QUIÉTISME. DEBUTS DU SYSTÈME
relation avec le jésuite Achille Gagliardi (1537-1607). Ce Brève compendio a été reproduit et adapté par lié mile dans sua premier ouvrage : Briel discours de l'abnégation intérieure, publié en l "> * » T , avec l'approbation d'André Duval. Œuvres complètes de Bérulle, Migne, Paris, 1856, col. 879 sq. L'écrit de la (lame milanaise a été beaucoup étudié ces dernières années par le R. P. Viller, Bev. d'ascétique et de mystique, t. xii, 1931, p. 14-89; t. xm, 1932, p. 34-59, 257- 293; par dom Giuseppe de Luca, ibid., l. xn, 1931, p. 112-152; par Henri Bremond, Vie spirituelle, févr. et mars 1931, et llisl. du sentiment religieux, l. xi, 1933, p. 3-56; par M. J. Dagens, Hev. d'hist. eccl. de Louoain, n. 2. 1931. L'adaptation en français, faite par Bérulle, du Brève compendio est irréprochable au point de vue doctrinal. Le jeune Bérulle fut guidé dans son travail par les docteurs de Sorbonne, ses conseillers. Mais il semble que le Brève compendio contienne des traces de quiétisme. Le P. Gérard de Saint-Jeande-la-Croix y trouve une doctrine tendant à la même lin que celle de Molinos. Éludes carmélitaines, 1913, p. 511, 512. Ce jugement paraît à bon droit excessif au P. Viller. Le qui paraît exact c'est qu'il y a dans le Compendio des tendances quiétistes. Et comme l'écrit a exercé une grande influence, il n'est pas téméraire de le mettre au nombre des œuvres préquiétistes du début du xvii'- siècle.
L'écrivain spirituel italien le plus célèbre qui fut condamné par l'Église est Lier iMalteo Petrucci, évêque cardinal de Jesi. Ses écrits, publiés de 1073 à 1686, furent mis à l'Index le 5 lévrier 1688, comme entachés des mêmes erreurs que celles de la Guide de Molinos. Cf. P. Dudon, Recherches de science religieuse, mai juin 1914. Deux autres auteurs italiens sont à signaler à cause de l'influence qu'ils exercèrent : Iienedetto Biscia, oratorien, et le dominicain Tomaso Menghini. Les ouvrages du premier, publiés vers 1082 et 1083. furent prohibés le 5 février 1088, et ceux du second le 2 mars de la même année. Ils avaient été édités vers 1680 et 1082.
L'enseignement spirituel à tendances quiétistes était alors si répandu au sud de l'Italie que le cardinal Caracciolo, archevêque de Naples, écrivit une lettre à ce sujet au pape Innocent XI, le ,'50 janvier 1682, pour lui demander d'intervenir. Nous retrouverons plus loin, clans le molinosisme, les mêmes erreurs que celles qui sont mentionnées par le cardinal.
Plusieurs auteurs spirituels français, antérieurs à la condamnation de Molinos, furent censurés par l'Index. Benoît de Canfield, auteur de la Reigle de perfection, contenant un abrégé de toute la vie spirituelle, réduite à un seul point de la volonté de Dieu, Paris, 1009, fut condamné le 20 avril 1089. L'ouvrage, publié sous le nom de Jean de Bernières par le P. I ouis-François d'Argentan : Lechresiien intérieur ou la conformité intérieure que doivent avoir les chrestiens avec Jésus-Christ, Rouen, 1660, fui traduit en italien. Cette traduction fut mise à l'Index le 20 juillet 1089. l'n autre ouvrage de Bernières : Œuvres spirituelles, Paris. 1070, également traduit en italien, fut censuré le 12 décembre 1090. Mais l'auteur qui s'est fait le plus remarquer par ses tendances quiétistes esl le Marseillais François Malaval. Son livre Pratique facile pour élever l'âme à la contemplation en forme de dialogue [entre un directeur el sa Philothée], Paris. 1664, 2e éd.. augmentée (\'unc II' pari., 1070, eut une très grande Influence. La traduction italienne lui mise à l'Index le 21 mars 1088. Voir l'art. Mai \- ai, t. ix, col. 1703.
