I. Au MOYEN AGE : LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT
les béghards; maître Eckart. — 1° Les frères il ii libre esprit. — Les origines du quiétisme occidental sont obscures. On trouve les erreurs quiétistes déjà accentuées au xnr siècle, chez les frères du libre esprit. Ces hérétiques ne formaient pas une secte ostensiblement organisée, mais plutôt une société secrète dont les membres répandaient leurs erreurs d'une manière occulte; aussi défiaient-ils les menaces de L'Inquisition. Ils étaient nombreux sur les bords du Rhin, cette région « classique des hérésies de l'Allemagne du Moyen Age ». Voir, ici, t. vi, col. 'M 10-31 M). Là aussi llorissait, au xnic et au xive siècle, l'association religieuse des béguines el des béghards, association pure et orthodoxe à l'origine et qui fut gâtée en pallie par les frères du libre esprit. Chez les béghards hétérodoxes, comme nous le verrons, se trouvent des erreurs quiétistes semblables à celles des frères du libre esprit. Voir art. BÉGHARDS, BÉGUINS, t. Il, col. 528-535.
Le faux mysticisme de ces hérétiques s'inspire du panthéisme. Il tend à la suppression de l'activité personnelle et de la responsabilité morale. D'où venait ce panthéisme? Peut-être d'Espagne, où l'averroïsme, système phîlosophico-religieux arabe, était puissamment soutenu. D'Espagne cette philosophie à tendances panthéistes ne tarda pas à pénétrer dans les villes rhénanes, surtout à Strasbourg, ce carrefour intellectuel de l'Europe du Moyen Age. Comme presque toujours, c'est par la porte du panthéisme que le quiétisme s'introduisit dans les esprits.
Les erreurs des frères du libre esprit furent dénoncées et condamnées. Saint Albert le Grand, lorsqu'il était évêque de Ratisbonne, lit, vers 1260, un recueil de cent vingl et une erreurs des frères du libre esprit, ck'si iné aux inquisiteurs de la foi. W. Preger, Geschichle der deutschen Mystik ini Mittelalter, t. i, Leipzig, 1874, p. 461-471; I. von Dôllinger, Beitràge :ttr Sektengeschichte des Mille/allers, t. n, p. 395 sq. Ce recueil nous fait connaître avec précision renseignement de la secte. On en trouvera un excellent texte dans les Documenta ecclesiastica christianse perfectionis studium spectantia, n. 198-221 , p. 116-127, du P. de Guibert. Quant aux erreurs des béghards hétérodoxes, elles ont été condamnées par le concile de Vienne en 1312. De Guibert, ibid., n. 27 1 -27.r>, p. 155 sq.; Denz. Bannw., n. 171 sq. Les ailleurs spirituels catholiques rhénans de cette époque n'ont pas manqué de combattre la fausse mystique des frères du libre esprit el des béghards. Parmi eux, Tauler et surtout le bienheureux Ruysbroeck doivent être mentionnés.
l'n panthéisme absolu inspire toute la doctrine des frères du libre esprit. L'âme humaine est de la même substance (pie Dieu: éternelle comme lui. Dicere <mimain esse de substantiel Dei, seternam ami Dca. Prop. 7. 95, 96. Toute créature est Dieu : quod munis creatura sil Deus. Prop. 7(i. L'homme esl donc Dieu, égal à Dieu: son aine esl divine : Dicere liominem Daim esse.
hominem passe fieri œqualem Deo vel animam fteri divinam. Prop. 27, 77, etc. Il est l'égal du Christ. Prop. 23, (15, 85.
La première conséquence de cette identité de Dieu et de l'homme, c'est que l'action de l'homme parfait est l'action même de Dieu : Quod homo ad talem slatum polesl pervenire quod Deus in ipso omnia operatur. Prop. 15, 1'.), 56. Il n'y a pas de responsabilité personnelle pour l'homme parfait. Tout ce qu'il fait a été prédéterminé par Dieu : Quod hue quod faciunt homines, ex Dei ordinatione faciunt. Prop. 66. Il ne peut donc pas pécher lors même qu'il commettrait l'acte du péché : Quod homo faciat mortalis peccati actum sine peccato. Prop. 6. S'il tombe dans les péchés quels qu'ils soient, il n'en aura cure, car c'est Dieu qui a tout prédéterminé, el l'on ne doit pas s'opposer aux prédéterminations divines. Prop. 117.
