II. Peltier
RAUSCHER Joseph-Othmar, archevêque de Vienne et cardinal (1707-1875). Né à Vienne, le (i octobre 1797, d'une famille de hauts fonctionnaires, il fit ses premières études à Vienne même, où il se destina d'abord a la carrière du droit. Amené à l'état ecclésiastique par l'action de saint Clément Hofbauer, il émigra de la faculté de droit à celle de théologie et fut ordonné prêtre en 1X23. Après un passage très
court dans le ministère pastoral, il fut, en 1826, nommé professeur de droit canonique et d'histoire ecclésiastique au lycée de Salzbourg, dont il devint recteur en 1830. Appelé à Vienne en 1832 pour diriger l'Académie orientale, école préparatoire à la carrière diplomatique et consulaire, il devait entrer en des relations assez suivies avec la haute administration; en 1814, il fut chargé de donner l'enseignement philosophique à l'archiduc François-Joseph, le futur empereur, et à ses deux frères. C'était le chemin des honneurs; ceux-ci lui vinrent rapidement. En 1849, l'archevêque de Salzbourg, Schwarzenberg, le faisait prinec-évêque de Scckau. Quatre ans après, l'empereur François-Joseph l'appelait au siège archiépiscopal de Vienne, 1853, et Pie IX lui donnait la pourpre en 1855. Ce fut le cardinal Rauscher qui négocia, avec pleins pouvoirs, le concordat autrichien de 1855, d'abord à Vienne, puis à Rome. Ce traité entendait mettre fin au joséphisme, qui avait dominé à Vienne pendant toute le première moitié du xixe siècle; il reconnaissait le droit pour l'Église de porter des ordonnances, sans avoir besoin de recourir à l'État, admettait son droit en affaires matrimoniales, lui accordait la direction de l'enseignement primaire et secondaire. A ces diverses causes le cardinal consacra une bonne partie de son activité. Très opposé à ce que l'on appelait alors les idées libérales, il voyait l'idéal dans une collaboration étroite de l'État et de l'Église, à qui l'État reconnaîtrait une certaine supériorité. Absolutiste d'autre part, il ne comprenait guère qu'une monarchie à peu près sans contrôle, et, pour ce qui regardait la situation de l'Autriche à ce moment, il faisait bon marché des droits des diverses nationalités incorporées dans l'empire. Le réveil même du nationalisme hongrois lui inspirait de la défiance. Hostile à la Prusse protestante, il fut durement affecté par les événements de 1866; volontiers il eût interdit à ceux qui dépendaient de lui de faire cause commune avec les catholiques allemands. Il vécut assez pour connaître l'échec des grandes idées qu'il avait défendues, en particulier il vit en 1870 la rupture du concordat dont il avait été le grand artisan.
Sans être ultramontain au sens précis du mot, il a fait beaucoup pour introduire dans la double monarchie, en réaction contre le joséphisme de l'âge antérieur, un esprit moins éloigné des tendances générales du catholicisme romain. Cela ne l'empêcha pas, lors du concile du Vatican, de faire partie de la fraction antiinfaillibilistc. Les Observationes de infallibiliiatis Ecclesiœ subjecto, publiées par lui à Naples et à Vienne en 1870, font surtout état des divers faits historiques que l'on pouvait alléguer contre l'infaillibilité » séparée » du pape (affaires de Vigile, d'Honorius; réordinations pratiquées par certains papes; décisions prises par d'autres dans les affaires mixtes relatives à l'Église et à l'État). Au scrutin du 13 juillet il vota non placet et, comme les évêques de la minorité, rentra aussitôt dans son diocèse. Mais c'est vainement que les vieux catholiques auraient compté sur lui; dès le 8 août, il faisait publier dans le périodique diocésain la constitution Pastor ivternus. Le cardinal survécut encore quelques années au concile, il mourut le 24 novembre 1875. Il laissa à Vienne et en Autriche le souvenir d'un prélat très intelligent, fort instruit, d'une culture générale dépassant de beaucoup la moyenne de ses collègues de l'épiscopal, autoritaire, un peu distant aussi; malgré sa générosité qui était très grande et sa vertu qui était très réelle, il s'était acquis plus d'admiration que de sympathie.
