‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 3)Chapitre 103 sur 470 · RATIONALISME. LES LIBERTINS DU XYII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

RATIONALISME. LES LIBERTINS DU XYII* SIÈCLE

théologie, 1624, 2 vol. in-8°; Lessius, De providentia Numinis et animi immortalilate, libri duo adversus alheos et polilicos, Anvers, 1613, in-8°, ont dénoncé ou réfuté — Garasse, on sait avec quelle violence — les erreurs. Voir aussi : Mersenne, Vérité des sciences, 1625; Correspondance, publiée par Mme P. Tannery, t. i, 1617-1627, Paris, 1934: J. de Selhan, Les deux vérités, 1626. Non seulement ces libertins n'ont plus cette érudition ou ce sens métaphysique qui caractérisaient les hommes du xvie siècle, mais ils professent l'incrédulité sous sa forme la plus vulgaire.

Blasphémateurs — sur le scandale du blasphème à cette époque, cf. Busson, De Charron à Pascal, c. i, § ii — vulgaires débauchés, se moquant des miracles, des mystères, niant la divinité de Jésus-Christ, s'ils acceptent Dieu, ils n'acceptent ni sa providence, ni sa justice, ni l'immortalité de l'àme et la notion de péché est loin d'eux. Ils ont peu écrit. Cf. les publications bien connues de F. Lachèvrc; leur doctrine fondamentale semble contenue dans la pièce appelée Les quatrains du déiste ou V Anti-Bigot, publiée pour la première fois par F. Lachèvre dans son Voltaire mourant, et au t. ii du livre dont il va être parlé : Le libertinage devant le Parlement de Paris. Le procès de Théophile de Viau, 11 juillet 1623-1" septembre 1625, Paris, 1909, 2 in-4°. Ces 1 06 quatrains s'élèvent d'abord contre l'idée que le « bigot » se fait de Dieu : le superstitieux (le croyant) n'est-il pas insensé d'imaginer Dieu constant et variable, gouvernant le monde et cédant aux passions, tout comme un homme? (3-4) effronté, d'exalter son amour et de le voir plus cruel qu'un barbare? (5-6) Il n'y a pas d'enfer. Si Dieu est infiniment bon, quelle vraisemblance qu'il punisse d'un châtiment éternel? S'il est juste, peut-il punir plus que l'offense ne le mérite? (7-14). N'a-t-il pas d'ailleurs, puisqu'il est prescient, accepté d'être offensé? (41-43). Il serait peu glorieux pour lui d'user à ce point de sa puissance contre un inférieur (58-62, 68-71). L'enfer n'est qu'une invention des religions (72). Si l'invention est utile en ce que la crainte oblige ceux qui ne réfléchissent pas à dompter leurs passions (52), ceux qui pensent savent à quoi s'en tenir (78-83). Que le déiste écoute la nature et ne se mortifie pas. Si Dieu lui réserve un bonheur infini, pourquoi lui interdirait-il les bonheurs d'ici-bas? (84-86). Sans crainte et sans espoir de récompense, comme le demande la vraie vertu qui n'est « ni servile, ni mercenaire », tandis que le bigot n'agit que dans la crainte ou dans l'espoir du gain (92-101), en paix avec tout le monde tandis que le bigot ne cesse de condamner (102-103), le déiste, au-dessus de l'athée, car il adore Dieu, est également au-dessus du bigot, car il adore Dieu en vérité (106). Cette pièce qui circula manuscrite eut assez de succès pour que Mersenne crût devoir y répondre par les deux volumes de son Impiété des déistes. Y eut-il alors des athées? En 1623, .Mersenne dans ses Quœsliones celeberrimse en compte 50 000 à Paris; mais il ne faut pas oublier que l'on désigne alors du nom d'athées tous ceux qui ne partagent pas toutes les croyances chrétiennes.

