‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 3)Chapitre 268 sur 470 · RELIQUES. LA SAINTE ÉCRITURE · texte numérisé non relu

RELIQUES. LA SAINTE ÉCRITURE

toute petite partie du peuple : sa tribu, sa famille. Pratique familiale, qui n'a plus d'attaehe avec le système religieux mosaïque. « Il faut ajouter pourtant que ce culte rendu aux ancêtres n'est pas la seule forme qu'ait revêtue la vénération des morts chez les Hébreux : il y a une autre manifestation qui a de tout temps tenu une place dans leur piété; c'est ce qu'on pourrait appeler le culte des héros. Débora, sur la stèle funéraire de qui on versait des libations, n'était pas une ancêtre, non plus que Miriam enterrée dans le lieu saint de Quadèsh; il faut en dire autant probablement de Josué, de Gédéon, de Jephté, de Samson, en tout cas de Samuel, dont on indique la sépulture, d'Elisée dont les ossements accomplissaient des miracles. » Lac. cit.

M. Lods ne s'embarrasse pas de nos préoccupations dogmatiques, et il accumule tous les faits de l'Ancien Testament qui peuvent dénoncer un culte quelconque des héros d'Israël. Il faut pourtant bien, pour le présent sujet, que nous tentions de démêler le caractère des honneurs ainsi rendus aux chefs du peuple de Dieu. Pour les grands juges, chefs civils et religieux à la fois, dont on indique intentionnellement le lieu de sépulture, on pourra toujours épiloguer pour savoir si on leur donnait la moindre marque de culte religieux. Pour Débora, juge d'Israël, sur le tombeau de qui on offrait des libations, et pour Miriam dont la sépulture même était dans un lieu saint, les honneurs donnés prennent un caractère religieux indubitable; mais y a-t-illà une pratique exceptionnelle empruntée, par la tribu locale, à la religion du pays? Cette pratique a-t-ellc été tolérée par les organisateurs du culte mosaïque? Au premier abord, on serait porté à dire que ce culte religieux d'un tombeau n'était pas admis officiellement, puisque la législation de l'Exode et du Lévitique ne lui fait aucune place, et que ses principes mêmes semblent s'insurger contre le contact et la vénération des morts. Pourtant, il y a le cas du sépulcre d'Elisée : le cadavre d'un homme qu'on y a jeté par mégarde reprend vie. IV Reg., xm, 21. Le geste n'est point religieux, en lui-même, et témoigne plutôt du peu de respect qu'on avait jusque-là pour les ossements du prophète ; mais il y a le geste éclatant de Dieu cjui vient réclamer pour l'homme de sa droite sinon des libations ou des prières, du moins des marques nouvelles d'honneur en rapport avec le miracle fait sur ses reliques. 11 faut noter aussi le prodige opéré par le manteau d'Élie, IV Reg., il, 14 : à la voix d'Elisée, il divise les eaux du Jourdain. Qu'en faut-il conclure, sinon que, dans ce pays du grand prophétisme, du moins pendant ces siècles reculés et jusqu'à la destruction du royaume d'Israël, on observa un certain culte religieux pour les corps et les reliques des grands prophètes?

D'ailleurs toutes ces notations de sépultures ou de miracles sont intentionnelles : lorsque l'auteur sacré désapprouve un usage chananéen ou égyptien, comme les sacrifices humains et les pral iques magiques, il sait bien marquer le désaveu de Jahvé; son silence au sujet des honneurs donnés aux cendres des héros d'Israël comporte donc une approbation tacite de cet usage, qui avoisine de près notre culte des reliques des saints. Si, plus tard, au dernier chapitre du Deutéronome, qui rapporte la mort de Moïse, et qui donc a été rédigé postérieurement, Dieu nous est montré soustrayant le corps du grand législateur aux recherches et aux honneurs des Israélites, cela lient à une évolution plus rigide du culte mosaïque, supprimant par précaution toute image et tout objet sensible de l'horizon cultuel du judaïsme intégral. Jusqu'à Jésus-Christ, on en restera fidèlement au simple souvenir ■■ des glorieux ancêtres dont les corps reposent dans la paix.» EcclL, xliv, 14; cf. Sap., m, 3. Les théologiens ont donc rai

son de remarquer que « cela a été fait par Dieu pour que le corps de Moïse ne fût pas adoré comme un Dieu par les Juifs, très enclins à l'idolâtrie. » S. Chrysostome, Homil. v in Matth.. cité par Billuart, De incurnatione, diss. xxm, a. 4; ils ont même raison de dire que cela ne comporte pas une réprobation définitive par Dieu du culte des corps saints. Cependant ils ne devaient pas espérer, après ce coup de barre, trouver dans les derniers livres de l'Ancien Testament des textes tout à fait en faveur des reliques des saints. Rien de plus significatif à cet égard que les efforts quefait saint Cyprien, dans sa première lettre aux confesseurs en prison, pour tirera lui les textes de l'Écriture, » ces célestes recommandations par quoi le Saint- Esprit n'a cessé de nous exhorter à supporter les souffrances du martyre ». Epist., vi, édit. Hartel, p. 480 sq. Il a beau appliquer à sa thèse le psaume cxv, f. 15:Pretiosa in eonspeclu Domini mors justorum ejus, et aussi le ps. xxx, f. 20 : Mullœ pressurie justorum... Custodil Dominus omnia ossa corum, puis la Sagesse, m, 4-8, « à l'endroit où la divine Écriture parle des tourments qui consacrent et sanctifient les martyrs de Dieu : Et si corum hominibus lormenta passi sunt, etc., • et enfin le livre de Daniel, m, 16-18, avec le miracle des trois enfants dans la fournaise; Cyprien y trouve bien des paroles à la gloire des martyrs, mais rien en faveur des reliques qu'ils laisseront après eux. Il n'est pas plus heureux d'ailleurs avec les textes du Nouveau Testament, Joa., xn, 25; Matth.. x, 28; Rom., vin, 1G-18.

2° Le Nouveuu Testament . Ces écrits n'apportent, en effet, que des éclairs passagers sur le culte chrétien des reliques.

Le fait de l'hémorroïsse, qui touche la frange du vêtement du Christ et qui s'en trouve guérie (Matth., ix, 20-2 1 ), surtout la parole rie la miraculée approuvée par Jésus : « Si je puis seulement toucher son manteau, je serai guérie! », toute cette scène notée par l'évangéliste est assurément un de ces éclairs, et sa lumière éclaira sûrement les premières manifestations du culte naissant. Mais, en somme, ce n'était pas plus un mira cle de reliques que la guérison des malades « par la vertu qui sortait de Jésus et les guérissait tous », Luc, vi, 20, ou celle ries aveugles et des muets avec de la boue et rie la salive par le Sauveur avant sa passion. En tous cas la prescription du Noli tangere, qui défendait tous les corps morts de la profanation, en éloignait aussi les honneurs religieux que les Juifs eussent été tentes de leur donner. Les termes mêmes que saint Pierre emploie au lendemain de la Pentecôte, Act., H, 25 sq., en parlant aux Juifs de « David, le saint de Dieu, qui a vu la corruption du tombeau », cf. Ps., xv, 25, vont dans le même sens. Aussi serait-il vain de chercher des traces rie notre culte dans la première chrétienté hiérosolymitaine.

Que dire des guérisons opérées « par l'ombre rie Pierre venant à passer dans les rues de Jérusalem ». Act., v, 15, sinon (pie c'est un des nombreux miracles opérés par les apôtres, iv, 12, mais non pas du tout un miracle rie ses reliques? 11 aurait été pourtant commode rie trouver le culte ries reliques dès la mort du premier martyr, saint Etienne; mais la rédaction de saint Luc, Act., vin, 2 : « Etienne fut enseveli par des hommes pieux, qui lui firent rie solennelles lamentations », ne comporte rien rie plus, semble-t-il, que lis solennités civiles alors permises pour les grands pn sonnages juifs, par exemple saint Jean-Baptiste, à qui ses disciples tirent également cle pompeuses funérailles. Marc, vi, 2». Du moins, ni pour l'un, ni pour l'autre, l'Écriture sainte ne note ni prières des fidèles. ni miracles.