Jeune professeur il avait commencé la publication d'une Geschichte der christlichen Kirchc, dont deux volumes (jusqu'à Justinien) parurent à Sulzbach, 1829; celle publication ne fut pas continuée; dom
RAUSCHER
RAUTENSTRAUCH
Célestin Wolfsgruber a donné, en 1898, un Augustinus, Paderborn, 1 vol., 952 p., étude assez ample sur la vie, l'œuvre, la doctrine de saint Augustin, arrangée d'après les papiers laissés par le cardinal. Le même éditeur a publié de la même manière, en 1891, à Saulgau (Wurtemberg) une Darstellung der Philosophie, qui représente vraisemblablement les leçons données au futur François-Joseph. Le reste des publications du cardinal appartient à son activité pastorale. On a fait longtemps état de ses deux opuscules : Anwcisung fur die geistlichen Gerichle in Œsterreich bezùglich der Ehesachen et Die Ehe und das zweite Hauplstùck des bùrgerlichen Gesetzbuches, Vienne, 1868, sorte d'apologie ou de commentaire de VAmveisung. Ses œuvres pastorales ont été réunies à diverses reprises; l'édition complète, Vienne, 1875-1889 compte 9 volumes. Beaucoup de ses opuscules ont été publiés séparément : citons au moins : Der Papst und Italien, 1860; Der Staat ohne Gotl, 1865, sorte de commentaire du Syllabus de Pie IX; Œsterreich ein katholischer Staat, 1866; Das allgemeine Concil, 1870.
Il y a une biographie considérable : C. Wolfsgruber, Joseph Ollimnr Cardinal Rauscher, Fribourg-en-B., 1888 (tourne volontiers au panégyrique) ; il faut encore lire la notice de von Schulte, qui donne quelques souvenirs personnels, dans Allgemeine deutsche Biographie, t. xxvii, 1888, p. 449-457, parue antérieurement au volume précédent; Hurter, Komenclalor, 3e éd., t. v b, col. 1027.
É. Amann.
RAUTENSTRAUCH (Franz Stephan von) naquit à Platten en Bohême, le 26 ou le 29 juillet 1 734 ; il entra assez jeune dans l'ordre bénédictin, au monastère de Braunau, où il fit profession le 14 novembre 1751, et fut ordonné prêtre le 15 octobre 1758. Puis il étudia le droit canonique à Prague où il prit le docrat en théologie. Il enseigna ensuite à ses confrères de Braunau la philosophie, puis le droit canonique et la théologie. Ses premières publications de droit canonique, qui datent de 1769, faillirent être condamnées à Borne sur la demande de l'archevêque de Prague, Antoine Prichowsky; mais elles lui valurent à Vienne une médaille d'or de la grande Marie-Thérèse, qui jeta les yeux sur ce religieux pour réformer les études cléricales dans l'Empire. Ces premières marques de faveur l'encouragèrent à approfondir les questions canoniques, laissées en jachère en Allemagne depuis la fin des disputes du Moyen Age, tout spécialement celles qui concernent les rapports de l'Église et de l'État. En 1773, prenant parti définitivement en faveur de l'empereur, il publia une dissertation lui reconnaissant le droit de retarder l'âge de la profession solennelle des religieux.
En 1773, il fut nommé abbé de son monastère, et la même année ou l'année suivante, directeur de la faculté de théologie de Prague, et aussi assistant de la commission impériale des études. En 1774, il fut appelé à Vienne avec le titre de recteur de la Faculté de théologie et de président de la section des cultes à la chancellerie. Il avait en même temps la cure de Wollstadt en Silésie et il devint visiteur de son ordre dans les provinces de Silésie et de Moravie. En 1782, il fut nommé par Joseph II conseiller de la chancellerie impériale. Il mourut prématurément à Erlau en Hongrie, le 30 septembre 1785, au cours d'une visite qu'il faisait des monastères de la région.
Cette carrière bien remplie fut tout entière au service du joséphisme. Inutile d'y chercher des cheminements préparatoires, des palinodies ou des regrets tardifs : les grands ouvrages de Bautenstrauch énoncent sereinement la même doctrine de l'omnipotence de l'État sur les choses d'Église que ses pamphlets ou son action réformatrice. Il fallait que le nationalisme fût bien envahissant dans ce milieu pour
mettre ainsi des œillères à un esprit clairvoyant et réaliste, à un religieux exemplaire, qui chercha de bonne foi les progrès du royaume de Dieu.
