‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 3)Chapitre 125 sur 470 · P. SÉJOURNÉ · texte numérisé non relu

P. SÉJOURNÉ

RAVECHET Hyacinthe (1654-1717) naquit à Guise, diocèse de Laon, en 1654; il fut le précepteur de l'abbé de Pomponne, qu'il accompagna à Rome, en 1694, et à Venise, en 1705. Il fut pourvu de la prévôté de Chivres, près de Soissons, et resta toujours très attaché au parti janséniste; il fut à cause de cela exilé à Saint-Brieuc; il mourut à Rennes, le 24 avril 1717, alors qu'il se rendait au lieu de son exil.

Ravechet joua un grand rôle surtout comme syndic de la faculté de théologie, où il fut nommé le 1er octobre 1715. Ce fut lui qui, en janvier 1716, fit déclarer nul le décret, porté par la faculté le 5 mars 1714, pour recevoir la bulle Unigenilus et il poursuivit le procès de l'ancien syndic, Le Rouge, accusé d'avoir inventé ce décret. Voir Picot, Mémoires pour servir à l'histoire ecclés. du xviue siècle, t. i, p. 380-381. Il faut citer, à ce sujet, Relations des délibérations de la faculté de théologie de Paris au sujet du prétendu décret du 5 mars 1714, in-8°, s. 1., 1716 et Suite de celle Relation avec un recueil de pièces dont il est parlé, 4 vol. in-12, Paris, 1718; Lettre d'un docteur de Sorbonne à M. Ravechet, syndic, en date du 20 septembre 1716, à l'occasion du discours prononcé par ce dernier, le 9 du même mois, dans une assemblée de Sorbonne; Lettre de M. Hyacinthe Ravechet, syndic de Sorbonne, à M***, au sujet d'une Relation répandue dans Paris, dans laquelle on avance beaucoup de choses contre lui, s. 1., 1716; Profession de foi de M. Ravechet, syndic de Sorbonne, in-8°, s. 1., 1717, donnée en annexe à la Réponse au premier discours de M. le Régent par plusieurs cardinaux, archevêques cl évêques contre plusieurs chapitres, livres et universités, in-8°, s. I., 1717; Remarques sur la profession de foi de M. Ravechet, adressées aux R. P. bénédictins de la congrégation de Sainl-Maur; cet écrit fut dénoncé le 12 octobre 1717 au parlement de Bretagne. Pour connaître le rôle de Ravechet, il faut lire La nouvelle relation en forme de lettre de toutes les assemblées de Sorbonne, sur le sujet de la constitution Unigenilus, jusqu'à la fin de janvier 1716, où l'on découvre toutes les intrigues du syndic et de ceux de son parti, in-12, s. 1., 1716; c'est la Lettre d'un docteur de Paris à un provincial. Dans la première partie, on raconte dans un sens très favorable la conduite du syndic Le Rouge (210 p.) et dans la seconde partie, on trouve le récit de l'élection de Ravechet et sa conduite jusqu'en janvier 1716; ,S'(j;7e de la seconde partie de la nouvelle relation de toutes les assemblées de Sorbonne, du 2 janvier 1716 jusqu'à la fin de février, in-12, s. 1., 1716 (80 p.); Supplément à la nouvelle relation de Sorbonne, contenant ce qui s'est passé au mois de mars 1716, avec le procès-verbal, in-12, s. 1. (31 p.).

Nouvelles ecclésiastiques du 9 mars 1737, p. 37-38; Rondct et Barrnl, Appelants célèbres, p. 3-13; Barrai, Dictionnaire historique, littéraire cl critique, t. iv, p. 70-72; Relation abrégée de la vie cl de la mort de Ravechet, in-12, Paris, 1717;

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Labelle, Nécrologe des appelants et opposants à la bulle Vnigenitus, 1755, p. 46-75; Nécrologc des plus célèbres défenseurs et confesseurs de la vérité du XVIII' siècle, 1760, p. 39-42; Supplément au Nécrologe du Port-Royal, avril, p. 579-585; abbé Pécheur, Annales du diocèse de Soissons, t. vu, p. 54- 60; Féret, I.a faculté de théologie de Paris et ses docteurs les plus célèbres. Époque moderne, t. vi, p. 77-79.

