‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 3)Chapitre 245 sur 470 · RELIGION. LE PRÉLOGISME, CRITIQUE · texte numérisé non relu

RELIGION. LE PRÉLOGISME, CRITIQUE

« La pensée primitive, nous dit M. Lévy-Bruhl, en usant de la participation, ne s'astreint pas, comme la nôtre, à éviter la contradiction même flagrante. Elle ne s'y complaît pas gratuitement, ce qui la rendrait régulièrement absurde à nos yeux. Mais elle s'y montre indifférente. » Cette contradiction consiste en ce que « les objets, les êtres, les phénomènes peuvent être, d'une façon incompréhensible pour nous, à la fois eux-mêmes et autre chose qu'eux-mêmes ». Bulletin... février 1923, p. 18. Ainsi identité et diversité sont énoncées simultanément et semblent, en effet, se contredire. « Mais il est clair, et ressort de ce terme même de participation, que ce qui est affirmé réellement, c'est une identité partielle. Le Bororo qui maintient qu'il est un arara ne prétend pas qu'il est absolument identique à un tel perroquet rouge à tous les points de vue; ce qu'il veut dire c'est qu'il est un tel à certains égards, qu'il participe aux caractéristiques qui sont celles de l'arara. » Or, il en est de même dans l'équation chimique. « Quand le chimiste écrit :

Na + Cl = NaCl,

cet énoncé constitue sans doute une manifestation de l'espoir secret et tenace qu'il nourrit, en grande partie inconsciemment, de parvenir à une explication de cette réaction, ce qui évidemment ne pourra se faire que si l'on démontre que la diversité entre les deux états de la matière représentés respectivement par les symboles qui se trouvent à gauche et à droite du signe d'égalité n'est qu'apparente, qu'elle dissimule une identité foncière. Mais tout de même, et si parfait que l'on puisse imaginer le succès de cette explication dans l'avenir, il demeure certainement inimaginable qu'elle fasse jamais disparaître cette diversité qu'un métal mou et un gaz verdàtre soient reconnus comme identiques à tous égards à un sel incolore; la diversité n'était qu'apparente, mais il restera toujours qu'il y avait au moins diversité de l'apparence. Donc, si l'on a l'audace de formuler l'énoncé, c'est parce que l'on sait d'avance que celui qui lira la formule ne nous prendra pas au mot, qu'il n'y verra jamais que l'affirmation d'une identité partielle... Ainsi le primitif en liant les phénomènes selon le mode en question, ne sort pas pour cela du moule général de notre intellect. En affirmant qu'il participe aux caractéristiques de l'arara tout en restant homme, il raisonne comme le chimiste qui réunit par un signe d'égalité les substances présentes avant et après la réaction... Car, dans aucun de ces cas, nous ne croyons nécessaire d'énoncer des restrictions, pourtant très essentielles, que notre pensée formule implicitement. » Bulletin..., août-septembre 1929, p. 136-137.

Puis s'agit-il vraiment même dans l'ordre mystique d'une pensée prélogique? 11 vaudrait mieux parler, fait observer M. Belot, d'une pensée précritique. « Tout le travail de M. Lévy-Bruhl contribue, en effet, à nous montrer que le primitif suit une certaine logique, même dans les pensées qui nous paraissent les plus aberrantes. [Voir par exemple, Mentalité primitive, p. 504. « Mais si l'on entre dans la façon de penser et de sentir des indigènes, si l'on remonte aux représentations collectives et aux sentiments d'où leurs actes découlent, leur conduite n'a plus rien d'absurde. Elle en est, au contraire, la conséquence légitime. De leur point de vue l'ordalie est une sorte de réactif, seul capable de déceler un pouvoir malin qui a dû s'incarner dans un ou plusieurs membres du groupe social. »| Le primitif raisonne d'une certaine manière. Ce qui lui manque évidemment surtout, c'est la critique dans L'établissement de ses prémisses, dans la vérification de ses

inférences. Nous comprenons fort bien, par nos propres faiblesses Intellectuelles, ce que c'est (pic penser sans critique. » Bulletin..., février 1923, p. 33-34.