On recueille un dernier écho rie celle circonspection juive dans l'Apocalypse de saint Jean : il associe a Jésus dans son triomphe les fidèles qui ont donné leur

RELIQUES. L'AGE DES PERSÉCUTIONS

vie en témoignage de leur foi; mais, dans ce cadre céleste, où il fait figurer pourtant l'agneau immolé, ce qu'il voit sous l'autel, « ce sont les âmes des tués pour le Verbe de Dieu »; s'ils sont représentés vivants et parlants, avec des vêtements blancs, s'ils rappellent « leur sang versé par les persécuteurs sur la terre », ils n'ont plus de traces de sang sur leurs vêtements, ni de larmes dans leurs yeux; du moins aucun hommage particulier n'est donné par saint Jean à ces vestiges de leur martyre. Pour l'ensemble des fidèles défunts « qui se sont endormis dans le Seigneur », Apoc, xi, 13, et d'où les martyrs ne sont pas exclus, il paraît bien plutôt donner la consigne divine de « les laisser se reposer de leurs labeurs. » Ibid.

Mais, dans le monde gréco-romain, le culte des apôtres et des martyrs n'est pas l'objet d'une si grande défiance. Si Paul et Barnabe, juifs d'éducation, rappellent les païens de Lystres au culte du seul Dieu vivant, Act., xiv, 14, et refusent pour eux des honneurs divins, trop semblables en tous cas à ceux que recevaient les héros du paganisme, saint Luc, au contraire, note avec éloges qu'à Éphèse « Dieu faisait des miracles extraordinaires par l'intermédiaire de Paul, au point qu'on appliquait sur les malades des linges ou des mouchoirs qui avaient touché son corps, et les maladies les quittaient et les esprits mauvais étaient chassés ». Act., xix, 12. Usage transitoire sans doute et même trop particulier pour qu'on y voie une anticipation du culte des reliques proprement dites, puisque l'apôtre saint Paul était encore vivant; mais la notation qu'en fait l'auteur sacré dénonce la pensée de l'Église naissante et prépare toute la doctrine catholique sur le sujet : des objets ayant touché au corps de l'apôtre sont reconnus comme instruments de miracles de la part de Dieu, ils sont recueillis et honorés comme quelque chose de sa personne et vraisemblablement mis à part par les fidèles, comme souvenirs matériels de l'apôtre. L'auteur des Actes, d'ailleurs, dans la lin de ce même chapitre, met ses lecteurs en garde contre toute interprétation magique de ces miracles par les Juifs ou les païens d'Ephèse.

Mais, lorsque les premiers apôtres des Églises se furent éloignés ou furent morts dans les supplices, pense-t-on que leur souvenir fut aboli avec leur disparition? Il faudrait, pour le croire, ne pas connaître la ferveur de ces chrétientés primitives : dans cette société religieuse naissante, plus que dans tout autre milieu fermé, l'attachement à la personne des premiers prédicateurs de la foi était tenace et quasi familial. De même que les gens de Nazareth conservèrent jusqu'au ne siècle, au rapport de l'apologiste Quadratus, des socs de charrue travaillés, disait-on, par Jésus, on gardait dans les Églises de Paul, de Pierre et de Jean, des mémentos de leur passage; quand on ne pouvait se glorifier, comme à Éphèse, à Corinthe et à Home, de posséder une de leurs lettres ou leur tombeau, on s'attachait aux menus objets qui avaient été à leur usage. Ne sullisait-il pas, pour s'y sentir encouragés, de lire dans les écrits du Nouveau Testament telle confidence de Jésus que les évangiles de Marc, de Matthieu et de Jean nous ont conservée à l'éloge de Marie : « Elle a fait une bonne œuvre à mon égard : elle a d'avance embaumé mon corps pour la sépulture. En vérité, je vous le dis, partout où sera prêché cet Évangile, dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu'elle a fait. » Marc, xiv, 10-15; cf. Matth., xxvi, 9-12; Joa., xn, 7. Sans doute serait-il à présent difficile pour le théologien de documenter cette consigne apostolique, et ce n'est assurément pas dans la AiSoc/Y) ou dans la lettre de Barnabe, pour bien des raisons, qu'il peut espérer en trouver des traces. Qu'il compare seulement deux écrits distants d'une trentaine d'années : l'épître aux Hébreux, qui

en appelle mystiquement « à cette innombrable nuée de témoins » de l'Ancien Testament, qu'il faut rejoindre par la foi, et l'épître de Clément Bomain aux Corinthiens qui leur prescrit : « Fixons nos yeux sur nos deux apôtres : Pierre et Paul, qui ont subi le martyre pour la concorde. » La nuance nouvelle qui s'affirme dans la dernière est toute en faveur d'un culte concret pour les apôtres.

III. La. tradition catholique a l'âge des persécutions. — 1° Tradition apostolique. — ■ Le théologien conclura de ces incertitudes des saintes Écritures que le culte des reliques ressort plutôt de l'enseignement oral et d'une tradition apostolique exprimée ou en paroles ou en actes : c'était déjà la conclusion de saint Jean Damascène, De imaginibus, i, 23; n, 10, P. G., t. xctv, col. 1256, 1302. Dès les premières origines, en effet, on voit l'Église l'accepter sans résistance, sans surprise, non pas à la dérobée et par tolérance pour les instincts païens de ses nouveaux fidèles, m lis comme une preuve de piété filiale des plus fervents chrétiens pour leurs ancêtres dans la foi, au point que plusieurs dames romaines qui ont échappé aux supplices, telles sainte Praxède et sainte Pudentienne, n'ont dû leur renom d'héroïsme, puis leur auréole de sainteté, qu'à leur vénération courageuse pour les corps des martyrs. Sans avoir à interpréter des textes obscurs, on peut être assuré que ces attitudes significatives marquent le sentiment commun des chrétiens des premiers temps. Sans doute, on pourrait supposer que l'Église se servait des reliques comme mémorial des martyrs et qu'elle ne les honorait point; mais les reliques ne comportent pas, comme les saintes images, une distinction entre l'usage et le culte, le seul fait de conserver d'une manière particulièrement honorable les restes des martyrs dans les catacombes supposant déjà un culte exprès, encore qu'inexprimé.

Sans doute on doit regretter l'absence de documents contemporains concernant les reliques de la Passion et du Cénacle, et môme les tombeaux des apôtres, dis perses aux quatre coins du inonde; on peut croire qu'ils ont été l'objet d'un culte, moitié humain, moitié religieux, mais d'un culte localisé aux pays de leur apostolat personnel et de leur sépulture. Et puis toutes les âmes n'étaient peut-être pas disposées à s'abandonner à un culte un peu trop extérieur, que la religion juive avait tenu en suspicion et que leurs propres aspirations mystiques laissaient de côté. Ainsi s'explique le silence de saint Ignace d'Autioche, qui passe à Éphèse pour aller à Rome : il désire « avoir part avec les Éphésiens chrétiens, qui ont toujours été d'accord avec les apôtres »; il veut, par sa propre mort, « quand il entrera en possession de Dieu, suivre les traces de Paul, son symmyste, qui a été sanctifié, martyrisé et béatifié dignement », Eph., xi, 2; xn, 2; et malgré cela il ne dit mot ni du tombeau de saint Paul à Rome, ni de celui de saint Jean à Éphèse! Ignace n'a pas la religion du pèlerin et ses yeux sont fermés aux choses extérieures. Cependant c'est sous la plume de ce mystique que l'usage - • sinon la doctrine - des reliques des martyrs, va trouver sa première expression, furtive et vague. Mais il fallait pour qu'il en parlât, que cet usage fût déjà bien ancien et bien catholique : écrivant de la ville de Smyrne aux Romains avec le respect que l'on sait, il les supplie de ne pas chercher à le faire échapper au martyre : « Flattez plutôt les bêtes [du cirque], pour qu'elles me deviennent un tombeau, et qu'elles ne laissent rien de mon corps, pour que, une fois mort, je ne sois à charge à personne. » Rom., iv, 2. Si son corps est dévoré par les lions, « par tous ses membres, il deviendra une hostie à Dieu », un holo causte où rien ne sera perdu, tandis que, s'il en reste quelques débris, les fidèles de Rome penseront à leur donner la sépulture et quelque pieux personnage qui

RELIQUES. L'AGE DES PERSÉCUTIONS

s'en chargera, en sera peut-être molesté. Qu'il entende parler de sa sépulture, c'est évident : si simplifiée tûtelle par les bêtes, elle comporterait un tombeau dispendieux, offert par ces chrétiens, > qui ornaient déjà les monuments des justes. » Origène, Epist. ad Julium African., c. 9. Mais quand on sait le respect religieux avec lequel cette même cité de Smyrne procédera à la sépulture de son évêque. Polycarpe, cinquante ans plus tard, on ne doit pas exclure de la perspective d'Ignace l'idée d'honneurs religieux donnés à sa dépouille. C'est d'ailleurs ce qui lui était réservé, comme nous allons le voir.

