, à l'abri derrière cette idée qu'il développe la pensée même d'Aristote — et non, comme les scolastiques, cette pensée ordonnée à la théologie — ■ il expose ainsi la question des rapports de Dieu et du monde : le monde est éternel et tout y est régi par la nécessité. Dieu, intelligence première, est le premier moteur. Par son seul attrait, il imprime aux sphères célestes, par l'intermédiaire des intelligences qui en sont L'âme, un mouvement nécessaire qui passe des cicux aux éléments (Bayle rapprochera pour ces vues Césalpin de Spinoza). Ces intelligences,
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comme d'ailleurs l'âme humaine et l'âme de tous les êtres, sont des individuations de l'âme universelle grâce à la matière qui est « étendue ». Mais, tandis que, dans les âmes célestes, « la participation au divin est éternelle au même titre que la chose qui y participe », dans le monde sublunaire, les genres et les espèces jouissent seuls de la pérennité. L'âme humaine toutefois est proprement immortelle, grâce à sa puissance de concevoir l'universel puisque l'intellect agent s'assimile à Dieu. Césalpin admet aussi l'existence de démons, esprits privés d'un corps mais agissant néanmoins sur la nature par des moyens pris dans cette nature elle-même. La magie serait l'art de leur fournir ces moyens ou de les leur ravir. Cf. Charbonnel, op. cit., p. 100-101, 299-302; M. Derolle, Questions péripatéticiennes par A. Césalpin, traduction et introduction, Paris, 1929.
b) Vanini. — Pompeio Ucilio Jules-César Vanini (1586-1619) est le dernier disciple de l'école de Padoue. Ce Napolitain d'esprit souple, carme, théosophe et astrologue, péripatéticien selon Pomponazzi qu'il proclame son maître, familier du Louvre, dont on connaît les pérégrinations, l'apostasie en Angleterre, le retour en France comme catholique martyr de sa foi et la fin tragique, et qui aurait beaucoup écrit, si on l'en croit, a laissé deux livres : d'abord V Amphitheatrum leiermv providenlise, divino-magicum, cliristianophysicum , astrologico-calholicum adversus veteres philosophos, alheos, epicureos, peripaleticos, stoicos, etc., Lyon, 1615, in-12, qu'il écrivit pour se concilier les jésuites et par eux obtenir le droit de vivre en France, après son apostasie en Angleterre. Non sans de multiples attaques contre les idées et les méthodes scolastiques, « chimères nées de l'ignorance et nourries d'obstination », saint Thomas compris, il affirme : Dieu, non pour « la nécessité d'un premier moteur » — il n'accepte pas cette preuve aristotélicienne — mais parce que des êtres finis et contingents supposent un être infini et éternel; la création : le monde, fini, n'est pas éternel, quoi qu'en disent Démocrite et certains commentateurs d'Aristote; la providence : incorporel, donc intelligent, Dieu créateur a, de toute éternité, réglé toutes choses. Pour finir, Vanini proteste de sa soumission au jugement de l'Église. La censure ne trouva rien à blâmer dans ce livre, où, cependant, tout en réfutant, et parfois vigoureusement, les objections de Diagoras, de Protagoras, de Cicéron, contre la providence, il semble se complaire à les mettre en pleine lumière.
