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LE PROBLÈME DES SOURCES DE LA FOL : LA BIBLE

ET LATRADiTiox. — Le biblicisme nous est apparu comme l'un des trois traits dominants et permanents de la « réforme » protestante. Les deux autres sont la haine de Rome et le dogme de la justification par la foi seule. La haine de Rome a fourni l'occasion et le prétexte. La mystique de la justification par la foi seule a été, chez Luther et Calvin, tout au moins et bien qu'à des titres divers, le moteur caché. Le biblicisme a servi de levier, d'arme offensive et défensive.

1° Le biblicisme chez Luther. — Si le biblicisme fait corps avec la doctrine de Luther, à partir de sa rupture complète avec Rome (1520), si on le retrouve dans toutes ses œuvres, c'est surtout dans trois de ses ouvrages, qu'il en a affirmé le principe. Le premier, c'est le Manifeste à la noblesse (août 1520); le second, la Préface de la Bible et de l' É pitre aux Romains (sept. 1522); le troisième, le De seruo arbitrio (fin décembre 1525). Dans le premier, Luther a nié le pouvoir exclusif d'interprétation de l'Église; dans le second, il a développé le mystère de son exégèse personnelle; dans le troisième, il a affirmé la parfaite clarté de la Bible et donné ainsi le motif secret de sa négation du droit d'interprétation de l'Église.

Il manquerait pourtant quelque chose d'essentiel à l'exposé du biblicisme de Luther, si l'on s'en tenait aux trois idées que présentent ces trois ouvrages. Le point de départ du réformateur, c'est le parti pris qu'il a de n'accepter comme appartenant à la révélation que ce qui se trouve dans la Bible, en d'autres termes, la négation de la tradition. Nous avons donc quatre points à mettre en évidence : négation de la tradition, négation du droit de l'Église sur la Bible, clé générale du biblicisme luthérien, clarté de la Bible, dés qu'on en possède la clé.

1. Négation de la tradition. — Pour Luther, la Bible contient toute la révélation. L'on n'y peut rien ajouter. L'on n'en doit rien retrancher. Tout ce qui n'est pas dans la Bible n'est qu'une addition humaine et tout ce qui est addition humaine vient de Satan, (/est à Leipzig, en juillet 1510, que Luther formula publiquement, pour la première fois, celle règle do l'exclusivisme biblique : «Le fidèle chrétien, dit-il, ne peut être contraint à admettre quoi que ce SOil an delà de l'Écriture sainte, qui est à proprement parler le droit divin, à moins que ne survienne une nouvelle révéla lion bien démontrée. Bien plus le droit divin nous interdit de croire autre chose que ce <|ni est prouvé par l'Écriture ou par une révélation manifeste».

Kidd, Documents illuslnilitw of Ihc Continental Refor

mation, p. 50. Cette déclaration est complétée par cette phrase du De abroganda missa : « Tout ce qui n'est pas dans les Écritures est tout simplement une addition de Satan » (novembre 1521, publié en janvier 1522). Quod in Scripturis non habetur , hoc plane Satanée additamentum est. W., t. vin, p. 418.

Luther ne se rend pas compte de ce qu'il y a d'illogique dans ce radicalisme biblique. Il croit que tout fidèle est assisté de l'Esprit-Saint pour lire et comprendre la Bible. Il ne se demande pas si cette assistance de l'Esprit-Saint ne pourrait pas avoir été accordée à l'Église pour garder le dépôt de la révélation chrétienne et si réellement Jésus-Christ a bien entendu tout renfermer dans le texte écrit, alors que lui-même n'a rien voulu écrire et qu'il n'a jamais commandé à ses disciples d'écrire. Il oublie surtout de nous montrer dans quel texte de la Bible se trouve affirmé son propre biblicisme, quelle phrase des saints Livres nous oblige à croire que tout ce qui n'est pas écrit est une addition de Satan. Au point de départ de son système, il y a donc une affirmation gratuite. Il faudrait que cette affirmation fût un axiome évident, pour que nous n'exigions pas qu'il nous en apporte la preuve.

