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RATIONALISME. LES PRECURSEURS DU XVIII* SIÈCLE

naire historique et critique, 1697, « qui a peut-être été la plus grande œuvre de la première moitié du xvme siècle » (D. Moinet, La pensée française au xvme siècle, Paris, 1926), vaut à lui tout un groupe. Il ne formule pas une doctrine : il détruit en jetant le doute. Ses armes sont la critique rationnelle. « La raison, a-t-il écrit dans le Commentaire, est le tribunal suprême et qui juge en dernier ressort et sans appel. » Il ruine toute démonstration a priori des thèses métaphysiques, spiritualistes et religieuses, en montrant toutes les contradictions, les incertitudes de la raison quand elle s'attaque à ces problèmes, toutes les contradictions aussi des croyants, catholiques et protestants , qui ne cessent de se combattre. Sa tactique est celle-ci: il expose les thèses avec toute leurforec, puis il s'efforce d'y découvrir des contradictions philosophiques ou historiques, des impossibilités et les privant ainsi « de tout point d'appui dans la nature et dans la raison humaine, il les renvoie à la seule autorité divine ». É. Bréhier, loc. cit., t. n, p. 300. Mais alors, interprétant les faits que lui fournissent l'expérience et son érudition qui est immense et ramenant le problème du christianisme à un problème historique, il ruine par le doute également les preuves externes de la croyance. Il est donc impossible, soutient-il, d'établir d'une façon incontestable : l'existence de Dieu, aux preuves de laquelle la raison peut opposer d'insolubles objections; la providence — il y revient toujours — inconciliable avec la permission du mal et la liberté de l'homme, et par conséquent, l'incarnation et la rédemption: l'immortalité de l'âme : le péripatétisme, Pompanace l'a prouvé, ne l'établit pas et aux preuves de Descartes Gassendi a opposé une réplique que l'on n'invoque pas en faveur des dogmes; le miracle : il y a affinité entre les miracles auxquels croit l'Église et les comètes au pouvoir de prédiction desquelles croit le vulgaire. En réalité, il n'est pas arrivé plus de malheurs que d'ordinaire dans les années à comètes. La croyance universelle n'y fait rien : c'est « une illusion... de prétendre qu'un sentiment qui passe de siècle en siècle ne peut être faux». De même le miracle répugne à la raison. Rien n'est plus digne de Dieu que de maintenir l'ordre du monde. Que l'on n'invoque pas non plus en faveur des dogmes leur utilité morale. L'immoralité la plus flagrante ne se concilie-t-elle pas dans la pratique avec la religion et des athées ne sont-ils pas d'honnêtes gens? C'est un fait. On peut concevoir d'ailleurs une société d'athées supérieure à une société de croyants : de véritables chrétiens ne formeraient pas un État qui pût subsister. « C'est que... les motifs religieux sont loin d'être nos seuls motifs d'action », Art. Sadducéens, rem. E., et la nature doit être réhabilitée. Dans le domaine moral et pratique, la raison, qui, dans l'ordre métaphysique, est impuissante, est pleinement et positivement souveraine. Elle pose, indépendamment de toute religion, la loi morale, éternelle qui fixe le bien et le mal, le vice et la vertu. Cette loi fait partie de notre nature. « S'il y a des règles certaines pour les opérations de l'entendement, il y en a aussi pour les actes de la volonté. Ces règles ne sont pas toutes arbitraires; il y en a qui émanent de la nécessité de la nature. » La conscience est donc juge de la foi, juge de l'Écriture, dont bien des récits prouvent la relativité; la morale est indépendante de tout credo, heureusement, car le christianisme est anti-social. D'une part, il a inspiré d'atroces violences; d'autre part, il a livré ses tenants sans défense. Enfin, comme les passions, non les idées, conduisent les hommes, dit-il, il faut réhabiliter les passions.

Bayle, on le voit, fut non pas un sceptique mais un rationaliste, plus près de l'athéisme que du déisme. Cf. J. Delvolvé, Essai sur Pierre Bayle (religion, critique et philosophie positive), Paris, 1919; L. Lévy-

Bruhl, Les tendances générales de Bayle et de Fontenelle, dans Bévue d'histoire de la philosophie, janviermars, 1927; Ducros, Les Encyclopédistes, 1900; Bruneti^re, Études critiques, v.