L'autre livre est intitulé : Julii Cœsaris, (heologi, philosophi et juris utriusque doctoris, de admirandis naturœ, reginas deseque morlalium, arcanis, libri quatuor, ou simplement Dialogues, Paris, 1616, in-12. Ce livre et le précédent, sous le titre A'Œuvres philosophiques de Vanini ont été traduits pour la première fois en français par X. Rousselot, Paris, 1842, in-12. Les Dialogues livrent la vraie pensée de Vanini, qui y affirme (trad. Rousselot, p. 426), « avoir écrit beaucoup de choses dans l'Amphithéâtre auxquelles il n'ajoutait pas la moindre foi ». Aucun doute n'est permis sur cette pensée : « Nous avons lu ce livre d'un bouta l'autre avec attention, écrit Cousin, et, dans l'ensemble comme dans le détail, dans le ton général comme dans les principes, nous le trouvons... coupable, envers le christianisme, envers Dieu, envers la morale. » Vanini. Ses écrits, sa vie et sa mort, dans Revue des Deux-Mondes, 1843, t. iv, p. 699 sq. Dans ces Dialogues, où, comme déjà le remarque Descartes, cité par Cousin, ibid., l'objection de l'athée annule la réponse, le monde est donné comme éternel, nécessaire, vivant de sa propre vie, Dieu, en quelque sorte; il est gouverné par ses propres lois, les lois de la nature, « reine et déesse ». Qu'est-ce que l'âme? Si Vanini
n'ose soutenir ouvertement « qu'esprit vient de respirer et que respirer est un phénomène qui tient fort à la matière », car il a fait vœu, dit-il « de ne pas traiter cette question, avant d'être vieux, riche et Allemand», Dialogues, p. 492, du moins sa pensée est claire. D'ailleurs, la vertu et le vice sont non les fruits de notre liberté mais les fruits nécessaires de la nourriture, « les esprits animaux dépendant d'elle, les esprits animaux étant les instruments de l'âme, et tout agent opérant conformément à son instrument », ibid., p. 147; du climat, du tempérament hérité, et surtout des astres. 11 n'y a d'autre loi morale que celle de la nature; les autres sont les inventions intéressées des princes et des prêtres. Jésus-Christ n'est qu'un habile : on le voit à ses réponses à propos de la femme adultère, du tribut à César... Que l'on n'invoque point ses miracles: des miracles, les religions païennes en invoquent tout autant et il n'y en a pas, au sens strict du mot : tous sont ou des impostures ou les effets de puissances occultes mais naturelles. Ibid., p. 227. Au reste, le christianisme n'a rien de divin : il est né à l'heure marquée par la conjonction de Jupiter avec le soleil. Ibid., p. 218. Cf. Charbonnel, loc. cit., p. 302-383.
c) Le courant issu de la Réforme. — Mais déjà deux courants se mêlaient au padouan et emportaient les esprits vers la religion naturelle, telle que vont la comprendre les modernes : le protestantisme et le progrès scientifique.
Après une alliance de courte durée, les humanistes et les réformateurs s'étaient opposés, ceux-ci reprochant à ceux-là de s'en remettre à la nature humaine et de faire mésestimer la révélation et la rédemption. Mais, sous l'influence du principe qu'a posé la Réforme de la libre interprétation de l'Écriture — dont Luther et Calvin se sont efforcés de limiter les effets, en proclamant « orthodoxes », c'est-à-dire, exigées par la pensée même du Christ, d'essentielles doctrines traditionnelles, car ils sentent bien que c'en est fait de toute croyance, si, après avoir anéanti l'autorité de l'Église, on laisse les livres saints au libre examen — l'on voit alors apparaître, après les anabaptistes et les mystiques à eux apparentés, héritiers des mystiques allemands des xme et xive siècles, que Calvin appelle « la secte fantastique et furieuse des libertins dits spirituels », cf. ici t. ix, col. 703-705, les achristes, qui, venus de la Réforme, interprétant l'Écriture à leur fantaisie, ou même en niant l'inspiration, ressuscitent l'antitrinitarisme ou l'arianisme. Ils rejoignent ainsi le rationalisme existant et lui donnent un nouvel aspect.
