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RATIONALISME. L'ECOLE DE PADOUE

ser de la puissance à l'acte. Ce Dieu est vraiment le Dieu « des philosophes et des savants ». Après cela, peut-on parler encore de la providence? De la providence générale, peut-être, à la condition de ne pas serrer de trop près la question. De la providence particulière, assurément non : dans le monde ainsi conçu, quelle place pourrait-il y avoir pour le miracle et même pour la prière? D'autant plus que, dans leur désir d'expliquer naturellement toutes choses, les I'adouans invoquent l'influence des astres et des forces occultes : l'astrologie et la magie sont des pièces essentielles de leur système philosophique. Il y a, disent-ils, des forces mystérieuses; qui les connaît obtient des effets merveilleux. Et comme l'homme est un microcosme, en lui peuvent se retrouver les mêmes forces mystérieuses. Bien mieux : par son imagination, il est lui-même une force qui peut agir sur la nature. D'autre part, ils distinguent avec Aristote le monde céleste, au centre duquel est Dieu, et distribué en plusieurs sphères commandées chacune par une intelligence ou par une force mue elle-même par l'appel de l'Absolu, et le monde sublunaire qui subit lui aussi l'attrait de l'Absolu, mais par l'intermédiaire de ces intelligences et de ces forces, si bien que tel homme agit sous l'influence de tel astre qui met en branle son activité, tel grand événement surgit dans la conjonction de tels astres : ainsi l'apparition d'un fondateur de religion, ainsi tel prodige. Les mouvements des astres expliquent même les révolutions des empires et leurs alternances de grandeur et de décadence. Cf. Ragnisco, Carattcre délia filosopa palavina, dans Alti del Istiluto Veneto, t. v, ser. vi, disp. 3, 1886-1887; Charbonnel, La pensée italienne en France au a y i° siècle et le courant libertin, Paris, 1 919 ; H. Busson, Les sources et le développement du rationalisme dans la littérature française de la Renaissance, Paris, 1922, et Rabelais et le miracle, dans Revue des cours et conférences, 1929, p. 385-400.

2. Principaux représentants. — a ) Le prophète principal de ce rationalisme est le professeur de Padoue, Pietro Pomponazzi (1462-1525). Il n'est pas un philosophe de premier plan, mais, par l'intermédiaire des étudiants qu'il attire, il exercera une incroyable influence en France comme en Italie. Cf. L. Picot, Les Français italianisants au XVIe siècle, Paris, 1906-1907; Busson, loc. cit., c. in, iv, v. Il consacre à la question de l'âme son fameux traité De immortalitate animée, Bologne, 1510, dont il faut rapprocher les deux livres où, en 1520, il justifie ce traité du reproche d'incrédulité que lui ont adressé Contarini et Niphus : Apologia adversus C.onlarinum et Defcnsarium adversus iXiphum, ainsi que son De nutritione et auctione, Bologne, 1521. Il y rejette comme nedum in se falsissima, verum inintelligibilis et monstruosa l'opinion d'Averroés que soutient son collègue Achillini (f 1512). Mais, s'il juge concluants les arguments de saint Thomas contre Averroës, il n'admet point avec saint Thomas une pluralité d'âmes immortelles. Sans se prononcer très nettement, et pour cette raison que la pensée ne pouvant s'exercer sans images est liée au corps, il penche pour la solution d'Alexandre d'Aphrodisias que l'âme est matérielle et mortelle. Voir dans Charbonnel, loc. cit., p. 245-249, et p. xxxii-xxxix, la controverse élevée entre les deux historiens italiens Fîorentino et L. Ferri, le premier soutenant que Pomponazzi est matérialiste, le second qu'il s'en tient au doute. Pomponazzi insiste sur ce point que les preuves morales et sociales de l'immortalité de l'âme lui paraissent sans valeur pbilosophique. 1. Preuve par le consentement universel. Des masses d'hommes peuvent être dans l'erreur. Des trois religions, judaïque, musulmane et chrétienne, deux au moins ne sont-elles pas fausses? (L'on voit, ici pourquoi Pomponazzi figure parmi les auteurs des Trois Imposteurs.) Ce n'est pas sans raison d'ailleurs (pie la

croyance à l'immortalité est née et a vécu : les chefs des peuples, avaient tout intérêt à l'insinuer et à la conserver. 2. Preuve par la nécessité des sanctions de l'au-delà. Philosophiquement, l'homme n'a pas à chercher un idéal et un bonheur qui le dépassent. Qu'il accomplisse sa tâche humaine : là est un bonheur dans la logique de sa nature. D'ailleurs agir pour une récompense ou par crainte d'un châtiment venant du dehors est irrationnel. La vertu est à elle-même sa récompense et le vice à lui-même son châtiment. Ainsi, après avoir séparé la raison de la foi spéculative, il sépare la religion de la raison pratique et appelle une morale sinon sans obligation du moins sans sanction.