2° Le Martyrium Polycarpi. — Les deux attestations les plus anciennes concernant la notion catholique de reliques des saints et le culte à leur rendre sont le Martyrium Ignatii — qui se donne comme écrit de Home par les fidèles d'Antioche aux environs de 110 — et le Martyrium Polycarpi que constitue la lettre des chrétiens de Smyrne à ceux de Philomélium et du monde entier, écrite sur place et tout de suite après le martyre de leur évêque (donc en 156 ou 157). Ces témoignages sont, tous les deux, très nets et assez complets, et sont loin démarquer une innovai ion ou une pratique locale. Si donc deux Églises importantes, l'une capitale de la Syrie, l'autre [lambeau de l'Asie, proclament à la face des Églises du monde romain leur dévotion pour les restes dispersés de leurs pontifes, il est à conclure que c'était là une pratique remontant à l'âge subapostolique. Remarquons cependant que nous ne pouvons nous fier absolument à tous les détails du Martyrium Ignatii, même dans la version colbertine. (Voir plus haut, au mot Ignace, t. vil, col. 711.)

Voici la fin de la relation du Martyrium Ignatii : i Seules, les parties plus dures de ses restes saints avaient échappé [à la dent des bêtes]; elles furent enlevées et emportées à Antioche et déposées dans un coffre comme un inestimable trésor; ainsi laissées à la sainte assemblée des fidèles à cause de la grâce résidant en le martyr. » Funk, Patres aposlolici, t. n, p. 284.

Le Martyrium Polycarpi rapporte ainsi l'épilogue du supplice : « A la vue de l'agitation des Juifs, le centurion fit placer le corps au milieu de la place, et, selon leur coutume, le fit brûler. Ainsi nous ensuite, prenant les ossements plus précieux que les gemmes de grand prix et plus épurés que l'or, nous les avons déposés en un lieu convenable. Là même, autant que possible, réunis dans l'allégresse et la joie, le Seigneur nous donnera de célébrer l'anniversaire de son martyre, en mémoire de ceux qui sont déjà sort is du combat, et pour exercer et préparer ceux qu'attend le martyre. » C. xvill, Funk, op. cit., t. i, p. 336. Nous avons ici un texte d'importance capitale pour la question présente, tant au point de vue du culte des reliques qu'à celui de la doctrine catholique sur le sujet. Cf. J.-B. Walz, Die Fûrbitte der Heiligcn. lune dogmatische Studie, Fribourg-en-B., 1027. Nous possédons dans ces quelques lignes, d'une authenticité absolue, une description très suffisante de l'hommage religieux des fidèles d'une Église apostolique pour les restes sacrés de leur évêque, et en même temps une affirmai ion tranquille et mesurée de la portée de ce geste, que nous ne retrouverons plus si précise avant la fin des persécutions. Si nous avons ainsi une apparition si précoce de la théologie des saintes reliques, nous la devons en partie à la vénération exceptionnelle dont bénéficiait saint Polycarpe, niais pour une part aussi au fait que cette vénération se heurta tout de suite aux calomnies des Juifs et par la même aux raffinements de cruauté de l'exécuteur, qui fit brûler son cadavre. En recueillant, en effet, des corps décapités et en leur rendant les honneurs de la sépulture, dans des tombeaux de famille ou de corporation, les chrétiens du rr siècle on pourrait du moins le croire à un premier examen obéissaient à une

coutume ancestrale de piété pour les morts, coutume attestée par l'histoire et permise par la loi romaine : « Les corps des suppliciés, dit le juriste Paul au nic siècle, doivent être délivrés à quiconque les demande pour les ensevelir. » Dig., 1. XLVUI, tit. xxiv, lex 3. Et un autre jurisconsulte, ancien préfet du prétoire, écrit pareillement : « Les cadavres de ceux qui ont eu la tête tranchée ne doivent pas être refusés à leurs parents; on peut recueillir sur le bûcher et déposer dans un tombeau les cendres et les ossements de ceux qui ont été condamnés au feu. » Ulpien, ibid., 1. Si donc, dans le geste des chrétiens de Smyrne, il n'y avait eu autre chose qu'un acte de piété filiale, ensevelir un vieillard supplicié aurait paru assez anodin à un magistrat de l'empire; mais envers Polycarpe il y avait une nuance de culte religieux, qui n'échappa point aux Juifs de Smyrne, ni même au centurion qui présidait au supplice, et moins encore aux fidèles du saint évêque : « On voulait empêcher que son corps fût enlevé par nous, bien que beaucoup désirassent lui rendre cet honneur et avoir part à ce saint corps, xal xoivojvvjcrai tw àyôto ocÙto<j aapx'.a). » xvn, 1. On remarquera le mélange de respect religieux et d'affection filiale marqué dans le texte grec. « ...Là-dessus, les Juifs de la ville s'imaginèrent que les chrétiens allaient faire de Polycarpe un autre Christ et le centurion, voyant que les Juifs s'agitaient, fit mettre le cadavre au milieu, et comme c'est leur habitude, le fit brûler. De la sorte, nous ensuite, [nous n'avons eu que | des ossements ...à enlever et les avons déposés en un lieu convenable. » Loc. cit.

Ainsi, par leur empressement suspect, les chrétiens de Smyrne se virent refuser le bénéfice de la loi commune. Ce refus n'était pas illégal : les magistrats chargés d'appliquer la loi étaient juges des cas particuliers. Les fidèles auraient pu savoir que, si la sépulture des suppliciés était de droit commun, les persécuteurs la refusaient quelquefois : nonnunquam non permittilur, dit Ulpien. Ibid. Nul doute que les magistrats n'aient vu ici un semblant de magie et de culte illicite.

Mais ces précautions de la haine, en même temps qu'elles aiguisèrent la sainte avidité des fidèles, les amenèrent à justifier leur conduite aux yeux de toute l'Église, par des considérations toutes neuves encore et déjà très précises, sur le caractère subordonné du culte qu'ils rendaient aux saints, et sur l'excellence quasiintrinsèque qu'ils reconnaissaient à leurs moindres restes. Pourquoi, en effet, voulaient-ils sauver le corps entier de leur évêque? Parce que, disent-ils, nous y aurions retrouvé un disciple du Christ, mais avec cette différence, que « Lui, nous l'adorons comme Fils de Dieu; et les martyrs, comme disciples et imitateurs du Seigneur, c'est à juste titre que nous les aimons, à cause de leur éminent attachement envers leur propre roi et maître. Et puissions-nous, à notre tour, devenir leurs consorts et condisciples! » xvn, 3. Voilà tout l'essentiel de la doctrine catholique sur notre sujet, énoncé dès le milieu du il" siècle à la face de tout le monde1 chrétien.