Une société de vrais chrétiens, avait dit Bayle, ne saurait subsister, étant donné l'état présent du monde, sans le luxe et le vice. L'idée fut reprise par Mandeville, 1670-1733, dans la Fable des abeilles, publiée d'abord en 1705, puis en 1716 et en 1723, accompagnée alors de Hemarques, en tout 2 vol. in-8°. Des abeilles prospèrent parce que vicieuses; elles deviennent vertueuses : c'est la misère et la dispersion. «L'orgueil, source des dépenses, est une source de félicité publique ; l'envie et la vanité sont des ministres de l'industrie; la frugalité n'est pas autre chose qu'une suite de la pauvreté. » Il y a donc accord parfait entre l'égoïsme naturel et l'utilité sociale. Le Mondain de Voltaire répondra au mondain dont Mandeville dessine le portrait et montre l'utilité sociale. Cf. A. Morize, L'apologie du luxe au xvnr siècle. Le Mondain et ses sources, Paris, 1909.

4. Fon.ten.elle : lu notion de loi et le déterminisme. — - Fontenelle (1657-1757), auteur d'une tragédie, deDi'alogues des morts, d'Opéras, de Pastorales, sans grande valeur, publia en 1686 une œuvre de vulgarisation scientifique dans le goût du temps. Entretiens sur la pluralité des mandes; en 1687, son Histoire des oracles. Secrétaire de l'Académie des sciences de 1697 à 1740, il donnera une Histoire de V Académie royale des sciences depuis le règlement fait en 1699 et des Eloges historiques des Académiciens de 1708 à 1739. Son Histoire des oracles, suite des Pensées sur la comète , émut beaucoup le monde chrétien. Ces l'ères de l'Église, estimant (pie les oracles païens étaient rendus par les démons et qu'ils avaient cessé a la venue du Christ, avaient tiré de ce fait un argument en faveur du christianisme. Mais, en 1683, le Hollandais, Van Dale, De oraculis veterum ethnicorum dissertationes duo, Amsterdam, avait soutenu que les oracles anciens étaient une imposture des prêtres et avaient cessé non à l'apparition du Christ, mais sous les empereurs chrétiens. Fontenelle, le Cydias de I.a Bruyère, avait repris ce livre très lourd pour en faire une œuvre très claire. La thèse des Pères, soutient-il, est une explication commode des miracles du paganisme, mais par là même elle est suspecte. La vérité est que les oracles n'ont point cessé à l'avènement du Christ. Ils n'avaient même pas à cesser, n'étant (pie des impostures sacerdotales, Lt une assimilation s'insinue tout le long du livre entre le christianisme et les religions antiques. Et ainsi, non seulement est enlevé à l'apologétique un de ses arguments et atteinte l'autorité des Pères, mais l'action de Dieu dans l'histoire est niée : donc ni prophéties, ni miracles, ni surnaturel: niée aussi l'existence des démons, assimilés les prêtres chrétiens aux prêtres païens, les fidèles à des dupes et encouragé l'esprit de critique. Mais plus grave peut-être est la leçon qui découle de la Pluralité des mondes et de l'œuvre scientifique de Fontenelle. Cartésien convaincu, il voit le monde soumis à un unique système de lois et la connaissance du monde pouvant être ramenée à une science unique de forme déductive. Évidemment on est loin de cela, mais l'on y tend. C'est la loi de l'esprit humain, dit Fontenelle, de chercher, dans le connu, l'explication de l'inconnu. Les mythes, les fables ne sont que cela. A mesure que l'homme connaîtra mieux les faits, à mesure ses explications entreront dans la science. On peut même concevoir une histoire a priori, où, de la nature humaine scientifiquement connue, on pourra déduire les faits historiques à venir. Fontenelle a l'idée complète du déterminisme. Cf. Maigron, Fontenelle, 1906; Laborde- Milaa, Fontenelle, 1905; Faguet, Dix-huitième siècle; Brunetière, Éludes critiques, v; Fontenelle, Œuvres,

RATIONALISME. LES PRÉCURSEURS DU XVIIIe SIECLE 1736

1790, 8 in-8°; Trublct, Mémoires pour servir à l'histoire de la vie el des ouvrages de M. de Fonlenelle, 1761, in-12.

