‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 3)Chapitre 52 sur 470 · QUIÉTISME. LES MESS ALI E N S · texte numérisé non relu

QUIÉTISME. LES MESS ALI E N S

prière continuelle l'unique moyen de salut, à l'exclusion de toute autre ouvre, même de la réception des sacrements. On les appelait aussi messaliens ou massaliens, d'un mot syriaque qui signifie « ceux qui prient ». Ils étaient aussi connus aux v et vie siècles sous les noms d'enthousiastes, èv6ouŒiotCTaC et de choreutes, yopsuTat « danseurs », parce que dans leurs frémissements mystiques, sorte de délire sacré, ils sautaient et dansaient.

Les origines de cette secte sont obscures. Cf. art. Euchites, t. v, col. 1454-1465. Nés en Mésopotamie, dans les environs d'Édesse, les euchites se répandirent, vers la (in du rve siècle, en Syrie et dans les provinces de l'Asie Mineure. Quelques moines subirent leur influence. Sous prétexte de prier sans discontinuer, ils s'avisèrent, contrairement aux traditions monastiques, de supprimer le travail des mains et de demander leur nourriture à la seule charité des fidèles. Cf. saint Nil, De paupertale, 21, P. C, t. lxxix, col. 997.

On trouvera les références aux ouvrages des historiens ecclésiastiques anciens, Théodoret de Cyr, Timothée de Constantinople et saint Jean Damascène, rapportant les erreurs des euchites, dans l'article cité, col. 1454-1456. Le P. de Guibert, S. J., a reproduit tous les textes de ces historiens, concernant les euchites, dans ses Documenta ccclesiastica christiame perfectionis sludium speclanlia, Rome, 1931, n. 78-88, p. 15 sq.

Dom L. Villecourt, La date et l'origine des Homélies spirituelles attribuées à Macaire, dans Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, t. i, 1920, p. 250-258, et dom A. Wilmart, L'origine véritable des homélies pneumatiques, dans la Revue d'ascétique et de mystique, t. i, 1920, 361-377, estiment que les cinquante Homélies spirituelles, attribuées à Macaire l'Égyptien, sont un ouvrage de provenance messalicnne. Voir ici l'art. Messaliens, t. x, col. 792-795.

Les euchites ont émis des erreurs sur l'Écriture sainte, l'immutabilité divine, la Trinité, Jésus-Christ, le péché originel, la prière, l'état d'impassibilité ou à7TOt8ei.a.

On ne parlera ici que de leurs tendances quiétistes. Elles procèdent de deux faux principes : la corruption foncière, substantielle de la nature humaine déchue et l'efficacité exagérée, attribuée à la prière perpétuelle, et qui jette l'âme dans Vapatheia.

Les euchites enseignent que le mal constitue la nature humaine, depuis le péché originel. A la naissance d'un enfant, disent-ils, un démon s'unit à lui substantiellement et le porte bientôt à commettre des actes obscènes. Timothée, prop. 1 ; Théodoret, prop. 3. Satan habite ainsi avec l'homme, uni en quelque sorte hy postât iquement à lui, èvu7ro<TT<xTa><;. Satan et les démons ont en leur possession la nature humaine; celle-ci est en communauté étroite avec les esprits mauvais, xoivwvixy) èati tcov 7rv£Ufj.âTcov v?)ç 7rov7)ptocç. Saint Jean Damascène, prop. 1, 2.

Comment délivrer l'homme de cette emprise essentielle du démon? Cette délivrance ne s'opère pas par le baptême. Ce sacrement peut bien remettre les péchés, mais il est impuissant à chasser les démons de l'âme et à en arracher les racines du péché qui, depuis la chute originelle, « font partie de la substance de l'homme ». Théodoret, 1,4; Timothée, 2; S. Jean I).. I, 5. Même après la réception du baptême, l'homme est dans une masse de péché. S. Jean D., 5. Seule la prière perpétuelle, èvSsXe/T.ç 7rpoaeoy Y), peut arracher les racines du péché qui demeurent dans le baptisé et chasser le démon qui s'est uni à lui dès sa naissance. Théodoret, 2, 1; Timothée, 3; S. Jean l>., I. 6.