Son De Fato, qu'il date du 25 novembre 1520, examine la question du libre arbitre en face de la providence et de la prédestination. Comment les concilier? A la manière d'un Bayle, il expose les solutions proposées, les objections soulevées et finalement se rallie au déterminisme stoïcien qui soumet toutes choses à la loi de cette nécessité interne que crée Dieu, âme du monde. Cette solution explique, mieux que toute autre, l'enchaînement nécessaire de causes et d'effets qu'offre la nature. Si l'on objecte : Dieu est donc l'auteur du mal ; que l'on y réfléchisse : le Dieu stoïcien est impersonnel et, dans l'ordre universel, le mal est comme la rançon du bien. Seulement le stoïcisme se heurte à ce fait que nous sommes libres. Force nous est donc de regarder ailleurs et, dans la carence d'une solution rationnelle indiscutable, d'accepter les solutions de la foi.

Fnfin dans son De naturalium effectuum causis seu de incantationibus liber, terminé en 1520 mais publié seulement en 1550, il traite du gouvernement de ce monde par la providence, autrement dit, du miracle. Tous les phénomènes ont des causes naturelles, il y a des phénomènes ordinaires : leurs causes sont connues de tous; des phénomènes extraordinaires : on les explique par l'intervention de Dieu, de la sainte Vierge, des saints et par des incantations. Rien de plus irrationnel. Il n'y a pas de miracle au sens théologique du mot, mais des insueta et rarissime fada... in longissimis peracta, qui ont leurs causes dans la nature tout comme les autres : parfois ces forces mystérieuses mais naturelles rayonnent des êtres, des plantes, des hommes et de l'imagination de l'homme : ainsi s'expliquent, quand ils ne sont pas le fruit de la supercherie des uns et delà naïveté des autres, les miracles qui sont à l'origine de toutes les religions, qui caractérisent les thaumaturges, et aussi les effets indiscutables obtenus par la prière; la prière agit à la manière d'une force de la nature. Une réserve toutefois : nous devons croire l'Église, dit Pomponazzi, quand elle proclame que certains faits sont des miracles. Voltaire a fait de semblables réserves mais ont-elles, au XVIe siècle, le même sens qu'au xviiie? Sur Pomponazzi, cf. ici I. xm, col. 2545-2546; Charbonnel, loc. cit.. p. 227-231, 245-248, 267-270; Busson, loc. cit., p. 32-56, 60-63 ; du même, L'influence du De incantationibus sur la pensée française, 1560- 16f>0, dans Revue de littérature comparée, 1929, p. 308-

b) Hériteront de ses idées, à l'adoue même, Lazaro Bonamico, (1479-1552), professeur non de philosophie niais de littérature latine cl grecque, tout pénétré des théories de Pomponazzi et qui eut Dolet pour élève; cf. Busson. lor. cit., p. 58-62; Zarabella (1533-1589), mathématicien, astrologue et qui enseigna la philosophie. H traita des mêmes questions que son maître dans son De rébus naturalibus libri triginla, Cologne, 1589, in-fol. ;1594,in-4°; ses Opéra logica, Cologne, 1579,in-4°; Commentaria in A ristotelis libros Physicorum, Francfort , 1601 ,in-4° : In A ristotelis libros De anima, Padoue, 1606, in-4°; De inventionc interni motoris ex operibus, Francfort. 1618; cf. Charbonnel, loc. cil., p. 384, n. 1. Et surtout Cremonini, (1550-1631), que ses contemporains