D'ailleurs, si l'on suppose une mentalité prélogique d'une autre nature que la mentalité des civilisés, on ne peut plus expliquer la survivance de la superstition. « On parle bien d'une mentalité « primitive » qui serait aujourd'hui celle des races inférieures, qui aurait jadis été celle de l'humanité en général et sur le compte de laquelle il faudrait mettre la superstition. Si l'on se borne ainsi à grouper certaines manières de penser sous une dénomination commune et à relever certains rapports entre elles, on fait œuvre utile et inattaquable : utile, en ce qu'on circonscrit un champ d'études ethnologiques et psychologiques qui est du plus haut intérêt; inattaquable, puisque l'on ne fait que constater l'existence de certaines croyances et de certaines pratiques dans une humanité moins civilisée que la nôtre. Là semble d'ailleurs s'en être tenu M. Lévy-Bruhl dans ses remarquables ouvrages, surtout dans les derniers. Mais on laisse alors intacte la question de savoir comment des croyances et des pratiques aussi peu raisonnables ont pu et peuvent encore être acceptées par des êtres intelligents. A cette question nous ne pouvons pas nous empêcher de chercher une réponse. Bon gré, mal gré, le lecteur des beaux livres de M. Lévy-Bruhl tirera d'eux la conclusion que l'intelligence humaine a évolué; la logique naturelle n'aurait pas toujours été la même, la « mentalité pri- « mitive » correspondrait à une structure fondamentale différente, que la nôtre aurait supplantée et qui ne se rencontre aujourd'hui que chez des retardataires. Mais on admet alors que les habitudes d'esprit acquises par les individus au cours des siècles ont pu devenir héréditaires, modifier la nature et donner une nouvelle mentalité à l'espèce. Bien de plus douteux. [On professe de plus en plus de nos jours la non-hérédité des caractères acquis.] A supposer qu'une habitude contractée par les parents se transmette jamais à l'enfant, c'est un fait rare, dû à tout un concours de circonstances accidentellement réunies; aucune modification de l'espèce ne sortira de là. Mais alors, la structure de l'esprit restant la même, l'expérience acquise par les générations successives, déposée dans le milieu social et restituée par ce milieu à chacun de nous, doit suffire à expliquer pourquoi nous ne pensons pas comme le non-civilisé, pourquoi l'homme d'autrefois différait de l'homme actuel. L'esprit fonctionne de même dans les deux cas, mais il ne s'applique peutêtre pas à la même matière, probablement parce que la société n'a pas, ici et là, les mêmes besoins. » H. Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, 1932, p. 106 et 107.

3. Critique des ethnologues. — Les ethnologues ont leurs difficultés à faire à la théorie de M. Lévy-Bruhl aussi bien que les philosophes.

« Il ne distingue aucunement entre populations plus primitives et plus évoluées. Traitant les « non-civili- « ses » comme une masse homogène il attribue à l'ensemble, sinon toutes les erreurs de logique qu'il relève au cours de ses lectures, du moins la même dose de « mysticisme » ou de « prélogisme ». Il y a cependant plus qu'une simple nuance entre des populations parvenues à un stade avancé d'organisation sociale, bouleversées par une série d'immigrations et accusant des mélanges culturels évidents (comme en Malaisie, en Polynésie, à Madagascar, dans certains royaumes de l'Afrique) et des civilisations comme celles des Paléo-australiens, des Paléo-asiates, des Paléo-californiens, comme celle des Pygmées surtout, dont l'organisation sociale et le genre de vie en sont encore au stade le plus rudimentaire, et que leur réclusion, en marge des continents ou dans les refuges les moins accessibles, a tenus de manière plus ou moins absolue à l'abri des influences étrangères. Or, il se trouve précisément que les Pygmées, pour ne parler que d'un cas

