Dans ces attaques, il y avait des objections de
RELIQUES. APRKS LE TRIOMPHE DE L'ÉGLISE
principe sur l'objet même du culte des martyrs; il y avait aussi des critiques de détail sur les pratiques populaires de ce culte. Sur les premières, nous ne nous étendrons pas, car elles tiennent à la question plus générale du culte des saints. Vigilance, par exemple, écrivait pesamment : « Non seulement vous les honorez, mais vous les adorez; oui, ces baisers aux tombeaux sont une adoration; c'est en les adorant que vous les baisez! » Jérôme, Contra Vigilantium, c. i\. P. L., t. xxm, col. 342; Jérôme distinguait mieux : Honoramus autem rcliquias marlyrum, ut Eum cujus sunl martyres adoremus; honoramus servos ut honor servorum redundet ad Dominum. Epist., cix, 2. Julien disait de même que c'était revenir au culte des héros, et de héros peu recommandables parfois : à quoi saint Cyrille d'Alexandrie répondait : «Les saints martyrs, nous ne les disons pas dieux, nous ne les adorons pas comme tels (XocTpeuTlXÛç) : nous les révérons seulement par l'affection et par l'honneur (cr/enjeûç xod -n,[i.7)Tt.xwç). Nous les couronnons plutôt des suprêmes honneurs à titre de courageux athlètes de la vérité. » Loc. cit., col. 812. C'est la même distinction foncière que faisait saint Augustin au manichéen Fausle : « Autre chose est le culte de latrie dû à la divinité, autre chose le culte d'amour et de communion que les chrétiens adressent aux martyrs. » Contra Faustum, 1. XX, c. xxi, P. L., t. xlii, col. 384. On voudra bien remarquer la rencontre de pensée et d'expressions entre le grand docteur africain et les humbles rédacteurs de l'antique Marlyrium Polycarpi. Puis il donne à sa démonstration un développement qu'il faut lire en entier.
2. Voilà comment se tranchait, en quelques mots faciles à saisir, la question fondamentale du culte des saints. Parmi les pratiques de ce culte, la plus caractéristique était d'élever des églises sur leurs tombes; il faut la traiter à part, parce qu'elle concernait leurs reliques et qu'elle engageait la responsabilité des évêques : c'était une pratique officielle. L'empereur Julien en faisait un grief spécial aux chrétiens. Juliani opéra, édit. Neumann, p. 226. Saint Augustin, que nous venons de voir si net à distinguer le culte de dulie du culte de latrie, déclarait catégoriquement que « nous n'élevons pas de temples aux saints ». Serm., cclxxiii, P. L., t. xxxviii, col. 1251. Il insista encore plus tard sur cette distinction importante : « Pour nous, les martyrs ne sont pas des dieux. A nos martyrs, ce ne sont pas des templa que nous construisons comme à des dieux, mais bien des mémorise comme à des hommes. » De civil. Dei, 1. XXII, ex, P. /.., t. xi.i, col. 772. Mais à coup sûr il avait contre lui le langage courant, et le vocabulaire bien approuvé de ses plus éminents collègues. Prudence, saint Jérôme et saint Paulin admettent sans hésiter l'expression : basilica marlyrum. Il aurait pu l'adopter lui-même, en se bornant à observer, comme il le faisait quelques lignes plus loin, que, dans ces temples, l'adoration s'exprimait par le sacrifice de l'autel et que « ce sacrifice ne s'y offrait ni à Pierre ni à Paul, ni à Cyprien, mais à Dieu qui a couronné ses saints, près des restes de ceux qu'il a couronnés ». Loc. cit. Mais voilai c'étaient les corps saints qui avaient occasionné la construction de ces basiliques et qui y attiraient les foules 1 Elles continuèrent à dire : l'église de Cyprien, et Paulin de Noie continua à célébrer sa « basilique de Félix ». Bien rares furent ceux qui adoptèrent le langage nuancé de saint Augustin. Pure question de vocabulaire, où l'usage était maître.
3. Mais dans ces « temples des martyrs », à côté des messes olîertcs i en l'honneur des saints », il était d'autres formes de culte moins officielles, où le peuple aurait une action décisive, presque exclusive, d'autant que la prière aux martyrs était une de celles qui convenait le mieux aux païens convertis. Du jour où ce
culte deviendrait populaire, et ce fut dès le milieu dn ive siècle, il était inévitable qu'il perdît de sa discrétion première. En elïet, les masses qui se ruèrent vers le christianisme avant et après l'édit de Milan entraient dans l'Église avec leurs habitudes ancestrales de dévotion et elles n'avaient pas toujours assez d'instruction pour saisir la différence que l'Église mettait entre les reliques de ses martyrs et le corps des morts illustres ou les trophées des héros antiques; à peine donc pouvaient-elles comprendre qu'on leur interdît défaire aux tombeaux des saints les mêmes gestes qu'elles faisaient devant les statues des dieux. Le fait est indéniable, et saint Paulin, si délicat, le mettait sur le compte de celle rusticitas adsueta diu sacris servire projanis (Carmina, xxvn, vers 549). Chaque jour il l'avait sous les yeux à la basilique de son cher saint Félix; mais il l'excusait chez cette foule néophyte. Elle ne marchandait pas, en effet, aux reliques les démonstrations de sa piété, et sous les formes les plus diverses. Les tombeaux des martyrs constituaient par eux-mêmes un rendez-vous de prière, et ceci ne peut pas faire difficulté après ce que saint Augustin a dit; mais on en baisait le seuil, on en touchait la pierre ou le métal, on y déposait des offrandes, on y accrochait des ex-voto sous formes d'inscription ou de fac-similé de membres guéris; on y allumait des cierges et des lampes, en signe de joie ou de reconnaissance; à certains jours d'anniversaires, on y faisait des festins. Comme ces pratiques se développaient concrètement auprès des saintes reliques, nous noterons seulement l'attitude diverse des chefs de l'Église à propos de quelques-unes d'entre elles.
Voici, par exemple, l'usage des cierges. Il était critiqué par Vigilantius : « C'est là un rite païen, que vous avez introduit dans les églises sous prétexte de religion 1 » Il faut bien dire que les anciens cultes païens en avaient fourni l'exemple ; dès lors, au lieu d'y voir une forme respectable de l'instinct religieux, Lactance avait déjà remarqué que « le vrai Dieu n'a pas besoin de tout cet éclairage ». Divin. Inslil., 1. VI, c. il. Saint Jérôme fut d'emblée du même avis et, fougueux, il nia l'usage : « Tu mens, dit-il à Vigilance, quand tu nous accuses d'allumer des cierges en plein jour; nous ne les allumons que pour tempérer les ténèbres de la nuitl » Contra Vigilantium, c. vu, P. L., t. xxm, col. 345. Mais les faits étaient là : il finit par les canoniser. « Soit, reprend-il, nous faisons ce que font les païens, mais ce qui était détestable quand il s'agissait des idoles, est une chose excellente dès qu'il s'agit des martyrs... De ce que nous adorions les idoles, est-ce que nous ne pourrions plus adorer Dieu, sous prétexte que nous aurions l'air de lui rendre un culte qui ressemble à celui des idoles? » « Là est la vraie justification de certaines pratiques du culte des reliques. Inévitablement les signes les plus simples de la piété se retrouvent dans la vraie religion aussi bien que dans les fausses. Et la ressemblance en pareil cas n'est pas toujours une marque de dépendance. » Vacandard, Éludes de critique et d'histoire, t. in, p. 152.