a. Le prophète de la libre interprétation est alors Caslellion (1515-1563). Passé jeune de l'humanisme à la Réforme, élève de Calvin à Strasbourg en 1540, directeur du collège de Genève, il devenait vite suspect au réformateur qui l'écartait du ministère paroissial. Se basant en effet sur le droit proclamé du libre examen, il refusait de reconnaître pour inspiré le Cantique des cantiques et pour article de foi la descente du Christ aux enfers. Il dut quitter Genève. Il fut le principal rédacteur de l'ouvrage paru en 1554 sous le pseudonyme de Martin Ballie, intitulé, en latin : De hœrelicis, an sinl persequendi, Magdebourg (Bàle); en français : Traité des hérétiques, ù savoir si on doit les persécuter, Rouen (Lyon), où, à propos du supplice de Servet, 27 octobre 1553, il soutient la thèse de la liberté absolue des croyances. D'après l'Évangile, dit-il, ce qui fait le chrétien, ce ne sont pas les croyances positives mais l'esprit. Nul ne doit donc être puni pour ses croyances. Dans un ouvrage non publié, De arte dubilandi, il soutiendra le principe fondamental du futur protestantisme libéral : la règle dernière des croyances est la raison individuelle. « C'est... de la lettre des textes à la raison que Jésus-Christ amène les hommes, dira-t-il, comme plus tard saint Paul les renverra à la
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conscience, cette autre forme de la raison individuelle.! Dans ses Dialogi quatuor, que Fauste Socin édita en
157<S et dont Cooinkert donna en 1581 une traduction néerlandaise, il fournir i à Anninius (15G0-1G09), cf. ici t. i, col. 1968-1971, ses thèses sur la prédestination, l'élection, le libre arbitre et la foi, par où s'accentuait la poussée rationaliste dans la Réforme. Castellion n'cst-il pas allé jusqu'à l'antitrinitarisme? On le voit en elîet dans son De urlr du.bitan.di l'aire combattre le dogme de la Trinité que sont ient saint Alhanase par un adversaire vigoureux, qui lui est de toute évidence sympathique et qui est ou lui-même ou un antitrinitaire avec qui il était fort lié. En tous cas, il voyait l'homme comme le voyaient les humanistes, capable d'atteindre la perfection morale, et il ramenait b christianisme à n'être guère qu'un esprit ou mieux la volonté du bien, la seule vraie foi étant celle qui lait agir. Lecky a donc eu raison de voir en Castellion « un des plus éminents précurseurs du rationalisme ». Loc. cit., p. 46. Sur Castellion, voir F. Buisson, Sébastien Castellion, Paris, 1892, 2 vol. in-8".
Vers la fin de 1542, Antoine Fumée, conseiller au Parlement, cf. Haag. La France protestante, envoyait de Paris à Calvin une lettre où déjà il signalait le nombre croissant des achristes, comme il les appelait, qui necroyaient plus au christianisme." Ils n'acceptent pas, dit-il, que l'Écriture soit inspirée : l'Ancien Testament a les pages immorales du Cantique des cantiques, le Nouveau est l'œuvre d'un sage, rien de plus. Jésus- Christ n'a rien d'un Uieu; ses discours ne sont pas de la qualité littéraire voulue et ses miracles sont de faux miracles II a été divinisé par ses admirateurs. » Hermingard, Correspondance des réformateurs, t. vm, p. 228. « C'est, conclut H. Hauser, la religion tout entière avec ses dogmes fondamentaux, dans son principe, dans ses preuves historiques, dans ses preuves morales que ces nouveaux libertins s'attachent à renverser. » Éludes sur la Réforme française, Paris, 1909, p. 57.
b. Les noms de Servcl, d'Ochin et des deux Socins dominent l'histoire de ce mouvement.
L'Aragonais Michel Servct (1509-1553) avait eu de bonne heure l'idée d'une réforme religieuse. En 1531, après avoir pris contact avec Mélanehthon, Bucer, Œcolampade, qui blâment ses idées, il publie à Haguenau son premier ouvrage, De erroribus Trinitalis libri scplem, bientôt suivi, 1532, à Haguenau également, de Dialogorum de Trinilale libri duo. Ses livres font un tel scandale qu'il prend le nom de Michel de Villeneuve sous les initiales duquel il publiera en 1547 son grand ouvrage, Cliristiani reslitulio : 'l'olius Ecclesiœ aposlolicx ad sua limina vocalio in inlcgruin restiluta cognitipne Dei, fidei christianee, juslificalionis noslrse, regeneralionis baplismi et cœnte Domini manducalionis. Reslilulo denique nobis regno cœlesli Babylonis impie captivilale soluta et Antichristo cum suis penilus destruclo, Vienne. Ayant échappé à la justice catholique il n'échappa point à Calvin. Formées sous l'influence d'idées mystiques et rationalistes, dérivées du millénarisme et de l'humanisme (cf. Harnack, Dogmengeschiclde, 4e éd., t. III, p. 775), nourries de platonisme alexandrin et de fantaisies cabalistiques, les I héories de Scrvet sont parfois confuses. Ayant rompu totalement avec Rome,« il eût voulu amener Calvin, c'esl I expression de Harnack, loc. cit., p. 780, à franchir le pas décisif». Sa Jtesiitulio était une réponse à r institution chrétienne. Le christianisme n'eût plus été qu'un déisme ou plutôt un panthéisme. Dieu est indivisible, niais il s'est manifesté aux hommes de trois manières principales : c'est à cela qu'il faut ramener l'idée chrétienne de Trinité. Jésus-Christ, c'est Dieu manifesté de la manière la plus parfaite. La création, éternelle, est le développement éternel de Dieu. Dieu s'est incarné en
produisant la nature; son incarnation dans le Christ est du même ordre mais infiniment supérieure. Jésus est le Fils de Dieu, en ce sens; il est Dieu mais Dieu, participant des créatures, Dieu visible dans la chair, le centre de tout le reste de la création. Sur Servet cf. tous les ouvrages consacrés à Calvin; F. Buisson, Castellion; Saissct, Servet, dans Revue des Deux- Mondes. 1848, I. I, p. 585-618, 817-848; Busson, loc. cit., p. 353-358.