RATIONALISME. LA PENETRATION EN FRANCE

appellent « le génie d'Aristote, le prince des philosophes » et Balzac « le grand Cremonini ». Il a beaucoup écrit. Voir dans Charbonnel, loc. cit., p. 230 sq.,le catalogue de ses œuvres imprimées et manuscrites. Cremonini qui a pris pour règle pratique : Foris ut moris est, intus ut libet, s'écarte cependant des croyances chrétiennes. Il précise en les modifiant parfois, mais non dans l'essentiel, les doctrines de Pomponazzi. Ainsi pour l'âme et sa vie, il précise : l'âme est la forme du composé vivant; «elle est le faisceau de toutes les énergies d'un degré suréminent que peuvent apporter les puissances matérielles diversement actuées qui entrent dans l'organisme physique. » Elle finit donc à la dissolution de l'organisme. En un sens cependant on peut la dire spirituelle et immortelle : spirituelle, en ce qu'attirée par le modèle suprême, Dieu, elle projette ses énergies coordonnées vers l'idéal. Immortelle, en ce que « l'intellection est l'actuation de la puissance dernière de l'âme sous l'influence d'une forme suprême qui est l'Universel ». et que cette actuation sous cette influence la fait rentrer dans le concert des êtres éternels. Cf. Charbonnel, loc. cit., p. 230-274; Mabilleau. Cesare Cremonini, Paris, 1881.

Faut-il ranger Machiavel (1409-1527), comme le veut Nourrisson, loc. cit., préface, p. u et m, parmi les disciples des Padouans? Il ne semble pas, quoique l'on puisse rapprocher du rationalisme padouan ce que R. Charbonnel appelle «le positivisme » de Machiavel, à condition, bien entendu, que l'on n'oublie pas la distance qui sépare de Comte le XVIe siècle, loc. cit., p. 389. Ce n'est pas sans raison qu'en 1559 les jésuites, entrés à l'université d'Ingolstadt, brûlaient Machiavel en effigie, que Paul IV et le concile de Trente mettaient ses œuvres à l'Index : ses principaux ouvrages, Discours, Du Prince, Istorie, publiés à Rome en 1531 et 1532, après sa mort par conséquent, mais qui avaient circulé manuscrits et où il s'inspire, en les dépassant, des anciens, de Polybe en particulier, sont en complète opposition avec les principes chrétiens. Autant que l'homme privé, dit le christianisme, l'homme d'État doit se conformer à la loi de justice ; d'autre part l'État doit faire parvenir l'homme à son but le plus élevé, le salut éternel. Machiavel estime-t-il qu'il y a une loi de justice? que cette loi commande l'homme d'État? Il ne tranche pas la question théorique. Pratiquement, l'homme politique lui paraît inférieur à son rôle quand il poursuit un autre but que son intérêt : la raison d'État est la règle suprême. De là, un renversement des valeurs. La qualité idéale du politique est la virtù, la force. Le prince ne doit reculer pour assurer son succès devant aucune considération : la terreur, le crime, les massacres, la trahison, le parjure sont justifiés par le fait qu'ils sont utiles. De là encore un renversement des buts : l'État est à lui-même sa propre fin. Il n'a pas à se préoccuper de l'au-delà. Un renversement aussi dans la valeur des religions. Le christianisme, tel du moins que l'interprète la lâcheté humaine, a émasculé les âmes en exaltant l'humilité, l'abnégation, la souffrance, en plaçant dans l'au-delà le but de la vie. Supérieures à lui étaient les religions antiques qui exaltaient la force des corps, l'énergie des âmes, toutes les qualités qui rendent l'homme redoutable, glorifiaient les héros et par leurs sacrifices sanglants apprenaient à ne pas craindre de verser le sang. Le prince comptera toutefois avec la religion. Non que la Providence préside au destin des peuples, puisque ce destin dépend de la fortune et du hasard, des volontés de qui l'astrologue nous avertit parfois; mais l'homme peut aider ces puissances ou ruser avec elles, lutter contre elles; et un excellent moyen d'action, c'est la religion, le christianisme, à la condition de le retremper à ses sources, l'Église l'ayant amené à la décadence. Machiavel a donc séparé la politique de la religion et

même de la morale, proclamé le droit absolu de la raison d'État à l'heure où se constituaient les États modernes qui allaient user largement de la doctrine. Sur Machiavel, les ouvrages les plus importants sont ceux de Pasquale Villari, Kicolo Macchiavelli e i suoi lempi, Florence, 3e édit., Milan, 1914, 1877-1878, 3 vol.; Ch. Benoist, Le machiavélisme, Paris, 1934, t. ii, Machiavel; sur le Prince, Federico Chabod, Del Principe di Macchiavelli, Milan, 1926; Charbonnel, loc. cit., p. 389-438.