L'écrivain qui donne le mieux l'idée de ces libertins, fanfarons de vice et d'impiété est ce Théophile de Viau (1590-1626), dont F. Lachèvre a publié la plupart des œuvres. Cf. op. cil. Ce huguenot de bonne famille, poète non dépourvu de talent, libertin de très bonne heure, scandalisant par ses débauches et ses propos impies, ayant néanmoins ses entrées à la cour de Marie de Médicis et la protection du grand amiral Montmorency, finit par être compromis comme l'un des auteurs des recueils licencieux qui se multipliaient alors. Cf. Lachèvre, Les recueils de poésies libres et satiriques publiées de 1600 à la mort de Théophile, 1626, Paris, 1914. Exilé de Paris en 1619, obligé de passer en Angleteire en 1620, il en revient converti au catholi-

cisme en 1622. A propos de la publication du Parnasse salyrique en avril 1623, il ne put échapper à Garasse qui dénonçait ce livre comme « une boutique de toute impiété et saleté », et à Mathieu Molé;|il était condamné le 19 août 1623 par le Parlement de Paris à être brûlé vif pour les « impiétés, blasphèmes et abominations » de ses poèmes. Il se sauvait du bûcher, mais appréhendé le 13 septembre de la même année, il était condamné le 1er septembre 1625 au bannissement à perpétuité. Il mourut en septembre 1G26. Cf. Lachèvre, op. cit.; C. Vergniol, L'affaire Théophile de Viau, dans Revue de France, 1er novembre 1925, p. 77- 104; Perrens, Les libertins en France au xvna siècle, Paris, s. d. (1896), in-8°.

2. Gassendi? ■ — Faut-il compter Gassendi (1592- 1655), parmi les libertins? Si ce professeur de philosophie aristotélicienne combattit l'aristotélisme enlui opposant toutes les objections possibles dans ses Exercilaliones parudoxœ adversus Arislolelem, Aix, 1624, s'il contredit Descartes, repoussant avant tout l'innéisme et soutenant l'empirisme, Disquisitio melaphijsica seu dubitaliones et inslantiœ adversus Renati Carlesii melaphysicam et Responsa, Amsterdam, 1644, s'il restaura î'épicurisme : De vita et moribus Epicuri, libri oclo, Lyon, 1647; Animadversioncs in librum decimum Diogenii Laërtii qui est de vita, moribus placitisque Epicuri. Continent autem quas ille 1res slatuil partes : 1. Canonicam; II. Physicam; III. Elhicam, Lyon, 1649, il ne restaura pas l'irréligion et le matérialisme d'Épicure, comme le prouve son Syntagma philosophise Epicuri cum refutationibus dogmatum, qute contra fidem christianam ab eo asserla sunt, opposilis per Pelrum Gassendum, Lyon, 1649. S'il avait en effet restauré le système atomiste d'Épicure, c'était pour substituer au péripatétisme le système philosophique qui répondait le plus complètement aux tendances empiriques des temps modernes, cf. Lange, op. cit., 1. 1, p. 230, et non pour nuire au christianisme. Il rend même I'épicurisme chrétien. A l'origine des atomes, il met Dieu, un Dieu personnel, infiniment parfait, créateur et providence; écartant l'hypothèse arbitraire du clinamen qui remet tout au hasard, il montre les atomes doués du pouvoir de se diriger suivant une loi intime et de réaliser ainsi le plan divin. D'autre part, il reconnaît à l'homme avec une âme sensitive matérielle, une âme raisonnable, incorporelle et immortelle. Même tentative de conciliation en morale mais avec moins de bonheur : le plaisir, dit-il, est le souverain bien. La vertu elle-même ne vaut que par le plaisir qu'elle procure. Tous les plaisirs ne sont pas à rechercher de même façon : seule la vertu nous donne un bonheur durable, exempt d'inquiétude et d'angoisse — indolence et ataraxie d'Épicure — et de qualité supérieure.

3. L'influence de Gassendi. — Gassendi ne fut pas un chef d'école, mais il exerça une grande influence. En 1674, un de ses disciples, François Bernier, donnera un Abrégé ae la philosophie de AI. Gassendi; il devra le rééditer plusieurs fois. Bernier avait résumé la vraie doctrine de Gassendi : I'épicurisme corrigé par l'Évangile. Beaucoup se contenteront de I'épicurisme pur et simple, surtout de sa morale, tels Chapelle, Molière, le prieur de Vendôme, Chaulieu. Les gassendistes se fondront ainsi avec les libertins. Car, si la condamnation de Théophile de Viau a imposé à ceux-ci quelque contrainte, ils n'ont pas cessé de se multiplier. D'aucuns même sont demeurés grossiers et cyniques : ainsi des Barreaux, neveu de ce Geoffroy Vallée, d'Orléans, un libertin spirituel, brûlé en 1674 pour les audacieuses négations de sa Béatitude des chrétiens ou Le fléo de la ' foi. Cf. Lachèvre, Le prince des libertins : Jean Vallée des Barreaux, 1599-1673, Paris, 1907. En général cependant une évolution se produira chez eux; avec