La Réforme s'était répandue rapidement en Italie. Des moines s'y laissèrent même gagner et s'en firent les apôtres. Bernardino Ochino (I 187-1564), franciscain puis capucin, prédicateur qui tenait toute l'Italie sous le charme de sa parole, fut le type le plus achevé de ces moines. Cf. t. xi, col. 916-928. Il crut bon de se réfugier a (ieiiève en 1542. Il n'y demeurera pas. Ce qu'il demandait à la Réforme, c'était non pas une doctrine mais le droit de penser librement. A l'abri derrière le principe de la justification par la foi, il reconnaît a chaque fidèle le droit de se faire sa croyance et sa loi, blâmant la peine de mort pour crime < d'hérésie ». Dans son dernier grand ouvrage, Dialogi XXX in duos libros divisi, quorum primas est de Messia continetque Dialogos XVIII, secundus est lum de rébus variis tum de Trinilale, pour son compte personnel, il se montre incertain de la Trinité que n'enseigne pas l'Écriture, de la divinité de Jésus-Christ et accepte la polygamie. On lui attribua les Trois imposteurs. Ses idées sur la Trinité et sur le Christ furent reprises et propagées par ses deux compatriotes, les Socins.
Les Socins, nés à Sienne comme lui, l'oncle Lelio (1525-1562) et surtout le neveu, Fausto (1539-1604), tendent eux aussi à la religion naturelle. Partant de ce principe que l'Écriture doit être interprétée selon la raison ou, si c'est impossible, d'une manière allégorique, ils aboutissent à ces conclusions que le dogme de la Trinité doit être interprété dans le sens du modalisme, mais nient l'union hvpostatique.la préexistence ou l'éternité du Verbe. Le Christ, chargé d'une mission divine, pour laquelle Dieu l'a assisté, fut l'apôtre d'une doctrine de vérité cl d'amour. Fausto soutint ces idées dans son De Christo servalore et dans le Catéchisme de Rakow, ou Catéchisme socinien. Cf. Ribliolheca fratrum Polonorum, t. i, p. 651-676 et t. n, p. 115-246. La secte des sociniens à laquelle il donna sou nom lui survécut en Pologne. Si ces transfuges du christianisme n'avaient pas rompu toute attache avec lui, du moins ils attaquaient ses dogmes fondamentaux, en particulier la divinité de son chef et proclamaient la souveraineté de la raison.
d) Le courant scientifique. — C'est le progrès scientifique qui appellera plus encore le rationalisme moderne. -1. Mettant à la base du savoir l'étude directe des choses, l'expérience, il affranchira définitivement l'esprit humain de l'aveugle admiration vouée à l'antiquité, particulièrement à Aristote — à travers lequel on voyait la nature — en attendant qu'il l'affranchisse du panpsychisme des Padouans et des croyances astrologiques et magiques par où ils expliquaient les choses. 2. 11 amènera a séparer les sciences expérimentales de la philosophie et de la théologie en attendant qu'il oppose la science et la foi. 3. Par le fait qu'il ruine des théories aveuglément soutenues jusque-là, il développera l'esprit critique qui dénonce les facteurs subjectifs intervenant spontanément mais faussant la véritable vue des choses. 4. Et dès sou apparition, il posera ce problème: est-il possible de concilier les résultat s de la science avec les données de la théologie et L'interprétation traditionnelle des Livres saints? Et si cette conciliation apparaît impossible, quelle attitude prendre? Sur de lui-même, dans de telles conditions, n'acceptant plus ni la tradition, ni l'autorité, l'esprit
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ne sera-t-il pas logiquement amené à la religion naturelle ou à l'athéisme? 11 faudra du temps sans aucun doute pour que penseurs et savants arrivent à un tel état d'esprit, mais dès le xvi° siècle il se fait déjà saisir.