Les frères du libre esprit rejettent évidemment l'Église. L'homme parfait n'a pas besoin du prêtre : Quod Iwma tantum profteiat, quod sacerdole mm indigeal. Prop. 10. La confession sacramentelle est rejetée: Quod homo unitus Dca non debeat eon/ileri etiam peccalum morlalc. Prop. 11. Les prières et les jeûnes, tout comme la confession, sont un obstacle à la perfection : Quod orationes, fejunia, confessiones peccatorum impediant bonum hominem. Prop. 50, etc.
Le bienheureux Ruysbroeck résume ainsi ces erreurs : « Ou trouve encore d'autres homines mauvais et diaboliques, qui disent qu'ils sont le Christ en personne ou qu'ils sont Dieu : le ciel et la terre ont été faits de leurs mains, et ils le soutiennent avec tout ce qui existe. Supérieurs à tous les sacrements de la sainte Lglise, ils n'en ont pas besoin et n'en veulent pas. Quant aux ordonnances et usages ecclésiastiques et tout ce que les saints mit laissé dans leurs écrits, ils s'en moquent et n'en retiennent rien. Mais le dérèglement, une hérésie détestable et les coutumes sauvages qu'ils ont inventées eux-mêmes, voilà ce qu'ils estiment saint et parfait. La crainte et l'amour de Dieu ont fui de leur cœur; ils ne veulent connaître ni bien ni mal et ils prétendent avoir découvert chez eux, au-dessus de la raison, l'être sans modes. » Le miroir du salut éternel, c. xvi, Œuvres de ituijsbroeck l'Admirable, trad. des bénédictins de Saint-Paul de Wisques, t. i, Bruxelles, 1919, p. 116; cf. Le livre des sept clôtures, c. xiv, ibid., p. 180.
L'oisiveté spirituelle, le quiétisme le plus radical, sont prônés par les frères du libre esprit. Aucune œuvre n'est nécessaire pour devenir parlait. Bien plus, les jeûnes, les disciplines, les veilles, sont des obstacles qui s'opposent à La perfection : Quod homines impediant et retardent perfectionem et bonitatem per fejunia, fl igellationes, disciplinas, vigilias et alia similia. Prop. 110; cf. prop. II. 50. L'homme étant Dieu n'est pas obligé d'obéir aux commandements divins : Dicere hominem liberum esse a decem prseceplis. Prop. 83. De là les immoralités de la secte : Quod unitus Deo auilacler possil explere libidinem carnis per qualemcumque modum, etiam religiosus in utroque sexu. Prop. 106; cf. prop. 63, 72, 81, 07.
Leur oisiveté, dil I !uv sbroeck leur semble de si grande importance qu'on ne doit y mettre obstacle par aucune œuvre, si bonne qu'elle soit... Aussi se livrentils à une pure passivité, sans aucune opération en haut ni en bas..., de peur qu'en faisant quelque chose ils n'entravent Dieu en son opération. Leur oisivilé s'étend donc à toute vertu, à tel point qu'ils ne veuli ni ni remercier, ni louer Dieu... A leur avis, ils sont au delà de Ions les exercices, de toutes les vertus, el ils soûl parvenus à une pure oisiveté, où ils sont affranchis vis-à vis de toutes vertus... Ils pensent donc ne pouvoir jamais croître en vertus, ni mériter davantage, ni commettre des péchés; car ils n'ont plus
QUIÉTISME. MAITRE ECKART
de volonté..., ils sont un avec Dieu et réduits à néant quant à eux-mêmes. La conséquence c'est qu'ils peuvent consentir à tout désir de la nature inférieure... Dès lois, si la nature est inclinée vers ce qui lui donne satisfaction et ss pour lui risister, 1 sïsiveti de 1 £.sprit doit en être tant soit peu distraite ou entravée, ils obéissent aux instincts de la nature, afin que leur oisiveté d'esprit demeure sans obstacle. » L'ornement des noces spirituelles, 1. II, c. ixxvn, ibid., t. ni, p. 2(i(t-2(il.
Ruysbroeck condamne ici le quiétisme des béghards hétérodoxes en même temps que celui des frères du libre esprit. Ce qu'il dit de l'affranchissement de l'âme quiétiste de tout exercice des vertus a été condamné par le concile de Vienne, en 1312, réprouvant la (i1' proposition des béghards : Quod se in actibus exercere virtutum est hominis imperfecli et perjecla anima licential a se. tnrtutes. Denz.-Bannw., n. 4715 ; de Guibert, op. cit., n. 275, p. 155; cf. n. 273.