Voici qui dépasse même renseignement ordinaire: car, en somme, comment peut-on reconnaître le grand Polycarpe dans quelques os calcinés? « Ces ossements sont pour nous plus honorables que les pierres précieuses et plus épurés que l'or », allusion peut-être a 1 Petr., i, 7, mais plus sûrement conviction acquise par tradition de la dignité propre que le supplice du feu a donnée aux moindres parties du corps du martyr. Conséquence cuit uellc : » Nous les avons déposés en lieu convenable. Et autour de ce sépulcre réunis, comme il nous sera possible, dans l'exultation et la joie, le Seigneur nous donnera de célébrer le jour anniversaire de son martyre, tant pour faire mémoire de ceux qui ont déjà affronté les combats (pie pour exercer ef préparer

RELIQUES. L'AGE DES PERSECUTIONS

ceux qui attendent le supplice. > xvin, 3. Ce martyr, qui est en même temps pour les chrétiens « un Docteur insigne », pour quelques-uns peut-être un parent très cher, pour les païens de la ville eux-mêmes un homme vénérable et bon, ce martyr reçoit de ses fidèles un hommage qui est expressément donné par eux comme religieux et, si l'on peut dire, ecclésiastique. Il est religieux dans son motif et dans son but ; car il ne s'adresse ni à l'homme vénérable, ni au parent très cher, mais bien « au didascale » ce qui est déjà, dans la bouche d'un chrétien, un terme technique, à signification religieuse définie, et surtout « au martyr du Christ », « au disciple et imitateur du Seigneur ». Aussi est-ce le Seigneur qui inspire cette réunion et qui est chargé, pour ainsi dire, d'en < procurer la possibilité ». En d'autres passages de la même circulaire, l'auteur précise la pensée commune : ■< Le martyr Polycarpe, s'est montré en notre temps » — qui n'est plus celui des prophètes et des apôtres — « un didascale apostolique et prophétique, lui, l'évêque de l'Église catholique de Smyrne », par tout son ministère et son enseignement et à ce titre, il recevait de son vivant, un hommage de vénération. Mais c'est précisément « parce que, luttant dans la patience, il a vaincu l'injuste préfet, et qu'ainsi il a reçu la couronne incorruptible, c'est pour cela qu'il se réjouit avec les apôtres et tous les justes », xix, 2, le martyre devenant une équivalence de l'apostolat. Et son exemple qui sera évoqué « dans la réunion joyeuse et enthousiaste » aura pour but espéré < de préparer au martyre les chrétiens menacés et de rappeler le souvenir des autres martyrs. » xvin, 3.

Cependant — et c'est ici que la note ecclésiastique apparaît — « il sera seul commémoré par tous » les fidèles de l'Église, «encore qu'il soit le douzième à avoir souffert le martyre à Smyrne ». Ses compagnons pourront recevoir des hommages de quelques-uns, chrétiens ou païens; mais lui, Polycarpe, recevra des honneurs officiels au nom de tous ses frères et de la part detoute la communauté catholique, et « à son jour de naissance » pour le ciel, au jour anniversaire « de son martyre à lui ». C'est déjà l'équivalent de l'inscription au martyrologe. Elle n'est pas encore ouverte à tous les chrétiens, même généreux et exemplaires, mais à ceux-là seuls dont l'exemple mérite, par l'éclat de leur témoignage, d'être « transmis aux frères des pays plus lointains, parce qu'ils feront glorifier le Seigneur, qui l'ait un choix — tov éxXoyàç Ttoioùvroc — qui cueille une gerbe d'élus martyrs « parmi ses propres serviteurs ». L'auteur ne dit pas absolument que cet anniversaire se renouvellera d'année en année: mais l'incise, « si le Seigneur le permet », laisse prévoir que l'Église de Smyrne tiendra à le faire pour l'encouragement de tous, et les Actes de saint Pionius nous montrent cet anniversaire se perpétuant au iiic siècle.

Enfin ce culte ecclésiastique s'adresse bien aux reliques du saint évoque : la réunion se fera « en l'honneur du Christ gubernalori corporum » et se tiendra c là où son corps est déposé ». On n'en indique pas l'endroit exact, pour ne pas guider les poursuites de la haine tenace des Juifs: mais cet endroit est ■ convenable » : c'est déjà une église, un lieu officiel de réunion des fidèles, où se fera la synaxe liturgique.

Quand on dit que le culte des reliques nous est venu du paganisme, on oublie donc que des marques évidentes de ce culte remontent au milieu du ne siècle, à une époque où le christianisme persécuté nourrissait une aversion éveillée contre les moindres usages païens. Ce qu'il faut dire, au contraire, c'est que l'acharnement même des persécuteurs contre des chefs d'Églises déjà illustres pendant leur vie, les signala par là même à la dévotion antagoniste des fidèles. Hien plus, les rigueurs de supplices qui ne laissaient subsister de la griffe des bêtes ou des flammes du bûcher que de

pauvres ossements déchiquetés fouettèrent le zèle des chrétiens : ils les recueillirent avec une avidité qu'ils n'auraient pas eu à déployer si le corps de leurs martyrs leur avaient été livrés intacts, geste spontané qui les mit à même de méditer la dignité et la valeur religieuse de trésors si chèrement acquis et conservés.

Les premières formules de cette religion des martyrs sont d'ailleurs remarquablement exactes, à cause de l'accusation d'idolâtrie que les païens ne manquèrent pas de lancer contre elle : Nous adorons le Christ parce qu'il est Fils de Dieu, disent les chrétiens de Smyrne en 157; quant aux martyrs, nous les aimons à juste titre comme disciples du Seigneur et ses imitateurs, à cause de leur dévouement pour leur roi et leur maître. Puissions-nous devenir leurs consorts et condisciples! » Martyrium Polgcarpi, xvn, 3, Funk, Patres apostolici, t. i, p. 33b\

Grâce à cet enseignement si ferme et si accessible à tous, le culte des reliques prit durant les siècles de persécutions un essor rapide et universel, sans contestât ions de la part des fidèles ni des chefs d'Églises; les premières attaques vinrent seulement de Vigilant ius aux approches de l'an 400, et attestèrent les progrès de ce culte bien plus encore que les abus dont il devenait l'occasion : il faut en effet remarquer que Vigilantius, qui ne dit rien contre la présence des images clans les temples, aurait pareillement laissé les martyrs en repos si leur culte n'avait pas été si fervent autour de lui.

3° Les Acta martijrum. — Durant l'ère des persécutions, le culte des reliques est supposé dans les Acta sincera par le soin qu'ils mettent presque tous à mentionner la sépulture des martyrs, mais les pratiques en sont encore très discrètes, si discrètes (pion se demande parfois si elles revêtent un caractère religieux. Il faut sans doute que ces actes soient bien anciens et bien résumés pour se borner, comme ceux de Jacques de Jérusalem, à la sèche indication topographique du sépulcre. Eusèbe, Hist. ceci., 1. II, c. xxm, 18, P. G., t. xxii, col. 150.

La plupart des autres décrivent l'ensevelissement, parfois furtif, toujours respectueux, des corps ou des restes à demi-brûlés des martyrs. Cf. Acta S. Carpi, S. Tarachi, S. Sergii, S. Mariai, S. Pamphili, Habib diaconi, S. Montant, S. Eupli, S. Justini, dans Cabrol, Monumenta Ecclesise liturgica, t. i, Reliquiœ liturg. vclustiysimœ, Paris, 1902, n. 3864, 3869, 3883, 3X85, 31)1 1, 3922, 400."), 4066 et 4068, 4087.

Le caractère cultuel de celte sépulture transpire au regret que témoignent les disciples de S. Pothin de Lyon en 177, de n'avoir pu enterrer les cadavres », comme ils écrivent dans leur langage volontairement vulgaire, loc. cit., n. 4054, et dans ['atroce précaution que prenaient ainsi les persécuteurs. Eusèbe, llist. eccl., 1. VIII, c. VI, 7. Il paraît encore mieux dans "les babils blancs » et » précieux » dont les fidèles les couvrent, op. cit., n. 3885 et 3922, à l'instar de la suggestion de l'Apocalypse, VI, 1 1 ; dans le souci qu'ils ont d'ensevelir tous les martyrs au même endroit, n. 4005, ou bien comme ils disent « en un lieu vénérable, caché aux persécuteurs », n. 4068 et 3869, parfois au lieu même de leur martyre, n. 3883 « pour la gloire du Christ et la louange de ses martyrs », n. 38(>4. Quant aux linges qu'on place, en 258, devant le corps de S. Cyprien sur le point d'être décapité, c'est un détail qui en dit long sur le prix qu'on donnait à son sang; au contraire des cierges et torches qui escortent son convoi, on ne saurait dire si c'est l'appareil de funérailles civiles ou les marques d'un vrai culte chrétien; en tous cas serait-il bien amphibologique, op. cit., a. 3990. L'amphibologie se dissipe quand, dans la même persécution, Montanus se fait réserver avant sa passion, « une place au milieu des martyrs pour ne pas être privé de partager leur