D'autres pratiques étaient, sans conteste, d'origine païenne, mais sans signification religieuse; elles pouvaient donc s'implanter dans les temples des saints. surtout quand ils devaient remplacer des temples d'idoles. On a beaucoup disserté sur les ex-voto des saints guérisseurs d'Aboukir ou d'ailleurs. Cf. Delehaye, Analccta I.ollandiana, t. xxx, p. 122. Mais Théodoret n'était nullement gêné de découvrir dans les basiliques chrétiennes ces àva0aT7)[A(XT!x qui rappellent la guérison : des yeux, des pieds, des mains, en or ou en argent ; ces emblèmes n'avaient en somme rien d'idolâtrique, rien d'obscène; et ils ne faisaient point oublier les fruits de sanctification qu'on recueillait au contact des saints. Car ils sont « médecins du corps
RELIQUES. APRÈS LE TRIOMPHE DE L'ÉGLISE
et de l'âme ». Théodoret, Grse?ar. affectionum curatio, c. vm, P. G., t. lxxxiii, col. 1032, In psalm. lxvii, y. 11, t. i.xxx, col. 1381; De martyribus, t. lxxxiii, col. 1012. Aux premiers siècles de l'Église, ces usages et bien d'autres, marqués au coin du paganisme, auraient fait horreur aux convertis, qui se séparaient violemment de toutes leurs habitudes anciennes. Aussi ne les a-t-on point rencontrés dans les Actes des martyrs, ni dans les écrits des docteurs du me siècle, qui n'avaient pas besoin d'en détourner leurs fidèles. Mais au ive et au ve siècle, la clientèle païenne qui en raffole se fait chrétienne : il était du devoir des chefs des Églises de christianiser ces coutumes et d'en faire un instrument d'apostolat. « A l'aide d'une pratique ancienne, dont la religion nouvelle se bornait à changer l'objet et à purifier l'intention, il semblait que le peuple, toujours esclave de ses anciennes habitudes », et toujours sensible aux pompes extérieures, « se laisserait plus facilement attirer du culte païen des mânes au culte chrétien des martyrs ». Et des hommes comme saint Grégoire le Thaumaturge (De Vita Gregorii,P. G., t. xlvi,co1. 953), saint Paulin de Noie (Carmina, xxvn, 553), saint Augustin (Episl., xxix, n. 5), s'applaudissent de cette espèce de douce surprise et de contrainte innocente exercée au profit de la foi sur les souvenirs mêmes et sur les usages du paganisme. » R. Rochette, cité dans Yacandard, op. cit., p. 149. Mais d'autres saints docteurs étaient moins optimistes, soit que leurs fidèles fussent plus ignorants, soit qu'eux-mêmes fussent plus sévères : « Autre chose est ce que nous enseignons, autre chose ce que nous tolérons; il y a des choses que nous sommes obligés de supporter, mais nous ne cessons de travailler à les amender jusqu'à ce que l'amendement s'ensuive. » Contra Faustum, 1. XX, c. xxi, P. L., t. xlii, col. 384. Question d'opportunité, dont chaque évêque était juge, et qui ne suscita entre eux aucune controverse.
4. Il est bien sûr qu'à côté de ces pratiques universelles, qu'il suffisait de bien interpréter, la dévotion aux martyrs ensevelis a donné lieu à des abus indéniables, qui ont soulevé des protestations plus ou moins violentes, chez les païens et même chez les Pères de l'Église. Là encore nous ne citerons qu'un exemple : les repas servis aux tombeaux des martyrs. Ces agapes, qui curent sans doute à l'origine un caractère grave et religieux, dégénérèrent au ive siècle en orgies. A Carthage, le culte de saint Cyprien donna naissance à des réunions bruyantes et dansantes, que l'évêque Aurélius dut interdire. « L'ivresse est chose si commune en notre Afrique, écrit le Pseudo-Cyprien, que c'est à peine si on se la reproche. Ne voyons-nous pas aux tombeaux des martyrs le chrétien forcer le chrétien à s'enivrer? » De dupl. mari., 25, P. L., t, rv (1844), col. 895. Augustin s'élève également contre ces banquets Episl., xxn, n. 6, P. L., t. xxxin, col. 92. Pareillement saint Ambroise, qui y voit une reprise des parentalia des païens, et qui supprime cette déformation du culte des reliques. Cependant, puisque ces grossièretés n'étaient rien auprès des turpitudes du paganisme, il ne faut pas se scandaliser de voir certains évèques les tolérer chez les chrétiens nouvellement convertis : saint Paulin les avait supportées aux portes de Rome, Carmina, ix, vers 567, et saint Grégoire le Grand devait les permettre aux Anglo-Saxons, pour ne pas heurter de vieilles habitudes. Episl., 1. IX, n. 71. P. L., t. lxxvii, col. 1215.
2° Origine des reliques. — 1 . En Orient. — Il faut, sur ce point, noter une différence entre la pratique de l'Orient et celle de l'Occident. En Orient, on n'éprouva aucune répugnance à tirer de leurs tombeaux les corps des martyrs, et même à les démembrer pour la diffusion de leurs reliques. Constantinople, ville nouvelle, n'avait pas de corps saints ensevelis en son sol; elle
voulut, à l'instar de Rome et d'Antioche, avoir son trésor de reliques : sous l'empereur Constance, en 356, il s'y fit une translation solennelle des reliques de saint Timothée et, l'année suivante, on apporta d'Alexandrie celles de saint André et de saint Luc; durant le ve siècle, on en adjoignit beaucoup d'autres. De même, dans tout l'Orient, les grandes métropoles s'enrichirent aux dépens des Églises apostoliques. A Antioche encore, et cette fois pour faire tomber le centre idolâtrique de Daphné,le césar Gallus, en 351, fit transporter le corps de saint Babylas, dont la présence fit taire désormais l'oracle d'Apollon.
De local qu'il était, le culte des reliques tendit ainsi à devenir universel. Constantin qui, d'ailleurs ne connaissait guère de son Empire que les grandes villes, dans son Oratio ad sanclum cœtum, 12, Heickel, p. 171, suppose le culte des reliques comme une forme partout existante de la vie religieuse des contemporains. Cela est encore plus net chez Julien l'Apostat, qui reproche aux Galiléens de remplir tout l'empire de mémorise en l'honneur des martyrs. Juliani librorum contra chrislianos quœ supersunt, Neumann, 1880, p. 226, 237 sq.
Comment faisait-on pour se procurer des martyrs à transférer? Les grandes Églises d'Orient, nous l'avons dit, comme les deux Césarée, Antioche, Nicomédie, Alexandrie, la Palestine, avaient des martyrs dont les tombeaux, autour des villes, étaient connus et vénérés par les pèlerins ; mais elles les gardaient jalousement. Il y avait bien la Thrace et autres régions occupées par les Barbares : on y fit de fructueuses expéditions. Mais, au fond de l'Egypte, on en était réduit à chercher des reliques sur la foi d'un vieux récit ou d'un songe : « Vraiment ils se trompent, s'écriait le moine Schnoudi, ceux qui s'ancrent dans une pensée mensongère et disent : des martyrs nous sont apparus; ils nous ont appris où étaient leurs ossements! ou bien : il nous est arrivé, pendant que nous creusions la terre, de trouver des ossements de martyrs! » E. Amélineau, Œuvres de Schnoudi, Paris, 1907, p. 212. Schnoudi n'est pas le dernier qui se soit élevé contre les fausses reliques! Il était encore préférable de porter de vrais corps de martyrs authentiques aux endroits où la foule les réclamait. Ainsi fit saint Cyrille pour Aboukir : « A douze milles, à l'est d'Alexandrie, un bourg du nom de Ménouthis était célèbre au Ve siècle par son oracle. Non seulement les païens y affluaient, mais nombre de chrétiens ne pouvaient se défendre d'y recourir. Pour mettre un terme à ce concours idolâtrique, saint Cyrille fit transporter solennellement à Ménouthis les corps des saints Cyr et Jean, qui avaient reposé jusque-là dans l'église Saint-Marc à Alexandrie. Cette translation eut son effet immédiat : le nouveau sanctuaire devint en peu de temps l'un des plus fameux de l'Egypte chrétienne. » Yacandard, op. cit., p. 171, d'après Duchesne.Le sanctuaire d' Aboukir, dans Bulletin soc. arch. d'Alexandrie, 1910, et Delehaye, Les saints d' Aboukir, dans Analecla Bollandiana, 1911, p. 448.
Mais on pouvait toujours regretter de dépouiller ainsi un vieux sanctuaire de son trésor de reliques : il fallait trouver un autre moyen de faire des heureux. Au ive siècle déjà, on prit le parti de diviser les corps saints. C'était, semble-t-il, pratique ancienne en Orient où la loi romaine était moins strictement observée. Saint Basile raconte que les quarante martyrs de Sébaste, respirant encore, furent livrés aux flammes et leurs cendres jetées dans le fleuve, et malgré la recommandation contraire des martyrs (Testament der 40 Marlyrer, Bonwestch, 1897, p. 76), «les voilà, dit l'orateur, qui occupent notre contrée et qu'ils sont un honneur pour beaucoup de nos villages...», P. G., t. xxxi, col. 521. Grégoire de Nazianze « en possède une part et fait ensevelir ses parents près des reliques ». Homil. in SS. XL Martyres, P. G., t. xlvi, col. 784.