Le contemporain de Machiavel, l'historien florentin, François Guichardin (1482-1540) partage les mêmes conceptions morales et religieuses. Ses Opère inédite... illusirate da Giuseppe Canestrini e publicatc per cura dei conti Pielro e Luigi Guicciardini, Florence, 1857-1807, 10 vol., surtout au t. i, les Ricordi politici c civili, le montrent ébloui non par la victoire morale, mais par le seul attrait du succès pratique, ne connaissant que la doctrine de l'intérêt et conseillant la dissimulation, le mensonge, la perfidie, les moyens les plus atroces quand ils paraissent nécessaires et, d'autre part, niant le surnaturel sous toutes ses formes, blâmant l'Église, tout en gardant comme beaucoup les habitudes religieuses de son siècle. Cf. E. Benoist, Guichardin historien et homme d'État italien, Paris, 1802; A. Getïroy. Revue des lieux-Mondes, du 15 août 1801, Un politique italien de la Renaissance, et du 1er février 1874, Une autobiographie de Guichardin d'après ses œuvres inédites; sur Machiavel et Guichardin, V Poirel, Essai sur les discutas de Machiavel avec les considérations de Guicciardini. Paris, 1809; P. Mesnard, L'essor de la philosophie politique au a i/f siècle, Paris, 1930.

2° La pénétration en France. — D'Italie, les idées padouanes pénètrent en France par l'intermédiaire des étudiants et des maîtres qui vont d'un pays à l'autre; les œuvres d'Aristote commentées par les Padouans sont imprimées à Lyon ou à Paris: mais c'est surtout après 1542 que leur philosophie s'enseigne et se répand.

Cette année-là, l'un d'entre eux, Vicomercato (1500- 1570) annoncera au Collège de France Aristote selon Pomponazzi, tandis qu'à la Sorbonne s'enseigne la scolastique. Vicomercato expose avec quelque ménagement, mais aussi une malice agressive, les points où l'aristotélisme s'oppose au dogme : Dieu, la création, la providence, l'âme. Sur la question de l'intellect agent, il se sépare de Pomponazzi; la vérité — encore qu'il cite quelques textes d'Aristote d'où l'on peut conclure à l'immortalité personnelle — lui semble être avec Averrocs plutôt qu'avec Alexandre d'Aphrodisias. Son enseignement sera altaqué dès 1543 par Ramus (1515-1572), qui n'est pas encore son collègue au Collège de France, et en 1552 par Postel (1510-1581). Voir Vicomercato : In terlium librum Aristotelis de anima, Paris, 1543, in-8°; In octo Aristotelis de naturali auscultalione commentarii..., Paris, 1550, in-fol.; In eam partem duodecimi libri metuphysiav Aristotelis in qua de Deo et cœteris mentibus disserilur, Paris, 1551, in-4° ; In quatuor libros Aristotelis meteorologicorum commentarii, Paris, 1556, in-fol. ; De principiis rcrum naturalium libri 1res, Padoue, 1590, in-4°. Et sur Vicomercato, Busson, loc. cit., p. 203-207, 208-231.

Plus personnel est Jérôme Cardan (1501-1576). Il n'enseigna pas en France mais il y séjourna, aussi bien qu'en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en Allemagne. Cf. Cardan, De propria vita, Paris, 1543, in-8°. Mathématicien, cf. Libri, Histoire des sciences mathématiques en Italie, Paris, 1838-1841, t. m, p. 167, médecin, naturaliste, philosophe, il a beaucoup écrit, entre autres : De sapientia libri V, Genève, 1544, in-4°; De immortalitate animarum, Lyon, 1545, in-8°; De subtilitate, Nuremberg, 1550, in-fol.; De rerum varietate, Bâle,' 1557. Voir les écrits philosophiques, t. i, n, m, x, des Œuvres complètes, Lyon, 1663, 10 in-4°. Pour Cardan,