5. Newton et Locke : expérience et empirisme, mécanisme et matérialisme. — Newton (1642-1727) et Locke (1632-1704), furent vraiment les maîtres du xvm» siècle, qui ne les entendit pas toujours comme ils eussent voulu : ils étaient croyants, même Locke, latitudinaristc plutôt que déiste, mais tels qu'i! plut aux philosophes anti-chrétiens. Newton n'admettant d'autre explication des phénomènes que celle « déduite d'euxmêmes », par l'expérience, non fîngo hypothèses, il sera permis d'exclure les causes finales. De son côté la loi de la gravitation, bien que Newton l'ait complétée par l'appel à ce Dieu géomètre et architecte qu'acceptera Voltaire, permet de réduire l'univers à un mécanisme universel, où il n'y aura place pour aucune action surnaturelle et à peine pour une action ordinaire de Dieu. Enfin l'attraction pouvant s'expliquer par une propriété de la matière, la matière apparaîtra comme pouvant avoir des propriétés « à l'infini », dira "Voltaire, Philosophie de Newton, 2e partie; et alors pourquoi pas la pensée? Cf. L. Bloch, La philosophie de Newton, Paris, 1008; D. Mornet, Les sciences de la nature au XVIIIe siècle, 1911.

Locke, (1632-1704) Essai sur l'entendement, 1690, Le christianisme raisonnable, 1696, combat la théocratie anglicane et réserve les droits de la conscience, affirme que laBible suffit au salut, mais interprétée par la conscience humaine qu'aucun système humain ne satisfait et qui trouve ici la parfaite morale; il accepte le miracle, mais le fait relatif à la doctrine et au témoin, et ramène en somme le christianisme à l'humain, à un véritable déisme. D'autre part, jugeant que tout cela suppose fixés les pouvoirs et les limites de notre entendement, il établit la valeur et la dignité supérieure du fait. Au point de départ de toute opération intellectuelle est la sensation. L'esprit n'enferme ni idée, n: principe à l'état de virtualité. La pensée est l'action de l'âme, non son essence. Et à ce propos, il ajoute : « Nous ignorons à quelle espèce de substance Dieu a trouvé à propos d'accorder cette puissance..., il aurait pu la donner à quelques amas de matière disposés comme il le juge à propos. » Cette réflexion qui rejoignait la découverte newtonienne d'une propriété inconnue de la matière sembla autoriser le matérialisme et les Encyclopédistes parleront avec foi de la matière pensante. Cf. Carlini, La filosofia di Locke, Florence, 1920; Ch. H. Morris, Locke, Berkeley, Hume, Oxford, 1931; Al. Campbell Frazer, Locke, Londres, 1932; H. Ollion, La philosophie générale de John Locke, Paris, 1 908 ; Ascoli, La Grande-Bretagne devant l'opinion française au XVIIIe siècle, Paris, 1930, et ici l'article Locke.

6. Grotius, Pufendorf, Cumberland : les droits de l'homme el de la société fondés sur la nature; sécularisation du droit. — La chrétienté avait trouvé dans l'Évangile le fondement des droits de l'homme et des sociétés. Machiavel et Hobbcs avaient opposé à cette doctrine la théorie du droit absolu, unique du prince, que rien ne limite ni du côté de Dieu, ni du côté de l'homme. Or, dès 1625, Grotius, dans le De jure belli el pacis libri duo, revendiquait contre Machiavel, pour l'homme et les sociétés, des droits imprescriptibles, mais à ces droits il donnait comme fondement premier la nature considérée en elle-même en dehors du Créa tcur. On peut aussi, ajout ait-il cependant, voir en Dieu l'auteur de ce sentiment des droils de l'homme et de la société. En 1640, dans son Truite théologlcopolitique, il écrivait : Propositlo vi, Unaquœque res, quantum in se est, in suo esse perseverare conatur. Res enim singulares modi surit quibus Del allribnta certo et determinalo modo exprimuntur; hoc est res polenliam,