Les ouvrages énumérés ne contiennenl pas \d]v doctrine quiétiste proprement dite. Aucun d'eux n'enseinrne que l'âme, arrivée aux états mvstiques éle\és. perde sa liberté el devienne irresponsable de ses actes. Ce quiétisme rigide esl celui des frères du libre esprit.
des béghards, «les alumbrados et de Molinos. Mais la spiritualité de ces préquiétistes tend à mettre indûment l'âme chrétienne dans la passivité, sans se demander si Dieu l'y appelle ou si. y étant appelée, s;i préparation ans états passifs a été faite. Le P. Surin déplorait cet abus. Il y a des gens qui sans être appelés de Dieu a cet étal [de passivité], disait-il, lisant les auteurs qui en traitent, ou conversant avec des personnes qui en parlent sans cesse, prennent goût à cette lecl ure et à ces entretiens, se portent d'eux-mêmes aux choses extraordinaires, n'ont à la bouche que la désappropriation, l'anéantissement passif, la transformation de l'âme en Dieu, l'union essentielle cl d'autres semblables termes qui. ne venant point du cœur, sont vides de suc, n'ont qu'un faux brillant el ne descendent jamais jusqu'au cœur. » Dialogues spirituels. t. n, Avignon, 1821, 1. III. c. ix, p. 1 !7.
Saint Jean Eudes déplorait que Bernières eût poussé aux oraisons passives les personnes qui habitaient l'Ermitage de Caen et qui tombèrent dans I'illuminisme. « La source de semblables tromperies, écrivait-il au supérieur du séminaire de Coutances, est la vanité, laquelle, étant une fois entrée dans un esprit, n'en sort que très dillicilemenl el très rarement : c'est ce qu'une. personne de piété [Marie des Vallées | avait dit plusieurs fois à M. de Bernières, que, autant d'âmes qu'il mettrait dans la voie de l'oraison passive (car c'est à Dieu à les y met Ire), il les mettrait dans le chemin de l'enfer. » Œuvres complètes du bienheureux Jean Eudes, t. x. Vannes, 1900, p. 139.
Les préquiétistes entendaient donner des méthodes courtes el faciles permettant, croyaient-ils, d'arriver rapidement et à coup sur à la haute contemplation. Malaval a proposé la Pratique facile, Mme (juvon aura le Moyen court et 1res facile.
Dans ces méthodes, on indique les moyens de mettre l'âme dans l'oraison passive sans qu'on se demande si elle y esl appelée et préparée. Le cardinal Caraecioli disait dans sa lettre, citée plus haut, à Innocent XI : Les quiétistes ne font « ni méditation, ni prières vocales... Ils s'efforcent d'éloigner de leur esprit el même de leurs yeux tout sujet de méditai ion, se présentant eux-mêmes, comme ils disent, à la lumière et au souille de Dieu, qu'ils attendent du ciel, sans observer aucune règle ni méthode, et sans se préparer ni par aucune lecture ni par la considération d'aucun point... [Ils| prétendent s'élever d'eux-mêmes au plus sublime degré de l'oraison et de la contemplation, qui vient néanmoins de la pure bonté de Dieu, qui la donne à qui il lui plaît et quand il lui plaît... » Dans les Œuvres de Bossuet, t. xxvii, Versailles, 1817, p. 193-19 1.
François Malaval exige que sa Philothée arrive, pour faire l'oraison parfaite, à cette nudité totale de l'esprit cpie recommandent avec tanl d'insistance les mystiques allemands et flamands du XIVe siècle. Une nudité d'espril aussi radicale est-elle nécessaire à la contemplation mystique? Beaucouo de théologiens le nient, bai tout cas. si elle esl requise, il faut que ce soit Dieu qui l'opère. Vouloir se dépouiller l'esprit des idées qu'il possède et le réduire à l'inactivité lorsque Dieu n'intervienl pas spécialement pour l'y conlrain dre, c'est se jeter dans une dangereuse passivité. Mu linos enseignera plus tard (pie la voie intérieure consiste à annihiler les puissances de l'âme. Malaval ne s'éloignait guère de cet enseignement lorsqu'il deman dait à sa Philothée de faire, bon gré mal gré, le vide Intellectuel en elle el de maintenir de force ses facultés Inactives dans ses oraisons. Cf. Pratique facile..., Paris. 107.3, p. 22. 333-33 1. etc.