RATIONALISME. LES LIBERTINS DU XVIIe SIÈCLE

raffinement général des mœurs ils tendront à plus de retenue. D'autre part, à moins qu'ils n'aboutissent au scepticisme sur la portée de l'esprit humain, c'est à leur raison — et non plus à leurs seuls instincts ni, d'un autre côté à la simple érudition — qu'ils remettront le soin de déterminer leur attitude à l'égard des grands problèmes que pose la vie, des problèmes religieux comme des autres. Évidemment, leur raison se laissera influencer ou par leur désir d'une vie facile, ou par ce sentiment à la mode que la distinction de l'esprit et sa force consistent à nier des croyances que le vulgaire accepte par tradition. Ainsi finalement se forma le libertin « honnête homme », homme du monde accompli, trouvant dans sa politesse le moyen de se contraindre, ayant, comme le dira Molière, « des clartés de tout », mais n'acceptant d'autre lumière que sa raison, ne croyant donc pas que « l'homme passe infiniment l'homme » et gagne à l'ascétisme, n'acceptant pas la divinité de Jésus-Christ, parce que, vraiment d'une humanité trop humble, pas assez chargée de grandeur, jugeant même que la raison ne pouvait leur donner la certitude de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. On reconnaît ici ce Méré à qui répondait certainement Pascal, lorsque ses Pensées affirmaient les « trois ordres » et que Jésus-Christ avait toute la grandeur de son ordre ou qu'elles donnaient à l'incrédule le moyen de sortir des antinomies où il prétendait se heurter : « impossible que Dieu soit; impossible qu'il ne soit pas », ou qu'elles signalaient que la perfection mondaine laisse subsister la corruption de l'àme.

Ces libertins écrivent peu : ils parlent. Cf. Divers propos du chevalier de Méré en 1674-1675, dans Revue d'histoire littéraire, 1922 sq. Dans V Encyclopédie, article Épicurc, Diderot énumère les principaux salons libertins du xvne siècle français : rue des Tournclles, chez Ninon de Lenclos (1620-170.")), qui fut persuadée toute sa vie qu'elle n'avait pas d'âme et qui tint, pour ainsi dire, école d'incrédulité; puis à Auteuil où se réunissaient les premiers épicuriens, disciples de Gassendi. Des libertins se réuniront plus tard à Neuilly, et bientôt se fondront avec d'autres qui se réunissent à Anet et au Temple. Parmi eux, Chapelle, Chaulieu, les Vendôme, La Fare, Campistron. A Sceaux, également, mais c'est un monde plus élégant, plus ralliné. Cf. M. Magendic, La politesse mondaine et les théories de l'honnêteté en France au XVIIe siècle de 1600 à 1660, Paris, 1935, in-8°; J. Vianey, L'éloquence de Bossuel; il. L'apologie des dogmes catholiques contre les libcrlins; m. Les oraisons funèbres, dans Revue des cours et conférences, 28 février 1929, p. 81-498; sur Gassendi et ses premiers disciples, voir Sortais, La philosophie moderne de Bacon à Leibniz, t. u, Paris.

Parmi ceux de ces libertins qui ont écrit, quelquesuns sont à citer : deux qui ont des traits du libertin sans les avoir tous, deux médecins, l'un, auteur de Lettres utilisées par tous les historiens, Guy Pal in (1601-1672), frondeur et gallican, l'homme des demiréformes, comme dit Sainte-Beuve, qui lui consacre deux articles, Causeries du lundi, t. vin, et l'autre Naudé (1600-1653), érudil, disciple de Crcmonini et de Machiavel qui, dans son Instruction à la France sur la vérité de l'histoire des Frères de la Rose-Croix, 1023; dans {'Apologie pour les grands personnages accusés de magie, 1625; dans les Considérations politiques sur les coups d'Étal, 1630, donne aux questions qu'il pose 1rs solutions des Padouans et de Machiavel, mais dont la pensée fuyante ne permet pas d'affirmer qu'il est pleinement libertin. Cf. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. n, p. 466-512; J. Denis, Sceptiques et libertins au temps de Louis XI Y, Caen, 1884, p. 15-28. Plus reliai nement libertin est ce poète Jean Dehesnaull (i 1682), le conseiller de cette Mme Deshoulières qui attendit vingt-neuf ans avant de faire baptiser sa Bile, et sur le