RELIQUES. L'AGE DES PERSÉCUTIONS

T.Yl'i

sépulture », n. 4005, et quand, quarante ans plus tard, » la matrone Pompeiana arrache au juge le corps de saint Maximilien et le conduit « dans sa propre litière », comme un hôte de marque, jusqu'à Carthage... « près du tombeau du martyr Cyprien », n. 4008. L'hésitation n'est plus possible mais nous sommes sous Maximin, au début du ive siècle — quand nous voyons des chrétiens d'Anazarba « demander à genoux à la bonté divine de leur découvrir les restes des saints martyrs » et « ensevelir les corps après avoir chanté l'hymne très sainte et s'être réjouis devant Dieu du grand honneur qui leur était acquis dans le Christ ». Op. cit., n. 3868, 3869. Les rédacteurs de ces Acla Tarachi, Probi et Andronici se croyaient tenus déconsigner « tout ce que Dieu avait fait en leur faveur par le moyen des vaillants martyrs », n. 3860; mais, comme ils ne disent mot de miracles ou de guérisons, ils semblent bien voir ces bienfaits de Dieu dans le seul fait de la découverte des corps saints et dans l'honneur qui en rejaillit sur leur chrétienté, « les autres [fidèles de Cilicie] louant Dieu de ce qu'il avait bien voulu faire pour nous. »

Il y a moins de discrétion dans le récit de la sépulture du diacre Euplus, en Italie, « où les bienfaits sont dispensés à ceux qui touchent son sépulcre, où toutes les maladies des infirmes sont guéries jusqu'au jour actuel ». N. 4068. Mais, si le martyre du diacre remonte à l'an 304, la rédaction de ses actes et cette profusion de miracles n'est que du milieu du ive siècle. Même remarque à faire sur les honneurs extraordinaires accordés à la tombe du saint martyr Pamphile, sous Dioclétien, à Césarée : les actes authentiques qu'Eusèbe a eus en mains, notaient simplement que son serviteur avait réclamé, en plein procès, « de pouvoir confier à la terre le cadavre de son maître », n. 3904; mais c'est Eusèbe, vingt ans plus tard, qui complète ses documents d'après ce qu'il a maintenant sous les yeux, la soudure restant visible : « Comme la providence divine avait gardé les corps intacts et entiers, on leur donna l'honneur convenable et digne en les confiant à la sépulture ordinaire, ifi auv/jOei 7rapsS60v) TOtçTJ, voilà l'usage ancien noté souvent par Eusèbe lui-même (Hisl. eccl., 1. VIII, c. VI, 7); et voici l'usage récent : « déposés en des temples de très belle construction et livrés en de saints oratoires pour recevoir en perpétuelle mémoire les honneurs du peuple de Dieu, à la gloire du Christ, notre vrai Dieu. » Eusèbe, Martyrs de Palestine, n. 17; Cabrol, op. cit., n. 391 1 .

Jusqu'à la fin du me siècle, dans ces Acla sinecra, on ne trouve aucun honneur proprement liturgique donné aux corps des martyrs, mais seulement un soin vraiment religieux à recueillir les moindres restes du saint, et à leur donner une sépulture honorable, que les chrétiens venaient visiter et près de laquelle ils se faisaient parfois ensevelir. On ne voit pas davantage qu'ils se soient permis de diviser les corps saints. Sans doute, les actes espagnols de saint Fructueux (t 258) parlent de reliques sauvées du bûcher et par t âgées entre les fidèles : prout quisque potuit, sibi vindicavit, op. Cit. n. 4050; mais leur teneur actuelle décèle des imitations répétées de la lettre des Smyrniotes (voir plus haut) et aussi des emprunts à la liturgie du ive siècle, si bien qu'on ne sait que penser de cette apparition du saint à ces pieux receleurs de reliques pour leur demander de les remettre en un même tom beau : appariât fratribus et monu.it ut quod unus quisque per carilalem de cineribus usur paverai, rcsii tuèrent sine mora, unoque in loco simul condendos curarent. Op. cit., a. 4051. Vraisemblablement les rédacteurs du IVe siècle avaient constaté que « les corps à demi-brûlés » étaient disposés dans les tombes en plusieurs paquets séparés, et, prêtant à leurs ancêtres leurs habitudes nouvelles, ils crurent voir dans

cette division des reliques la conséquence de larcins individuels, alors qu'elle provenait seulement de la hâte que chacun avait mise à sauver ce qui lui tombait sous la main pour recomposer, si possible, les corps épars dans leur intégrité. Ainsi, on ne peut dire si les fidèles de Carthage ont jamais osé distraire du tombeau de Cyprien « les linges qu'ils étendirent sous ses pieds » lors de sa décapitation, op. cit., n. 3995, de même que Prudence n'a jamais su si les disciples d'Hippolyte n'avaient pas l'intention de joindre à son cadavre « les lambeaux ensanglantés qu'ils recueillaient avec des éponges ». Peristephanon, xi, veis 141-144. P. /.., t. lx, col. 545.

A Spolète, à la veille de la pacification religieuse, on surprend un détail curieux témoignant du respect accordé aux corps saints : l'évêque saint Savin avait été condamné à avoir les mains coupées; « une veuve avait recueilli les mains amputées de son évêque, et les avait embaumées dans un vase de verre ». On croirait qu'elle les a conservées ainsi et ce serait le premier exemple de reliques particulaires placées dans un reliquaire. Mais, loin d'elle cette pensée : quand le saint eut été mis à mort, la pieuse femme s'empressa « de les rapporter avec le corps et d'ensevelir le martyr près de Spolète », in qno loco exubérant bénéficia Domini et Salualoris noslri Jesu Chrisli. Op. cit., n. 4082.

Sans doute, faute de mieux, les chrétiens se conten taient de sauver ce qu'ils pouvaient des saintes reliques; mais ce petit fragment, ces gouttes de sang, on n'osait les garder dans sa maison, et on les inhumait selon la coutume ancestrale. Ainsi s'explique cette inscription de Numidie, qui se date de la persécution de Dioclétien : « Inhumation du sang des saints martyrs qui souffrirent dans la ville de Milève sous le président Florus, aux jours de l'épreuve de l'encens. » Bull, di archeol. crisliana, pi. m, n. 2. C'est en effet sous la dernière persécution que la sépulture fut, en règle générale, refusée aux martyrs et que les fidèles s'accoutumèrent à recueillir, ce qui n'était jusque-là que l'exception, les moindres restes des martyrs, à défaut de leurs corps entiers. Sous ce rapport encore, la cruauté des persécuteurs aiguisait le zèle ingénieux des chrétiens et éveillait leur dévotion pour des reliques de plus en plus minimes. A Samosate, sous Maximien, les fidèles se préoccupent des corps saints avant même la mort des Sept frères martyrs : « Quand ils furent arrivés en plein forum, un grand mouvement se produisit dans le peuple, et toute la multitude se mit à crier à leur vue : •> Le Dieu, en qui vous avez confiance vous rendra vos « corps; en attendant, nous le prions, grâce à vos « prières, de daigner nous prendre en pitié». Op. cit.. n. 4399. Après le supplice, voici que « de nobles matrones, dont il est juste d'honorer la mémoire, vinrent vers midi à l'endroit où les martyrs étaient pendus; elles donnèrent aux gardiens un denier par tête et obtinrent d'eux la permission d'essuyer avec les éponges et les linges qu'elles avaient apportés, la figure des martyrs pendant aux gibets, et de recueillir le sang qui coulait de leurs membres lacérés. » N. 4400. L'épilogue n'est pas moins caractéristique du culte traditionnel : Un citoyen de Samosate, du nom de Bassus, arrive au moment où l'on va jeter au fleuve les corps des bienheureux martyrs; il court après les licteurs hors de la ville, il leur offre sept cents deniers, et demande les saintes reliques pour leur donner la sépulture. Et, le plus vite possible, il les dépose dans un sépulcre qui se trouve là, au lieu même du supplice.