qua Deus est el agit certo et determinalo modo, exprimunl; neque ulla res aliquid in se habel, a quo possil destrui, sive quod ejus exislcntiam tollal; sed contra omne, quod ejus exislcntiam potest tollere, opponitur; adeoque quantum potest, et in se est, in suo esse perseverare conatur. Même note dans Pufendorf. De jure naturee el genlium libri octo, 1672; dans Cumberland, De legibus naiurœ disquisilio philosophica, 1672, répondant à Ilobbes; dans Thomasius, h'undamenta juris natures et genlium, ex sensu commuai deducta, 1 705 ; dans Gravina, Origines juris ciuilis quibus orlus et progressus juris civilis... explicanlur, 1708 ; dans Locke, Du gouvernement civil, 1689, où il est dit en effet : « La raison... enseigne à tous les hommes... qu'étant égaux et indépendants tous, nul ne doit nuire à un autre au regard de sa vie, de sa santé, de son bien... lex insita ralione ». Jurieu, Seizième lettre pastorale de la troisième année, 15 avril 1689 : De la puissance du souverain, de son origine et de ses bornes, ira jusqu'à reconnaître aux peuples le droit à l'insurrection; cf. Possuet, Cinquième avertissement aux prolestants : Le fondement des empires renversé par le minisire Jurieu, 1690. Voir Franck-Puaux, L'évolution des théories politiques du protestantisme français, pendant le règne de Louis XIV, dans Bulletin de la société d'histoire du protestantisme français, 1913, et Les défenseurs de la souveraineté du peuple sous le règne de Louis XIV, ibid., 1917; .J. Dedicu, Le rôle politique des protestants français, Paris, 1920. — Sur l'ensemble de la question, cf. E. Wolf, Grotius, Pufendorf, Thomasius. ..,Tubingue, 1927; G. Gurvitch, L'idée du droit social, Histoire doctrinale depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, 1931 ; L. Le Fur, La théorie du droit naturel depuis le XVIIe siècle..., dans Recueil des cours de V Académie de La Haye, t. xviii, 1927, p. 393 sq.

7. Bayle, Locke. : l'idée de la tolérance. — Si la vraie religion est la religion naturelle, telle que la demande la simple raison humaine et par rapport à laquelle les religions positives ne sont que des superfétations, comm? le veut Bayle, et si, de par la nature, tous les hommes ont le droit de penser librement, et si, entre le souverain et le sujet, il y a un pacte bilatéral, comme le veut Locke, la tolérance se déduit de là nécessairement. Locke, Essai sur la tolérance, 1666 ; Epistolœ de toleranlia, Ve, 168»; 2% 1690; 3% 1692, soutient que le droit du mandataire se réduit à interdire les attitudes religieuses contraires au pacte social : en Angleterre, par exemple, le papisme, qui appelle l'intervention d'un souverain étranger et l'athéisme puisque la croyance en Dieu garantit l'ordre. D'ailleurs, la vraie religion ignore hs prêtres, la véritable Église étant une « société volontaire d'hommes qui se réunissent de leur propre gré, afin d'adorer publiquement Dieu de la façon qu'ils pensent lui être agréable » et à cela, ces hommes ont de par la nature un droit absolu. Cf. Ch. Bastide, Jolin Locke. Ses théories politiques el leur influence en Angleterre, Paris, 1906. Au xvnr3 siècle, Fénelon passera pour un apôtre de la tolérance. Il devra cette réputation a l'Écossais Hamsay, qu'il avait converti en 1709. Cf. A. Chérel, Ramsay et la tolérance de Fénelon, dans Revue du xvme siècle, janvierjuin 1918; Fénelon au xviii" siècle en France, 1917; A. -M. Ramsay, Paris, 1926, in-8°. Comparer ce que dit Bossuet de la tolérance, dans une lettre de 1692 à Leibniz : » .le crois que ceux qu'on appelle sociniens et avec eux ceux qu'on nomme déistes et spinozistes, ont beaucoup contribué à répandre celte doctrine qu'on peul appeler la plus grande des erreurs, parce qu'elle s'accorde avec toutes. Car craignant de n'être pas soufferts et que les lois civiles ne s'en mêlassent, ils ont été bien aises d'établir qu'il fallait tout soufTrir. Delà est né le dogme de la tolérance... » Cité par P. Hazard, op. cit., t. n, p. 95.