Quant à l'objet de la contemplation, il esl, d'après les préquiétistes aussi simple (pu- possible. De cet objet ou exclul toute distinction, toute multiolicité, si minime qu'elle SOit. L'âme ne doit pas considérer les
QUIÉTISME. LES GUÉRINETS
attributs divins, ni même les personnes divines, mais l'Être divin dans sa rigoureuse unité. Cf. Malaval, op. cit., p. 364-365. Or, les vrais mystiques disent, au contraire, que dans la plus haute contemplation, l'âme peut s'attacher aux personnes divines et aussi aux attributs divins.
Un point de la mystique des préquiétistes est particulièrement regrettable. Le contemplatif, disent-ils, doit laisser de lui-même, de propos délibéré, la considération de l'humanité du Christ : « Dans cette oraison de quiétude, écrivait encore à Innocent XI le cardinal Caraccioli, quand il se présente à leur [aux quiétistes] imagination des images même saintes et de Notre- Seigneur, [ils] s'elforcent de les chasser en secouant la tête, parce, disent-ils, qu'elles les éloignent de Dieu... Leur aveuglement est si grand que l'un d'eux s'avisa un jour de renverser un crucifix de haut en bas parce, dit-il, qu'il l'empêchait de s'unir à Dieu et lui faisait perdre sa présence. » Œuvres de Bossuet, ibid. Voir ce que dit Bossuet de Malaval, à propos de cette exclusion de l'humanité du Christ dans la contemplation, Ordonnance sur les états d'oraison, Œuvres de Bossuet, t. xxvii, Versailles, 1817, p. 6-7. Sainte Thérèse, on le sait, s'indigne contre ces auteurs qui exhortent les contemplatifs « à écarter... toute représentation corporelle pour s'attacher à la contemplation de la seule divinité, car, disent-ils, lorsqu'on est déjà si avancé, l'humanité de Jésus-Christ devient un obstacle et un empêchement à la parfaite contemplation. » Elle convient que, dans la haute contemplation, « la présence de cette sainte humanité nous échappe... Mais que de nous-mêmes, à dessein et avec application, au lieu de prendre l'habitude d'avoir toujours cette très sainte humanité présente — et plût à Dieu que ce fût toujours! — nous fassions le contraire : voilà, encore une fois, ce que je désapprouve. » Vie, c. xxn, dans Œuvres complètes de sainte Thérèse, trad. des carmélites de Paris, t. i, Paris, 1907, p. 279.
Autre doctrine très contestable : la continuité de l'acte de contemplation. Falconi écrivait à l'une de ses filles spirituelles : « Je voudrais que tous vos soins, tous vos mois, toutes vos années et votre vie tout entière fût employée dans un acte continuel de contemplation... En cette disposition il n'est pas nécessaire que vous vous donniez à Dieu de nouveau, parce que vous l'avez déjà fait. » Il donne ensuite la comparaison d'un diamant offert à un ami. La donation reste valable tant qu'elle n'est pas révoquée. De même l'acte de contemplation. Une fois fait, il dure tant qu'il n'est pas détruit par un acte contraire. La comparaison de Falconi a été reprise par Malaval et par Molinos. Cf. Bossuet, Instruction sur les états d'oraison, 1. I, c. xiv. Falconi, comme la plupart des préquiétistes, considérait aussi comme répréhensible tout acte spirituel auquel se mêlait quelque chose de sensible. Lettre à une de ses filles spirituelles, dans Recueil de divers traités sur le quiélisme, Cologne, 1699, p. 103-104.
Cet enseignement spirituel des préquiétistes, sans être formellement hérétique, n'est-il pas cependant erroné et dangereux? N'est-il pas le prodrome du quiétisme proprement dit?
V. Les'guérinets ou les illuminés de Picardie en 1634. — Les guérinets sont ainsi appelés du nom de Pierre Guérin, curé de Saint-Georges de Roye, en Picardie, l'un de leurs principaux chefs. Ils dogmatisaient vers 1634, à Chartres, mais surtout en Picardie. De là ils se seraient répandus en Flandre.
Les deux disciples les plus connus de Pierre Guérin auraient été Claude Bucquet, curé de Saint-Pierre de Roye, et son frère, Antoine Bucquet, prêtre administrateur de l'hôtel-Dieu de Montdidier, à qui Dieu avait révélé, prétendait-on, une pratique de foi et de vie suréminente, célèbre dans la secte.