2° Les béghards. — Le panthéisme des béghards est beaucoup plus mitigé que celui des frères du libre espiit. C'est surtout l'impcccabilité de l'homme parfait qui est mise en relief : > L'homme, dit-on, dans cette vie présente peut acquérir un tel degré de perfection qu'il devienne complètement impeccable et ne puisse plus croître en grâce ». Car, ajoute-t-on, « si l'on pouvait progresser indéfiniment dans la sainteté, on (inirait par être plus parfait que le Christ. » Prop. 1. Les béghards enseignaient encore que l'on peut être aussi parfait ici-bas qu'on le sera dans la vie bienheureuse du ciel. Et d'ailleurs, selon leur manière de voir, « tout être intellectuel est naturellement bien heureux en lui-même; l'âme humaine n'a pas besoin de la lumière de gloire l'élevant â un ordre supérieur pour voir Lieu et jouir de lui béatitiquement. » Prop. 4, 5. On remarquera ici l'influence de l'erreur averroïsfe de l'unité de l'intellect.
L'n quiétisme absolu, comme celui des frères du libre esprit, était la conséquence de ces erreurs. L'homme qui est arrivé au degré voulu de perfection « et d'esprit de liberté « est affranchi de toute obéis sance. Les lois de l'Église ne sont plus pour lui. Prop. 3. Les œuvres sont inutiles, la lutte contre les passions ne se conçoit plus : « L'homme parfait, dit -on. ne doit ni jeûner ni prier, car alors ses sens sont si totalement soumis à son esprit et à sa raison qu'il peut accorder à son corps tout ce qui plaît. » Prop. 2. Se laisser aller aux tentations n'est plus pécher : l'n acte charnel [contre la chasteté |, lorsque la nature y incline, n'est pas un péché, surtout si celui qui le l'ait est tenté. ■> Prop. 7. Les » violences diaboliques >, dont parlera plus tard Molinos, s'inspireront de cette doctrine immorale des béghards.
Enfin, la contemplation, comme la comprenaient les béghards, ne pouvait avoir pour objet ni l'humanité du Christ, ni la passion, ni l'eucharistie. Y penser aurait été déchoir des hauteurs de cette contemplation qui ne s'attache qu'à l'essence divine. Aussi, les lié ghards ne s'apenouillaient-ils pas pour adorer le corps du Christ au moment de l'élévation. Prop. X. Nous retrouverons plus tard cette prétention de certains contemplatifs d'exclure de leurs oraisons et de propos délibéré l'humanité du Christ.
3° Mettre Eckart. — n naquit en Thuringe vers 1260. Il entra, jeune encore, au couvent dominicain d'Erfurt. En 1300, il vint étudier à Paris et il y revint en 1311 pour y enseigner. Pendant quelque temps il prêcha à Strasbourg, où les béghards hétérodoxes étaient en grand nombre. Eckart fut accusé de n'avoir pas assez combattu leurs erreurs. En 1326, alors qu'il professait la théolorie à Cologne, l'archevêque de celte ville, Henri de Yirnebourg, le cita à son tribunal comme suspect d'hérésie. Eckart se défendit de son
mieux, puis en appela au pape. 11 mourut l'année suivante, et, deux ans après, en 1329, le pape Jean XXII, par la bulle In agro dominico, du 27 mars, condamna vingt-huit propositions extraites de ses œuvres : dixsept — les quinze premières et les deux dernières comme hérétiques, et les autres comme malsonnantes, téméraires et suspectes d'hérésie.
D'après les propositions condamnées, il s'opérerait, selon Eckart, une identification réelle, proprement dite, entre l'homme juste et Dieu : La proposition 10 est ainsi formulée : Nous sommes totalement transformés en Dieu et changés en lui de la même manière que dans le sacrement [de l'eucharistie] le pain est changé au corps du Christ; je suis ainsi changé en lui parce qu'il me fait son être un et non seulement semblable; par le Dieu vivant, il est vrai qu'il n'y a aucune distinction. » Cf. prop. 9. Jean Gerson (f 1 129) trouvera injustifiée et téméraire cette comparaison de l'union mystique avec la transsubstantiation eucharistique. De theotoyia mustica spec.ulatwa, part. VIII, dans Ellies du Pin, Gersonii upera omnia, t. ni. Amers. 1706, p. 394-395. L'usage qu'en l'ail Eckart est tout â fait abusif.