A plus forte raison ne trouve-t-on aucun exemple de culte véritable pour des reliques représentatives avant le milieu du ive siècle; car on peut élever des doutes sérieux au sujet de « la chaire de saint Jacques, premier évêque de Jérusalem », dont parle Eusèbe, non

RELIQUES. L'AGE DES PERSECUTIONS

seulement pour son authenticité, mais pour la signification du culte dont « les frères honoraient par tradition », y.<xzà StaSoy/rjv, cette chaire épiscopale; ils y voyaient sans doute un symbole de la succession de leurs évêques hiérosolymitains, bien plutôt qu'une relique du premier d'entre eux. Eusèbe, Hisl. eccles., 1. VII, c. xix.

Sans doute, on sera plus circonspect pour ce mémorial de Pierre et de Paul, qui se conserve encore ■ — c'est Eusèbe qui parle, H. E., 1. II, c. xxv, 5-7 — dans les cimetières de Rome; mais il restera toujours à prouver, que ces tombeaux, « ces trophées », comme parle le prêtre Caïus au début du me siècle (Eusèbe, toc. cit.) ont été l'objet d'autre chose que d'un souvenir historique : le corps du saint apôtre qui y dormait était entouré d'une vénération religieuse, dont le tombeau portait des traces écrites — c'était donc une vraie memoria ■ — mais la memoriu n'était pas honorée pour elle-même.

Ainsi les Actes authentiques des martyrs attestent chez les chrétiens des ne et 111e siècles une discrétion étonnante dans l'expression de leur culte pour les corps saints, discrétion qui contraste avec l'exubérance subite des deux siècles suivants. 11 y aura plus tard excès de zèle; il y a pour le moment indigence d'expression. Il ne faut pas toutefois que cette discrétion nous donne le change : elle se comprenait trop bien dans une ambiance de persécution. Elle se comprenait à une époque où les fidèles haïssaient à fond le paganisme persécuteur et auraient cru lui donner des gages, s'ils avaient innové et risqué, en faveur de leurs héros chrétiens, une pratique qui aurait pu passer pour une imitation des errements païtns. Enfin, pour ces héros, qui seront plus tard illuminés de l'auréole des ancêtres et des athlètes de la foi, mais qui étaient pour eux des parents aimés, des amis bien connus, les contemporains n'avaient d'autre ambition que de les laisser dormir paisiblement au milieu de leurs frères, dans un tombeau semblable aux leurs. D'ailleurs ces Actes ne nous disent pas tout : à côté des usages extérieurs qu'ils décrivent d'un mot, ils ne nous laissent pas oublier la ferveur contenue que mettaient tous les survivants à honorer ces tombes communes : et de cette ferveur, les inscriptions funéraires nous sont des témoins éloquents. Enfin les Actes ne nous disent que les rites ordinaires qui accompagnent les martyrs à leur sépulture; mais les rites quotidiens ou solennels qui s'y perpétuent, nous les trouvons dans les écrits des docteurs.

4° Les écrivains ecclésiastiques du 111e siècle. — - Au premier rang de ces cérémonies officielles se placent les « anniversaires des martyrs ». La seule description complète que nous en possédions se trouve sur les lèvres de saint Basile, mais elle se donne comme un commentaire d'actes rédigés à l'époque des persécutions; tel détail pouna paraître suspect, mais le caractère religieux de ces rites funèbres est indéniable et suffît à notre but : « On chante des hymnes, des psaumes et des louanges à Celui qui voit toutes choses, et l'on célèbre en mémoire de ces hommes l'eucharistie, le sacrifice d'où est banni le sang et la violence. L'odeur de l'encens n'y est point recherchée, ni non plus le bûcher, mais une lumière pure qui suffit à éclairer ceux qui prient. Il s'y ajoute souvent un repas frugal en faveur des pauvres et des malheureux. » S. Basile, In Gordium marlyrein, P. G., t. xxxi, col. 489. On ne nous dit pas où ces rites s'accomplissent mais, à l'époque primitive dont on nous parle, c'était encore certainement un culte tout local et le rappel du repas funèbre suffît à montrer que toutes ces cérémonies avaient lieu au tombeau du saint, devant ses reliques.

1. Les Africains. — Les mêmes anniversaires sont rappelés maintes fois par les docteurs africains du

nlCT. DE THÉOL. CATHOI..

IIIe siècle. Tertullien, De corona, c. ni; Ad uxorem, 1. II, c. h, le fait en termes si banals qu'on peut être sûr que ces rites y avaient une teneur traditionnelle. L'Afrique se dénonce donc, par ses écrivains comme par ses Actes de martyrs, comme la terre d'élection du culte des reliques.

Saint Cyprien reconnaît que cet usage des anniversaires remonte à une époque bien antérieure à la sienne : « L'aïeule de Célérinus a obtenu, il y a longtemps, la couronne du martyre; de même ses oncles... ont mérité par une glorieuse passion les palmes et les couronnes du Seigneur. Nous continuons toujours, comme vous vous en souvenez, à offrir pour eux des sacrifices, chaque fois que nous célébrons en leur mémoire et à leur anniversaire les jours et les passions de ces martyrs : Sacrificia pro eis semper, ut meminislis, offerimus, quoliens nwrlyrum passiones et dies anniversaria commemorationc celebramus. » Epist., xxxix, n. 3. Hartel, p. 583. L'évêque de Carthage note en passant que l'anniversaire s'accompagne traditionnellement en Afrique de la célébration du sacrifice de la messe « pour eux », c'est-à-dire, comme précisera saint Augustin, en leur honneur; il semble même dire que et1 sacrifice comporte l'éloge liturgique des martyrs : Quanto majoris taudis et honoris est fieri in cœlesti pnvdicalione generosum! Ibid. Cyprien, encourageant l'usage de ces anniversaires, les met en relation avec les corps saints; sans doute, dans son exil, il célèbre l'eucharistie là où il se trouve réfugié, faute de mieux; mais il attend le moment de la célébrer aux lieux mêmes «le leur sépulture : « Tenez note, écrit Cyprien de sa retraite, des jours où ils sortent de ce monde, pour que nous puissions joindre leur mémoire à celles des martyrs, encore que Tertullus ...ne manque pas là-bas d'avoir soin aussi des corps de ces frères : il m'a écrit, il m'écrit constamment et me fait connaître les jours où nos bienheureux frères en prison passent et s'en vont à l'immortalité d'une mort glorieuse. Et ici sont célébrés par nos soins, des oblations et des sacrifices en leur mémoire; mais bientôt avec la protection du Seigneur, nous les célébrerons là-bas avec vous. » Epist., xii, n. 2, Hartel, p. 503. Cette gloire du martyre rejaillit de l'âme des confesseurs sur leurs corps : > leurs membres sont sanctifiés par la confession de sou nom! » Epist., vi, n. 1, p. 480. Le martyre est pour les corps mêmes des saints comme un nouveau baptême; mais il ne faut pas polluer « par la promiscuité un corps qui était le temple de Dieu et des membres que la confession du Seigneur avait sanctifiés davantage et illuminés de nouveau ». Epist., xm, n. 5, p. 507.

Les saints corps des captifs consacrent même leurs chaînes. « Pour des hommes consacrés à Dieu et affirmant leur foi avec un religieux courage, ces liens ne sont plus des entraves, mais des ornements : ils ne déshonorent point les pieds des chrétiens qu'ils attachent, mais les glorifient pour la couronne. » Epist., i xxvi, n. 2, p. 829. Cette pensée fugitive donnée aux chaînes des martyrs — fugitive, car les phrases suivantes, malgré la traduction qu'on en fait souvent, ramènent la pensée vers les corps des prisonniers : O pedes féliciter vinctit — cette pensée pour les chaînes des martyrs est une anticipation nette sur la dévotion des \« et vie siècles pour les reliques d'instruments de supplice, ou plus précisément pour les chaînes des prisonniers chrétiens.