J. Carreyre.

RAVESTEYN (Josse van), originaire de Tielt (d'où son nom latin de Jodocus Tilelanus), où il naquit vers 1506, fut un des professeurs célèbres de Louvain, où il mourut le 7 février 1570. Docteur en théologie en 1540, il occupa une des chaires de cette faculté, et fut chargé en 1551 de représenter l'université au concile de Trente, en compagnie de Ruard Tapper, d'Hasselius (Van der Eycken) et de Yulmar Bernaerts; il ne séjourna pas longtemps à Trente. De même fut-il mandé par l'empereur au colloque de Worms en 1557, où il se trouva avec Canisius et Latomus. Ravesteyn fut à Louvain l'un des adversaires les plus décidés de Baius, dont il dénonça la doctrine aux universités espagnoles d'Alcala et de Salamanque, à celle de Douai, aux évêques d'Ypres (Rythovius) et de Ruremonde (Lindanus). C'est ce qu'il fit aussi dans une Epistola P. Lùurenlio Yillavicenlio, ord. ercm. S. Auguslini, datée de Louvain, 20 novembre 1564, et insérée dans les Baiana de Gerberon, p. 37-38. On trouvera dans le même recueil trois lettres de Ravensteyn à Baius avec les réponses de celui-ci. p. 174-177, 181- 185, 188-191 (il s'agit de la nature de l'oblation du Christ dans le saint sacrifice). Notre docteur s'occupa très activement de faire condamner par Rome les idées de son collègue, et c'est chez lui que Baius fit sa soumission en décembre 1507. Ravesteyn polémiqua aussi contre les protestants. Il réfute en 1567 un manifeste des ministres paru, en janvier, en latin et en néerlandais : Confessionis sive doctrinœ quœ nuper édita est a minislris... succincla confutalio, Louvain, in-8°, 121 p., à quoi fait suite une Apologia calholicw confulationis... contra inan.es cavillaliones Mallhai Ftacci Illijrici, Louvain, 1508, in-8°, 438 p. Du même ordre d'idées une Apologia seu defensio decrelorum ss. C< ncilii Tridentini de sacramentis adversus censuras et examen Martini Kcmnilii, dont la première partie seule parut, Louvain, 1508, in-12. Paquot signale les manuscrits d'un commentaire sur les Sentences (évidemment cahiers de ses élèves) et une Admonilio demeurée manuscrite pour défendre la Vulgate.

Aubert le Mire, Elogia, 1602, p. M : Valére André. Bibliothecu belgica, 1643, p. .".04 ; Foppens, Bibl. belg. ,1739, p. 770; Paquot, Mémoires pour s(ri>ir à l'hist. litt. des dix-sept provinces des Pays-Bas, éd. in-12, t. XVI, p. 306-315; Biographie nat. de Belgique, t. xvm, 1905, col. 802-806.

E. Amann.

RAVIGNAN (Gustave-Xavier de La Croix de) jésuite et prédicateur français. I. Biographie. ■ — II. Conférences de Notre-Dame. — III. Influence. — IV. Écrits divers.

I. Biographie. ■ — Gustave-Xavier de Ravignan naquit à Rayonne, le 1er décembre 1795, d'une noble et chrétienne famille. Ses premières études se firent à Paris, en deux périodes successives: puis il étudia le droit avec le jurisconsulte Soujon, rejoignit aux Cent- Jours le corps du général de Damas qui avait suivi en Espagne la fortune du duc d'Angoulême; il reprit à la Restauration ses études juridiques, entra dans la magistrature et fut nommé conseiller-auditeur en 1817, et en 1821 substitut du procureur du roi à la cour de Paris. Des paroles louangeuses du président Viguier et des lettres du procureur-général Bellart lui promettaient le plus brillant avenir. Il « planta là », selon son expression, ses amis et protecteurs, et s'enferma le 5 mai 1822 au séminaire d'Issy. Il y trouva Henri Lacordaire et Félix Dupanloup. D'accord avec Frays-

sinous son confesseur et le vénérable sulpicien Mollevaut, qui encourageaient tous deux sa détermination, il frappa le 2 novembre à la porte du noviciat des jésuites, à Montrouge. Après ses premiers vœux prononcés le 3 novembre 1824, il aborda immédiatement l'étude de la théologie. Il la commença rue de Sèvres, continua à Vitry dans la banlieue de Paris, puis à Dôle et finalement à Saint-Acheul (1825-1829). Ces migrations successives trahissent la difficulté des temps pour les jésuites. Après les ordonnances de 1828, la révolution de 1830 y ajouta encore. Le P. de Ravignan, qui était devenu professeur de théologie à Saint- Acheul (1828-1829), se transporta avec ses élèves à Brigg, en Valais (1830-1835). Ces cinq années de professorat s'achevèrent par la troisième année de probation, à Estavayer (Suisse), sous la direction du P. Godinot, ancien provincial de Paris (1835).