Œuvres. — On a de lui : 1° un opuscule de combat, qui ouvrait les portes des monastères aux intrusions impériales : De jure principis prsefigendi maluriorem professioni monaslicœ solemni œlatem, Prague, 1773. — 2° Instiluliones juris ecclesiaslici cum publici tum privali, usibus Germanise accommodalœ : c'était la somme de son enseignement à l'abbaye de Braunau, dont il donna, sous des titres légèrement différents, au moins trois éditions presque identiques à Prague, en 1769, 1772 et 1774. Une fois nommé recteur de la faculté de théologie de Vienne, il résuma son cours, sous forme de manuel : 3° Synopsis juris ecclesiaslici, Vienne, 1776; puis 4° Institution facullalis theologicœ Vindobonensis, Vienne, 1778 : c'était un véritable ratio sludiorum ecclesiasticorum, mais sous une forme encore théorique et irénique. — 5° Toutes différentes dans leur accent et leur portée pratique, signalons en allemand l'Instruction sur l'organisation des facultés de théologie des États héréditaires de l'empereur, Vienne, 1776, et 6° l'Instruction sur l'établissement des séminaires généraux, 1784.
Trois autres ouvrages furent donnés aux écoles cléricales de l'Empire par le moine réformateur, lesquels ont rapport aux autres disciplines théologiques; ce sont de simples sommaires, sous des litres modestes, mais qui gardent leur intérêt : ■ — 7° Anleitung und Grundriss der systematischen dogmatischen Théologie, Vienne, 1774; — 8° Instilulionum hcrmeneulicarum Y. T. skiagraphia, Vienne, 1775, et Prague, 1776, où l'auteur étudie, non seulement l'Ancien mais aussi le Nouveau Testament; — 9° Patrologiœ et historiœ litterariœ theologicœ conspeclus, Vienne, 1786.
Enfin, dans quatre opuscules datés de 1782, il se fit le panégyriste de Joseph II et des concessions arrachées par lui au pape : 10° Sur le voyage du pape Pie VI à Vienne, et 11° Pourquoi le pape Pie VI vient-il à Vienne? 12° Représentation à S. S. Pie VI, simple traduction d'une brochure française de Delauris, où l'auteur demandait au pape de bannir aussi bien la tyrannie des croyances que l'incrédulité; 13° Considérations patriotiques, œuvre personnelle de Bautenstrauch, où il dénie au pape le droit de paralyser l'action réformatrice de l'empereur Joseph II.
Dans cette production considérable, où se succèdent des ouvrages d'ampleur et d'importance très diverses, on peut dire que les plus digues d'attention à notre époque, ce sont les plus courts. En effet, dans les lourds traités canoniques du début de son enseignement, le savant bénédictin n'a guère fait que mettre en relief les thèses les plus caractéristiques de Van Espen et de Fébronius, avec une inconscience plus grande encore des droits de l'Église et du pape dans les questions mixtes. Sur ces ouvrages d'un joséphisme intégral, les canonistes du xixe siècle ont été très sévères : « Sous prétexte de mettre le droit de l'Église en harmonie avec les vues confuses du droit public de cette époque, l'Église devrait être entièrement soumise à ce qu'on appelait « les hautes raisons « de l'État », comme une sorte d'institution policière. » Les enseignements pontificaux, et aussi les concessions plus récentes des papes nous ont montré que ces deux forteresses, qu'on avait crues adverses et impénétrables, à lire les traités de Bautenstrauch, avaient des fenêtres et devaient se constituer des ponts-levis.