Enfin, pensant à sa profession de foi que ses fidèles auront la consolation d'entendre, et aussi à son corps qu'ils voudront conserver, Cyprien se décide à être martyriséà Carthage : « Autrement, l'honneur denotre Église sera frustré. » Epist., ixxxi, p. 811. En effet, pour les martyrs morts dans les tourments, comme pour les confesseurs qui succombent en prison, sine testimonio passionis, Cyprien accepte de grand cœur la

RELIQUES. L'AGE DES PERSÉCUTIONS

consigne qu'il faut avoir grand soin « de donner la sépulture aux corps des martyrs et des autres ; négliger de le faire pour ceux à qui incombe ce devoir serait un grand péril. Quiconque d'entre vous aura la moindre occasion de remplir cet office, nous sommes certain qu'il sera jugé [par Dieu] comme un bon serviteur ». Epist. ,vm, n. 3, p. 488. Il n'empêche que saint Cyprien ne connaît encore, dans son Afrique si fervente pour ses martyrs, aucune des manifestations de piété qu'au siècle suivant saint Optât et saint Augustin verront se développer autour des corps saints. Au moment de mourir, l'évêque de Carthage prévient même une marque de dévotion qu'il juge intempestive : « Il arriva en hâte, dit son diacre Pontius, jusqu'à l' atrium Sauciolum : il était en sueur. Un soldat, jadis chrétien, lui offrit des vêtements secs, dans la pensée sans doute de garder ceux du martyr. Cyprien refusa, en lui disant avec bonté : « Soyez tranquille, c'est un malaise dont • je serai guéri avant ce soir. » Vila Cypriani, Hartel, p. cvm.

Quant aux actes de piété individuels, même approuvés par l'autorité, il faut bien se résigner à en ignorer, dans ces siècles reculés, la plupart des manifestations. Quand quelqu'une d'entre elles transparaît dans les lettres des Pères d'Afrique, elle fait l'impression d'une chose admise par tous, du moins aux abords du [\e siècle : ainsi saint Optât nous apprend qu'à la suite de la persécution de Dioclétien une matrone de Carthage, avant de communier, baisait dévotement les reliques de son martyr favori : le rite était courant, mais le malheur c'est que le prétendu martyr n'avait pas été vindicatus, reconnu par l'évêque, qui en fit à la dame un blâme sévère. De schismale dmatislarum, I. I, c. xvi, P. L., t. xi, col. 91()-<J17.

2. Les Alexandrins. — Parmi les écrivains ecclésiastiques du début du me siècle, les docteurs alexandrins sont naturellement très réticents sur la vénération des reliques. Non pas que ce culte fût inconnu, de leur temps, dans l'Eglise d'Egypte et Djnys signale avec éloge un diacre d'Alexandrie qui « ensevelissait, au péril de sa vie, les corps des bienheureux martyrs désormais consommés en Dieu ». Dans Eusèbe, H. E., 1. VII, c. xi, 24. Mais l'Egypte n'avait pas beaucoup soulïert des premières persécutions et sous celle de Dècc, l'évêque et les chefs du Didascalée avaient pris le parti de la fuite. L'ambiance n'était pas à l'héroïsme. Quant à l'enseignement, il négligeait systématiquement tout ce qui concerne le culte extérieur. Aussi Clément, qui bavarde de tout, ne trouve pas un mot à dire à ses élèves du Didascalée sur les glorieux restes des héros du Christ. Quant à Origènc qui aurait bien passé sous silence les temples et les autels chrétiens, s'ils n'avaient pas frappé les yeux des païens eux-mêmes — Contra Celsum, I. III, c. xxxiv et 1. VI II, c. xvm — lui, qui interprétait dans un sens tout spirituel la vision de saint Jean sur les âmes des martyrs « près de l'autel céleste », Exhorlatio ad mariyrium, n. 30, il se gardait lui-même, comme d'un culte inférieur, de la vénération d'objets matériels, « bons tout au plus pour aider la faiblesse des chrétiens ignorants », Contra Celsum, 1. VII I, c. xxin, et mettait ses disciples en garde contre l'adoration d'une créature, alors ([lie le Créateur sullit à toutes nos prières. Exhorlatio, n. 7.

5° La messe, aux tombeaux dr.s martyrs. - Mais il était une dernière manifestation de culte qui manquait encore aux reliques des martyrs : c'était de les associer au sacrifice liturgique. Cette innovation est à nu-tire au compte, non du paganisme, mais de la persécution romaine, n ne laul pas oublier que c'est à leur corps défendant que les chrél lens en vinrent à célébrer leurs assemblées dans les catacombes qui n'étaient pas des églises. Si les cimetières de la Home souterraine furent ainsi utilisés, c'est que le culte des morts était une des

rares activités sociales qu'il fût loisible de pratiquer librement, et en vue de quoi il fût permis de posséder des immeubles. Or qui ne voit comment la présence, dans ces galeries souterraines, de loeuli étages où se faisaient ensevelir les fidèles, donnait au culte chrétien primitif un caractère funéraire prononcé"? Comment surtout la disposition des tombes les plus nobles, celles des pontifes et des martyrs, dans des chambres moins étroites que les couloirs, les désignaient pour les réui.i )iis liturgiques aux jours anniversaires de leur mort, sans préjudice des troisième, septième et trentième jours, où les Romains avaient coutume de faire leurs repas mortuaires? C'est, en ellet, sous cette forme de réunions funéraires que nous apparaît d'abord à Rome le culte des martyrs, le culte des reliques par conséquent, puisque ces réunions se faisaient à leurs tombeaux. Selon toute vraisemblance, ces réunions remontent aux premières années de la chrétienté romaine; et l'on en a des attestations pour le ne siècle, si bien que l'on a pu dire : « Les anniversaires des martyrs remontent jusqu'au iie siècle. » L. Duchesne, Origines du eulte chrétien, 4e édit., p. 290. En la plupart des pays, cette commémoraison des principaux martyrs avait dès lors un caractère officiel : la chose est attestée pour saint Polycarpc à Smyrne dès la moitié du ne siècle, et pour l'Afrique au milieu du ine : quolies martijrum passiones et dics anniversaria commemoratione celebramus. Cyprien, Epist., xxxiv, n. 3, Ha.tel, p. 583. Mais à Rome, soit que ces anniversaires fussent laissés d'abord à la dévotion des amis et des proches, soit qu'ils aient été entravés durant les persécutions de Marc-Aurèle, « les plus anciens calendriers de Rome ignorent les martyrs du ne siècle, tels que le pape Télesphoreet saint Justin ; les plus anciennes épitaphes négligent d'indiquer le jour de la mort; ce n'est qu'au ine siècle, selon toutes les vraisemblances, que la commémoration des anniversaires a été célébrée à Rome ». A. Dufourcq, Diclionn. d'histoire et géogr. eccl., t. i, col. 405.

La liste de ces anniversaires s'allongea peu à peu dans les diverses Églises, et fut libellée manifestement d'apris celle des anniversaires profanes. « Les monuments funéraires contenaient, habituellement, en effet, un tableau des repas célébrés aux anniversaires de naissance des donateurs, et ces fêtes étaient toutes également désignées par une formule analogue à celle-ci : VIII. ht. Mur. Nalali Cœscnni palris; xill. K. Sept. Nu[lale Cœse]nni Siluani jralris; xix. K. lan. N[alale Cees\enni liu/i pali[oni] », cité par Fouard, Saint Pierre, p. 435, note 2. Quand on rapproche de cette inscription romaine profane le calendrier romain chrétien de 336, recueilli par le chronographe de 354, on constate que les anniversaires chrétiens sont tous uniformément annoncés par le même mot Natale, qu'il s'agisse de la date commémorât ive de l'inauguration d'un pontificat, telle que Natale Pétri de Cathedra, ou de l'anniversaire de la passion d'un martyr. On a simplement transféré au jour de la mort le mot que les païens appliquaient à la naissance terrestre : « Quand vous entendez parler du jour de naissance des saints, natalem sanclorum, explique saint Pierre Chrysologue à ses convertis de Ravcnne, « ne pensez pas « qu'il s'agisse du jour où ils naissent de la chair pour « la terre, mais de la terre au ciel. » Serm , cxxxix. /'. /.., t. lu, ccl. 555. « L'anniversaire des jours où les martyrs ont été couronnés au ciel, dit la Passion de saint Saturnin de Toulouse, nous le solennisons par dis vigiles et par la messe. »

Les assemblées funèbres se tenaient le plus près possible des saints tombeaux; et cela sullit pour être assuré qu'elles s'adressaient bien aux reliques des martyrs.