Identification aussi entre le mystique et le Christ ; « Tout ce que Dieu le Père a donné à son Fils unique, quant à sa nature humaine, il me l'a entièrement don né â moi aussi; je n'excepte rien, ni l'union ni la sainteté, tout m'a été donné aussi bien qu'à lui. » " Tout ce que dit du Christ la sainte Écriture, tout cela se vérifie aussi de l'homme bon et divin. » Prop. 11, 12; cf. prop. 20, 21.
La conséquence de cette identification, c'est que lac lion de l'homme se confond d'une manière absolue avec celle de Dieu : «Tout ce qui est propre à la nature divine, cela est entièrement propre à l'homme juste et divin; c'est pourquoi cet homme juste opère tout ce que Dieu opère et il a créé conjointement avec Dieu le ciel et la terre, et il est générateur du Verbe éternel, et Dieu sans cet homme ne saurait rien faire. Prop. 13.
Il faudra donc considérer les actions de l'homme comme étant les actions mêmes de Dieu. L'homme n'agira pas par lui-même. L'abandon extrême à Dieu et l'indifférence de l'homme pour toutes choses, même pour sa sanctification, seront les conditions de la vie spirituelle véritable : « Ceux qui ne recherchent pas les biens matériels, ni les honneurs, ni ce qui esl utile, ni la dévotion intérieure, ni la sainteté, ni la récompense, ni le royaume des cieux, mais ont renoncé à tout cela, même à ce qui est leur, c'est en ces hommes (pie Dieu est honoré. » Prop. 8.
Cel abandon total fera tellement adhérera la volonté divine permissive que l'homme ne devra pas regretter d'avoir commis le péché, sous prétexte (pie cela a été permis par Dieu. « L'homme bon doit si bien ((informer sa volonté à la volonté divine qu'il veuille tout ce que Dieu veut : puisque Dieu veut en quelque manière que j'aie péché, je ne voudrais pas, moi, n'avoir pas commis de péché, et telle est la vraie pénitence. » Prop. 1 1. Et encore : « Si un homme avait commis mille péchés mortels, s'il élail bien disposé, il ne devrait pas vouloir ne pas les avoir commis. » Prop. 15.
Cel abandon quiétiste à la volonté divine permissive est tout i fait illégitime. 11 s inspire de la doctrine des frères du libre esprit. Prop. 117, Guibert, op. cit., p. 126. Tout pécheur a le grave devoir de se repentir de ses fautes. Mais comment détestera-t-il les péchés qu'il a commis s'il ne regrette pas de les avoir commis? L'adhésion à la volonté divine permissive au sujel des actions mauvaises auxquelles on s'est livré sera toujours accompagnée de la douleur de les avoir faites et du désir sincère, s'il était réalisable, de les avoir évi-
OUIÉTISME. LES AL U MB R A DOS
tées. « On ne doit jamais supposer la permission divine, dit Fénelon, que dans les fautes déjà eommises; cette permission ne doit diminuer en rien alors notre haine du péché, ni la condamnation de nous-mêmes. » Correspondance de Fénelon, t. v, Paris, 1827, p. 369- 370. Jean Gerson, toujours si prudent quand il traite de la mystique, reconnaît sans doute la légitimité de notre adhésion à la volonté divine permissive du péché; mais il ajoute qu'elle est un point délicat de la spiritualité qui peut facilement être mal compris. De discretione seu rectitudine cordis, consid. 9, dans Opéra omnia, t. m, Anvers, 1706, p. 470.
La bulle de Jean XXII In agro dominico a été rééditée par Denifle, Akten zum Processe Meister Eckeharts, dans Archiv fur I.illeralur- und Kirchengcschichte des Millelallcrs, t. il, 1886, p. 636 sq., texte reproduit par Denzinger- Bannwart, Enchiridion, n. 501-529, et par de Guibert, Documenta ecclesiaslica clirislianœ perfeclionis sludium spectanlia, n. 28-1-289, p. 162 sq. Sur le procès d'Iickart voir Daniels, Beilràge zur Geschichle der Philosophie des Millelallers, t. xxm, fasc. 5, 192:i, et G. Tiiéry. Édition critique des pièces relatives au procès d'Eckharl, dans Archives d'hisl. doctrinale et littéraire du Moyen Age, t. i, 1926, p. 129-268. — Voir art. Eckart, t. iv, col. 2057-2081; S. M. Deutsch, Prolestant. Realencyclopàdie, t. v, 1898, p. 142-151; G. Tiléry, Vie spirituelle, Suppl., 1924 p. 93 sq.; 1925, p. 149 sq.; 1926, p. 49 sq.