compte duquel Dubos écrivait à Bayle le 27 avril 1696 : « C'était un homme d'esprit et d'érudition, débauché avec art et délicatesse. Mais... il se piquait d'athéisme et faisait parade de son sentiment avec une fureur et une affectation abominables. Il avait composé trois différents systèmes de la mortalité de l'âme. » Cité par P. Hazard, La crise de la conscience européenne, 1680-1715, 3 vol. in-8°, 1935, t. i, p. 168, n. 1; cf. Lachèvre, Les œuvres de Jean Dehénault, parisien, Paris, 1922; La vie de Jean Dehénault, Paris, 1922, in-8°. De même Cyrano de Bergerac (1619-1655), qui est peutêtre de tous les libertins de ce temps le plus audacieux. Cf. Lachèvre, Œuvres libertines de Cyrano de Bergerac, parisien, 1619-1655, 2 vol., Paris, 1921. Dans ses œuvres, surtout L'autre monde qui comprend : 1° Étals et empires de la Lune; 2° Étals et empires du Soleil, et où il a pillé Campanella et Morus, non seulement il rejette le géocentrisme et l'anthropocentrisme, adopte toutes les conséquences possibles du système de Galilée, y compris l'infinité de l'univers et la pluralité des mondes habités, attaque les jésuites, mais hanté, comme beaucoup de ses contemporains, par les questions de Dieu, de l'àme, de la création, du miracle, il fait siennes les solutions les plus opposées au christianisme.

Faut-il ranger parmi les libertins ce La Mothe Le Vayer (1588-1672) qui, héritier de Mlle de Gournay, lille adoptive de Montaigne, a poussé jusqu'au paradoxe le système de Montaigne et prêché la « sceptique chrétienne ». Cf. Discours pour montrer que les données de la philosophie sceptique sont d'un grand usage dans les sciences, 1668; Du peu de certitude qu'il y a dans l'histoire, 1671. On sait combien son livre De la vertu des païens scandalisa Port-Royal et que ses Cinq dialogues d'Oratius Tubero semblent mettre toutes les religions, sauf la chrétienne, sur le même pied. Quant à Méré (1610-1685), ce type du libertin « honnête homme », qui se vantera — à tort d'ailleurs — d'avoir appris à Pascal l'esprit de finesse, il contribua par son exemple à répandre cette idée que, sans être chrétien et sans imiter les anciens, par lui-même, l'homme peut atteindre une véritable perfection et vivre en paix dans la société par le fait seul d'une politesse purement humaine. Cf. Œuvres complètes de Méré, publiées par Ch.-H. Boudhors, Paris, 1930, 3 in-12; Chamaillard, Le chevalier de Méré, Niort, 1921.

Pour finir, l'ami de Ninon de Lenclos, Saint-Évremond (1610-1703), avec qui s'éteint le type du libertin du xvne siècle. C'est un « honnête homme », à la Méré, plus sensuel cependant. Il « ne connut, dit de lui P. Hazard, loc. cit., p. 162, d'autre idéal que d'être libertin : aussi eut-il le temps de devenir le libertintype, le libertin par excellence, apparaissant comme tel aux Français qui le regrettaient, aux Anglais qui l'aimaient et aux Hollandais encore chez lesquels il séjourna longuement ». Cet épicurien, qui entendait obéir à sa raison, mais dans lu recherche du plaisir et de manière à conquérir « l'agréable indolence du bon Épicure », rejoignant les Padouans, prétendait n'aboutir sur Dieu, sur l'âme qu'à des antinomies. La foi, en dehors de la raison, nous donne seule ces certitudes. Cf. Œuvres de Saint-Évreinond, éd. Planhol, 3 vol. in- 8», Paris, 1927.