RELIQUES. APRÈS LE TRIOMPHE DE L'ÉGLISE
Dans tout l'Orient au v« siècle, cette subdivision du corps des saints est devenue un fait ordinaire que chacun peut constater, et que les historiens de l'Église orientale admettent sans aucune réserve, puisqu'au demeurant leurs âmes sont bien vivantes. « Les âmes courageuses des triomphateurs, écrit Théodoret, se meuvent à l'aise dans le ciel, mêlées aux chœurs des [anges] incorporels; pour leurs corps, ils ne sont plus cachés chacun dans son tombeau, mais des villes et des villages se les sont partagés... Oui, le corps est divisé, mais indivise reste la grâce ; et si petit et si menu qu'en soit le résidu, il détient la même vertu que le martyr non encore partagé. » Grœc. affection, curalio, c. vm, P. G., t. lxxxiii, col. 1012 A. Le même auteur regrette pourtant que sur « de si petites reliques, af/txpo-ràtuv Xei^âvcov » on ne puisse plus parfois mettre un nom. Théodoret, Epist., cxxx, édit. Schultze, t. iv, col. 1218.
2. En Occident. — Ces usages suspects ne furent pas tolérés dans l'Église romaine et son patriarcat d'Italie, du moins pendant les trois grands siècles qu'elle vécut à l'ombre de l'Empire. C'est qu'en effet, la loi romaine édictait des peines rigoureuses contre toute profanation d'un tombeau, et le Code Théodosien, 1. IX, tit. xvn, maintint la prohibition « de troubler le repos d'un mort, ne fût-ce qu'en déplaçant son sarcophage, et la défense surtout de porter sur ses restes une main sacrilège ». La suite du texte s'applique aux translations et divisions de reliques, et les interdit aux chrétiens. Aussi c'est par le fait de circonstances exceptionnelles que s'expliquent les translations de reliques à Rome antérieures au vne siècle. On comprend bien, par exemple, celles des martyrs morts en exil, Pontien et Hippolyte,lepape Corneille. Mais les translations clandestines opérées par les novatiens sont appelées des vols par la Deposilio marlyrum de 354.
La plus ancienne translation de martyrs à l'intérieur de Rome est celle des saints Prime et Félicien, qui, en 648, furent transportés de la voie Nomentane à l'église Saint-Étienne-lc-Rond; on connaît ensuite celle des saints Faustin et Béatrice en 682. « Quand on parle auparavant de reliques transférées, on entend des objets ayant touché aux ossements des martyrs ou de la poussière de leurs tombeaux. » L. Duchesne, Liber Pont., 1. 1, p. 321 et 334. Ainsi avaient dû faire le pape Damase (366-384) pour la dédicace de Saint- Laurent in Damaso, Innocent Ier (401-417) pour celle des saints Gervais et Protais, et le pape Simplicius (468-483) pour la basilique de Saint-André et de Saint- Étiennc dont nous venons de parler. Au vu» siècle, on ne compte guère que trois translations de corps saints à Rome; mais, au vin8, l'ancienne discipline se perdit : en 757, c'est une grande quantité de reliques que le pape Paul Ier fit transporter pour consacrer l'église Saint-Sylvestre in capile, et Pascal I" (817-824) reprit le courant des translations que le pape Hadrien Ier avait essayé d'entraver : il fit transporter dans l'intérieur de Rome 2 300 corps et les répartit dans les différentes basiliques, à la grande satisfaction despèlerins.
A Milan, au temps de saint Ambroise, la dédicace des églises s'accomplissait sans déposition de reliques, Mcrcati, Antiche rcliquie liturgice, p. 10, et ce n'est que pour complaire à ses ouailles cosmopolites qui lui demandaient : « Dédiez la basilique (des saints Gervais et Protais) comme à Rome! » que le grand évêque leur répondit : « Je le ferai si je trouve des reliques. » Epist., xxi, P. L., t. xvi (1845), col. 1019. On sait comment làdessus en 386, il trouva les corps des saints martyrs, inaugurant ainsi dans la Haute-Italie l'usage romain qui exigeait des reliques dans tous les autels.
Dans le nord de l'Italie, on était moins riche et surtout moins renseigné sur les saints martyrisés et ensevelis à la hâte ou en cachette. L'invention des corps
des saints Gervais et Protais, puis celle de saint Nazairc, dont on ignorait les lieux de sépulture, fut un événement considérable dans la vie religieuse de l'Italie du Nord et des pays transalpins, plus dépourvus encore de martyrs. L'évêque de Milan vit soudain se tourner vers lui les regards de ses collègues dans l'épiscopat; et, afin de satisfaire leurs pieuses convoitises, il se permit, comme on le faisait en Orient, de partager les rcl iques des saints Gervais et Protais entre un grand nombre de villes de l'Italie, de la Gaule et de l'Afrique. Saint Gaudence de Brescia en demanda, saint Martin de Tours en reçut, saint Victrice de Rouen également.
L'histoire de ces saints évêques nous instruit sur le culte des reliques dans les Églises italiennes et galloromaines du ive siècle. Nous y voyons que Gaudence. avant d'être évêque, avait parcouru la Palestine, la Syrie et la Cappadoce à la recherche des reliques des apôtres et des martyrs dont il dota son église de Brescia, consacrée sous le vocable de Concilium sanclorum. Serin., xvn, P. L., t. xx, col. 962. Saint Martin lutta bien contre les faux martyrs et les fausses reliques: mais il était heureux d'en recevoir d'authentiques. Quant à saint Victrice de Rouen (f 409), il inaugura en termes enthousiastes, le culte fervent que devaient garder les Églises du Moyen Age pour les reliques des saints : « Voici qu'une grande partie de la milice céleste daigne visiter notre cité, de sorte que désormais il nous faudra habiter parmi des foules de saints. » De laude sanclorum, c. i, n. 2, P. L., t. xx, col. 443. Sainte Radegonde (f 587) obtint de l'empereur Justin des reliques de la Vraie Croix et du patriarche de Jérusalem un doigt de la main de saint Mf-mmas.
3. Les* pignora sanclorum ». — Mais ces multiplications de reliques aux vie et vne siècles, en Gaule et dans la Haute-Italie, s'expliquent aussi par une nouvelle forme du culte des reliques : si en Orient on divise les corps saints, si à Rome on consent enfin à des translations, en Occident, en dehors des anciennes métropoles, on se contente de reliques représentatives, c'est-àdire d'objets mis en contact avec le tombeau du saint . On les désigna sous le nom de brandeum, bénéficia, palrocinia, pignora, sancluaria. Tantôt ce fut de l'huile des lampes que l'on allumait devant le tombeau dans le sancluarium, tantôt la mousse, la « manne » qui se produisait sur la pierre recouvrant le sarcophage, tantôt l'eau ou le baume qui s'échappait du tombeau et que l'on recueillait avec des linges, tantôt même la poussière des dalles du martijrium. D'autres fois ce furent des vêtements ou des étoffes que l'on avait déposés sur le tombeau. On apprécia particulièrement ceux de ces vêtements qui avaient été posés sur le tombeau de saint Pierre à Rome; ce furent les palliola ele la confession de saint Pierre, qui sont devenues le pallium des archevêques, mais qui, jusqu'au vme siècle, furent des reliques à tout usage représentatives de saint Pierre. On a conserve les ilineraria des pèlerins de Rome en quête de ces reliques, et le trésor de Monza garde les étiquettes attachées aux lampes des martyrs, dont saint Grégoire avait fait cadeau à la reine Théodolinde. Pendant des siècles, et en somme jusqu'à Charlcmagne, les catholiques d'Occident se contentèrent de ces reliques représentatives des martyrs, comme l'attestent une lettre du pape Hormisdas à l'empereur Justinien, Epist. lxxvii dans Thiel, Epist. roman, pont if., p. 873, et la réponse de saint Grégoire le Grand à l'impératrice Constantine, femme ele Maurice. Elle lui avait demandé le chef de saint Paul pour sa nouvelle église de Constantinople; le pape s'excuse de ne pouvoir accéder à cette demande : « Des exemples récents montrent à quels dangers s'exposent ceux qui troubleraient les restes sacrés des saints apôtres et martyrs. Ainsi le tombeau de saint Laurent ayant été ouvert par mégarde, tous ceux qui avaient
RELIQUES. PREMIERS ESSAIS DE THÉOLOGIE
jeté les yeux sur le saint corps, même sans avoir eu la témérité d'y porter la main, étaient morts dans les dix jours. Sache donc Votre Majesté que ce n'est pas la coutume des Romains d'oser toucher quelque chose de leurs corps, quand ils donnent des « reliques » des saints. Tout ce que nous faisons, c'est d'envoyer dans un coffret de buis, une pièce de soie ou de linge, après qu'elle a été posée sur les corps sacrés. On porte ce brandeum à l'église qui doit être consacrée et on l'y ensevelit avec toute la vénération que l'on doit. Et grande est la vertu de ces sortes de reliques : ainsi au temps du pape Léon, de sainte mémoire, les Grecs ayant émis quelque doute au sujet de ces reliques, le pontife se fit apporter des ciseaux, coupa le brandeum et le sang s'échappa de l'endroit où l'incision avait été faite. » Le pontife propose donc à l'impératrice de lui envoyer de la limaille des chaînes de saint Faul. Epist., 1. IV, n. 29, P. L., t. ixxvii, col. 702. Ces reliques par contact pouvaient donc faire fonction des corps de martyrs, et servaient pour la dédicace des églises.