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qui subit avec l'influence de Padoue celle de Nicolas de Gusa, ce qui existe forme un tout, oiï le principe d'unité est l'Ame universelle. L'univers s'explique en efïet par ces trois principes, l'espace, la matière, principe passif, l'Ame universelle, principe actif on céleste, dont les âmes ou formes immatérielles des êtres sont des fonctions. Cette Ame universelle s'assimile-t-elle avec Dieu? Cardan ne le dit pas; mais il a rendu Dieu inutile. Sur l'âme humaine, il varie : il accepte d'abord la doctrine d'Averroés, puis, dans le De consolalione, 1. V, l'immortalité personnelle; enfin dans le Theonoston, une solution conciliatrice : l'âme universelle s'individualise en chacun. Au reste la croyance à l'immortalité personnelle n'est nullement nécessaire, l'homme peut arriver sans elle à la valeur morale. Cardan croit à l'astrologie et à la magie, au profit de laquelle Agrippa de Nettesheim (1487-1535), dans son De incertitudine et uanitate scientiarum, Cologne, 1527, avait tenté de montrer le néant du savoir humain. L'influence des astres explique même les religions; elle justifie les sciences occultes et les arts magiques et donne au miracle des explications naturelles. Il faut se garder toutefois d'ébranler la religion du peuple : si l'homme cultivé a droit à la pleine indépendance de sa pensée, la foule doit être maintenue dans l'obéissance, par conséquent dans la religion.

3° La réaction plus particulière de la France. — En France cependant la poussée rationaliste n'aura pas pour point de départ unique Arislote et ses commentateurs padouans; née du mouvement général des esprits et de la Renaissance, elle y devancera même leur influence : le De incanlalionibus de Pomponazzi n'est publié qu'en 1556 et Dolet.bien avant cette date, attaque le miracle. Les Padouans donneront au rationalisme français plus de consistance, préciseront les points à discuter et la façon de poser la discussion. Cf. Imbart de La Tour, lac. cit., c. v, et vi. Paris, Lyon, Toulouse, Bordeaux seront les principaux centres de ce mouvement. Briand Vallée, Antoine Govéan, Jules- César Scaliger seront de purs déistes. Mais trois noms dominent ici : Rabelais, Bonaventure des Périers, Dolet.

1. Rabelais. — Le plus populaire est François Rabelais (14947-1554) passé de l'ordre de Saint-François, cf. Gilson, Rabelais franciscain, dans Revue d'histoire franciscaine, 1924, n° 3, à l'ordre de Saint-Benoît, puis moine en rupture de vœux, étudiant la médecine à Montpellier, 1530, l'exerçant à Lyon, 1532-1533, accompagnant à Rome le cardinal Jean du Bellay, évêque de Paris, en 1531, puis en 1535-1530, où il se fait relever des censures encourues et même de ses vœux religieux, reprenant l'étude et l'exercice de la médecine, séjournant à Rome une troisième fois de 1548 à 1550, nommé en 1551 par du Bellay aux cures de Saint-Martin de Meudon et de Saint-Christophe-de- Jambet clans la Sarthe, qu'il n'administra jamais et dont il démissionna en 1553, mort en 1554, cf. F. Plattard, François Rabelais, Paris, s. d. (1932). Il a laissé d'inoubliables écrits : dans l'ordre chronologique : 1. Les horribles et espoventables jaicts et prouesses du très-renommé Pantagruel, roi des Dipsodes, fils du grand géant Gargantua, composez nouvellement par maître Alcofrtjbas Masicr (anagramme de François Rabelais), Lyon, 1532?; 2° La vie Irès-horri/icque du grand Gargantua, père de Pantagruel, sous le même pseudonyme, Lyon, 1534? En 1542, parut une édition subreptice des deux ouvrages, œuvre de Dolet, elle était intitulée : 1° La plaisante et joyeuse histogre du géant Gargantua, prochainement reveue cl de beaucoup augmentée par l'autheur mesme. 2° Pantagruel, roi des Dipsodes, restitué à son naturel. l'eu après était donnée à Lyon par Rabelais lui-même, une édition des deux mêmes ouvrages mais amendés. 3° Le tiers livre des faicts eldicls