RATIONALISME. LE XVIIle SIÈCLE. CARACTÈRES GÉNÉRAUX

8. La querelle des anciens el des modernes (1690- 1720) : la nolion du progrès naturel indéfini. — Cette fameuse querelle où Fontenelle, Digression sur les anciens et les modernes, 1688, intervint aux côtés de Perrault, fut autre chose qu'une querelle purement littéraire. Elle traduit ce sentiment du progrès, qu'autorisaient les découvertes scientifiques et autres du temps, que Pascal exprimait déjà dans l'image bien connue : « Toute la suite des hommes doit être considérée comme un même homme... qui apprend continuellement », Fragment d'un traité sur le vide. Mais aussi ce sentiment de progrès, qui faisait descendre sur la terre l'objet de l'espérance chrétienne, se tournait contre la tradition et par conséquent contre le christianisme, l'homme, ayant pris confiance en ses facultés, a non seulement perdu le sentiment de la déchéance originelle, mais des limites et des contradictions de sa nature, sur lesquelles Pascal encore avait tant insisté. Et l'homme entend poursuivre ce progrès indéfini en dehors du christianisme et même contre lui. Tout cela est senti au moins confusément. Cf. H. Rigault, Histoire de la querelle des Anciens el des Modernes, Paris, 1859, in-8°; A. Comte, Cours de philosophie positive, t. m, 47e leçon; Brunctière, L'évolution des genres, Paris, 1890, in-12, 4e leçon. Ce dernier

I signale comme conséquence de la querelle, « l'idée d'une certaine relativité des choses littéraires ». On verra plus loin l'idée de relativité s'introduire dans les questions de religion.

Sur l'ensemble de cette période cf. Busson, op. cit.; Coxirnot, op. cit; A. Monod, l>e Pascal à Chateaubriand. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802, Paris, 1916; (i. I.anson, Origines et premières manifestations de l'esprit philosophique dans la littérature française de 1675 à 1748, dans Revue des cours el conférences, déc. 1907-avriI 1910; La transformation des idées morales et la naissance des morales rationnelles de 1680 à 1715, dans Revue du mois, janvier 1910; Questions diverses sur l'histoire de l'esprit philosophique en France avant 1750 dans Revue d'histoire littéraire, 1912; P. Hazard, op. cit., t.i; D. Mornet, Les origines intellectuelles de la Révolution française, Paris, 1933.

V. Au xvmc siècle (1715-1815). Le philosophisme. — 1° Les principes et les caractères généraux du xvme siècle; 2° Première période, de 1715 à 1750; 3° Deuxième période, de 1750 à 1780; 4° Troisième période, de 1780 à 1815.

C'est vers 1750 seulement que se manifestera dans toute son étendue, sa force et son ardeur au combat Le philosophisme antichrétien du xvme siècle. Mais, dès 1715, les principes du siècle sont fixés et ses caractères généraux.

1° Les principes et les caractères généraux du XVIIIe siècle.— 1 . La souveraineté de la raison. — Ce mot , on l'oppose à préjugé, ignorance, crédulité, superstition, en réalité à la révélation et à l'autorité. Aucune conciliation mais une irréductible opposition entrela raison et la foi. Pas de « double vérité ». La raison décide. N'est-elle pas la lumière donnée par la nature? « Partout où nous avons une décision claire et évidente de la raison, nous ne pouvons être obligés d'y renoncer sous prétexte que c'est une matière de foi. Nous sommes hommes avant d'être chrétiens. » Encyclopédie, art. Raison. « Qu'importe que d'autres aient pensé de même ou autrement que nous, pourvu que nous pensions selon les règles du bon sens. » Ibid., art. Philosophie. « Philosopher, c'est rendre à la raison toute sa dignité et la faire rentrer dans ses droits. » Ibid. « La philosophie consiste à préférer. ..la raison à l'autorité.» Ibid. On est loin du « Taisez-vous, raison imbécile ».