Léonard de Vinci. — Au xme siècle, Roger Bacon (1214-1294), cf. t. il, col. 8-31, tout en acceptant les croyances astrologiques de son temps, avait déjà indiqué la valeur et quelques traits de la méthode scientifique. Après lui, le travail avait continué, entravé ou caché par le mouvement philosophique ou théologique. Mais à la fin dû xvc siècle, Léonard de Vinci (1452-1519) olTre déjà tous les caractères du savant moderne; il est au-delà de la scolastique : la science de la nature n'est plus ramenée à la logique, elle est pour lui la science des phénomènes et de leurs causes données par l'expérience; au-delà de l'humanisme : s'il connaît Aristote,Euclide, Vitruve, Archimède surtout, qui lui apprend à ne poser que des problèmes limités afin de les pouvoir vérifier, il contrôle toujours l'autorité par le fait. 11 semble cependant — mais n'est-ce pas simplement la théorie de la double vérité? — mettre à part l'Écriture sainte : « Je laisse de côté les Écritures sacrées, parce qu'elles sont la suprême vérité. » Cité par Séailles, Léonard dcVinci..., Paris, 1892, p. 195. Il aboutira à cette conception générale des choses : le monde est un ensemble de phénomènes unis par des rapports nécessaires que les mathématiques peuvent traduire en nombres, mais plutôt un vivant qu'une machine. Une âme anime le monde, âme artiste qui fait de lui une œuvre harmonieuse, raison souveraine dont la « quintessence » est l'effort vers un bien pressenti, la cause finale. L'homme est un microcosme surtout par son âme; il aide à comprendre la vie universelle. Sa loi morale est la nature mais réglée; sa vraie fin, la science qui lui donne la mesure des choses. Le sage est donc celui qui sait. Évidemment, il n'y a place dans ce système pour aucune forme du surnaturel. Vasari, Délia vila de piu excellenti piliori..., Venise, 1550, accuse même le Vinci d'impiété : il a contre les moines et les prêtres, dit-il, contre les pratiques religieuses, contre les saints et la sainte Vierge, ■des paroles qui annoncent Luther et tout le XVIe siècle; mais de plus, sa façon devoir l'univers lui permet même ■de ss passer d'un Dieu personnel. L'un des derniers historiens du Vinci, Franeesco Crestano, Leonardo da Vinci, Rome, s. d. (1920), a rattaché ses conceptions philosophiques à la philosophie du Portique. Cf. Charhonnel, loc. cit., p. 438-453. Les contemporains du Vinci ne connurent pas ses écrits mais sa pensée ne fut pas sans influence sur eux. Plus tangible est l'influence immédiate de Copernic, dont le De orbium ■cœleslium revolulione paraît à Nuremberg, 1543. Ruinant la foi dans la valeur absolue de la perception sensible, qui faisait supposer la terre et L'homme •centres du monde, affirmant le principe de la simplicité de la nature — la nature atteint son but par les moyens les plus simples — il aboutissait à l'héliocentrisme auquel semblait se refuser la Bible el bouleversait ainsi de fond en comble les opinions reçues sur les rapports de la terre et du ciel.
e) Enfin le stoïcisme a passé au premier plan de l'humanisme. — Si, de Juste Lipse (1547-1606), cf. t. ix, col. 778-783, à Guillaume du Vair (1556-1621), traducteur du Manuel d'Épictèle, 1585?, auteur de La Philosophie morale des stoïciens, 1586?, du Traité de la Sainte l'hilosopliie, 1603, des penseurs tentent de concilier stoïcisme et christianisme, d'autres s'éprennent du stoïcisme : de sa morale, ou parce que, détachés du christianisme divisé, il leur plaît de rencontrer une morale élevée et qui exalte la nature humaine, ou parce que cette morale est une protestation contre la ■ corruption du siècle et un refuge dans le malheur des
temps ■ — de sa métaphysique ensuite, avec son concept du destin, son Dieu immanent au monde. C'est une poussée vers la laïcisation de la morale el vers le panthéisme.