héroïques du noble Pantagruel; composez par M. Franc. Rabelais, docteur en médecine, Paris, 1546; 4° Le quart livre des jaicls et dicls héroïques du bon Pantagruel, Paris, 1518. édit. incomplète; 1552, édit. complète; 5° Le cinquième livre ou l'Isle sonnante par M. François Rabelais, qui n'a point encore esté imprimé, 1562. Cf. P. P. Plan, Les éditions de Rabelais de 1532 à 1571, Paris, 1906. Les principales éditions récentes des Œuvres de Rabelais sont : l'édition Marty Laveaux, Paris, 1869-1903, 6 vol. in-8°; J. Plattard, Paris, 1929, 5 vol. in-8° et surtout l'édition critique qui sera citée ici, de A. Lefranc, Oiuvres de François Rabelais, 7 vol. in-4°, dont 5 ont paru : t. i et n, Gargantua, avec une Introduction, t. i, p. i-lxxxvii, 1912; t. ni et iv, Pantagruel, avec une Introduction, t. ni, p. i-cxxxvn, 1922] t. v, Le tiers-livre, 1931.

Quelle est la pensée religieuse de ces ouvrages? Assurément, écrits pour amuser, ils n'exposent pas un système philosophico-rcligieux à la manière padouane; mais Rabelais y faisant naître, grandir, agir, voyager et mourir ses personnages, rencontre les croyances et les habitudes, les hommes et les choses de la religion. Humaniste passionné, homme de la Renaissance, avec sa mentalité de moine récalcitrant et son fonds gaulois, il ne pouvait toucher à ces questions dans le sens traditionnel. Dès 1533 et en 1543, la Sorbonne censurera son œuvre. Jusqu'où Rabelais est-il donc allé? Il condamne le Moyen Age, ses idées, ses principes, ses institutions et en particulier la scolastique et les théologiens de Sorbonne; cf. t. i, c. xiv et xv, l'aspect grotesque qu'il donne à la culture selon la tradition, et ibid., c. xvi-xx, la mission de maître Janotus de Bragmardo auprès de Gargantua; il s'élève contre le monachisme, institution inutile, ibid., c. xl, et dont frère Jean des Entommeures « vray moine si onques en feut » , ignorant, malpropre, grossier, glouton, est encore le meilleur produit, ibid., c. xxxix; il rend ridicules les gens d'Église : le moine qui dit la messe, t. iv, c. xvi; les papes, ibid., c. xxx; aux enfers renversement des situations; il tourne en dérision les pratiques religieuses populaires : les processions, t. m, c. ii, pour conjurer la sécheresse; ibid., c. xxn, du Saint-Sacrement; les visites jubilaires, ibid., c. xvn ; voire le culte des saints, non seulement de ceux à qui la superstition de la foule attribuait certains fléaux, comme à saint Sébastien, la peste, t. n, C. xi,v, mais de tous en général, ibid. et t. i, c. vi; il bafoue le dogme, ainsi le dogme de l'enfer, dont il parle à la manière de Lucien, t. iv, c. xxx; etl'Écriture sainte elle-même. Il n'y a guère de chapitres où il ne l'emploie d'une façon irrévérencieuse : la généalogie de Pantagruel, t. m, c. i, est une parodie de celle du Christ ; la résurrection miraculeuse d'Épistémon, t. iv, c. x\x. reproduit les résurrections de la fille de Jaïre et de Lazare; le miracle du salut de Panurgc condamné par les Turcs au supplice de saint Laurent et leur échappant, ibid., c. xiv, rappelle la délivrance de saint Pierre-ès-liens. N'a-t-il pas tenté même de ruinerl'idée de miracle, ce qui était dans l'air depuis Pomponazzi, en rapprochant les miracles de l'Évangile de ces fables évidentes? Cf. II. Busson, Les sources... du rationalisme, p. 179-189. et Rabelais et le miracle, loc. cit. Partant de ces faits, de la condamnation de Pantagruel par la Sorbonne dès 1533, des jugements sévères de Calvin, de Robert Estienne et de certains catholiques sur Rabelais, A. Lefranc, Pantagruel, Introduction, c. m, La pensée secrète de Rabelais, fait de lui un «lucianiste » mil i tan t. un rationaliste matérialiste qui cache derrière son rire une arrière-pensée de propagande. Faut-il, d'autre pari, rattacher à la Réforme l'auteur du Gargantua et du Pantagruel? 11 a « goûté à la Réforme », dira de lui Calvin dans le Traité des scandales. Cf. Thuasne, Études sur Rabelais, Paris, 1904, p. 400-447.