La foi en la raison remplace la foi en la révélation et enl'Église. La raison est commune à tous, puisqu'elle vient de la nature universelle : rien n'est hors de son domaine; elle se suffit à elle-même : « il n'y a plus lieu

de parler des raisons du cœur », et pour qu'elle puisse prononcer en toute sécurité sur toute matière, il ne saurait plus être question de dispositions morales nécessaires au jeu de l'intelligence. « Toutes les sciences réunies, dit le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, ne sont autres que l'intelligence humaine, toujours une, toujours la même, si variés que soient les objets auxquels elle s'applique. » Et cette raison souveraine, ce n'est pas la puissance spéculative qui édifie la métaphysique : Newton et Locke ont détrôné Descartes; c'est le bon sens. Une chose est vraie qui est évidente pour le bon sens ou qu'a rendue évidente l'expérience. « Le philosophe... aime mieux faire l'aveu de son ignorance toutes les fois que le raisonnement ne saurait le conduire à la vraie raison des choses... Il ne se rend qu'à la conviction qui naît de l'évidence. » Ibid. «Le xvme siècle, dira Brunctière, Histoire et littérature, a cru à deux choses : ayant nié ce qu'il y a de fixe et de solide, il a mis sa complaisance dans ce qu'il y a de plus trompeur et de plus changeant dans l'homme, l'expérience de l'œil et de la main, et dans ce qu'il y a de plus illusoire et de plus faillible au monde, la raison raisonnante. »

Ce principe a pour corollaire les droits absolus de la libre discussion et de l'esprit critique. Les dogmes que Descartes a soustraits soigneusement à son doute seront de toute nécessité soumis à la critique rationnelle. « Notre âge, écrira Kant, est vraiment l'âge de la critique; rien ne peut échapper à son tribunal, ni la religion avec sa sainteté, ni le législateur avec sa majesté. »

2. La morale fixée par la raison pratique ou la conscience. L'hédonisme cl la morale sociale. Le progrès moral lié au progrès de la raison. — La morale est indépendante de la religion, antérieure et supérieure à elle. « Toutes les nations civilisées s'accordent sur les points essentiels de la morale, autant qu'elles diffèrent sur ceux de la foi. » Encyclopédie, art. Morale. D'ailleurs les athées ne peuvent-ils pas être aussi vertueux que des croyants? Enfin, « la foi tire sa principale sinon sa seule vertu de l'influence qu'elle a sur la morale ». Ibid. La crainte des sanctions annoncées par la religion peut en effet retenir dans le devoir ceux qui ne pensent pas. C'est donc la raison pratique ou la conscience individuelle qui fixe la loi morale. La vertu n'est autre chose que l'habituelle soumission à la conscience. « La grâce détermine le chrétien à agir; la raison détermine le philosophe. » Ibid., art. Philosophie. Or, d'une part, la conscience éclairée par la nature invile l'homme a chercher le bonheur : « Le vrai philosophe ne se croit pas en exil en ce monde; il veut jouir en sage philosophe des biens que la nature lui ofïre... 11 n'est pas tourmenté par l'ambition, mais il veut avoir les commodités de la vie, ...un honnête superflu. » l'as d'ascétisme. Suivre la nature; obéir même à ses passions, mais soumises à la raison. « Les autres hommes sont emportés par leurs passions; ils marchent dans les ténèbres; ...le philosophe, dans les passions mêmes, n'agit qu'après la réflexion; il marche dans la nuit, mais un flambeau le précède. » Ibid. « L'homme est fait pour le bonheur et il n'est point vrai que l'homme passe infiniment l'homme. » D'autre part, il vit en société, c'est un fait; quelle que soit l'origine de ce fait, « la raison exige du philosophe qu'il travaille à acquérir les qualités sociales. La société civile est, pour ainsi dire, une divinité pour lui ». Ibid. 11 sait en effet que les autres hommes ont des droits qu'il doit respecter, s'il veut que ses droits soient respectés, et lui rendent des services qu'il doit reconnaître, s'il veut en profiter. En somme, l'homme n'a qu'à suivre sa na-' turc; il n'a de devoirs pour le contraindre qu'envers ses semblables; le droit de la nature s'arrête où commence le droit de la société. La loi morale est uniquement

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