4° Les mystiques rhénans. - Trouve-t-on des traces de quiétisme dans les écrits des mystiques rhénans du xiv siècle, en particulier dans Taulcr? La réponse est douteuse selon plusieurs historiens. Ce qui est certain, c'est que, dans la période du préquiétisme, au milieu du xvne siècle, beaucoup d'auteurs spirituels se sont inspirés de la mystique rhénane. La doctrine de la nudité de l'esprit, celte prétendue condition de la contemplation parfaite, qui occupe une si grande place dans cette mystique, séduisit entièrement les auteurs, nombreux alors, qui exagéraient l'importance des états passifs pour la sanctification de l'âme. Selon les mystiques rhénans, nous le savons, l'âme qui se prépare à l'union parfaite avec Dieu, doit se dépouiller de toute image et de toute idée, suspendre son activité, être presque totalement passive. Cette passivité, si elle est mal comprise, peut engendrer le quiétisme, la tendance à diminuer et même à supprimer les actes des vertus chrétiennes. C'est malheureusement ce qui eut lieu.
On trouve assez souvent dans les sermons de Tauler, des passages comme celui-ci : « Pour que Dieu opère vraiment en toi, tu dois être dans un état de pure passivité; toutes tes puissantes doivent être complètement dépouillées de toute leur activité et de leurs habitudes, se tenir dans un pur renoncement à ellesmêmes, privées de leur propre force, se tenir clans leur néant pur et simple. Plus cet anéantissement est profond, plus essentielle et plus vraie est l'union. » Sermons de Tauler, trad. Hugueny, Théry et Corin, t. n, Paris, 1931, p. 96.
« Il s'est vu de nos jours, dira François Malaval, un grand philosophe [Descartes ] qui a cru que pour acquérir la véritable philosophie et pour la rétablir dans sa pureté, il fallait que l'esprit humain oubliât tout ce qu'il avait appris; qu'alors... la vérité paraîtrait dans son vrai jour... Ce n'est pas ici le lieu de disputer si ce fondement de sa philosophie est raisonnable, mais dans le chemin dont nous parlons, il est certain que qui laisse tout recouvre ce qu'il laisse plus parfait et plus entier, ayant Dieu pour principe... « Pratique facile pour élever l'âme à la contemplation, Paris, 1673, p. 333-331.
IL Le quiétisme luthérien au xvie siècle. — Je signale brièvement le quiétisme luthérien, car on trouve ici. t. ix, col. 1146 sq., un long et suggestif article sur Luther de .1. Paquier.
Le quiétisme de Luther est une conséquence de sa conception ultra-pessimiste de l'humanité déchue. Selon sa manière de voir, la concupiscence est le péché originel lui-même. Tous ses mouvements même involontaires sont toujours des péchés graves. Les passions sont donc insurmontables, aussi indomptables que Cerbère, aussi invincibles que le géant Antée. Le libre arbitre a d'ailleurs été détruit par la chute originelle. La volonté est donc irrémédiablement subjuguée par les passions.
Dès lors, il est inutile d'essayer de lutter. Nous sommes toujours vaincus d'avance. Inutile de prier au moment de la tentation, puisque la volonté est fatalement vouée au mal. Aucun acte intérieur tel que le repentir n'est possible. Les œuvres extérieures, comme la confession et la réception (les sacrements, sont de nul ell'et.
Si l'homme est incapable de tout bien et s'il reste en lui-même pécheur, sa justification ne peut être qu'extérieure à lui et purement « nominaliste » : il est juste parce que la justice du Christ le couvre et voile aux yeux de Dieu les iniquités de son âme. L'unique moyen d'être ainsi extérieurement justifié c'est la foi ou la confiance ferme que nous sommes justifiés, que la justice du Christ nous est imputée.
Nous trouvons dans la doctrine de Luther la division de l'homme en deux parties : la partie inférieure avec les passions qu'il faut laisser faire, à qui il faut tout permettre et la partie supérieure qui a la confiance inébranlable que la justice du Christ est imputée. Cette division est bien celle du quiétisme rigide.