DICT. DE THÉOL. CATHOL
Ce fut, dit-on, le P. Joseph, l'Éminence grise, le conseiller de Richelieu, qui découvrit ces sectaires en 1634. Le cardinal sévit vigoureusement contre eux. Il « chargea l'évèque d'Amiens de procéder contre Guérin, Claude Bucquet, Antoine Bucquet, Madeleine de Fiers, religieuse de l'hôtel-Dieu de Montdidier, et contre ceux qui seraient suspectés de faire partie de la secte des guérinets ». Les accusations portées contre eux semblent n'avoir pas été aussi graves qu'on le crut tout d'abord. En 1635, après un interrogatoire dirigé par saint Vincent de Paul, l'atïaire se termina par l'acquittement des accusés. Cf. A. de Salinis, S. J., Madame de Villeneuve, fondatrice et institutrice de la Société de la Croix, Paris, 1918, p. 292.
Quelle fut l'importance de cette secte et quelle a été au juste sa doctrine? On a de la peine à le savoir avec certitude.
C'est dans les Memorie recondite, t. vm, de l'abbé Vittorio Siri, mort à Paris en 1685, que se trouvent des renseignements sur les guérinets. D'après Siri, cette secte était assez répandue, et sa doctrine très pernicieuse. Favorable à Richelieu et au P. Joseph, Siri aurait-il voulu rehausser les mérites de ces personnages en exagérant les méfaits de ces prétendus quiétistes?
Les historiens qui ont parlé des guérinets renvoient aux Memorie de Siri. Ainsi Jean Hermant, curé de Maltot, dans son Histoire des hérésies, t. n, Rouen, 1712, p. 199-204; un manuscrit du séminaire Saint- Sulpice; A. de Salinis, op. cit., p. 290. Des renseignements semblables sont donnés sur les guérinets par d'Avrigny, Mémoires chronologiques, t. I, p. 341 ; l'abbé Ducreux, Les siècles chrétiens ou histoire du Christianisme, t. ix, p. 211-212; \eDict. hist. deMoréri, éd. de 1759, art. Illuminés, t. vi, p. 313; Bergier, art. Illuminés, dans Dict. théol. La plupart prétendent que cette secte s'inspira des alumbrados d'Espagne.
Écoutons tout d'abord ce que disent des guérinets ces historiens. Nous signalerons ensuite les réserves faites par des auteurs récents sur leurs témoignages.
1° Organisation de la secte. — Les guérinets « méprisaient communément les religieux, les prêtres et les docteurs qui n'étaient pas au nombre de leurs intimes. Ils étaient unis ensemble par serment, car ils exigeaient de ceux qui étaient admis parmi eux un secret inviolable et les obligeaient à jurer fidélité. Ils s'assemblaient, les jours de fête et les dimanches, dans des maisons particulières pour y expliquer leurs sentiments. Ils accordaient aux filles l'autorité de prêcher et d'enseigner, et c'était d'elles particulièrement qu'ils se servaient pour la propagation de leur secte. Aussi les envoyaient-ils en différents endroits pour y établir des assemblées de filles dévotes. Ils avaient certains livres qui leur étaient propres et où leurs opinions étaient expliquées. Ils avaient même un Credo de pratique, qu'ils appelaient leur Soleil. Dans la confession, ils nommaient les complices, et le confesseur en les interrogeant leur faisait des demandes horribles et honteuses. Ils se moquaient des austérités qui sont en usage dans l'Église et ils empêchaient d'aller à la messe et ne faisaient aucun cas des jeûnes, non pas même du carême, parce que, affaiblissant le corps, ils le rendaient peu propre à l'oraison, ils l'indisposaient pour l'oraison. Enfin ils prétendaient qu'on pouvait mentira des supérieurs pour éviter les châtiments dont on était menacé». Manuscrit de Saint-Sulpice.
Hermant, qui donne aussi ces mêmes renseignements, ajoute que la secte eut pour premiers auteurs deux religieux apostats qui répandirent leur doctrine tout d'abord secrètement, puis publiquement par des écrits. Plusieurs monastères auraient été contaminés. Mais leurs noms ne sont pas indiqués.