Il est probable que la négation de la tradition se rattachait, dans son esprit, au dogme de la corruption radicale de la nature humaine par le péché originel. Si tout est corrompu dans l'homme déchu, toute opinion humaine est erronée, comme tout acte humain est coupable. Donc, tout ce que l'homme ajoute à l'Écriture est une « addition de Satan ». Quoi qu'il en soit, Luther rejette toute tradition. Sans doute, il lui arrive fréquemment d'invoquer des autorités, telles que Gerson ou saint Augustin. Mais c'est uniquement, croit-il, en tant que ces autorités confirment les doctrines qu'il croit trouver dans les Écritures. Toute la valeur de ces autorités leur vient de leur intelligence de la Bible. En dehors de cette intelligence, leur prestige était pour lui rigoureusement égal à zéro. Au nom de ce biblicisme antitraditionaliste, Luther rejette une infinité d'usages ecclésiastiques. Il fait l'énumération de ces usages, en vue de la diète d'Augsbourg, dans un mémoire adressé, en mars 1530, à l'électeur Jean de Saxe. En tête de cette liste sans fin, il met ces simples mots : « Contre l'Évangile ». Et cela signifie simplement que les usages en question, carême, jeûnes, bénédiction des rameaux, lecture de la passion en latin, messe des présanctifiés, etc. ne sont pas dans i Évangile.

2. Négation du droit exclusif d'interprétation de l'Église. — ■ Luther ne s'est jamais expliqué sur la • tradition » autrement que de la façon négative que l'on vient de voir. Mais il n'est pas douteux que par

tradition » il entendait tout aussi bien le consentement des Pères, en dehors des commentaires bibliques, que les décisions des conciles et à plus forte raison les décisions des papes. Son rejet de la tradition n'avait au fond pour but que l'élimination de l'autorité de l'Église. Son biblicisme ne pouvait donc avoir toutes ses suites ([ne si la Bible était enlevée à l'Eglise, pour être remise directement à chaque fidèle. Sans cette révolution, le biblicisme n'avait même aucune raison d'être. Sur ce point, le biblicisme de Luther ressemblait à celui des hérésiarques ses prédécesseurs, tels (pie Wvelilï et Jean lluss. C'était une arme dressée contre l'Église enseignante et dirigeante. Mais l'identification du droit divin avec le texte biblique suffisait à reprendre à l'Église son droit d'interprétation, pour

abus de gestion >. Du moment que tout ce qui est ajouté a la Bible est » addition de Satan », l'Église convaincue d'avoir beaucoup ajouté à la Bible ne pouvait plus être (pie l'instrument de Satan ou son Jouet. Elle devait être considérée comme «le siège

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de l'Antéchrist ». C'est en effet ce que Luther affirmait dans son Manifeste à la noblesse. Parmi les « remparts » derrière lesquels se dérobe la tyrannie romaine, il dénonce justement le droit exclusif que s'arroge la hiérarchie d'interpréter les Écritures. Le pape et les évêques ont accaparé la Bible. C'est une usurpation intolérable. Luther essaie de le prouver par deux textes qui nous semblent dénués de tout rapport avec sa thèse : le premier est de saint Paul : « Si un autre, qui est assis, a une révélation, que le premier se taise. » I Cor., xiv, 30. Il s'agit des « charismes ». Luther en conclut que tout fidèle a le droit d'interpréter la Bible. Le second texte est de saint Jean : « Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous enseignés de Dieu. » Joa., vi, 45. Luther veut tirer de ces deux passages la preuve que les clefs de saint Pierre appartiennent à tout le monde et non point au pape seul. Ce n'est pas le pape qui est infaillible, c'est tout fidèle qui « possède la vraie foi, l'esprit, l'intelligence, la parole et la pensée du Christ », c'est-à-dire tout homme qui admet la mystique luthérienne de la certitude du salut par la foi seule. Saint Paul l'a dit du reste : « L'homme spirituel juge de tout et il n'est jugé luimême par p >rsonne. » I Cor., n, 15. Luther attache une grande importance à ce texte qu'il citera souvent. Il y voit la charte de la liberté de « l'homme spirituel ». Et nous verrons plus loin que l'« homme spirituel » pour lui est celui qui admet sa doctrine de la justification. En résumé, la Bible n'appartient pas au pape ni aux évêques. Elle est le livre des gens qui ont la foi. Eux seuls peuvent la comprendre. Eux seuls ont le droit de l'interpréter. Ni le pape ni les conciles ne peuvent rien contre l'homme spirituel. Or, l'homme spirituel, c'est simplement celui qui a la foi. Mais qu'est-ce que la foi, pour Luther?