Cette prière continuelle, (pie les messaliens comprennent mal d'ailleurs, est Incompatible avec le tra-

vail des mains. C'est pourquoi, celui-ci était considéré par ces hérétiques comme une chose honteuse, pSeXupov, tout a lait indigne tics hommes spirituels qu'ils prétendaient être. Théodoret, (>; Timothée, 13. Toutes les aumônes devaient être pour eux, de préférence aux pauvres et aux malheureux. Eux seuls étaient les « vrais pauvres en esprit ». Timothée, 15. C'est contre ces prétentions si opposées a la tradition chrétienne que saint Nil fulminait du haut du mont Sinaï. Refuser ainsi de travailler et abuser de la charité des fidèles était un crime. De paupertale, 21, P. G., t. lxxix, col. 997. C'était aussi grave paresse, car les messaliens, sous prétexte de prier sans cesse, dormaient une grande partie du jour. Théodoret, 6.

Les erreurs les plus graves de ces hérétiques se rapportent à l'efficacité complètement anormale qu'ils attribuent à cette prière continuelle. Cette prière, et elle seule, arrache les racines du péché qui sont dans la substance de l'homme et expulse le démon qui habite en lui depuis sa naissance. Le démon est expulsé par le mucus des narines et par la salive de celui qui prie continuellement. Il s'enfuit sous forme de fumée ou de serpent. Théodoret, 2, 5; Timothée, 3. Mais ce n'est là que le côté négatif de la transformation opérée dans l'âme par la prière continuelle. Les effets positifs sont ceux du quiétisme le plus accentué; c'est l'état d'impassibilité, àirâôeioc.

Le faux mysticisme est presque toujours à tendances panthéistes et sensuelles. Identifier l'âme humaine avec Dieu est en effet le meilleur moyen de lui enlever toute responsabilité morale quand elle suit ses passions. Les messaliens enseignaient que l'homme, délivré par la prière continuelle des racines du péché et du démon, arrive à l'impassibilité. Il est envahi par l'Esprit-Saint, qui s'unit à lui par des liens rappelant ceux des rapports conjugaux des époux. Timothée, 3, 4; S. Jean D., 7,8. La personne même de l'Esprit- Saint est perçue par l'âme d'une manière sensible. L'âme ne peut douter de sa présence en elle. S. Jean D., 17. Bien plus, l'âme est transformée en la nature divine et immortelle, p.STa6àXXe-rca eîç tt)v 0e[av xo'.i. àxTjpa-rov çrja'.v. Timothée, 11. Dans cet état, l'homme voit la Trinité des yeux du corps, il connaît les pensées les plus secrètes des autres. Théodoret, 8; Timothée, 5. Il est parfois dans une sorte de délire sacré. Théodoret, 10, 11; Timothée, 10.

Les conséquences les plus immorales étaient déduites de cette fausse mystique. Arrivée à l'impassibi lité, telle que la comprennent les messaliens, l'âme a atteint la suprême perfection morale, c'est-à-dire l'impeccabilité. Elle n'a plus besoin de s'instruire ni de discipliner son corps. Celui-ci ne peut plus entraîner au mal. Il est délivré de la tyrannie des passions. Timothée, 9. Aussi, celui qui est arrive à l'impassibilité ainsi comprise peut se livrer aux actes sensuels et au libertinage sans commettre aucune faute. Il lui est permis désormais de s'\ laisser aller. Timothée, 16.

Cette impassibilité messalienne est en grande partie différente de celle des anciens stoïciens. L'impassibilité stoïcienne est un état où la racine des passions aurait été arrachée de l'âme humaine, afin que celle < i dcvînl insensible aux tentations. Conception chinic rique sans doute, mais qui ne conduit pas nécessai rement aux conséquences immorales de l'impassibilité des messaliens. BUepeul y conduire cependant et favoriser le quiétisme. Celui qui se croira arrivé a l'impassibilité, à cet état sans passion, estimera souvent inutile tout effort pour maintenir le corps dans le devoir. Nous voilà dans le quiétisme I C'est ainsi que les messaliens v sont tombés, l.a vraie spiritualité se tient dans un juste milieu : in medio stat Veritas. Si elle dévie à droite ou à gauche, on arrive aussitôt à des conséquences erronées et Funestes, les doctrines spirituelles ont

O U I É T I S M E . L' H E S YC H A S M I :

une influence directe et immédiate sur la conduite de l'homme; aussi les erreurs en spiritualité sont-elles particulièrement redoutables.