De retour en France, Ravignan prêcha le Carême à Amiens (1835), à Saint-Thomas d'Aquin de Paris (1836) et l'A vent à Bordeaux (1836); il fonda dans cette ville une résidence dont il fut supérieur (1837- 1842). Vers le milieu de 1836, Mgr de Quélen l'invita à monter, après Lacordaire, dans la chaire de Notre- Dame de Paris. Il la tint dix ans (1837-1846). Mais ces conférences ne suffisaient pas à son zèle. On l'entendit durant l'Avent à Lyon (1837), à Bordeaux (1838 et 1840), à Rome (1811), à Besançon (1842), à Rouen (1843), à Toulouse (1844), à Metz (1845). Ces travaux excessifs amenèrent une fatigue grave, qui empêcha l'orateur de prêcher à Paris le Carême de 1847. Ainsi fut marquée la fin d'un haut apostolat singulièrement béni de Dieu, surtout dans cette retraite pascale par laquelle il établit la coutume de couronner la station quadragésimale. Dès 1849, l'apôtre se remit à la besogne. Les œuvres charitables d'Amiens, d'Orléans, de Tours, du Havre l'eurent pour prédicateur; il lit à Poitiers le panégyrique de saint Hilaire, et à Bruges il chanta la fête séculaire du Saint-Sang (1848-1849). On le revit ensuite à Paris. Les vendredis du Carême de 1850, il prêcha à Saint-Thomas -d'Aquin ; les vendredis du Carême de 1851, à la métropole. Depuis 18 11. Lacordaire. devenu (ils de saint Dominique, avait repris à Notre-Dame de Paris ses éclatantes prédications. Durant les Avents de 1843 à 1846 et les Carêmes de 1848 à 1851, il expliqua magnifiquement les effets de la Rédemption; mais il tint à ce que son frère et ami le P. de Ravignan organisât à sa mode, en 1850 et 1851, les retraites pascales qu'il avait si heureusement inaugurées jadis. En cette même année 1851, profitant de l'occasion que lui offrait l'exposition universelle de Londres, le cardinal Wiseman appela chez lui l'orateur jésuite. Celui-ci fit. dans la chapelle de Farm Street, devant un auditoire clairsemé, une série de sermons en français. Surtout il vit du monde. Le jour de Saint-François-Régis (10 juin 1851) il assista, à sa première messe, le docteur Manning, récemment converti et ordonné; il noua amitié avec les grands catholiques anglais du moment (Monsel, Fullerton, Wilberforce, le comte de Shrewsbury, le duc de Norfolk) et cette duchesse Hamilton devenue catholique, et qu'il devait diriger pendant de longues années.

A partir de 1851, on peut dire que la grande carrière oratoire du P. de Ravignan est close. Le Carême aux Tuileries en 1855 sera une exception. L'orateur y parlera d'ailleurs en homme de Dieu, et ■ sa personne sera son éloquence », comme dit fort justement son historien. Jusqu'à la fin, ses prédications consisteront désormais en des allocutions familières, à des religieuses, aux enfants de Marie de la rue de Varenne, à vingt autres réunions pieuses. Par ailleurs, il recevait beaucoup de visites, écrivait beaucoup de lettres, convertissait beaucoup de protestants; dans ses entretiens et sa correspondance, comme en chaire, il demeurait un apôtre,

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Le retentissement de sa parole à Paris et dans les plus grandes villes de France, ses rares qualités personnelles devaient induire ses amis en tentation de le mêler aux aiïaires publiques. En 1848, on voulut le faire député, comme Lacordaire; il refusa. Il refusa aussi l'archevêché de Paris que lui oiïrait le général Cavaignac. En 1845, il avait eu une entrevue avec Guizot et écrivit une note pour Mgr Aftre, au sujet des mesures prises par le gouvernement contre les jésuites; plus tard, il verra Napoléon III, quand celui-ci ordonnera la fermeture du collège de Saint-Etienne. On sait combien le projet de loi Falloux, la querelle des classiques païens dans l'enseignement secondaire, la direction à donner au journal Y Univers, divisèrent alors les catholiques. Plus ami de Dupanloup, Montalembert et Berryer, que de Louis Veuillot et de Parisis, le P. de Ravignan se tint, sur les trois questions, aux côtés de ses amis, quoiqu'il ait apporté à son jeu la modération que lui commandait sa robe. L'abbé Dupanloup aurait beaucoup voulu l'associer à la direction de L'Ami de la religion; mais le général de la Compagnie, consulté, n'agréa point la chose. Le P. de Ravignan ne fournit à L'Ami que quelques articles. C'est uniquement sur la question des jésuites qu'il prit publiquement ses responsabilités. Son livret De l'existence et de l'institut des jésuites (1844) fut un événement, encore qu'il n'ait guère assagi le gouvernement de Louis-Philippe. Ses deux volumes Clément XIII et Clément XIV servirent au moins à montrer en quelles conditions odieuses la Compagnie des Jésus disparut au xvm1 siècle.