3. La clé des Écritures, selon Luther. — C'est dans sa Préface de la Bible que Luther s'est expliqué sur ce point. Avoir la foi, c'est croire que Jésus a tout payé pour nous, que nous ne devons plus rien, que nulle obligation légale ne pèse désormais sur nous, que Jésus a accompli seul toute la Loi, satisfait pour toute faute, mérité le ciel pour toute âme qui croira en lui, à la condition que cette foi soit une certitude sans l'ombre d'un doute. La Préface de Luther ne contient pas autre chose que ceci : le Nouveau Testament est le contraire de l'Ancien. L'Ancien Testament, c'est la Loi. Le Nouveau, c'est la Promesse, c'est le livre de la grâce. Le mot « Évangile » signifie justement « la bonne nouvelle », le « joyeux message », c'est-à-dire l'heureuse proclamation du fait que le « bon David », Jésus, a vaincu le péché, la mort et l'enfer.

Notons bien que ce n'est nullement par la philologie, par la science objective, par l'étude impartiale que l'on arrive à ce bienheureux secret qui se nomme la foi. Luther n'a pas la moindre intention d'instituer ce qu'on appellera plus tard « le libre examen ». Cette puérilité que l'on retrouve encore ça et là dans des ouvrages d'histoire est aussi éloignée que possible de la pensée des « réformateurs ». « Il est absolument sûr, écrit Luther, en 1518, que les saintes Écritures ne peuvent être pénétrées par l'étude ni par l'esprit (humain). Il faut donc que tu désespères entièrement de ton propre examen et de ta raison pour n'avoir confiance que dans le véritable influx de l'Esprit- Saint. Crois-en mon expérience. » Luthers Briefweclisel, éd. Enders, t. i, p. 142.

Or, cet influx de l'Esprit-Saint s'exerce d'abord en donnant aux prédestinés la foi, et avec la foi, la certitude du salut. La clé des Écritures, c'est celle-là. Celui qui a la foi peut les lire. Il sait ouvrir toutes les portes. Il a même un critérium sûr pour apprécier la valeur relative des différents Livres sacrés. Tous n'ont pas en effet le même prix, aux yeux de Luther. Son bibli-