3° Le x vme siècle préparé. — Mais le xvir» siècle n'a pas seulement prolongé, en l'affinant pour terminer, le rationalisme du wic; il a une tout autre portée : il a surtout préparé le philosophisme du xvin*. Le philosophe du XVIIIe siècle en ciîet n'est pas simplement le libertin prolongé : « dans Voltaire il y aura autre chose et plus qu'un libertin. » P. Hazard, loc. cit., p. 169; le mot de libertin cesse d'être employé dans son sens antérieur; il ni' signiiie plus que le débauché; l'incrédule devient l'esprit fort, puis le philosophe. Quatre influences sont à l'origine de cette évolution :

1725 RATIONALISME. LA PRÉPARATION DU XVIIie SIÈCLE 1726

1. Descartes (1596-1650) et le cartésianisme. — Depuis Huet, Censura philosophiœ carlesianœ, 1689, et Alnetanee quœstiones sive de concordia rationis et fldei, libri III, 1690, et depuis Bossuet qui écrivait à ce même Huet, le 18 mai 1689 : « Ce que je pense de la doctrine de Descartes? Il y a des choses que j'improuve fort, parce qu'en effet je les crois contraires à la religion t, cf. Brunetière, Études critiques, 5e série, Jansénistes et cartésiens, p. 176 sq., jusqu'à nos jours, personne — à l'exception de L. Dimier, Descartes, 1917, p. 303, qui apporte des réserves — ne croit pouvoir nier que le philosophisme et par conséquent le rationalisme contemporains se rattachent au cartésianisme. Pourtant, quoi qu'en aient dit après sa mort quelques-uns de ses contemporains et récemment M. Leroy, Descartes, le philosophe au masque, Paris, 1929, 2 vol., Descartes n'est pas un libertin qui, par crainte des sanctions ecclésiastiques et civiles, cache son incrédulité, ni, quoi qu'en ait dit C. Adam, Vie de Descartes au t. xn et dernier de l'édition Adam-Tannery des Œuvres de Descaries, 1897-1910, 12 vol. in-8°, p. 553, un catholique « demeuré de la religion de sa nourrice », parce que « c'était là quelque chose d'extérieur qui tenait surtout aux circonstances et ne valait pas la peine qu'on en changeât ». Sans doute, il ne fut pas « un saint qui n'est que dévotion », comme dit le même M. Leroy, résumant le livre d'A. Espinas, Descartes et la morale, Paris, 1925, 2 vol.; il scandalisa même des catholiques en allant vivre en Hollande, 1628-1649, cf. G. Cohen, Écrivains français en Hollande pendant la première moitié du .xvne siècle, Paris, 1920, p. 357-692; il en irrita quelques autres par ses attaques contre la scolastique ; mais, s'il fut un croyant banal en regard de Pascal, il fut néanmoins un croyant sincère. Au début, dès 1626, il donna même à ses travaux un but apologétique et si, suivant le mot de L. Blanchet, Les antécédents historiques du : Je pense donc je. suis, Paris, 1920, « les projets du savant prirent bientôt le pas sur les visées de l'apologiste », jamais, il n'écrivit rien que pussent condamner les théologiens

— on sait le soin avec lequel il leur soumit ses Médilaiioncs de prima philosophia, in quibus Dei exislenlia et animœ immortalitas demonslranlur, 1641, par crainte sans doute après la condamnation de Galilée, mais aussi par conviction sincère. Évidemment, il ne philosophe pas en tant que croyant; mais, comme il se refuse à «la sceptique chrétienne », qui, exagérant la défiance envers la raison en choses de foi, détourne la religion de la pensée et lui confie la direction de la vie, comme il se refuse à la théorie de la double vérité, convaincu qu'entre la foi et la raison bien conduite

— sa philosophie par conséquent — il ne peut y avoir de conflit, « il ne lui déplaît pas de penser que son système philosophique... donnera à la foi une précieuse confirmation. Il fait même de la philosophie la préface de la théologie... en ce sens qu'il met Dieu au point de départ de sa physique; sa mathématique est interdite aux athées; sa métaphysique prouve l'existence de Dieu d'une manière aussi certaine que 2 fois 2 font 4 ». H. Gouhier, La pensée religieuse de Descartes, Paris, 1924, p. 235. Elle montrait aussi que l'âme, pensée, et le corps, étendue, étaient irréductibles l'un à l'autre. La philosophie de Descartes apportait donc à la religion un précieux appui contre les libertins sceptiques et négateurs. Or, au premier moment, cela passa inaperçu; on se passionna pour des questions de détail, les tourbillons, les animaux-machines, mais l'influence profonde fut restreinte. Cinquante ans plus tard, tout est changé : le cartésianisme travaille en faveur du rationalisme. On a rejeté la métaphysique cartésienne — on sait les critiques qu'en formulait déjà Pascal ■ — mais on a gardé la méthode du cartésianisme et ses tendances favorables au rationalisme.