4. Les reliques des confesseurs. — Il y avait désormais pour les Églises d'Occident en quête de reliques une autre équivalence facile à exploiter : c'étaient les reliques des saints non-martyrs, évêques ou moines. L'origine de leur culte, qui remonte à la fin du ivc siècle et s'est développé simultanément en Orient et en Occident, laisse à penser qu'ici et là on a agi sous l'influence d'une idée commune : n'ayant plus de martyrs on a admis que ces saints confesseurs s'égalaient aux martyrs des premiers siècles, par la patience et le dévouement pour le Christ qu'ils avaient montrés durant leur vie. Quant à leurs reliques, si elles n'étaient pas décorées des stigmates du martyre, elles gardaient, à n'en pas douter, une part de puissance sanctificatrice et miraculeuse. C'est d'ailleurs envers leurs reliques que la piété des fidèles pour ses saints se manifesta dès l'abord et sous des formes singulières. Pour posséder des reliques si précieuses, on ne reculait pas quelquefois devant la ruse, le recel, le vol. Un disciple d'Hilarion avait ainsi dérobé, à grands risques, le cadavre de son maître mort en Chypre et l'avait emporté à Majuma en Syrie. C'est par suite d'un rapt un peu plus excusable que les habitants de Tours rentrèrent en possession du corps de leur évêque saint Martin. On déposait ces saints confesseurs, canonisés d'avance, dans une confessio, imitée du marlyrium; et sur cette tombe glorieuse, s'élevait très vite une église. C'était le commencement d'un culte posthume pour ces saints non martyrs, saints évêques ou saints ascètes. Là se renouvelaient, avec une égale ferveur, les scènes de vénération et de guérison que nous avons vues se produire sur les tombeaux des martyrs.
3° Culte des reliques. — Il se manifeste, en Orient et en Occident, sous forme liturgique de translations et sous forme populaire de pèlerinages.
1. Translation. — Inaugurées au vne siècle, les translations des corps saints se continuèrent durant tout le haut Moyen-Age, avec un redoublement de solennités, notamment chez les Celtes : on en eut un exemple quand il s'agit des restes de saint Cuthbert. Ces cérémonies étaient précédées, dans ces régions, d'une vigile dont notre cérémonial de la dédicace a gardé le souvenir. Elles s'achevaient le lendemain par la lumulatio solennelle, rite terminal copié de près sur le dispositif romain de translation que le P. Grisar a restitué, Rome et les Papes, t. n, p. 184. Cet ensemble composite a constitué le fonds primitif de notre actuel cérémonial romain de la consécration des autels et des églises.
Nous sommes beaucoup moins informés sur le rituel assurément triomphal des translations en Orient.
2. Pèlerinages. — Dans les pays orientaux, les pèlerinages aux saints tombeaux vidaient, à certains jours, des villes comme Antioche et Jean Chrysostome les
compare, sans trop d'exagération, aux migrations d'un essaim d'abeilles. In Ccidium martyrem, P. G., t. xxxi, col. 4i9. Grégoire de Nysse nous assure qu'à certains sanctuaires le mouvement des foules se poursuivait tout le long de l'année : Le Theodoro martyre, P. G., t. xlm, col. 745 D. Les pèlerinages aux tombeaux des saints Apôtres à Rome et des saints Martyrs de Milan entraînaient peut-être moins de monde en Occident aux vie et vnc siècles, mais ils attiraient et de plus loin, les visiteurs les plus illustres et les plus représentatifs.
3. Autres manifestations. — Les translations solennelles de martyrs et les expressions populaires d'enthousiasme dont les pèlerinages étaient l'occasion marquent certainement le caractère dominant du culte des reliques du i\e au vme siècle, et suffisent à en montrer la continuité dans l'Église. Mais il y en a d'autres manifestations plus intimes et, pour ainsi dire, plus dogmatiques, en particulier l'usage, qui se répandit peu à peu, de dire la messe sur les corps saints.
Au lendemain de la paix de l'Église, on continua un moment de célébrer sur des autels mobiles, au voisinage des tombeaux. « Dans les donations faites par Constantin aux basiliques romaines, les autels sont d'argent ; ils sont rangés parmi les calices et les lampes comme des meubles, et ils sont distingués des confessions de bronze ou de porphyre où, sans doute, on ne célébrait point le sacriiiee.
« ... C'est saint Grégoire qui disposa les confessions de saint Pierre et de saint Paul de manière à ce qu'on pût dire les messes super corpus » (et non plus seulement ad corpus, selon l'expression consacrée par les anciens documents). F. Jubaru, Sainte Agnès, append. n, p. 318.
En dehors de la messe, les chrétiens faisaient des saints tombeaux le centre de leurs réunions de prière canoniale. C'est même pour assurer le service régulier et digne des martyrs, que « l'on n'eût pu obtenir du seul clergé paroissial », que les papes des ve et vie siècles fondèrent tant de monastères basilicaux à pioximité des églises de Rome et des basiliques suburbaines. Cf. L. Duchesne, Liber Ponlificalis, t. i, p. 236, 241, 327, 347, 520, etc. Les papes des âges suivants les multiplièrent et, pour bien marquer que les moines étaient avant tout les serviteurs du saint patron, ils eurent soin de mettre, à côté des saints orientaux, des moines grecs, lbid., p. 410, 423, 441, 521, et p. 481, 522, etc... Les moines célébraient près des corps saints « des vigiles festivales chaque jour mais le prêtre de semaine y disait des messes seulement aux jours anniversaires » de tel ou tel saint enseveli dans la basilique. Loc. cit., p. 423. Le service entier passa plus tard à des chanoines réguliers, puisa des chanoines séculiers. Loc. cit., p. 410.
4° Théologie des reliques des saints chez les Pères. — Une fois résolues contre les païens et les hérétiques les objections de principe contre le culte des reliques, il restait encore aux docteurs de l'Église à constituer un enseignement qui pût rejoindre la pratique courante des fidèles avec les données de la foi chrétienne; car, là surtout, la dévotion générale précédait la doctrine savante, et cherchait sa justification.