cisme n'est nullement une adoration aveugle du texte biblique. Saint Paul lui a appris que « l'homme spirituel juge tout ». Son biblicisme est donc à base d'illuminisme. C'est au nom de cette mystique que nous avons nommée la « mystique de la consolation », que Luther classe les saints Livres. De même qu'on pèse le degré d'alcool d'une liqueur, Luther se fait fort de peser le degré « d'esprit évangélique » des diverses parties de l'Écriture, par l'unique emploi de la règle qu'il a su formuler : « Tous les Livres authentiques de la sainte Écriture concordent en ceci que tous ils traitent du Christ et prêchent le Christ. Et c'est cela qui est la vraie pierre de touche pour éprouver tous les Livres... Tout ce qui n'enseigne pas le Christ n'est pas apostolique, quand saint Pierre et saint Paul l'enseigneraient. Inversement, tout ce qui prêche le Christ est apostolique, quand ce seraient Judas, Anne, Pilate et Hérode qui l'auraient fait... Par là, vous pourrez conclure et savoir quels sont les meilleurs (parmi les Livres saints)... Ainsi l'Évangile de saint Jean est le seul Évangile principal. Il est tendre et juste. Il faut le placer très haut au-dessus des autres. De même, les Épîtres de saint Pierre et de saint Paul passent bien avant les écrits de Matthieu, Luc et Marc. Bref, l'Évangile de saint Jean, sa première Épitre, les Épîtres de saint Paul, surtout celles aux Romains, aux Galates, aux Éphésiens, la première Épitre de saint Pierre, voilà les livres qui t'apprennent à connaître le Christ et t'enseignent tout ce qu'il t'est nécessaire de savoir pour être saint, sans qu'il soit utile de connaître aucun autre Livre saint, ou enseignement. Auprès de ces Livres-là, l'Épître de saint Jacques est une véritable épitre de paille, car elle ne présente aucun caractère évangélique. » Kidd, op. cit.,

En somme, Luther ne professe qu'un biblicisme tout subjectif. Chaque livre des Écritures ne vaut que par la « consolation » qu'il en a tirée, au moyen de la certitude inconditionnelle du salut par la foi. Il est donc tout opposé au biblicisme des humanistes et notamment d'Érasme.

4. La clarté des Écritures. — ■ C'est justement dans sa controverse contre Érasme que Luther fut amené à affirmer que l'Écriture est parfaitement claire. Dans son système, cela est nécessaire. Il faut que la Bible soit claire. Tout croule pour lui, si elle ne l'est pas. Elle est donc d'une clarté sans nuages. S'il y a des passages obscurs, ils ne comptent pas. Si on objecte à Luther des passages qui semblent réfuter son dogme central, celui de la justification par la foi seule, il va jusqu'à renier l'Écriture sur ce point : « Tu fais grand fracas, écrit-il, avec l'Écriture. Elle n'est que la servante. Et tu ne la produis ni en entier, ni en ce qu'elle a de meilleur, mais seulement en quelques passages sur les œuvres. Je t'abandonne l'Écriture. Moi, je veux me prévaloir du Maître, qui est le roi de l'Écriture. Il est mon mérite, la rançon de ma justice et de mon salut ». W., t. xl a, p. 457-459, texte de 1531, recueilli en 1535, déjà cité à l'article Luthek.

Le biblicisme de Luther a donc des éclipses. Il admet que l'Écriture contient des erreurs. Mais il jette un voile prudent sur cet aspect de sa doctrine. De tels aveux sont rares chez lui. Le plus souvent, il se borne à attester la parfaite clarté des Ecritures : « Si quelqu'un d'entre eux (les papistes) vous aborde et vous dit : Il faut étudier les Pères; l'Écriture est obscure, vous leur répondrez : C'est faux. Il n'y a pas de livre sur la terre plus clair que l'Écriture. Comparée aux autres livres, elle est comme le soleil auprès des autres lumières. » W., t. vin, p. 235 (1521). On comprend que, lorsqu'Érasme prétendit qu'il y axait dans la Bible des passages obscurs, Luther lui répondit avec indignation : « Qu'il y ait, dans l'Écri-

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ture, des choses obscures et que tout n'y soit pas intelligible et clair, c'est ce que prétendent en effet les sophistes impies (entendez : les théologiens catholiques), dont tu adoptes le langage, ô Érasme. Mais ils n'ont pas pu apporter un seul article pour prouver l'opinion insensée qu'ils professent sur ce point. C'est par une illusion frivole que Satan a détourné les fidèles de la lecture des Saintes Écritures et rendu la Sainte Bible méprisable, pour que ses doctrines empoisonnées, extraites de la philosophie, pussent prendre le dessus dans l'Église. "De servo arbilrio, W., t. xvm, p. 607 sq.