QUIÉTISME. LES GUÉRINETS
2° Doctrine des guérinets. — Hermant ne rapporte pas cette doctrine; il se contente de renvoyer aux Mémoires de Siri. Voici l'exposé de cette doctrine d'après le manuscrit de Saint-Sulpice :
«Entre leurs erreurs, Ijs principales étaient celles-ci : que Dieu avait révélé à frère Antoine Bucquet une pratique de foi et de Die suréminenle inconnue jusqu'alors et inusitée à toute la chrétienté. Qu'avec cette méthode on pouvait s'élever en peu de temps à un degré de perfection et de gloire égal à celui où étaient parvenus les saints et même la sainte Vierge, qui n'avait été douée que d'une vertu commune, au lieu qu'en suivant cette pratique on arrivait à une union si sublime que toutes nos actions étaient déifiées. Que, quand on est parvenu à une union si relevée, il fallait laisser agir Dieu seul en nous, sans produire aucun acte de notre part. Que tous les anciens docteurs de l'Église n'avaient jamais su ce que c'était que dévotion. Que les saints n'avaient point eu cette connaissance sublime qui n'était communiquée aux hommes que depuis peu. Que saint Pierre était un bon homme et que saint Paul avait à peine oui parler de dévotion. Qu'il ne fallait point s'adresser auxprédicateurs ai aux religieux, ni s'appuyer sur leurs instructions parce que c'étaient autant d'aveugles qui conduisaient d'autres aveugles dans le précipice. Que les cloîtres étaient remplis de dérèglernsnts parce que l'esprit de la vraie dévotion, qui s'acquiert facilement par cette pratique, n'y était pas. Que toute la chrétienté était dans les ténèbres'de l'ignorance de la vraie pratique du Credo. Qu'il n'y avait ni prédicateur, ni religion, ni docteur qui eût l'esprit de la véritable dévotion. Que, pour acquérir, en suivant la méthode qu'ils enseignaient, cet esprit de piété et de religion, il était nécessaire de demeurer trois mois entiers sans penser à quoi que ce fût; qu'il fallait vivre en Dieu par la foi nue et cesser d'opérer quand on voulait le servir et le laisser agir en nous, qu'ainsi, demeurant en sa présence elle suffisait seule pour nous délivrer de nos mauvaises habitudes. Que la contrition, l'humilité ni les autres vertus n'étaient nullement nécessaires, non plus que les pénitences. Que sans cela Dieu nous faisait part de ses grâces. Que la crainte de la divine justice et de l'enfer mettait les âmes à la torture et les empêchait d'arriver à la perfection [à laquelle conduisait] infailliblement la pratique qu'ils enseignaient. Qu'il n'étaitnullement à propos de penser au temps passé ni au futur, qu'on ne devait s'occuper que du présent. Que, quand nous péchions, nous ne devions point nous troubler, m lis dire seulement que nous faisions ce que nous pouvions. Que c'était chose inutile de regarder le crucifix et les images et même le corps du Sauveur lorsque le prêtre le montre à l'autel et qu'on devait au temps de l'élévation se cacher derrière un pilier. Qu'on pouvait sans aucun péché mentir à son confesseur pourvu qu'on mente pour un bien. Qu'on pouvait de même user de duplicité et dissimuler sa créance quand on parlait à des religieux ou à d'autres personnes qui n'étaient pas animées de cet esprit, et c'était pour cela qu'afin de se reconnaître les uns Les autres ils s'appelaient entre eux les intimes. Que l'esprit de Dieu ne se communiquait point aux docteurs. Qu'on devait ne désirer ni bien ni mal, non pas même la vertu, mais regarder toutes choses comme Indifférentes et se contenter de ce qu'il plaisait à Dieu de nous accorder, que saint Antoine, en s'écartant de cette règle, aurait eu tort de se plaindre de ses tribulations. Qu'il fallait faire tout ce que dictait la conscience et qu'on pouvait pratiquer dans l'amour de Dieu tout ce qu'on pratiquait dans l'amour du monde. Que Dieu n'aimait que lui-même. Que tous les gens d'Église étaient dans l'erreur lorsqu'ils séparaient [distin-
guaient] l'opération de Dieu de sa volonté. Que l'on n'avait pas besoin de mission pour enseignercette doctrine aux ignorants puisqu'il n'était nullement besoin de demander mission pour faire les œuvres de miséricorde. Que cette doctrine serait reçue de tout le monde avant que dix ans se fussent écoulés et qu'alors on ne se mettrait plus en peine ni de religieux, ni de prêtres, ni de curés, que cette règle nouvelle mettait l'homme au-dessus de tout, le rend lit content et le faisait vivre dans une parfaite liberté d'esprit. »
On voit la parenté de ces erreurs avec les précédentes, surtout avec celles des alumbrados. Étaientelles vraiment enseignées par les guérinets, comme on le prétend?