IV. L'hésychasme en Orient au Moyen-Age. — On appelait hésychastes (Yjair/dcÇov-rsç « ceux qui se livrent à la quiétude ») les moines qui vivaient en ermites dans les environs des monastères orientaux de la région du mont Athos. Dès le ve siècle, l'usage s'était établi de permettre aux moines qui se sentaient appelés à la vie rigoureusement contemplative de quitter leurs communautés pour se livrer à la contemplation à proximité des monastères. Le samedi, ils revenaient au milieu de leurs frères pour célébrer avec eux l'office eucharistique.

Cette pratique n'eut rien que de très légitime à l'origine. Mais — sous quelles influences? on l'ignore une fausse mystique s'introduisit parmi les hésychastes. Nous la trouvons formulée au xie siècle. Il y eut donc à cette époque un hésychasme hétérodoxe, à tendances quiétistes dont il faut parler.

Le principe fondamental de cette fausse mystique est expliqué ainsi par un moine oriental de cet le époque, Syméon, dit le Nouveau Théologien. D'après lui, la grâce est nécessairement objet de conscience en nous. Celui qui n'expérimente pas en lui-même la présence de la grâce sanctifiante n'est pas justifié. Être dans la sainte amitié de Dieu et ne pas voir Dieu sous forme de lumière est impossible. ■ Car Dieu est lumière, et pareille à une lumière est sa contemplation. » J. Mausherr, La méthode d'oraison hésychaste, dans les Orientalia christiana, t. ix, 1927, p. 101 sq. Cf. art. Paiamas, t. xi, col. 1751. Inutile de taire remarquer combien erronée est cette conception de la grâce divine.

Le but de la contemplation, c'est justement d'obtenir la vision de cette lumière divine et d'en donner la jouissance. Les méthodes de contemplation conseillées par les hésychastes étaient variées. L'une d'elle est particulièrement curieuse. Elle semble s'inspirer de la contemplation bouddhiste exposée plus haut. Cette méthode, à la fois physique et morale, est fondée sur la théorie de la respiration telle que la concevaient, au xnc siècle, les moines de la région du mont Athos. L'air que nous respirons, dit un moine athonite appelé Nicéphore (t vers 1310), passe par le nez et va dans le cœur. Le cœur attire l'air afin de lempérer sa chaleur. « L'agent de la respiration, c'est le poumon, qui, pareil à un infatigable soufflet, fait entrer et sortir l'air ambiant. » Lorsque l'air aura pénétré dans le cœur, l'esprit sera entièrement recueilli, l'âme éprouvera une grande joie et elle verra la lumière divine. Cf. Nicéphore, De cordis custodia, P. G.. t. cxlvii, col. 963 sq.; Grégoire le Sinaïte, De respiratione, P. G., t. cl, col. 1316 sq.

Voici d'ailleurs comment Syméon le Nouveau 'théologien décrit cette méthode de contemplation dans sa Méthode de la sainte oraison et attention : « Assis dans une cellule tranquille, à l'écart, dans un coin, fais ce que je te dis : ferme la porte et élève ton esprit au-dessus de tout objet vain et temporel; ensuite, appuyant ton menton sur la poitrine et tournant l'œil corporel avec tout l'esprit sur le milieu du ventre, autrement dit le nombril, comprime l'aspiration de l'air qui passe par le nez, de façon à ne pas respirer à l'aise, et explore mentalement le dedans des entrailles pour y trouver le lieu du cœur, où aiment à fréquenter toutes les puissances de l'âme. Dans les débuts, tu trouveras une ténèbre et une épaisseur opiniâtres, mais en persévérant et en pratiquant cette occupation de jour et de nuit, tu trouveras, ô merveille! une félicité sans bornes. Sitôt, en effet, que l'esprit trouve le lieu du cœur, il aperçoit tout à coup ce qu'il n'avait jamais vu, car il aperçoit l'air existant au centre du cœur, et

il se voit lui-même tout entier lumineux et plein de discernement; et dorénavant, dès qu'une pensée pointe, avant qu'elle s'achève et prenne une forme, il la pourchasse et l'anéantit par l'invocation de Jésus- Christ. » Cité dans les Grœcorum sententiœ, de Grégoire Paiamas, P. G., t. cl, col. 899. Cf. liausherr, op. cit., p. 161-165; Grég. Paiamas, De hesychastis, P. G., t. cl, col. 1106-1107, 1110, 1112, 1111; t. cuv, col. 840. On nomma ces contemplatifs les omphalopsyques ou « regardeurs de nombril ».