A en croire Luther, la Bible ne peut être obscure que pour ceux qui n'ont pas la foi : « Tout chrétien doit avoir cette conviction que les saintes Écritures sont une lumière spirituelle, beaucoup plus claire que le soleil, au moins en ce qui concerne le chemin de la béatitude ou ce qui appartient aux vérités nécessaires.» Il n'y a que le démon qui a pu égarer les Pères, puisque son adversaire, Érasme, a pu lui en citer un très grand nombre qui ne croient pas au serf-arbitre. Et Luther ne voit pas la cause de trouble qu'il va engendrer dans les âmes, car si le démon a pu égarer les esprits des Pères, malgré leur science biblique, leur sainteté et leur sincérité, quelle confiance pouvons-nous avoir, nous, qui leur sommes si inférieurs? Et si la Bible, si claire, selon Luther, a pu être comprise de travers par eux, comment serons-nous assurés d'être garantis contre tout risque d'erreur à notre tour?

2° Le biblicisme chez Zwingli. — Zwingli n'est pas venu au biblicisme par les mêmes voies que Luther. Il n'était pas un mystique. Il n'avait pas connu la vie monastique. C'était un homme d'action, mêlé à la vie de son pays et de son temps. Il avait appris le grec tout seul, s'était enthousiasmé pour les travaux et les talents d'Érasme. Il avait espéré un instant s'arracher à l'enlisement de l'impudicité par la vertu du grec biblique. Après dix-huit mois d'efforts, il avait de nouveau cédé aux penchants de sa nature sensuelle. Dès lors il s'était laissé couler à pic. Les lamentables aveux de sa lettre du 5 décembre 1518, au chanoine Utinger, ne laissent aucun doute sur ses débordements secrets. Depuis ce temps (1518), il était resté aigri contre les institutions ecclésiastiques. Il ne nous paraît pas douteux qu'il ait subi l'influence lointaine de la révolte luthérienne, bien qu'il n'ait jamais voulu en convenir. Et on peut lui accorder en effet que, si la révolte luthérienne lui donna une impulsion, il n'en accepta jamais les principes qu'en les adaptant très librement à son cas. Cependant, en ce qui concerne la Bible, ses idées se rapprochent beaucoup de celles de Luther, sauf sur un point essentiel : l'utilisation d'une clé d'origine mystique pour interpréter les Écritures. Nous ramènerons à deux les principes bibliques de Zwingli :

1. La Bible contient tout le droit divin. Il n'est pas permis d'y rien ajouter, d'en rien retrancher. Toutes les institutions qui ne sont pas fondées sur la Bible sont nulles et non avenues, criminelles et diaboliques. La Bible suffit. 2. La Bible se suffit ; elle est parfaitement claire et n'a besoin d'aucune interprétation ecclésiastique.

Sur le premier point, comme Luther, il se contente d'affirmer. Dès 1520, il obtient des bourgeois du conseil de Zurich une ordonnance érigeant le biblicisme en loi d'État. Il semble que le biblicisme apparaisse alors comme un principe premier, une évidence immédiate. On en a assez des opinions et des disputes d'école. Le seul mot de Bible exerce une fascination irrésistible.

Sur le second point, que Zwingli considérait comme capital, il a écrit un livre spécial : De la clarté et de la certitude de la Parole de Dieu (Von Klarheii and Gewissheit des Wortes Gottes), 6 septembre 1522, C. K-.