Employée toute au service de l'Église, la vie du P. de Ravignan finit admirablement. Nous avons le journal de sa dernière maladie : il chante la destruction graduelle de ses forces et l'espoir du ciel tout proche. Jusqu'au bout le souvenir de saint Ignace lui fut présent. Le livre de l'Imitation qu'il avait tant aimé demeura son livre de chevet, et il voulut que la biographie du cardinal Bellarmin l'aidât à bien mourir. Le 26 février 1858, les sacrements reçus, tandis que le P. de Ponlevoy tenait un crucifix devant ses yeux, le saint malade expira doucement.

II. Les conférences de Notre-Dame. — Elles furent publiées en 1860, par le P. Aubert. Avant de mourir, le P. de Ravignan, cédant à bien des instances, avait préparé l'édition de trente-neuf discours, en les groupant dans un certain ordre logique. Le P. Aubert a respecté ce groupement; aucun compte n'est tenu de l'ordre chronologique. Celui-ci pourtant a son intérêt; et l'éditeur l'a bien senti, puisque, dans sa préface, il a inséré un tableau des conférences, année par année. Mais ce tableau doit être rectifié; et il est facile de le faire, en le contrôlant par les périodiques de l'époque.

Tout d'abord, la station de 1838 se termina par une conférence sur les Caractères essentiels de l'enseignement religieux et non par la conférence sur l'immortalité. En 1840, septième et dernière conférence : La raison de l'Église. En 1841, l'orateur parla du Centre de l'unité, avant de parler des Raisons d'admettre l'autoHtéde l'Église. En 1841, 4e conférence : L'autorité de l'Église. Pour la station de 1845, le P. de Ravignan, trop occupé peut-être par ses travaux pour la défense de son ordre persécuté, commença par reprendre, en les retouchant, la 2e, la 3°, la 1<\ la 5° et la 6e conférence de 1837; il y ajouta deux conférences nouvelles : L'esprit de la tulle, la notion vraie du christianisme. Il suit de là que nous n'avons pas le texte véritable des conférences de 1837. La station de 1846 fut la dernière que prêcha L'orateur; la maladie l'empêcha de prononcer les six discours qu'il avait préparés pour 1847; ils ont été publiés par le P. Aubert.

Comme Lacordaire, le P. de Ravignan suppose un

auditoire ignorant, indifférent, plus ou moins éloigné du catholicisme. 11 s'agit donc de montrer que nos croyances sont mieux fondées, plus raisonnables, plus heureusement efficaces sur la conduite humaine, que n'importe quel autre système religieux. Ce genre de prédication n'était pas dans les goûts d'un homme profondément apostolique; il eût préféré exposer la doctrine, commenter l'Évangile, entraîner les âmes à une sincère pratique du christianisme. Mais il se soumit aux conditions de l'apologétique inaugurée par Lacordaire en 1835 ; il en comprenait fort bien la nécessité; de son mieux, il tâcha de répondre aux besoins des esprits en quête de la vérité. Sa première conférence prouve qu'il connaissait très exactement son époque. Pouvait-il ignorer que les barrages de l'Empire et de la Restauration avaient laissé passer bien des eaux troubles du torrent philosophique et révolutionnaire; pouvait-il douter que l'Essai foudroyant de Lamennais sur l'indifférence n'eût laissé debout bien des incroyants, quand Lamennais lui-même n'était plus qu'un pauvre défroqué? Xavier de Ravignan, en 1814, avait paru un moment à l'armée; dans les salons de sa grand-mère de Saint-Géraud, de son beau-frère le général Exelmans et des grands magistrats parisiens, il avait vu beaucoup de monde. Vingt ans passés à Paris l'avaient mis à même de savoir, lui chrétien de toujours, si les églises et les sacrements étaient fréquentés. Les survivants de la grande Révolution étaient encore nombreux; et les explosions d'impiété qui suivirent les journées de juillet n'étaient pas si loin qu'on les pût oublier.