RATIONALISME. LA PENETRATION EN FRANCE

En réalité, quand il écrit ses deux premiers livres, où il ne faut pas prendre au tragique ses facéties scripturaires, Rabelais est simplement, mais avec son tempérament propre, un humaniste hostile à tout ce qui vient du Moyen Age et qu'enthousiasment la culture antique et les mœurs nouvelles. Il n'en faut d'autres preuves que l'opposition entre Gargantua élevé selon l'ancienne mode et Épistémon élevé selon la nouvelle, t. i, c. xiv et xv, la lettre où Gargantua fixe à Pantagruel le programme de son éducation, t. ni, c. vin, la vie à l'abbaye de Thélème, t. 11, c. lii-lvii. S'il est exagéré de voir sous cette description une philosophie optimiste de l'homme opposée au pessimisme ascétique du Moyen Age, on peut à tout le moins y voir un idéal moral qui n'a rien de chrétien : l'honneur suffisant pour rendre la vie belle et digne. Et, parce que c'était l'illusion des humanistes que les « évangéliques » poursuivaient comme eux une réforme religieuse, inspirée par l'étude directe de l'Évangile intégral, interprété par des esprits cultivés, libres, hostiles aux pratiques extérieures, il n'y a, malgré tout, rien d'étonnant à ce que Rabelais ait manifesté de la sympathie pour la Réforme naissante. Voir le vœu de Pantagruel, t. iv, c. xxix. Sur toute cette question, cf. Gilson, loc. cit.; P. Villey, Œuvres de François Rabelais, compte-rendu, dans Revue d'histoire littéraire, 1924, p. 528-536; J. Plattard, François Rabelais, 1932, p. 160- 162 et 188-192. Mais «l'évangélisme de l'auteur de Gargantua n'était que superficiel. Il était la forme qu'avait prise son christianisme sous la poussée de sa raison qui tendait au déisme ». J. Plattard, loc. cit., p. 193. Après que « l'affaire des placards », octobre 1534, eut affirmé l'intransigeance de la Réforme et sa rupture avec la royauté, Rabelais, comme d'autres humanistes, n'eut donc aucune peine à se détacher de l'évangélisme comme il était déjà détaché du catholicisme. Cf. P. Villey, loc. cit., p. 535. Douze ans plus tard, dans son Tiers Livre, condamné dès son apparition, en dehors de quelques passages où la Sorbonne vit sans doute des attaques contre l'immortalité de l'âme, cf. Busson, Les sources... du rationalisme, p. 266-268, de quelques charges contre les moines, t. v, c. xv, il ne touche pas à la question religieuse. Dans le Quart livre de 1552, en revanche, excité peut-être parles attaques d'un bénédictin de Fontevrault, Puits-Herbault, Pulherbeus, qui, dans un livre intitulé Theotimus, Paris, 1549,1e dénonce comme un écrivain immoral et un homme plus immoral encore, et de Calvin qui dans son De scandalis le qualifie de « lucianiste », il ne ménage plus ni Papefigues ni Papimanes. Contre ceux-ci, profitant des conflits survenus entre Rome et le roi, il ridiculisait le respect des catholiques pour le pape, les exigences financières de la cour romaine et aussi l'autorité de cette cour sur l'Église, établie par les Décrétâtes. Cf. c. xlviii-liii. Contre les uns et les autres il affirme son culte pour Physis ou la Nature, source inépuisable de beauté, d'harmonie, de bonté, de santé physique et morale, sa haine, pour Antiphysis qui prétend discipliner, redresser la Nature et qui aboutit seulement à ces monstres «les démoniacles Calvinotes, imposteurs de Genève, les enragés Putherbes... », c. xxxn. Quant au Cinquième livre, est-il de Rabelais? On en peut douter. Il offre en tous cas, avec une violente satire du seul catholicisme, représenté par l'Isle sonnante, c. i-ix, une théorie où la reine Quinte-Essence attribue à tous les miracles une cause naturelle. Si donc il est difficile de saisir en sa profondeur et en toutes ses nuances la pensée religieuse de Rabelais, ceci du moins demeure incontestable qu'il fut un penseur libre qui en prit à son aise avec les religions d'autorité, y compris le calvinisme. Il n'a rien attaqué d'ailleurs que n'ait attaqué son temps, dont il connaissait les théories philosophiques sur l'immortalité de l'âme, la providence et le miracle et dont il

partagea les engouements et les haines : de là, le caractère militant et agressif de ses livres. Il y a en lui des survivances chrétiennes — Pantagruel s'émeut de la mort du grand Pan, notre unique Servateur..., sous le règne de Tibère César — néanmoins à ses yeux la vraie sagesse est le pantagruélisme, le bon sens éclairé par le savoir humain, libéré de la scolastique; la vraie règle de la vie c'est la nature, libérée des contraintes chrétiennes, guidée par cette sagesse humaine. C'est là ce qu'on a appelé le naturalisme de Rabelais. Cf. Brunetière, Sur un buste de Rabelais, dans Revue des Deux- Mondes, 1887, t. m, p. 204-214.