Bautenstrauch seconda les vues de Joseph II plus encore par son action réformatrice que par sa doctrine. A l'instigation de l'empereur, il dressa un plan complet d'enseignement obligatoire pour les clercs séculiers et réguliers, sur toute l'étendue de l'Empire. Il régenta, comme visiteur impérial des monastères
RAUTENSTRAUCH
RAVECHET
bénédictins et comme conseiller de la commission des études, les « séminaires généraux » de Vienne, de l'est, de Prague, d'Inspruck et d'Olmûtz. Si d'autres auxiliaires de Joseph 11 se heurtèrent en Belgique à des résistances victorieuses, on doit dire qu'avec l'appui des conseillers de l'empereur, il réussit à faire accepter en Autriche, en Hongrie et dans sa Bohême natale les idées qu'il avait professées à Braunau, en 177 1, dans son cours de droit canonique, et qu'il souligna encore, deux ans plus tard, dans sa Synopsis juris ecclesiaslici . Par ce livre, cependant, il ne prétendit pas supplanter les manuels plus faciles d'Eybel et de Pehem, les deux canonistes officiels de l'université de Vienne, ni les livres deRiegger, qui restèrent classiques jusque bien après la mort de Joseph II. C'est surtout par son action personnelle et ses écrits de circonstance, que, pendant les dix dernières années de sa vie, il se fit le défenseur convaincu et l'organisateur d'un enseignement canonique qui exagérait les droits de l'État au détriment de ceux de l'Église. Les idées n'étaient pas neuves, puisque, comme on l'a dit a l'article Joséphisme, « le joséphisme n'est qu'une des formes du gallicanisme politique : il ne diffère du gallicanisme des parlementaires français que par une minutieuse application à faire passer dans le domaine de la pratique des idées que les légistes gallicans étudiaient surtout en théorie ». Mais, de cette mise en pratique systématique et tracassière, le bénédictin Rautenstrauch fut la cheville ouvrière jusqu'en 1785. Il fut le témoin, sans regrets et non sans contentement, du voyage de Pie VI à Vienne en 1782 et des premières concessions du malheureux pape, relativement aux dispenses matrimoniales, puis l'instigateur du voyage de l'empereur à Home, à Noël 1783, qui arracha au pape par surprise le privilège de nomination aux évêchés de Lombardie, faveur analogue aux droits accordés jadis par le concordat aux rois de France. Par cet exemple, on peut voir que certaines de ces concessions pouvaient se concilier avec les prérogatives du pontificat romain. Ce qui était inadmissible, même dans le feu de la polémique, c'est qu'un homme d'Église, instruit comme l'était Rautenstrauch de l'ancienne et de la nouvelle discipline ecclésiastique, conseillât à l'empereur de régler les questions mixtes en dehors du pape, et encourageât les évêques autrichiens à ne pas même faire état des permissions que Pie VI leur concédait directement. 11 faut dire à sa décharge qu'il ne fut pas témoin des toutes dernières réformes de Joseph II, et que nous ne pouvons savoir ce que, lui, moine bénédictin, aurait pensé de la suppression unilatérale de six cents monastères de son pays.
A côté des réformes dans la discipline, notre théologien introduisit — ■ et cette fois par une initiative qui porte sa marque — des changements plus heureux dans l'enseignement des clercs. Il demande qu'avant d'aborder l'élude de l'Écriture sainte, ils s'initient aux langues originales. Ayant un mépris altier pour la philosophie et la théologie scolastiques, fruit naturel de la formai ion livresque et mesquine de son époque, il impose aux étudiants des séminaires généraux trois ans d'études pratiques et de ■ théologie pastorale » avant de commencer la dogmatique, qui sera avant tout la mise1 en ordre des définitions conciliaires. Avec les notions assez confuses qu'il conservait sur le pouvoir respectif du pape et des évêques, les doctrines de Jansénius ne lui faisaient pas peur, non plus que celles de Fébronius; mais il demande d'éclairer les études canoniques par l'histoire de l'Église. Seulement, comme il n'avait sous la main aucun ouvrage élémentaire qui le satisfit, pas même l'équivalent du Fleury gallican, il préconisa des manuels d'inspiration protestante.
Au reste, on ne peut que le féliciter d'avoir mis en vogue la patristique et la théologie pastorale. Plus encore que son manuel de patrologie, qui ne parut qu'au lendemain de sa mort (1786), ses instructions écrites et ses encouragements favorisèrent l'éclosion timide, parmi les bénédictins d'Autriche et de Bavière, d'historiens des Pères et d'éditeurs méritants comme D. Schram et G. Lumper.
Hurtcr, yfomenclator,3'éd.,t.va, col. 510; Iiirchenlexicon au mot Rautenstrauch; Meusel, Lexicon, t. xi, p. 64; Scripiores orcl. S. Bened. qui 17 50-1880 fuerunt in imperio Austriaco-Hungarico, Vienne, 1881, p. 362; A. Hauck, Realencyklopâdie fur proleslanlische Théologie und Kirche, t. xvi, p. 475; Wurzbach, Biograph. Lexicon, t. xxv, p. 67; Rulf, Kaiser Joseph II, Prague, 1882; Brunner, Die Iheologische Dienerschafl am Hoje Josephs II, Vienne, 1868, p. 322 sq.; Acla historlaa ecclesiœ noslri temporis, t. m. Vienne, 1784.