Aussi l'orateur prend-il résolument son parti : c'est le mot de « lutte » qu'il met en vedette dès ses premières conférences; il l'y maintiendra pendant les dix années de sa prédication. On pourrait croire qu'il cède simplement au temps, ou à son tempérament personnel, ou à sa vocation de jésuite hanté par la méditation ignatienne des « deux étendards ». Il y a des raisons plus profondes de son attitude. Unum conlra unum, c'est la loi du monde formulée par l'Écriture; c'est particulièrement la loi de la vie religieuse. Pour le comprendre, il suffit de se rappeler Adam et Jésus- Christ, les conséquences de la chute du premier homme et celles de la rédemption opérée par l'Homme-Dieu. Qu'il s'agisse de la vérité religieuse dans son ensemble (conf. de 1837); de la notion de Dieu, de sa providence (1838) et de ses droits sur l'intelligence humaine (1841); du fait divin de l'Évangile, de la personne, de la doctrine et du caractère de Jésus-Christ (1839); de la foi chrétienne et de ses mystères (1842), de son efficacité, et de ses garanties (1840); de la vie surnaturelle, de son économie et de son terme (1843); de l'Église, de son autorité, de son infaillibilité et de son chef suprême (1841); de ses lois, de ses sacrements, de sa prière et des vertus spécifiques que le christianisme exige et obtient (1846, 1847); de la liberté, de la raison, de l'immortalité de l'âme (1838, 1844, 1846) : tout est objet d'une dispute éternelle. Dans sa Lettre sur le Saint-Siège, en 1836, Lacordaire disait : « La guerre est entre les deux formes de l'intelligence humaine, la foi devenue par l'Église une puissance, et la raison devenue également une puissance, qui a ses chefs, ses assemblées, ses chaires, ses sacrements. » Il est vrai. Mais ce phénomène est permanent. Toutes les erreurs, les hérésies, les schismes, et même les persécutions des pouvoirs régnants ont-elles d'autres racines que l'orgueil de l'esprit humain refusant de se courber sous le joug de la vérité divine? La position des problèmes semble varier de génération en génération; c'est suit ont la formule de l'erreur qui change partiellement, tandis que la vérité divine demeure Identique à elle-même depuis les premiers jours du monde; le Nouveau Testament n'a succédé à l'An-

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cien, que pour enrichir le trésor des vérités certaines sur Dieu et sur l'homme; et l'Église enseignante n'a succédé au Christ enseignant, que pour illustrer d'une plus vive lumière les leçons transmises par l'Évangile et la tradition apostolique.

C'est le spectacle de cette « lutte », et des deux cités toujours coexistantes, que le P. de Ravignan oiïre sans se lasser aux regards de ceux qu'il rassemble autour de sa chaire. C'est à la comparaison constante entre les doctrines antérieures ou opposées au christianisme et celles de l'Église, qu'il les invite, pour les déterminer à embrasser la foi catholique tout entière. Ainsi procédaient avec les païens les premiers Pères apologistes; et saint Augustin, avec les manichéens de son temps.

Dans l'ordonnance de ses démonstrations, le P. de Ravignan aime à en appeler aux faits et à l'histoire. Il n'abonde pas en métaphysique. Sur la philosophie ancienne ou moderne, et sur les hérésies qui ont divisé l'Église au cours des siècles, il va per summa capita, dédaignant la broutille des détails et des textes, il cite peu, quoiqu'il ait lu beaucoup, sans doute aucun. La production en matière religieuse était considérable. Les philosophes s'en mêlaient avec Jouffroy, Cousin et Comte, les historiens avec Mignet et Miehelet, les naturalistes avec Geoffroy Saint-Hilaire, les géologues avec Constant Prévôt, les physiologistes avec Magendie, les professeurs de Sorbonne avec Quinet et Villemain, les prophètes de l'humanité nouvelle avec Lamennais, Saint-Simon, Leroux.

Hors de l'Église, et au besoin contre elle, des architectes audacieux entreprenaient de construire l'édifice de la philosophie, de la science, de l'histoire, de la politique, indépendamment de toute croyance. Des revues, des livres, des cours en Sorbonne mettaient en circulation ces propos et les ébauches de leur réalisation. Mgr de Quélen l'avait dit dans son mandement de 1834, c'est surtout en vue de la jeunesse des écoles que les conférences de Notre-Dame avaient été instituées. Il fallait donc que le conférencier, sans prétendre à être un maître universel, prît une teinture de toute cette littérature de la pensée rationaliste.