2. Ronaventure des Périers (15107-1544). — Bourguignon, valet de chambre de Marguerite de Navarre; il a écrit à côté de Joyeux devis et récréations, un petit livre intitulé Cymbalum mundi, qui, imprimé en mars 1537, fut saisi et anéanti par arrêt du Parlement du 19 mai 1538, puis déféré par le Parlement à la Sorbonne qui en prononça la suppression. Cf. Cymbalum mundi, édition du bibliophile Jacob, in-16, Paris, 1858; et dans Œuvres françaises de Ronaventure des Périers, revues sur les éditions originales et annotées par M. Louis Lacour, Paris, 1856. 2 in-16, t. i, p. 301-377. Cymbalum mundi en français contenant quatre dialogues poétiques fort antiques, joyeux et facétieux. Dès 1543, Postel, dans son Alcurani se. Muhometi legis et Cenevangelistarum (luthériens) concordise liber, en 1550, Calvin dans son De scandalis, en 1566, Henry Estienne, dans son Apologie pour Hérodote comptent le Cymbalum parmi les œuvres impies. Toutefois, jusqu'en 1823, ce petit livre parut une énigme. Cette année-là un amateur, Éloi Johanneau, Lettre à M. de Schonen, émit l'idée qu'il était une attaque contre le christianisme et Jésus- Christ, dépassant en violence les attaques du temps. L'idée a été acceptée. F. Franck, un éditeur du Cymbalum, l'appelle « un Contre-Évangile ». Cité par A. Chenevière, Ronaventure des Périers. Sa vie, ses poésies, Paris, 1886, p. 61-62. « Il est hors de doute, a écrit A. Lefranc, Œuvres de François Rabelais, t. III, Pantagruel, Prologue, p. LXI, qu'il doit être considéré, d'un bout à l'autre, comme l'attaque la moins déguisée et la plus violente qui ait été dirigée, au cours du xvie siècle, contre l'essence même du christianisme. Le Cymbalum comprend en effet, à la manière de Lucien, quatre dialogues — comme il y a quatre Évangiles — Les trois premiers dialogues se tiennent, ayant pour personnage central Mercure qui est Jésus-Christ. On y trouve les attaques habituelles confie la scolastique, les moines, les pratiques religieuses. Mais il y a plus. Dans le premier, à propos « du livre d'immortalité » que ses compagnons vont dérober à Mercure, et qui a pour titre : Qun- in hoc libro continentur : Chronica rerum memorabiliumquas Jupiter gessitantequam esset ipse. — Fatorum prescriptum, sive eorum quee futura sunt certœ dispositiones. — Catalogus heroum immortalium qui cum Jove vilam victuri sunt sempiternam, des Périers attaque les dogmes de la création, de la providence, et soutient l'évhémérisme. Dans le second, le plus important des trois, il s'en prend directement à Jésus-Christ et à l'Évangile. Mercure — Jésus-Christ ■ — a montré aux hommes la pierre philosophale — l'Évangile. Mais cette pierre philosophale il l'a réduite en poudre et rendue inutilisable. Il a promis aux philosophes toutes sortes d'avantages merveilleux s'ils la retrouvaient. Naïfs, ils se sont mis à la chercher. Rhetulus (Luther), Cubercus (Bucer), Drarig (Gérard Roussel?), les trois interlocuteurs de Mercure en ce dialogue, s'y sont vainement essayés. Mercure s'est moqué d'eux, parce que, leur a-t-il dit, ils cherchent l'impossible. Le troisième dialogue n'apprend rien. Dans le quatrième, deux chiens, Hylador et Pamphagus (Rabelais, dit A. Lefranc, loc. cit., p. lxi-lxii) qui ont tous deux la parole se rencontrent et Hylador presse Pamphagus de

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