Saint Jérôme, avec sa verve accoutumée, avait indiqué l'essentiel dans sa dispute contre Vigilance en 406. Il soulignait le témoignage des fidèles, des princes et des évêques; en d'autres termes, il faisait appel à la tradition des Églises, en même temps qu'au signe divin du miracle et aux principes déposés dans l'Écriture sainte. « Ainsi nous sommes des sacrilèges, quand nous entrons dans les basiliques des Apôtres 1 Sacrilège aussi l'empereur Constantin qui a fait la translation des reliques d'André, de Luc et de Timothée à Constantinoplel Près de ces saints corps, voilà les démons qui rugissent, et qui attestent qu'ils sentent, eux, la
RELIQUES. PREMIERS ESSAIS DE THEOLOGIE
présence de ces saints! » L'autorité de Dieu est donc engagée dans ces grandes manifestations; mais aussi l'autorité de l'Église enseignante et la foi commune des fidèles de Byzance : « Et tous les évêques » présents à ces translations, « il faut les regarder comme des sacrilèges, bien mieux, il faut les prendre pour des fous, d'avoir porté des choses viles, des cendres en dissolution dans des étoffes de soie et des vases d'or. Fous également les peuples de toutes les Églises, qui vinrent au-devant des saintes reliques, et les reçurent en grande liesse, comme s'ils avaient vu le prophète vivant! Ah! tu crois que ces saints-là sont morts, en quoi tu blasphèmes. Lis donc l'Évangile : « Le Dieu « d'Abraham, le Dieu d'fsaac, le Dieu de Jacob n'est « pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. » Ce texte de Matth., xxn, 32, ne prouve pas absolument le pouvoir des reliques : voici qui s'applique mieux aux corps des saints: «Tu dis dans ton libelle quï...les martyrs, par leurs supplications, n'ont pu obtenir que leur sang fût vengé? (Cf. Apoc, vi, 10.) Pourtant si les apôtres et les martyrs encore chargés de leurs corps ont pu prier pour les autres, tandis qu'ils étaient encore inquiets pour eux-mêmes, combien plus maintenant qu'ils sont couronnés, vainqueurs et triomphants! Paul l'Apôtre, après qu'il a reçu sa consommation avec le Christ, c'est alors qu'il aura la bouche fermée et qu'il cessera d'intercéder pour ceux qui ont cru à son évangile de par le monde entier? » Contra Vigilantium, n. 5 et 6, P. L., t. xxm, col. 343.
L'effort de défense de l'Église était achevé; les Pères désormais s'appliquent à éclairer paisiblement la foi des dévots sur la dignité des corps saints qu'ils honorent et, pour cela, à bien établir la relation entre les saints eux-mêmes et leur dépouille terrestre. Elle pouvait se baser : 1. Soit sur le culte même des fidèles, qui voyaient dans les reliques la personne du saint ;
2. Soit sur l'état où elles se trouvaient, le sang des martyrs nous prêchant le courage;
3. Soit sur les miracles opérés par les reliques comme par des objets divinisés;
4. Soit enfin sur l'idée plus humaine que les reliques sont des souvenirs de nos amis les saints, qui sont les amis de Dieu.
1. La plupart des Pères, du moins dans leurs sermons aux fidèles, semblaient partager les vues simplistes de ceux-ci : pour eux comme pour leurs auditeurs, les corps saints sont les saints eux-mêmes encore vivants et agissants. Écoutons saint Éphrem, au fond de la Mésopotamie, vers 365 : « Voici la vie dans les ossements des martyrs : qui voudrait dire qu'ils ne vivent pas? Voici des tombeaux vivants : et cj ni aurait le moindre doute là-dessus? Ce sont des citadelles inaccessibles... Celui que rongent l'envie et la perfidie, poison qui tue les âmes, en reçoit secours et le poison s'en va inoffensif . » Sermones exegelici, in Isaiam, xxvi, 10, Assemani, Ephrm.n opéra, t. n, p. 349. Théodoret de Cyr répétera au siècle suivant : « Les villes et les villages qui se sont partagé les reliques des saints les appellent « sauveurs et médecins des âmes et des » corps o, et les vénèrent comme défenseurs et gardiens; ils se servent d'eux comme d'ambassadeurs près du Dieu maître de tout, et par eux obtiennent les dons divins ». (Irœcar. affecl. curatio, c. vm, /'. G., t. lxxxiii, col. 1012. A l'autre extrémité du monde chrétien, entendons Victrice, évoque de Rouen, féliciter ses fidèles de l'arrivée des reliques saintes : « Voici une multitude de saints qui viennent à nous. Que personne ne déserl e l'étendard du Sauveur! Il a donné l'exemple, il envoie des secours. I,a victoire est certaine, quand on combat avec de tels compagnons d'armes et avec le Christ pour imperater. >• De laude sanclorum, c. xu, P. L., I. xx, col. 151-155.
Évidemment ce langage éloquent ne trompait per-
sonne. Encore fallait-il ne pas exagérer le rôle sanctificateur des saints présents dans leurs reliques : à entendre Victrice, on croirait qu'il leur attribue un pouvoir sacramentel : Remiltite delicla ! « C'est à eux, observe-t-il, que le Seigneur a dit : Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez et ce que vous lierez sera lié ! » Op. cit., c. vi et vu, ibid., col. 448-449. Mais il faut se souvenir du sens large donné à cette formule par l'ancienne exégèse : Origène avait déjà étendu ce texte à l'invocation des saints Apôtres, De oratione, c. xiv, P. G., t. xi, col. 464; Tertullien l'avait appliqué à l'intercession des martyrs, Ad martyres, c. i, et saint Grégoire devait l'étendre à la prière des saints moines. Dialog., 1. II, c. xxm, P. L., t. lxvi, col. 180. La même exagération se trouve chez saint Ambroise, ensevelissant son frère Satyre dans la crypte de saint Nazaire : « Les effluves du sang sacré, en pénétrant les dépouilles toutes proches, les purifieront. » Cf. De Rossi, Inscript, chrislianœ Urbis Romœ, t. i, p. 162, n. 2. Mais les mêmes docteurs surent, quand il le fallait, nuancer leur pensée, et brider l'intempérance du zèle des chrétiens pour assiéger les tombeaux des martyrs : saint Damase, qui célébra si éloquemment la puissance des saintes reliques, se lit ensevelir délibérément loin d'elles, et sur sa tomba, l'archidiacre Sabinus prévenait les visiteurs que le voisinage des saints ne dispense pas de mener une vie sainte : « Sanclorum meritis optima vita prope est. » Cf. Vacandard, op. cit., p. 76.
En somme, on voulait dire que les martyrs avaient été saints durant leur vie et que leurs corps eux-mêmes en avaient été sanctifiés. Et, à ce titre, ils étaient promis à la gloire de la résurrection finale : c'est un nouvel aspect de la doctrine que saint Maxime de Turin se plait à faire comprendre, au temps de Pâques. Voir par exemple le sermon lxxxvi, P. L., t. lvii, col. 703 sq.
2. D'autres docteurs, plus réalistes, regardent les corps saints avec leurs yeux, et y découvrent les héros de l'âge précédent, rigides désormais dans la mort, mais pour nous modèles de courage jusque dans leurs tombeaux. Pour saint Jean Chrysostome, l'excellence propre des reliques et la justification de leur culte réside dans cet exemple efficace : « Vous voyez bien comme la voix de ces corps muets est plus puissante que celle des prédicateurs? Ils n'ont pas attendu comme nous sur le bord de la piscine : ils se sont jetés à l'eau sans rien dire! C'est pour cela que Dieu nous a laissé leurs corps, leurs cadavres : ils ont vaincu depuis longtemps, mais ils n'ont pas encore part à la résurrection, et cela à cause de vous, pour votre bien : ils sont devant vos yeux en tenue d'athlètes pour vous entraîner dans la course... » De sanclis martyribits, n. 2, P. G., t. l, col. 648-649. Voir du même Père, Expositio in Psalm. CXV, n. 5, et In II Cor., hom. xxv, n. 5, P. G., t. lv, col. 326, et t. i,xi, col. 582. Tout cela n'est guère que de belle rhétorique sur ce thème : le corps saint, c'est le saint lui-même, mais mort pour sa foi.