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plus clair, font à la magie et à l'animisme une place minime; plus manifestement «primitifs », ils se révèlent moins « prélogiques » que nombre de peuplades moins arriérées. » « Je demande ingénument, écrit le R. P. Schumacher, M. A., actuellement en mission chez les Pygmées du Ruanda [Est-Africain], à quoi servaient les quelques amulettes que je voyais chezl'un ou l'autre. « Ce sont des porte-bonheur, me fut-il répondu. » Je crus le moment propice pour les sonder... Pour cela, je pris le parti des superstitions. « Il me semble, « leur dis-je, que les esprits exercent une influence né- « faste. » De suite, une discussion s'engage. « On ne peut t en douter, disent les uns, pourquoi tant de monde a-t- « il été fauché par la dernière épidémie? Là, il y a une « intervention de forces majeures! » — Un rire ■ — « Es- « prit s? Ah bah ! Les esprits, qu'ont-ils à voir là-dedans? « Ce fut une maladie comme toutes les autres! » Ils ne purent s'entendre, preuve manifeste qu'ici une croyance étrangère [empruntée aux Bantous, leurs voisins], se surajoute à leur foi primitive. » Semaine internationale d'ethnologie religieuse, 1926, p. 271-272. (Le passage avant la citation du P. Schumacher est du P. Pinard de La Boullaye, L'étude comparée des religions, t. n, Les méthodes, 2e éd., Paris, 1929, p. 217.)

« M. Lévy-Bruhl se permet de plus des simplifications et des généralisations étranges. « Partout, dit-il, « [nous soulignons| dans les sociétés inférieures, la « mort requiert une explication autre que les causes « naturelles. » Mentalité primitive, p. 20. Quelques témoignages autorisés suffiront à montrer l'exagération.

«Chez les Basongos, d'après MM. E. Torday et T. -A. Joyce, « la mort est souvent attribuée à des pratiques « de sorcellerie; il n'en est pas moins vrai que la mort « naturelle est parfaitement reconnue ». Notes ethnographiques sur les populations habitant le bassin du Kasai et du Kwango oriental, Bruxelles, 1922, p. 29. Chez la plupart des peuples du Sud-Ouest congolais, la mort naturelle est admise, quoique, sauf dans le cas de mort violente, elle soit souvent attribuée à une influence naturelle mauvaise, connue sous le nom de moloki. lbid., p. 289... Chez les Tofoké, « il existe « trois causes de mort reconnues, la maladie, la violence « et la magie... » lbid., p. 206.

« Le nègre d'Angola, écrit J.-A. Correira, commence « par ne voir dans la mort rien de naturel. Excepté pour « les morts d'un grand âge dont il veut bien encore croire « que Dieu les a emportés. Il veut savoir qui a mangé « l'âme du défunt. » Ethnographie d'Angola, dans Anthropos, t. xx, 1925, p. 330.

« La mort paraît naturelle chez le vieillard, rapporte, « au sujet des A-Babuas, le Dr Védy, mais chez lui seu- « lement. Chez l'individu jeune, elle est toujours attri- « buée à la malveillance, soit d'un autre homme, soit « d'un esprit malfaisant... » Bulletin de la Société royale belge de géographie, t. xxvm, 1904, p. 267.

Un observateur de grand crédit, Sir W.-B. Spencer, écrit au sujet des Australiens du Nord : « Les natifs « n'ont pas l'idée de malaise ou de peine d'aucune sorte « qui soit dû à autre chose qu'à la magie malfaisante, « evil magie... » Ce serait bien la thèse de M. Lévy- Bruhl, si l'auteur n'ajoutait aussitôt : «exception faite « pour ce qui est causé par un accident actuel qu'ils peu- « vent voir. » Et plus loin : « Toute chose qu'ils ne peuvent « comprendre, ils l'associent avec la magie malfaisante. » Native Tribes of the Northern Terrilory of Australia, Londres, 1914, p. 37. En somme, ces Australiens recourent à l'explication magique pour les cas qu'ils jugent anormaux; ils distinguent donc; dans une certaine mesure ils raisonnent correctement. » H. Pinard de La Boullaye, op. cit., t. n, p. 217-218.