Heureusement, dans l'arsenal des anciens controversistes, bien des armes étaient bonnes encore. Parmi les hommes célèbres du xixe siècle, Ronald, Joseph de Maistre, Lamennais étaient au premier rang: et dans la Législation primitive, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, dans l'Essai sur l'indifférence étaient ramassés des matériaux précieux. Depuis 1830, Ronnetty publiait, avec des amis catholiques, les Annales de philosophie chrétienne; et leur dessein était précisément de combattre les erreurs courantes, et de drainer au profit de la religion catholique, les dernières nouvelles apportées par les chercheurs obstinés des secrets de la nature et de l'histoire, par les savants appliqués à l'étude des monuments de l'art et des institutions humaines.

Homme de conscience et travailleur acharné, le P. de Ravignan n'a point négligé ces ressources. Nous avons les mémoires qu'il rédigea, au début de sa carrière juridique, et de son professorat en théologie. Par là, nous connaissons ses habitudes intellectuelles : la sûreté du fond lui importait avant tout. Par ailleurs, ses lettres nous apprennent par quel labeur il préparait ses conférences, le martyre des recherches avant celui de la composition. Mais il sait que, dans la masse énorme des auditeurs qui se pressent autour de sa chaire, peu sont habitués à la gymnastique des idées, et aptes à suivre des discussions compliquées ou subtiles. Même les étudiants des écoles seront vite embarrassés en des problèmes nouveaux pour eux. Le conférencier de Notre-Dame n'est point le professeur d'une élite et le directeur d'un séminaire de cher-

cheurs; il est l'évangéliste des ignorants dans une matière vaste comme l'histoire de l'infini. Le P. de Ravignan va donc tout droit aux formules brèves, claires, significatives, qui dégagent l'essentiel des systèmes et des faits. Tout en étudiant les idées anciennes il ne manque point, par une allusion rapide, de marquer le point de contact des formules de jadis avec celles du jour. Et pour animer cet exposé, parfois difficile, toujours austère, il a le don de la clarté, une grande force de logique, la vivacité de sa foi, un désir ardent de convaincre, la compassion pour ceux qui vivent dans la nuit, l'assurance, la fierté, la paix de son âme croyante.

III. Influence. — Au début, il faut le dire, le nouveau prédicateur de Notre-Dame avait contre lui l'incomparable éclat de la parole de Lacordaire; le fait d'un moindre don oratoire, la défaveur attachée au nom même des jésuites, le mettaient en situation difficile. 11 le sentait mieux que personne, ses lettres de 1837 en témoignent. Mais, fort de l'obéissance, il monta dans la chaire illustre. Son auditoire fut pris, dès le premier contact. Bonnetty, triomphant, disait aux journalistes incrédules (Annales de phil. ciirél., 30 avril 1837, p. 292) : « Venez donc voir, vous qui disiez l'année dernière... c'est la curiosité, c'est la mode... le même concours a eu lieu, le même empressement, la jeunesse a tout d'abord sympathisé avec l'orateur. » L'année suivante, saluant à la fois Ravignan et Lacordaire, le même Ronnetty leur criait (ibid., 30 juin 1838, p. 418) : « Continuez votre carrière, c'est à vous qu'était réservée la gloire toute chrétienne de réconcilier le siècle avec la religion. Quant aux critiques isolées, forts de l'approbation de vos évèques, laissez-les passer inaperçues et impuissantes. La fréquence de vos auditeurs et les conversions qui suivent répondent assez pour vous. » L'enseignement scientifique de la religion, observait encore Bonnetty, « est exilé des églises et des universités », il se cache dans les séminaires « où il n'est pas toujours à la hauteur des connaissances actuelles », les évèques essaient de le faire revivre dans les facultés de théologie de l'État; mais la véritable chaire de cet enseignement, elle est dressée dans » la vieille cathédrale de Paris » (ibid., avril 1841, p. 246).