Saint Basile commente clans le même sens moral le mot du psalmiste : Preliosa in conspeclu Domini mors sanclorum ejus. In Psalm. CX.V. Par où l'on voit que les reliques agissent à distance, remarque Jean Chrysostome, « à la manière d'une source d'eau vive, comme une racine, comme un parfum. Le corps de votre martyr est en Thracc, vous n'y êtes jamais allés, vous en c'Ics bien loin; pourtant vous sentez d'ici l'odeur de ses exploits! » /.oc. cil., P. G., t. i., col. 600-601. Le saint n'était pas prophète : l'attirance de saint Babylas était si forte pour lis Ant iochiens que, quelques années plus tard, ils se décidèrent à l'aller chercher, pour ne pas le laisser aux mains des Barbares,
Cependant saint Maxime de Turin voit une raison providentielle à ce que les reliques des martyrs soient ainsi dispersées par tout le monde et bien à portée des
RELIQUES. PREMIERS ESSAIS DE THEOLOGIE
chrétiens : « Les bienheureux martyrs... nous ont laissé un exemple : l'exemple de la vertu en vivant bien, l'exemple du martyre, en supportant courageusement les supplices. Et c'est pour cela que le Seigneur a voulu que les martyrs souffrent en divers lieux et finalement par tout l'univers, pour que, témoins idoines, s'il en fût, ils nous encouragent par un exemple concret et présent » — leurs reliques — « rappel de leur confession de la foi: pour que l'humaine faiblesse, qui a peine à croire à la prédication de N.-S. — la distance est trop grande! — croie du moins par le témoignage actuel de ses yeux au martyre de ces bienheureux! Il faut donc honorer avec grande dévotion tous les martyrs; mais spécialement nous devons vénérer, nous autres, ceux dont nous possédons les reliques. Ils nous sont familiers, ils demeurent en effet avec nous; plus précisément, ils nous gardent durant notre vie, ils nous reçoivent à la mort; vivants, ils nous préservent de la tache des péchés ; morts, ils nous font échapper à l'horreur de l'enfer. Car c'est dans ce but que nos ancêtres ont pris soin de faire voisiner nos corps avec les ossements des saints : le Christ les éclaire, loin de nous les lénèbres! » Homil., lxxxi, P. L., t. lvii, col. 428.
De cette prudente doctrine, on ne pouvait pas abuser. Aussi saint Maxime fait bien remarquer que la sainteté des reliques ne peut sauver que ceux qui imitent les saints. Ibid., col. 430.
3. Les miracles sont, en faveur de ces humbles dépouilles des martyrs, le sublime panégyrique de Dieu. A une époque où les prodiges de toutes sortes étaient recherchés par les âmes en crise de conversion, les champions de l'Église ne pouvaient pas se taire davantage sur les miracles opérés par les reliques des saints. « On leur octroie des honneurs et des fêtes brillantes, constate saint Grégoire de Nazianze; par eux les démons sont chassés et les malades guéris; ils sont l'occasion d'apparitions et de prédictions; leurs corps par eux seuls sont aussi puissants que leurs âmes saintes, quand on les touche ou qu'on les vénère; quelques gouttes de leur sang et les pauvres souvenirs c/'j[x6oXa de leurs souffrances sont aussi puissants que tout leur corps. «Oral. IV contra Julianum, P. G., t. xxxv, col. 589. Cependant on s'étonne que Grégoire le Théologien se borne à une théologie aussi fragmentaire des reliques saintes : elles guérissent, elles punissent ; il ne sort guère de ce cercle si spécial de considérations. C'est que la doctrine en question, qui avait paru indigne d'intérêt pour Origène comme pour Athanase, était en somme assez complexe, et se rattachait d'assez loin aux grands mystères christologiques; de plus les discussions des ariens et les pratiques suspectes de beaucoup d'entre eux envers les saints dissuadaient les grands docteurs d'insister sur la consécration que leurs souffrances avaient donnée à leurs membres, et sur la résurrection glorieuse qui leur était assurée. On remarquera que saint Grégoire de Nazianze attribue les prodiges opérés par les reliques aux saints eux-mêmes.
Au reste les miracles opérés par les reliques des martyrs ne sont contestés par personne au ive siècle. Nous venons d'entendre Grégoire de Nazianze en appeler à leur témoignage; saint Basile fait de même. D'autres grands esprits, en Occident, comme Paulin de Noie, Ambroise, Augustin, attestent la réalité des nombreuses guérisons obtenues par les reliques d'un saint Félix, d'un saint Gervais, d'un saint Etienne, etc. S. Ambroise, Episl., 1. I, xxn ; S. Paulin, Xalale, xi et vi; S. Augustin, De civ. Dei, 1. XXII, c. vm, n. 2; Serm., c.ccxxcccxxiv. Cf. Delehaye, Analeclu bollandiana, 1910, ]). 427-434. Chose curieuse pour nous, aucun de ces docteurs latins n'a basé sur les miracles une théologie des saintes reliques. Le premier peut être, saint Victrice de Rouen, et cela pour authentiquer la vertu de ses reliques subdivisées, développe une théorie assez
nouvelle encore : « L'Esprit divin anime les saints dans le ciel et leurs corps sur la terre. Leur sang, même après le martyre, demeure tout imprégné du don de la divinité... Soyons bien persuadés que ces restes sacrés des apôtres, si menus soient-ils, lias minulias, contiennent la vérité de toute leur passion corporelle. S'il en est ainsi, nos apôtres et nos martyrs sont venus à nous avec toutes leurs vertus. » De laude sanclorum , c. ix, x, P. L., t. xx, col. 451. Et les faits miraculeux étaient pour tous une preuve de la valeur des reliques : « Qui guérit vit, dit l'évèque gaulois: et qui guérit [par les reliques] est dans les reliques. » Ibid., col. 453. A l'autre extrémité du monde chrétien, en Asie, où l'on divisait aussi les reliques, Théodoret dit de même : « Les saints que nous conservons sont les médecins des corps et les sauveurs des âmes; leurs corps sont divisés, mais la grâce de Dieu demeure entière. » Grœcar. affection, curatio, c. vm, P. G., t. lxxxiii, col. 1012. Parole qui, légèrement appuyée, a été remployée par la liturgie ancienne de l'office des reliques : Sanctorum per orbem in cineribus portio seminatur; manet lamcn intégra in virtutibus pleniludo. On pourrait voir une allusion aux reliques glorifiées par Dieu dans plusieurs sermons de saint Léon : « Tout cela a servi à l'honneur de son triomphe, jusqu'aux instruments de son supplice. Réjouissons-nous donc dans le Seigneur, qui est admirable dans ses saints, en qui il a constitué pour nous un appui et un exemple. » In natali S. Laurentii. Il semble bien que le pape, qui parle dans la basilique de saint Laurent, fait remonter à Dieu la gloire des miracles qui s'y opèrent de son temps : nous avons là une doctrine bien théocentrique des reliques des saints.
Plus volontiers, les Pères qui s'adressent à l'imagination de leurs peuples, attribuent cette « admirable puissance » aux reliques mêmes, et font des guérisons et de la délivrance des possédés une lutte victorieuse a du corps saint sur le diable ». « Les ossements des saints arrêtent les démons et les mettent au supplice, s'écrie saint Jean Chrysostome; et, pour autant, ils délivrent de leurs terribles liens ceux qui en sont captifs. Est-il une chambre de tortures plus terrible [que nos sanctuaires ]? On ne voit personne qui harcèle le démon: el voilà des cris, des déchirements, des coups, des gémissements, des mot s en flammés qui s'entendent :1e démon ne peut supporter ce pouvoir étonnant. Oui, ce sont les saints qui ont porté des corps, ce sont eux qui l'emportent sur les puissances spirituelles. C'est de la poussière, des os, de la cendre qui déchirent ainsi ces natures invisibles... Voilà bien la force des saints jusqu'après leur mort. » In II Cor., hom. xxv.
Quant à la valeur historique de ces récits de guérisons, elle relève entièrement de la critique historique, et saint Augustin ne prétendait pas autre chose en instituant son enquête sur les miraculés de saint Etienne. La question a été traitée de nos jours par le bollandiste H. Delehaye en différents articles et ouvrages cités à la bibliographie. L'historien de la théologie remarquera seulement que les docteurs des ive et Ve siècles conçurent plus exactement que leurs successeurs les devoirs de l'hagiographie et accordèrent moins de droits à l'édification. Il suffira de comparer les trois sermons de Cyrille d'Alexandrie In translalione reliquiarum SS. martyrum Cyri et Joannis, P. G., t. lxxvii, col. 1100 sq., avec le récit déjà fort embelli de Sophrone du VIe siècle : Narralio miraculorum SS. Cijri et Joannis, P. G., t. i.xxxvii, col. 3424 sq. Ou encore les libelli miraculorum de saint Etienne recueillis par les soins de saint Augustin auprès des miraculés euxmêmes avec les Dialogues de saint Grégoire le Grand deux siècles plus tard : pour le bon pape, les reliques opèrent les plus grandes merveilles et même des résurrections; ses interlocuteurs se pâment d'admiration et d'une sainte avidité : Miracula quo plus bibo, plus sitio,
RELIQUES. PREMIERS ESSAIS DE THÉOLOGIE
Ce n'est pas pourtant que Grégoire ne les mette en garde contre l'illusion de tout attendre des saintes reliques et de les traiter comme des fétiches à pouvoir magique. Dialog., 1. I, c. x.