Ii où il existait de vastes cimetières souterrains, comme à la catacombe de Domitillc, les réunions se

RELIQUES. APRÈS LE TRIOMPHE DE L'ÉGLISE

faisaient en présence des reliques. » Wieland, Mensa et con/essio. Mais parfois, comme pour sainte Agnès, le domaine où le saint avait été enseveli n'avait aucun cimetière souterrain, et l'on devait faire la réunion chrétienne dans la catacombe la plus proche. Cf. Duchesne, Liber Ponlificalis, 1. 1, p. 196. Plus tard, après la paix de l'Église, on construisit, et cette fois sur le lieu même de la sépulture, de petites églises, des cellœ en plein air, telles celle de Saint-Sixte, les trois sanctuaires de la voie Latine, ou de la Salaria nova, les deux églises du cimetière de Prétextât, etc. Ibid., p. 51! 1-522. Alors on n'était plus devant la tombe, mais au-dessus ce qui, d'ailleurs, n'importe guère au sens du culte : il est avéré que les corps saints, durant les trois premiers siècles, furent le centre d'un culte de prières et d'hommages religieux aux anniversaires de leur martyre.

Si l'on avait tant de latitude pour fixer une simple réunion funéraire, il est à croire que les réunions liturgiques du dimanche, avec célébration de la messe, • n'avaient lieu que très exceptionnellement dans les cimetières» suburbains. ""' '~~ J

Mais, même en ces lieux pleins de reliques de saints, a-t-on tenu à célébrer l'eucharistie exactement sur leurs tombeaux? C'est une question très controversée. Peut-on avancer a priori avec dom Leclercq, qu' « un intime rapprochement s'était opéré dès la fin du i8r siècle entre la commémorais m du Christ et celle des martyrs •? Que « l'autel du sacrifice leur était commun; le corps du Christ se consacrant sur la pierre qui contenait les reliques des saints »? Agape, dans Dictionn. d'arche'ol. t. i, col. 816. De même Fuak écrit : « Il est établi pour les ne et me siècles que, sur les tombes, on célébrait l'eucharistie au jour anniversaire des défunts.» Didascalia, 1905, p. 376. Au contraire Wieland prétend que « ni par les monuments, ni par la littérature des trois premiers siècles, on ne peut prouver qu'on ait utilisé un tombeau comme autel; il faudra bien en convenir». Mensa und Con/essio, 1906, cité par Rauschen. Eucharistie et Pénitence, trad. française, p. 86, Dans les églises domestiques « on dressait une table pour chaque sacrifice, que l'on ôtait ensuite. Cette table ne contractait pas une bénédiction, ni une signification particulière ». Pareillement <• dans les cryptes souterraines, on n'offrait pas le saint sacrifice sur le corps des martyrs; mais on célébrait à l'occasion sur des tables placées à côté des sépultures; ainsi le voiton pratiqué à S ùnt-Calixte, aux Saints-Marc-et-Marcellin ». C'est bien un autel-table que nous présentent toujours les fresques des Catacombes. Cependant ces mêmes fresques eucharistiques encadrent parfois les tombes des grands martyrs romains:» le tombeau principal, parfois unique • de telle chambre sépulcrale, comme celui de la Capella grœca, <■ creusé dans le tuf, se trouve abrité sous la voûte de Varcosolium qui le domine. Sur la cloison de briques qui forme le couvercle de l'auge de pierre, contenant les restes du confesseur de la foi, une dalle de marbre était scellée, ou simplement glissée dans les rainures pratiquées à ses extrémités pour la recevoir; et elle servait ainsi de table à l'oblation du sacrifice eucharistique ». A. Prczct, dans Lilurgia, p. 160. Entre les deux opinions, nous n'avons pas à prendre parti; mais, fùt-il local et transitoire, cet usage ne tarda pas à se répandre dès la fin du me siècle, car il ne faisait que traduire en actes le rapprochement qui flotte dans la pensée des anciens auteurs, « ad gloriain Chrisli et laudein martyrum ejus ». Acla Carpi et sociorum, dans Cabrol, Monum. eccl. lilurgica, n. 3864.

Pour en finir avec cette question, constatons qu'à l'âge suivant, au iv» et au \e siècle, on en arriva, en effet, à célébrer la sainte messe de préférence sur les tombeaux (évidemment déplacés) des confesseurs de la foi, et ce lien établi officiellement entre l'eucharistie

et le corps des martyrs, mettait à son tour en un relief concret l'union du Christ avec ses membres glorieux « qui l'ont aimé durant leur vie, et imité dans leur mort : même esprit et même foi en eux tous ». Bréviaire romain, iç. 2, Commune plur. martyrum. C'était déjà le trait le plus significatif du culte des reliques et le recours à la doctrine du corps mystique du Christ qui le justifie d'une façon si parfaite à nos yeux, t C'est avec convenance, dira saint Maxime de Turin, et en raison d'une certaine communauté qu'on ensevelit le corps des martyrs là où tous les jours on célèbre la mort du Seigneur. En elïet, ceux qui sont morts pour glorifier sa mort doivent reposer dans le mystère de son sacrement. Il est juste, dis-je, en vertu d'une certaine communauté de placer le corps de celui qui a été immolé là où sont déposés les membres du Seigneur mort aussi, afin que ceux qui ont été joints ensemble dans une même passion soufferte avec le Christ, soient unis par un sentiment religieux dans un même lieu. » Serm , lxxvii, P. L., t. lvii, col. 690. L'évcque italien pense que c'est l'aute du sacrifice qui a attiré les tombes des martyrs; on peut toutefois se demander si, parfois, ce n'est pas plutôt le corps d'un martyr plus célèbre qui aurait attiré les autres sépultures et localisé la commémoration de la mort du Christ.

6. La prière aux tombeaux des martyrs. — Les tombeaux des martyrs attirèrent très vite les sépultures des fidèles. Dès avant la fin des persécutions, les épitaphes parlent de défunts inhumés près des corps saints : les inscriptions : ad martyres, inter limina martyrum, ad sanclos, ad sanclum Cornetium, etc., ne se comptent pas dans les catacombes de Rome. Par ailleurs, cette dévotion a laissé des traces en Orient, en Afrique, en Espagne, dans les Gaules. Cf. Dictionn. d'arclu'ol., aux mots Ad sanclos et Martyrs, 1. 1, col. 488, et t. x b, col. 2450 sq. C'est dans ce geste et dans les inscriptions qui les mentionnent que les épitaphes des v» et vie siècles nous donneront en lin un témoignage explicite du culte des corps saints : Sancli Pelre, Marcelline, suscipile vestrum alumnum. Car pour le iue siècle, les simples demandes de prière ou d'intercession font souvent abstraction du corps du saint et parfois s'adressent à des personnes qui ne sont ni martyres, ni saintes. Loc. cit., col. 2448.

IV. Après le triomphe de l'Église. — La pratique de vénérer les ossements, les cendres ou les linges des martyrs se répandit surtout au moment du triomphe de l'Église, et dès le début du ive siècle. Les écrits des saints docteurs en font foi : les plus illustres d'entre eux, Basile et Jean Chrysostomechez les Grecs, Ambroise et Augustin chez les Latins, prononcèrent d'éloquents panégyriques devant les tombeaux des saints, et, par leur enthousiasme et la précision de leur doctrine, contribuèrent à éclairer et développer le culte des reliques parmi leurs fidèles.

1° Apologie du culte des reliques au IV siècle. — Le culte, nouveau dans son expansion, suscita des objections de divers côtés aussi bien en Orient qu'en Occident.

En Orient, Eusèbe raconte qu'il fallut détromper les païens, qui se persuadaient que les fidèles n'érigeaient des tombeaux aux martyrs qu'afin de leur rendre un culte divin. Hisl. eccles., 1. V11I, c. vi, 7. En Occident, le principal adversaire fut le prêtre Vigilantius, prêtre toulousain et homme distingué, qui, choqué des abus qu'il voyait dans le culte populaire, se répandit en invectives vers 403. Lui non plus ne voyait, dans les honneurs donnés aux martyrs, qu'une « pure idolâtrie ». Ces objections avaient été soutenues, avec de vraies brimades officielles à l'appui, par l'empereur Julien. Cf. Cyrille d'Alexandrie, Contra Julianum, l. VI, P. G., t. lxxvi, col. 812.

Page 1