Donc un auditoire grandissant était assuré au P. de Ravignan et il faisait à Notre-Dame œuvre de lumière. C'est en l'année 1841, qu'il institua, pour couronner la station, la retraite pascale. Des fruits merveilleux s'ensuivirent. L'orateur lui-même adressait à ses auditeurs ces mots qui disent tout, sur les lèvres d'un homme si modeste : « Les cœurs se pressent comme les rangs autour de la chaire sacrée. Il y a vie encore dans les âmes. La langue apostolique est acceptée, comprise, les consciences heureusement troublées, et déjeunes et nombreux courages, recouvrant toutes les impressions de la foi, ne craignent pas, en son nom, de triompher hautement du monde et des passions. Messieurs, j'ai besoin de vous le témoigner dans ces derniers instants qui nous rassemblent, vous avez rempli mon âme de joie et d'espérance. Ces sentiments avaient fui de mon cœur, je l'avoue, mais vous avez montré dans ces heures bénies de la retraite tout ce que la religion conserve encore de force et de puissance... Non, je ne veux plus désespérer de l'avenir. »

Comment en aurait-il désespéré? Quatre années d'expérience lui avaient révélé qu'il avait son auditoire bien en main. Commencée dans la petite église de I'Abbaye-aux-Rois, en face de centaines d'hommes entassés, la retraite avait continué dès le lendemain à Saint-Eustache. Écoutons le P. de Ravignan : « Fer- ' rures des portes, crénelures des piliers, grilles, tout était couvert d'hommes suspendus; nef et bas-côtés inondés et pressés plus que de raison; et le plus pro-

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fond, le plus religieux silence. Pas un désordre, point de force armée. Trois ou quatre mille voix d'hommes chantant le Miserere et le Slabat... J'avais donné mon adresse et déterminé six heures par jour, que je donnerais aux hommes qui voudraient me voir; ils sont venus en foule. J'ai confessé toute la semaine, six à sept heures par jour, des hommes jeunes, âgés, distingués ou du commun, tous fort arriérés... J'ai reçu une certaine quantité de lettres, les plus touchantes, d'hommes revenus à Dieu et qui s'étaient adressés à d'autres. » En 1842, retraite et communion générale eurent lieu à la cathédrale. Foule immense, écrit le P. de Ravignan, et conversions nombreuses.

Et le mouvement continua ainsi grandissant, jusqu'en 1840. Au début, le Père parlait trois fois par jour : le matin à 7 heures pour le peuple, à une heure pour les dames, à 7 heures du soir pour les hommes. Mais il fallut, dès 1842, renoncera l'exercice du matin; les forces de l'apôtre ne suflisaient pas à l'elîort. D'autant que, dans ces exercices, il se donnait tout entier. « Quel zèle, quel amour, quel feu! Quelles bridantes étincelles nous sentions tomber dans nos âmes, quel ascendant dans ce grand chrétien », a écrit Poujoulat qui suivait ces retraites. Dans le t. iv des Conférences, le P. Aubert a publié quelques instructions des retraites de 1844, 1845 et 1846. Ce sont des sténographies prises à l'audition. Elles donnent une idée de la manière dont l'apôtre comprenait les exercices de la semaine sainte.

Dans la Vie due à la plume du P. de Ponlevoy on peut lire les noms de quelques hommes illustres convertis par le P. de Ravignan ; la foule anonyme des pêcheurs revenus à Dieu est bien plus touchante et glorieuse.

D'où venait à cet homme cet « ascendant »? De rares qualités humaines l'expliquent en partie : il avait grand air, il était intelligent et instruit, sa parole avait une beauté mâle, ses convictions étaient fortes et la sincérité de son âme s'échappait dans sa voix bien timbrée et une action oratoire impressionnante. C'était un homme. A le voir, à l'entendre, on en était sûr. Personne, jamais, ne l'a pris pour un charlatan ou un dilettante heureux de jouer de son instrument pour étonner le public. Il faut aller plus outre : ce prêtre naturellement énergique, noble et éloquent, était un saint religieux. A l'école de saint Ignace, son âme s'était assouplie, trempée, transformée. Il priait, il faisait prier, il s'oubliait lui-même; Dieu et les âmes absorbaient tout son cœur. Il disait en 1846 aux jeunes jésuites de Vais : « Dieu seul, cherché et obtenu par un travail courageux et patient, par une prière vive et souffrante, voila tout le secret de l'homme apostolique. Beaucoup parlent de la tête; peu, très peu, du fond des entrailles; les gens du monde ne s'y méprennent pas ». Sainte-Beuve ne s'y est pas mépris : Le P. de Ravignan, a-t-il écrit, « se lue à faire le bien ». Cette immolation de soi est. le propre des saints; c'est aussi le secret du succès de leur apostolat. Le Père n'avait pas l'imagination et la richesse de couleur de Lacordaire; il le reconnaissait, en ajoutant : « N'est pas peintre qui veut. » Dès la première année de sa prédication, on l'a appelé le Bourdaloue du XIXe siècle. Il en a la langue claire, la véhémence dialectique, le souci des conclusions qui importent à la conduite de la vie. Mais, aux dons humains qui lui manquaient, il suppléa abondamment par le rayonnement spontané de celte vie intérieure qu'il avait profonde, à la manière des grands apôtres, et par le crucifiement de soi en union avec Jésus crucifié, In cruce salus. Souvent il l'a rappelé aux autres. C'était sa pensée la plus constante et la plus intime dans le gouvernement de lui-même, la conclusion de ses oraisons et de ses retraites. Le journal spirituel de ce vail-