Cette doctrine de la vertu des reliques fondée, non plus sur la sainteté du personnage, mais sur les signes miraculeux que Dieu opérait en leur faveur, est assez différente de celle qu'avaient esquissée dès 156 les fidèles de saint Polycarpc. Elle avait dû, en effet, être adaptée aux changements survenus, en l'espace de six siècles, dans l'état et l'usage des reliques. Maintenant que ces objets de dévotion sont devenus des parties séparées d'un corps en poussière, on sent le besoin de marquer plus fortement la puissance créatrice deUieu qui fait des merveilles avec les plus petits instruments; et l'on remarque ici un effort méritoire pour développer la doctrine primitive. Maintenant que l'on connaît de moins près les grands martyrs qui ont enrichi les sanctuaires de leurs reliques, on est porté à attribuer à celles-ci une veitu intrinsèque, puisqu'elles retiennent depuis si longtemps leur pouvoir miraculeux; et il y a là peut-être un glissement ■ — glissement fatal des esprits faibles — vers le paganisme et la magie. Maintenant que les sanctuaires sont assiégés de malades et de pénitents, on fait à leur usage des notices des miracula sanclorum, où les fruits de grâce et de conversion ne sont certes pas omis, mais où trop souvent les faveurs matérielles sont mises en un relief excessif et gênant.
4. Cependant la distinction élémentaire entre le saint et ses reliques avait aussi été étudiée par deux esprits philosophiques, chacun à sa manière : par saint Grégoire de Nysse chez les Grecs, et par saint Augustin chez les Latins. « Pourquoi venez-vous ainsi en foule, peuple chrétien, des villes et des campagnes? s'écriait le premier. Qui vous a donné le signal pour venir en ce saint lieu? Est-ce que le saint martyr aurait pris la trompette militaire pour vous convoquer au lieu où il repose?» De Theodoro martyre, P. G., t. xlvi, col. 736. Voilà le problème posé; mais la réponse n'est pas facile à l'orateur, à cause de son système philosophique : « Voyons pourtant l'état actuel des saints sur la terre, conlinue-t-il : qu'il est beau et magnifique 1 Leurs âmes sont montées là-haut et reposent en leur lieu propre et, délivrées du corps, vivent aveckurs semblables; mais leurs corps, instruments vénérables et immaculés de leurs âmes, dont ils ont respecté l'incorruptibilité, en les tenant loin des vices et des passions, les voici ornés et honorés dans le saint lieu. Gages chers et de grand prix, réservés au temps de la palingénèse, bien différents des autres cadavres touchés par la mort vulgaire et commune : on ne peut les y comparer, bien qu'ils soient faits de la même matière qu'eux. Les autres dépouilles sont en horreur à la plupart des gens; ici au contraire tout attire le fidèle : le temple magnifique, les peintures qui rappellent les prouesses et les souffrances du martyr, le tombeau dont le contact est pour chacun une source de sanctification et de bénédiction, la poussière même de la sépulture, qui est regardée comme une chose de grand prix. Quant aux reliques mêmes, les toucher est l'objet du désir et des prières de tous. Comme si le corps était encore vivant et florissant de santé, on le regarde, on le baise, on lui joue des instruments de musique... » L'antithèse se poursuit, mais la réponse à la question se fait attendre, parce que les théories anthropologiques de l'auteur lui masquent la dignité humaine de ces restes inanimés; et quand elle arrive, c'est un simple appel a la foi, mais à la foi des simples, qui a raison ici des hésitations du platonicien 1 « Le corps mort d'une mort vulgaire est rejeté comme chose vile; celui du martyr est agréable à tous. Cela nous avertit de dépasser les choses qui se voient et de croire aux invisibles. L'ombre qui descend de ces augustes réalités nous montre
leur grandeur !.. . Paul l'a armé, les anges l'ont oint pour le combat, le Christ l'a couronné après sa victoire 1 » De Theodoio martyre, P. G., t. xlvi, col. 740.
Il était réservé à saint Augustin de se poser plus précisément ces deux questions : quel rapport y a-t-il entre les reliques et le saint, et finalement entre les reliques et Dieu? Voici comment il la résout : « Il ne faut pas mépriser et rejeter sans honneurs les corps des défunts, et surtout des justes et des fidèles, ces corps dont I'Esprit-Saint usa comme d'organes et d'instruments pour les bonnes œuvres. En elîet, le vêtement d'un père, son anneau, d'autres objets de ce genre, sont d'autant plus chers aux enfants que ceux-ci avaient pour leurs parents une plus grande affection. Il ne faut donc point mépriser les corps qui nous sont à nous-mêmes beaucoup plus familiers et unis que n'importe quel vêtement, et qui tiennent à la nature même de l'homme que nous sommes. »De civ. Dei, 1. I, c. xm, P. L., t. xli, col. 27. Cette considération porte, il est vrai, sur le corps des fidèles plutôt que sur les restes sacrés des saints et elle devait rester inaperçue des disciples mêmes de saint Augustin; mais chacun peut voir combien elle s'applique à ceux-ci, et saint Thomas utilisera ce texte précieux : il en tirera deux considérations distinctes, plus ou moins mêlées dans l'esprit de saint Augustin : 1. les corps des saints, qui leur ont été si unis, et même tous les objets qui leur ont été chers doivent être chers également aux fidèles qui les aiment; 2. ces mêmes corps, qui ont été unis à Dieu dans les bonnes œuvres et le martyre, sont donc saints et sanctifiants. Comme le saint docteur traite en général du corps des simples chrétiens, il ne peut faire état de miracles de Dieu en leur faveur, ni de gages assurés de résurrection. Mais, quand il parlera des martyrs, il fera appel à ces deux motifs nouveaux, comme on va le voir.
Saint Augustin aux prises avec le scepticisme des manichéens, tint à préciser le sens exact et les avantages à attendre du culte des reliques : Les saints ne sont pas des génies tout-puissants, mais bien des intercesseurs auprès de Dieu : « Ils sont sortis de ce monde si parfaits qu'ils ne sont pas nos protégés, mais nos avocats. » Serm., cclxxxvi, n. 5, P. L., t. xxxvm, col. 1295. Les saints sont aussi nos modèles, et «le peuple chrétien entoure les mémorise des martyrs d'une solennité religieuse, pour s'exciter à l'imitation [de leur courage], pour s'associer à leurs mérites et être aidé de leurs prières ». Contra Fauslum, 1. XX, c. xxi, t. xui, col. 384. Pour le moment, les fidèles n'honorent que les corps des martyrs, et les occasions de les imiter se font rares; mais cette consigne d'imitation, combien sera-t-elle plus pratique quand ils auront commencé à vénérer leurs grands évêques, comme Martin, comme Augustin lui-même, qui furent l'objet d'un culte public au lendemain même de leur mort (400, 430), et leurs grands moines, comme Hilarion et Antoine, dont saint Jérôme et saint Athanase avaient déjà divulgué les vertus admirables. Sur ces traces plus accessibles, les chrétiens pouvaient s'élancer : « ut eorum vestigiis adhsereamus. » Tract, in Joanncm. c. lxxxiv, P. L., t. xxxv, col. 1847.
5. Les derniers Pères. — Les successeurs de saint Augustin se bornent à reproduire sa doctrine; mais le peu de soins qu'ils mettent à l'approfondir montre bien que c'est désormais une doctrine universelle. « Les corps des saints, et singulièrement les reliques des bienheureux martyrs, ditGennade (vers 470) dans son exposé des dogmes, nous croyons qu'il les faut honorer en toute sincérité comme les membres du Christ... Si quelqu'un s'élève contre cette définition, ce n'est pas un chrétien, mais un sectateur d'Eunome et de Vigilance. » Liber ecclcsiaslicorum dogmatum, c. xxxv, P.L., t. LVin, col. 996; édit. Turner, Journal oftheol. Studies.