En Italie, les trois principaux représentants du mouvement ainsi créé sont Telesio, Bruno, Campanella. Hostiles à l'aristotélisme, s'inspirant du néoplatonisme el du stoïcisme, n'ayant point encore l'esprit scientifique, mais restés dans la tradition padouane, tous trois son l avec des nuances diverses immanentistes; ils ont une conception animiste des choses; enfin, s'ils tiennent compte encore des dogmes, c'esl pour les interpréter dans le sens de leur philosophie.
a^Bernardino Telesio de Cosenza (1508-1588), principalement dans son De rerum natura jttxla propria principia, Rome, 1555, Genève, 1558, luttera contre l'aristotélisme pour l'étude indépendante de la nature et pour l'expérience. Non ratione sed sensu, il voit le monde comme un animal gigantesque, OÙ chaque être, organisé suivant les nécessités de sa lin particulière et doué de sensibilité et de conscience, s'harmonise suivant des lois nécessaires avec les êtres voisins en vue de la lin commune. L'homme, organisé lui aussi suivant sa fin, est âme el corps. 11 a deux âmes : une âme de matière subtile dans les cavités cérébrales, par où il reçoit l'impression des choses extérieures, et une aulre immortelle — concession sans doute à l'orthodoxie — par où l'homme s'élève moralement. L'âme réagit dans le sens de la conservation : de là viennent la science et la morale. Comme cette conservation suppose en effet l'entente avec autrui, à côté de la sapientia qui nous donne la mesure des choses par rapport à nous, il y a Vliumanitas qui résume les vertus sociales; la sublimitas les comprend l'une et l'autre sous leur forme parfaite. Ces vertus donnent à l'homme une satisfaction qui constitue la sanction morale. Spinoza renouvellera ces vues morales. Le De rerum natura, 1. IX, De somno. Quodanimal universum ah unica anima substaniia gubernetur,a été mis à l'Index par le concile de Trente : App. Donec expurgentur. Cf. Charbonnel, loc. cit.. ]>. 453-458.
b) GiordanoBruno (1548-1600), cf.t. n, col. 1148-1160, ce dominicain suspect dès son noviciat, cherchant dans la Réforme dès 1576 L'absolue liberté d'agir et de penser, rompant avec elle parce qu'elle trompait cet espoir, revenu ensuite non à la doctrine catholique mais en pays catholique, où il liait comme l'on sait, sans mériter l'éloge enthousiaste qu'ont fait de lui Jacobi, Schelling et Hegel, est néanmoins «l'homme en qui le génie de la Renaissance se produit avec le plus d'éclat ». Saisset, Giordano Bruno, dans Revue des Deux-Mondes, 1847, t. n, p. 1085. On ne connaît pas de façon certaine les huit raisons par quoi le Saint-Office motiva sa condamnation. Mais de ses écrits où se mêlent Platon, Plotin, Scot Érigène, saint Thomas et surtout Raymond Lulle, Nicolas de Casa et Copernic et pour quelques détails, Aristote, où les plus récentes données de l'astronomie et de la cosmographie et des théories très anciennes s'associent dans une synthèse parfois confuse, flottante, et où T0CCO, éditeur de ses Œuvres latines, édition nationale, 8 tomes en 3 volumes, Naples et Florence, 1879-1891, a distingué trois phases, ceci ressort : 1. Bruno, s'inspirant de Telesio, condamne l'aveugle soumission à Aristote et même à toute la tradition. Cf. Cabala del Cavallo, dans Œuvres latines, t. Il, p. 143 : « Si l'âge est la marque et la mesure du vrai, dit-il, puisque le monde a aujourd'hui vingt siècles de plus», les modernes sont supérieurs aux anciens. Cité par Saisset, loc. cit., p. 1090. « Le juge suprême du vrai », ce n'est pas l'autorité, « c'est l'évidence... si les sens et la raison sont muets, sachons douter et attendre ». Mais cette manière de voir toute moderne n'est pour rien dans sa condam-