lant a été brûlé, lacérées les lettres écrites à ses supérieurs sur l'état de son âme. Seules ces pages nous auraient révélé le martyre qu'il souffrit, par la violence de son naturel, les assauts de l'enfer et la désolation de sa prière. Mais son historien en dit assez (Vie, t. il, p. 347-368), pour que nous devinions ce que fut cette tribulation, presque aussi longue que la vie du P. de Ravignan. Et, au milieu de ce combat sans trêve, la volonté de ce vrai soldat du Christ demeurait « intacte et robuste ». Ce sera sans doute par cette fidélité courageuse qu'il aura mérité les grâces divines qui ont fécondé son apostolat.

IV. Autres écrits. — Nous l'avons déjà noté dans l'esquisse biographique, quand il descendit de la chaire de Notre-Dame pour n'y plus remonter, le P. de Ravignan consacra bien des jours de sa vie apostolique à des religieuses. Les filles de sainte Thérèse, de sainte Jeanne de Chantai et de sainte Sophie Barat l'entendirent souvent. Deux recueils sont sortis de ces entretiens, l'un dû aux soins des dames du Sacré-Cœur de la rue de Varenncs, l'autre aux soins des carmélites de la rue de Messine. Les deux ont eu plusieurs éditions. D'après le P. de Ponlevoy (Vie, t. n, p. 305), le P. de Ravignan avait fait « un commentaire complet des méthodes de saint Ignace, dans lequel il appropriait à des femmes l'apostolat des Exercices ». Sommervogel n'en dit rien. En revanche, il mentionne, sur la vie chrétienne des femmes dans le monde, un opuscule demeuré incomplet, et qui fut édité par le P. Aubert. Des discours entendus ou des conférences publiées, divers auteurs ont tiré des choix de pensées, ou des réflexions sur l'abandon dans les souffrances. Mgr de Ségur a imprimé des souvenirs d'une retraite pascale du P. de Ravignan. Pendant les années 1844 et 1845 où la Compagnie en France et l'Église de France connurent quelques secousses, le P. de Ravignan s'employa à quelques travaux de défense religieuse. Il écrivit sur la liberté de l'Église un Essai dont le manuscrit subsiste encore; il le publia en plusieurs articles dans L'Ami de la religion, en ces années de 1848 et 1849, où les catholiques étaient partagés entre la crainte et l'espoir en face d'une révolution nouvelle. Il avait aussi entrepris alors une apologie étendue de son ordre. Le pamphlet de Gioberti, // gesuita moderno, celui d'Eugène Sue et le livre du comte de Saint- Priest sur la suppre*sion des jésuites, lui avaient paru exiger une réplique. Mais le loisir manqua pour achever ce plaidoyer estimé nécessaire. Il s'en tint à sa brochure De l'existence et de l'institut des jésuites. On sait qu'elle fut saluée par Lacordaire par un triple ban, dans une réunion du Cercle catholique que présidait l'archevêque de Paris. En quatre chapitres nerveux, l'auteur faisait connaître sous leur vrai jour, les Exercices spirituels et les Constitutions de saint Ignace, les doctrines, les missions de la Compagnie de Jésus. En terminant, il demandait hautement la revision morale d'un procès, où les griefs produits étaient imaginaires et où les accusés n'avaient été ni entendus ni jugés par sentence motivée. Assurément le livret du P. de Ravignan aurait sulli pour désarmer les calomniateurs, si la calomnie pouvait disparaître de la terre. Vatimesnil était un jurisconsulte de marque et un ami de Ravignan. Il prit occasion de la brochure, pour écrire un mémoire sur la situation légale des religieux en France; ce mémoire figure en appendice dans quelques éditions De l'existence et de l'institut des jésuites. Il y est tout à fait à sa place. A la consultation Vatimesnil (devenue dans la suite celle de Demolombe et de Rousse) aucun juriste n'a répondu chose qui vaille.

Sur le désir du T. R. P. de Roothaan, général de la Compagnie de Jésus, le P. de Ravignan publia en 1854 un ouvrage intitulé Clément XIII et Clément XIV.

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