Op. Zuinglii, 1. 1, p. 328-384. Nous n'en citerons que ce passage qui livre toute la pensée de Zwingli: «Ceux qui se font les défenseurs et les champions des doctrines humaines ont toujours l'habitude de parler de la manière suivante : Nous vous accordons, nous aussi, que la doctrine évangélique, inspirée de Dieu, doit être préférée à toutes les autres doctrines. Poussés en effet par la grâce ou par la puissance divine, ils ont fait ce progrès d'en venir jusque-là. Mais les manières d'interpréter l'Évangile, disent-ils encore, sont diverses et contradictoires. Dans une telle variété d'opinions, il faut qu'il y ait un juge, qui prononce sur la vérité de l'une de ces opinions et impose silence aux autres. Voilà ce qu'ils disent. Et tout cela n'a qu'un but, qui est de soumettre l'interprétation de la Parole de Dku aux jugements des hommes, afin de pouvoir plus aisément, par les Caïphes et les Annes, persécuter les ministres de la Parole et les promener de tribunal en tribunal, devant les divers juges. Mais écoutez, je vous prie, notre réponse à nous. Les écrivains sacrés appellent Évangile non seulement ce qui a été écrit par Matthieu, Marc, Luc et Jean, mais tout ce qui a été livré par Dieu aux hommes, dans l'Ancien et le Nouveau Testament, tout ce qui nous informe de la grâce et de la volonté de Dieu. Or, comme la volonté de Dieu est unique et unique son Esprit, qui n'est certes pas un Esprit de dissension, mais de concorde, il était nécessaire que le sens de la Parole divine fût unique et très simple, quelles que soient les expositions et opinions diverses par lesquelles il peut être déchiré par nous... Si donc tu permets à la Parole de Dieu de rester ce qu'elle est..., elle proférera en toi comme en moi toujours le même sens. » Voir Kidd, loc. cit., p. 406.

Ce fut grâce à des assertions de ce genre, souvent répétées, que Zwingli réussit à persuader les bourgeois du conseil qu'ils avaient le droit et le devoir de s'ériger eux-mêmes, en dépit de leur incompétence, en juges souverains des controverses théologiques, à la condition que ces controverses seraient réglées par le recours unique à la Bible. Du moment que la Bible suffit et qu'elle se suffit, le bourgeois le plus étranger aux discussions théologiques peut trancher en dernier ressort dans les matières religieuses.

3° Le biblicisme chez Calvin. — Si le biblicisme chez Luther est dominé par une ceititude subjective, celle de la justification par la foi seule; chez Zwingli, par la haine de toute autorité ecclésiastique et les tendances de l'humanisme vers le recours aux sources; il reçoit, chez Calvin, sa couleur particulière — il ne semble pas qu'on l'ait assez remarqué — de son tempérament et de sa formation de juriste.

Sans doute, Calvin, à la différence de Zwingli, est un mystique authentique de l'école de Luther. Il s'est assimilé les thèses luthériennes sur la justification, il en a ressenti la puissance consolante, il les a retrouvées dans l'Écriture. Mais c'est en tant que juriste rigoureux et intransigeant qu'il a fait, en matière de biblicisme, oeuvre originale.

Il part, lui aussi, du principe fondamental de Luther et de Zwingli, à savoir que le droit divin est contenu dans la Bible. C'est pour lui le premier des dogmes. Il en déduit que toutes les institutions catholiques non appuyées sur la Bible, telles que la confirmation, l'ordre, l'extréme-onction, la pénitence, le mariage sacramentel, etc. sont des inventions diaboliques. Il se montre, sous ce rapport, beaucoup plus sec et plus radical que Luther, en qui des souvenirs demeurés chers à son coeur de prêtre dévoyé altéraient la rigueur des exécutions. L'appel à la Bible, chez Calvin, est continuel. C'est un procédé de tous les Instants, un argument inépuisable. On dirait que ce théologien-légiste a la fureur des textes, qu'il ne puisse