Descartes, dira Fontenelle, « a amené cette nouvelle manière de raisonner beaucoup plus estimable que sa philosophie même ». Cf. P. Hazard, op. cit., p. 171-173. Non seulement, le cartésianisme a achevé de discréditer les arguments et les positions traditionnels des théologiens, mais son esprit est la confiance en la raison. Cette confiance, Descartes ne la créa pas sans doute, cf. G. Lanson, Le héros cornélien et le généreux selon Descaries, dans Revue d'histoire littéraire, 1894, p. 397, mais il a fait de la raison l'instrument unique de la connaissance certaine, l'instrument tout-puissant du progrès indéfini. Et, comme les vérités de la foi sont d'un autre ordre, il s'ensuit qu'elles sont rejetées du nombre des vérités certaines : leur acceptation ne dépendra que de la volonté. D'autant plus que, par respect plus encore peut-être que par crainte, Descartes les a mises lui-même en dehors de son doute. Même conclusion de son principe de l'unité de la science, de la méthode, laquelle a sa première application dans les mathématiques, et de cet autre que l'évidence est dans l'idée claire et distincte. Il n'y a plus de préparation rationnelle à l'acte de foi. Par ailleurs, le doute méthodique, qui n'est pour Descartes qu'un procédé, faisait appel à l'esprit de libre examen et de critique. Reste sa conception mécanique du monde, où tout, jusqu'à l'animal, devient machine. Dans ce monde, Pascal le signalait déjà, il n'y a plus de place pour la providence particulière et Dieu, vraiment le Dieu des philosophes et des savants, n'est plus que l'explication de l'ordre universel. Sa morale enfin est une sagesse purement humaine. D'abord donnée comme une « morale par provision », Discours sur la méthode, 1037, IIIe partie, puis comme définitive, Lettres <i la princesse Elisabeth, Correspondance avec Chanut, Traité des passions, reposant sur une conception raisonnée de l'homme eu tant qu'homme, à travers Charron, du Vair, Montaigne même, elle rejoint les morales antiques. Elle est en somme une morale du bonheur et île la tranquillité. Étudiant l'homme du point de vue social, elle lui commande le conformisme social et le juste milieu, un pur relativisme donc; l'étudiant en lui-même, elle lui commande la constance dans la volonté : une fois une décision [irise, s'y tenir; la modération dans les désirs et la soumission aux choses, puisqu'elles sont réglées par l'ordre du monde. Cf. P. Mesnard, La monde de Descartes, Paris, 1936, in-8°, et sur Descartes en général .1. Chevalier, Descartes, Paris, 1921 ; G. Sortais, op. cit., t. m, 1929 ; Larberthonnière, Éludes sur Descartes, 2 vol. in-8°, Paris, 1935 ; G. de Giuli, Carlesio, Florence, 1933; Louis Berthé de Bésaucèle, Recherches sur l'influence de la philosophie de Descartes dans l'évolution de la pensée italienne aux dix-septième et dix-huitième siècles, Paris, 1920; M. Nicholson, The early stage of Cartesianism in England, dans Sludies in philology, t. xxvi, 3 juillet 1929.

2. Spinoza (1632-1677) « le premier qui ait réduit l'athéisme en système », dépasse de beaucoup Descartes — à qui le rattachent certains caractères; cf. P. Lachèze-Rey, Les origines cartésiennes du Dieu de Spinoza, 1932 — dans ses ouvrages, dont les principaux sont le Tractatus theologico-polfticus, 1 [ambourg, 1670, in-4°, et VEthica ordine geomelrico demonstrata, qui parut dans les Opéra posthuma, ibid., 1677. Cf. délivres de Spinoza, traduction Saisset, l'aris, 1870, 3 vol. in-12; traduction Ch. Appuln, Paris, 1904,3 vol. in-8°; Spinoza Werke, édition Gebhardt, Heidelberg, 1923, 4 vol. in-8°. Juif élevé dans toutes les traditions de sa race, ayant traversé des milieux chrétiens, surtout ceux affranchis de la théologie et animés de l'esprit socinien, connaissant la physique et la philosophie de Descaries, ' Spinoza a fait une critique destructrice des religions révélées. 11 n'y a pas d'autre révélation que la lumière naturelle de la raison. La Bible n'est donc pas l'exprès-

Page 1