RELIQUES. PREMIERS ESSAIS DE THÉOLOGIE
234fS
190G, p. 96. Cet Eunome, que nous voyons apparaître ici en compagnie de Vigilance, n'est pas autre que l'arien du ive siècle, dont le rationalisme s'exerçait aussi bien contre les pratiques du culte que contre le mystère de la Trinité.
Saint Victrice, évêque de Rouen, que nous avons déjà cité, a une doctrine remarquable, qui, sans être très originale, a le mérite d'appliquer aux nouvelles reliques parcellaires les divers enseignements des Pères de l'âge précédent : 1. ces fragments sont encore les saints eux-mêmes : « Partout où il y a quelque chose d'eux, les saints défendent, purifient, protègent pareillement ceux qui les honorent. » De leude sanclorum, c. xi; 2. ils nous sont en exemples tout aussi bien que des corps entiers, car « ces gouttes de sang desséchées ont été, nous le savons, les domicilia passionum, c. il, les points précis de leurs souffrances et de leurs mérites; 3. elles sont en récompense des instruments de miracles divins : Sanguis autan posl marlyrium prsemio divinilatis ignescit. C. vm.
Le témoignage du pape saint Grégoire le Grand, si favorable par ailleurs au culte des saints, son témoignage en faveur des reliques est aussi discret que celui de ses lettres au sujet des saintes images : il demande de se défier des fausses reliques. Episl., I. XI, n. lxiv, P. L., t. lxv, col. 1193. Il réprouve la superstilion des dévots qui ne croient leur saint présent et bienfaisant que dans le lieu où son corps repose. Dialog., 1. II, c. xxxviii, P. L., t. lxvi, col. 204 : « Là où les saints martyrs sont couchés dans leurs corps, il n'est pas douteux qu'ils puissent faire éclater de nombreux miracles, et ils le font ; et ceux qui en recherchent d'une âme pure rencontrent des prodiges sans nombre. Mais, parce que des esprits faibles pourraient douter de la présence des martyrs pour les exaucer, là où il est évident que leurs corps ne sont pas, c'est là justement qu'il leur est nécessaire de faire de plus grands miracles, là où un esprit faible pourrait mettre en doute leur présence. » Évidemment le bon pape encourage les martyrs, s'ils veulent qu'on les laisse tranquilles en leurs tombeaux, à faire des heureux dans toutes les églises où on les invoque; mais il pousse aussi les dévots à ne pas se trop fatiguer en pèlerinages : « Ceux qui ont leur esprit fixé en Dieu, continue-t-il, ont une foi d'autant plus méritoire qu'ils savent bien que le corps de leur saint n'est pas là, et qu'il ne laissera pas pourtant de les exaucer... Si je ne leur retire pas mon corps, avait dit Notre-Seigncur, ils ne comprendront pas l'amour spirituel. »
Toute la doctrine des Pères latins sur les reliques se trouve excellemment résumée dans ces lignes de saint Isidore de Séville, où l'on reconnaîtra les propres paroles de saint Augustin et de saint Jérôme : « Nous honorons donc les martyrs de ce culte d'amour et de communion que nous accordons dès cette vie aux saints hommes de Dieu; mais, quand nous vénérons leurs reliques, nous y mettons d'autant plus de dévotion que nous le faisons avec plus de sécurité, leur combat étant achevé glorieusement... » De eccles. officiis, 1. I, c. xxxv, n. 1-6, P. L., t. Lxxxm, col. 770. La doctrine sur ce sujet se rétrécit symptomatiquement, en passant dans les Églises des royaumes barbares : leurs évêques n'ont plus d'yeux que pour les miracles que procurent les saints martyrs, surtout pour les prodiges à jours fixes ou à jet continu qui se manifestent à leurs tombeaux. Grégoire de Tours dans son livre De gloria martyrum est un bon exemple du genre nouveau : Saint Nicolas de M yre l'intéresse uniquement pour « la liqueur qui coule de son corps et l'huile qui suinte de son tombeau »; pareillement « l'apôtre saint André fait un grand miracle au jour de sa fête : c'est une manne en manière de farine et une huile à odeur de nectar qui s'écoule de sa tombe : tout cela ne se fait point sans
miracle, ni sans bienfait pour les populations assemblées ». De gloria marlyrum, C. xxxi, P. L., t. lxxi, col. 731.
5. Doctrine officielle sur les reliques cl leur culte du iv* au vue siècle. — La tradition catholique notée dans les Actes des Martyrs, dans les écrits des docteurs et dans les coutumes des clercs et des fidèles, a pris vigueur en des documents solennels de l'autorité ecclésiastique. 1. le canon 20 du concile asiatique de Gangres s'exprime ainsi : « Si quelqu'un par orgueil, et se croyant parfait — allusion aux réserves faites par les docteurs d'Alexandrie — dédaigne les réunions qui se font aux lieux et églises des martyrs, s'il y trouve à redire, ou croit qu'il faut mépriser les oblations qui s'y célèbrent et faire peu de cas des mémorise des saints. qu'il soit anatlume. »
2. Le canon 14 (15) du Ve concile de Cartilage (401) : « Les autels qui sont constitués de tous côtés par les champs et les routes, à titre de mémorise des martyrs et qu'on constate ne contenir aucun corps ni reliques de martyrs ensevelis, qu'ils soient détruits par les évêques de l'endroit, autant que faire se peut. Que si la chose est impossible, à cause des tumultes populaires * — on remarquera l'attachement des foules africaines à la diffusion du culte des martyrs, avec ou sans reliques tandis que la hiérarchie t ient à la présence de corps saints — « que les gens soient avertis de ne plus fréquenter ces lieux, de peur que la rectitude de leur foi y soit prise dans les liens de la superstition. Et (pie. de toutes façons, aucune memoria de martyrs ne soit approuvée ou acceptée que là où un corps, ou bien des reliques certaines sont conservés, ou encore là où une tradition d'origine bien assurée place anciennement une habitation [d'un martyr] ou sa propriété ou le lieu de sa passion. Car pour tous ces autels constitués de tous côtés par voie de songes et de vaines révélations soi-disant arrivés à tel ou tel, » — et c'était souvent une réclame déguisée pour de fausses reliques — « nous les réprouvons absolument ». Les abus mêmes que le concile prévient supposent un culte très populaire. Texte dans Vllis/ ana, P.L., t. lxxxiv, col. 212.
3. Les canons de Martin de lîraga résument, dans un latin obscur, pour l'Église suève du vi« siècle, les décrets des synodes grecs : voici le dernier canon (can. 68) concernant les clercs : « Il ne faudrait pas que des clercs ignorants prennent sur eux de porter les mystères sur les monuments [funéraires?) dans les campagnes, ou d'y distribuer les sacrements; mais c'est dans une église ou dans une basilique où sont placées des reliques des saints — positœ, sans doute par suite d'une translation de reliques parcellaires ou représentatives — c'est là que doit être ofTerte l'oblalion pour les morts. » Mansi, ConciL, t. ix, col. 206.
4. Au siècle suivant, à l'usage de l'Église wisigothique, VHispana résumait le canon de Martin en ces mots plus clairs : « Défense de dire la messe sur les tombeaux » des morts, et donc sans reliques. P. L., t. lxxxiv, col. 583. En 675, le IIIe concile de Braga (can. 5) mettait en garde les évêques contre un abus spécial dans le culte espagnol des saintes reliques, ou plutôt, à vrai dire, dans le cérémonial des évêques du pays : « Nous avons appris que certains évêques, quand ils arrivent à l'église dans les fêtes de martyrs, suspendent les reliques à leur cou, pour se parer aux yeux des gens d'un faste plus glorieux, et, comme s'ils étaient eux-mêmes l'arche des reliques, ils se font porter sur une sedia par des clercs revêtus d'aubes. C'est là une présomption détestable, qui doit être abrogée entièrement, de peur que, sous une fausse apparence de sainteté, ce soit la vanité [des évêques ] qui seule y trouve son compte»; on voit bien que le concile n'a rien à redire contre l'honneur dû aux reliques; bien au contraire, il les met au-dessus des