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rien concevoir sans un texte, que la vie ne soit pas admissible pour lui en dehors des formules écrites, et qu'en particulier le magistère vivant d'une Église, la tradition vivante du catholicisme lui soient insupportables, comme un chaos d'usurpations humaines sur le droit divin. Exemple : il parle de l'adoration du Christ dans l'hostie consacrée, en usage dans l'Église catholique. Il condamne cette adoration avec violence et comme une vraie idolâtrie. Puis, il s'écrie : « Quant à nous, pour ne pas tomber dans une telle fosse, fixons nos oreilles, nos yeux, nos cœurs, nos esprits, nos langues totalement dans la doctrine sacrée de Dieu — il veut dire dans la Bible — ■ car c'est l'école de l'Esprit-Saint, le plus parfait des maîtres, dans laquelle on fait tant de progrès que l'on ne doit rien apprendre d'ailleurs et que l'on renonce volontiers à savoir tout ce qui n'y est pas enseigné! » Institutio christiana, édition de 1536, C. R., Opéra Caloini, t. i, p. 125; éd. Barth, t. i, p. 144.

Les derniers mots de cette phrase sont surtout à retenir. On pourrait dire qu'ils sont la charte du puritanisme, en tant que le puritanisme est le plus intransigeant des biblicismes et que le puritain ne veut plus être que l'homme d'un livre, du Livre par excellence, et ignorer tout le reste. Calvin avait pourtant été humaniste comme Zwingli. Mais, en se convertissant, il a dit adieu aux études profanes. Il ne veut plus connaître que la Bible. Il ne veut plus penser que bibliquement. La Bible est son code, sa loi, son tout. Elle contient les normes de la vie publique et privée, les lois éternelles et immuables de toute croyance, de toute morale, de toute politique, de toute vérité. Ignorandum libenter quidquid in ea non docetur, ces mots de Calvin le traduisent merveilleusement bien.

Toutefois ce n'est pas là que se trouve l'originalité principale de Calvin. La Bible suffit et la Bible se suffit. Ces deux principes étaient admis par ses deux devanciers. Mais en dehors de ces deux axiomes fondamentaux, Calvin a découvert deux autres idées, par quoi son biblicisrne est quelque chose de nouveau et d'inédit.

En premier lieu, tandis que Luther et Zwingli tenaient pour accordé que l'Écriture est de droit divin, sans se demander par qui a été établi le canon des Écritures et de qui, par suite, l'Écriture tient son autorité en tenant sa canonicité, Calvin aborde résolument cette question épineuse. Pour Luther et Zwingli, l'Esprit-Saint n'est donné au croyant que pour interpréter l'Écriture. Pour Calvin, il fonde en outre, dans la foi du croyant, la canonicité des textes scripturaires. Pour Luther, la clé des Écritures est le dogme de la justification. Pour Calvin, il n'est pas question d'une clé de ce genre. Du moins, Calvin ne donne pas de précisions aussi limitées sur la nature des raisons qu'il a de croire que telle Écriture est canonique ou non. Mais il exclut en tout cas plus rigoureusement que Luther toute intervention de l'Église, même dans la détermination des Écritures canoniques. Il s'indigne à la seule pensée qu'une autorité humaine puisse intervenir en cette affaire et l'injure vient sous sa plume : « Quant à ce que ces canailles demandent d'où et comment nous serons persuadés que l'Écriture est procédée de Dieu, si nous n'avons refuge au décret de l'Église, c'est autant comme si aucun s'enquérait d'où nous apprendrons à discerner la clarté des ténèbres, le blanc du noir, le doux de l'amer. »

C'est qu'en effet, pour Calvin, « l'Écriture a de quoi se faire connaître, voire d'un sentiment aussi notoire et infaillible comme ont les choses blanches et noires de montrer leur couleur et les choses douces et amères de montrer leur saveur. »

Calvin connaît cependant le mot célèbre de saint Augustin : « Je ne croirais pas à l'Évangile, si je n'y