Le Calabrais Barlaam de Seminaria (t 1318) se moqua publiquement de ces pratiques saugrenues des hésychastes et des doctrines hétérodoxes qui les motivaient. Ces faux mystiques prétendaient que la la lumière qui enveloppait le corps du contemplât il était la lumière divine, celle qui avait transfiguré le corps mortel du Christ sur le Thabor, au moment de la transfiguration. Les critiques acerbes de Barlaam déclenchèrent la fameuse controverse hésychaste que l'on n'a pas à exposer ici. Voir, t. xi, col. 1777 sq., l'art. Palamite i Controverse).

Remarquons les tendances quiétistes de cette contemplation hésychaste. fout d'abord les ressemblances de cette contemplation avec celle des moines indiens des religions brahmaniques ; même immobilité du corps, influence analogue de la manière de respirer pour obtenir le résultat désiré, et surtout même moyen mécanique el tout corporel pour produire un effet moral, spirituel. L'hésychaste n'a pas recours à l'ascèse. à l'effort moral pour arriver à la sainteté; aussi ses pratiques s'inspirent-elles d'une déformation grave de la mystique chrétienne.

Les tendances quiétistes de l'hésychasme ne se manifestent pas autant qu'on aurait pu le craindre. L'hésychaste est invité à prier, à lire et à méditer, mais avec modération, car son grand souci doit être de contenir sa respiration, de la gouverner comme elle doit l'être, xpxTÛv ttjv èx7rvoï)v, en vue du rôle essentiel qu'elle joue dans la contemplation. Grégoire le Sinaïte, De quietudine et duo bus oralionis modis, 2. /'. G., t. cl, col. 1316.

Ce souci baroque de la respiration gênait évidemment beaucoup la psalmodie, laquelle exige que l'on puisse respirer librement. Aussi, parmi les hésychastes, les uns psalmodiaient peu, d'autres pas du tout. « Ceux qui ne psalmodient jamais, disait Grégoire le Sinaïte, ont raison s'ils sont avancés dans la perfection. Car ceux-là n'ont pas besoin de psalmodie, mais de silence et de perpétuelle prière et contemplation quand ils sont arrivés à l'illumination d'eux-mêmes. Car, étant unis à Dieu, il ne leur est pas avantageux d'en détourner leur esprit ni de le jeter dans le trouble. Ibid., col. 1320.

Ces erreurs manifestes n'empêchèrent pas l'hésychasme d'être bien vu dans le milieu byzantin du Moyen Age. (le succès fut dû, en grande partie, à l'autorité extraordinaire dont jouit son plus célèbre défenseur, Grégoire Paiamas, archevêque de Thessalonique. L'hésychasme s'identifia tellement avec Grégoire Paiamas que ses adeptes furent appelés palamites. Aujourd'hui encore des historiens grecs et russes font l'apologie de la mystique hésychaste.

Sur l'hésychisme, outre les ouvrages cités, voir l'indication des sources dans les Indices de la Pairologie qrecque, de F. Cavallera, p. 141-142; Échos d'Orient, t. V, 1902, p. 1-11, t. vi, 1003, p. 50-00; M. Viller, Nicodém" l'Hagiorite, dins Revue d'ascétique el de mystique, 1024, p. 174 sq. : K. Krumv>acher, Geschichte der byzantinisc/vn Liiteratur, 2e éd., Munich, 1897; Nicétas Stétathos, Un grand mystique byzantin. Vie de Syméon le Nouveau Tkéoloqien ( 949-1022 ) , texte grec inédit, publié avec introd. et notes critiquespar le P. Irénée Hausherr, S. .1., et trad. fr. en collaboration avec le P. J. Iforn, S. J., dans Orientalia chrisiiana, t. xn, n. 45, 1028; sur Grégoire Palarms, M. Jugie, art. Pu. amas

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