Ajoutons que M. Lévy-Bruhl adopte sur le mana ces généralisations arbitraires que nous avons critiquées plus haut, en parlant du prémagisme.

Enfin nous verrons plus loin le nombre croissant d'observations de plus en plus méthodiquement conduites qui prouvent l'existence de l'idée d'êtres suprêmes chez les plus primitifs d'entre les primitifs. Voir ci-dessous, col. 2223-2238. Ceci contredit ce que M. Lévy-Bruhl affirme si souvent de l'indistinction des forces mystiques. Or, longtemps silencieux à cet égard, ce n'est que dans la préface de son ouvrage sur Le surnaturel (1931) qu'il s'explique sur le sujet... par une pure et simple fin de non-recevoir. « Des recherches comme celles-ci évoquent inévitablement devant l'esprit de grands problèmes soulevés depuis longtemps, et aujourd'hui encore passionnément discutés : « Les primitifs ont-ils une religion? Si oui, « laquelle? Possèdent-ils l'idée d'un Dieu suprême? « etc. » Elles semblent en effet côtoyer ces questions. Mais elles n'y entrent jamais. A vrai dire, elles ne sauraient le faire; elles sont situées sur un autre plan.

« On dira peut-être qu'en refusant de poser ces problèmes, et par conséquent d'en discuter les solutions, par là-même je rejette implicitement certaines d'entre elles plutôt que les autres, et que je les élimine ainsi par prétention. Il n'en est rien. Comment prendrais-je parti dans un débat auquel je reste étranger? Ce n'est pas telle ou telle réponse à la question que j'écarte; c'est la question même que je ne crois pas devoir traiter. Je ne pourrais le faire sans abandonner la conception de la mentalité primitive que je crois conforme aux faits, la méthode que je suis depuis le début de ces travaux et enfin les résultats qu'elle m'a permis d'obtenir. » P. ix. Mais ici il ne s'agit pas de problèmes, mais d'un fait, d'un fait dont l'ample démonstration par le P. Schmidt n'a pas pu échapper à M. Lévy- Bruhl puisqu'il cite la revue Anlhropos dirigée par ce Père (à la p. 155 de son livre sur le Surnaturel), d'un fait qui a une importance particulière clans le cas présent, puisque tous les ouvrages de notre auteur vont à éliminer la notion des dieux et de Dieu et la notion même du surnaturel chez les primitifs et que ce fait c'est surtout l'existence de la foi à un Être suprême et non seulement à des divinités quelconques chez les populations les plus arriérées de l'humanité contemporaine. Le fait existe ou n'existe pas, tout le problème est là, il doit être résolu même au prix de l'abandon de la conception, de la méthode et des résultats obtenus par M. Lévy-Bruhl.

Pour l'une ou l'autre ou plusieurs des raisons que nous venons de développer, la thèse de M. Lévy-Bruhl a été vivement critiquée en Amérique par Boas, A. -A. Goldenweiser, A. -M. Tozzer, P. Radin et B. Malinowski — en Angleterre par G.-G.-J. Webb, E.-G. Bartlctt, L.-T. Hobhouse, W. Me Dougall — en Allemagne et Autriche par Fr. Graebner, W. Schmidt, J. Lindworsky, — en France par H. Berr, dans La synthèse en histoire, Paris, 1911, par R. Allier, Psychologie de la conversion, Paris, 1925; Les non-civilisés et nous, Paris, 1927; par O. Leroy, La raison primitive, 1927. (Voir les références pour les auteurs étrangers dans H. Pinard de La Boullaye, op. cit., t. n, p. 222, note 1.)

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