étais mû par l'autorité de l'Église catholique ». (Contra Epistolam Manichxi, § 6). Il le cite et se l'objecte à lui-même. Mais à quoi servirait-il d'être avocat, si l'on n'était pas capable d'amortir la force d'un texte de jurisprudence? Calvin explique le mot de saint Augustin en disant que, sans doute, l'autorité de l'Église attire l'attention sur la sainte Écriture, mais que seule l'Écriture, par son caractère propre, par une vertu que Dieu lui communique, a le pouvoir d'engendrer la foi. Elle est donc érigée par Calvin à la hauteur d'un principe premier. Elle possède une évidence qui lui est propre. On ne peut pas la confondre avec un autre écrit. Il suffit de la lire pour faire la différence entre un livre sacré et un livre profane, à condition toutefois que l'on soit prédestiné. La canonicité et l'authenticité des saints Livres, selon Calvin, « se voit à l'œil ». Vous lisez Démosthène ou Cicéron, Platon ou Aristote. Vous êtes enchaîné, remué, ravi. Mais si vous passez de là à la Bible, le charme des auteurs profanes s'évanouit. Leur éloquence n'est plus rien. « C'est d'un autre ordre », eût dit Pascal. On perçoit donc directement l'origine divine des textes bibliques. Ils portent la trace de la main de Dieul De plus, chaque croyant reçoit directement, de l'Esprit-Saint, la certitude que les Écritures sont inspirées de Dieu. Institution chrétienne, édition française de 1562, 1. I, c. vn-ix : Sur quoi se fonde l'autorité de l'Écriture. Calvin a donc été jusqu'au bout du biblicisrne. On ne pouvait pas aller plus loin dans cette voie.

Mais ce théologien-juriste a encore innové sur un autre point très important. Il ne se contente pas de voir dans l'Écriture la source du droit divin. Il veut y trouver le droit tout court. Pour Luther, l'Ancien Testament ne contenait que la Loi qui menace et effraie, tandis que l'Évangile nous apporte la Promesse qui console et apaise. Il s'ensuivait que la Loi n'était pas faite pour être observée, puisque précisément c'est notre impuissance à l'observer qui est à la base de notre foi en Jésus-Christ. Luther et Zwingli après lui étaient djuc tout disposés à abandonner la législation politique et sociale au pouvoir civil. Luther avait utilisé la Bible pour créer une religion adaptée à ses besoins d'âme et à son goût de l'ordre monarchique. Zwingli avait plié la Bible à la fondation d'une Église dominée par l'aristocratie bourgeoise et républicaine d'un; ville libre. Mais Calvin prend les choses infiniment plus au sérieux. Ce juriste a la révérence des textes. Du moment que Dieu commande, il commande pour l'éternité. Les lois qu'il pose sont valables pour tous les pays et tous les temps. Ces lois sont la règle même de la cité. Calvin n'admet donc pas que le pouvoir civil puisse faire des lois, qui ne soient pas, d'une façon ou d'une autre, tirées de la Bible. Le seul régime q l'il admette, dans un pays, une ville, un empire, c'est la « Bibliocratie ». Il fera de Genève une « Ville- Église ». Il comprend la société sous forme de « couvent laïque ». Tout le puritanisme est en germe dans sa doctrine de la Bible. En 1535, quand il écrivait son Institution, il n'avait pas encore mis la main à la pâte. Il ne voyait dans l'Église que la société invisible des prédestinés. En 1539, dans une nouvelle édition de son livre, il a déjà évolué. Mais, en 1513, alors qu'il est revenu en vainqueur à Genève, il conçoit l'idée d'une Église, qu'il croit calquée sur l'Église primitive. Cette Église doit être la société même. Elle a ses lois propres. Loin de les recevoir de l'État, elle les lui impose. L'État doit obéir à la Bible, et par suite au théologien qui seul en fait est capable de la lire et de la bien comprendre, mais Calvin ne tire pas cette conséquence de fait.

Le biblicisrne a atteint de la sorte son apogée. Il n'ira jamais plus haut ni plus loin, même au temps des « Saints » de Cromwell.

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