Plusieurs auteurs modernes s'inscrivent en faux contre ce témoignage du « torrent des historiens » des guérinets : l'abbé J. Gorblet, Origines royennes de l'institut des filles de la Croix, Paris, 1869, extrait de L'art chrétien, oct. 1858; A. de Salinis, dans sa biographie de Mme de Villeneuve, celle-là même qui conseilla à M. Olier et à ses compagnons de fonder leur premier séminaire à Vaugirard (cf. A. de Salinis, op. cit., p. 384 sq), et Henri Bremond.
A l'origine de l'institut des filles de la Croix, Pierre Guérin et Claude Bucquet furent en relation avec les premières jeunes filles qui s'occupèrent des écoles de Saint-Georges de Roye et qui préludèrent à la fondation de l'institut. On appela même ces premières filles dévotes les guérinetles. Cf. A. de Salinis, op. cit., p. 265-293. On comprend que les historiens de Mme de Villeneuve se soient efforcés d'atténujr le plus possible les accusations portées contre les premiers directeurs des maîtresses d'école qui furent au berceau de l'institut.
Mais il y a de meilleures preuves de l'innocence des guérinets. Les historiens qui les ont accusés parlent, semble-t-il, en se référant à Vittorio Siri; or nous avons de bonnes raisons de croire que ce personnage, dans le cas présent comm: dans d'autres semblables, a voulu mettre en relief le zèle du cardinal de Richelieu à prendre la défense de la foi. Toujours est-il — et c'est la meilleure justification des guérinets — ■ qu'après l'examen de l'affaire par saint Vincent de Paul, Pierre Guérin et Claude Bucquet furent proclamés innocents et réintégrés dans leurs fonctions. « S'ils avaient été coupables de la centième partie de ce dont on les accusait, dit avec raison Corblet, on aurait obtenu contre eux une condamnation judiciaire.»
Enfin, ce qui corrobore cette conclusion, c'est le silence qui se fit sur les guérinets après la sentence de 1635. Si la prétendue secte avait enseigné les grossières erreurs qu'on lui reprochait, les troubles qu'elle aurait produits dans les esprits se seraient fait s util pendant au moins un demi-siècle. Or rien de semblable n'est attesté; aussi cet obscur épisode des illuminés de Picardie est-il un fait à peu près négligeable de l'histoire du quiétisme. Celui-ci a d'autres racines autrement profondes et étendues. Les accusations formulées contre Pierre Guérin et ses disciples ne paraissent pas avoir influé sur le développement du quiétisme dans la deuxième partie du xvne siècle.
Cependant, M. Gustave Fagniez, Le P. Joseph et Richelieu, J577-163S, t. n, Paris, 1894, p. 59, 66, n'accepte pas cette manière de voir. Il a repris la thèse des anciens historiens. Selon cel auteur, la secte des guérinets fut importante. Sun influence aurait été assez. considérable. M. Henri Bremond, Histoire du sentiment religieux, t. xi, c. iv, Les illuminés de Picardie, le réfute et accepte les vues de l'abbé Corblet et «lu P. de Salinis; mais il essaie de tirer des conséquences inattendues de cette affaire des guérinets. Elle aurait été une cabale pseudo-quiétiste, comme il y en eut,
QUIÉTISME. LE MOLINOSISME
dit-il, plusieurs au xvne siècle : « Puisqu'ils [les guérinets] sont dénoncés et poursuivis comme quiétistes, il va de soi qu'on égrènera devant leur juge, et sans en oublier un seul point, la somme déjà clichée — et tout récemment dans l'édit de Séville — de toutes les abominations qu'on veut que les quiétistes se permettent. » P. 109.
L'histoire du quiétisme ne serait, d'après M. Bremond, qu'une suite de manœuvres calomniatrices de ce genre. « Pour une poignée de quiétistes authentiques — et encore ! — dit-il, l'histoire religieuse du xvne siècle nous présente des calomniateurs par centaines de mille et des millions de gobeurs, automatiquement prêts à croire tout ce qu'on leur raconte du prochain et surtout le pire. » P. 111. On reconnaîtra ici le ton parfois outrancicr de l'éminent écrivain.
Sur les guérinets voir les ouvrages cités, où l'on trouvera des références aux documents manuscrits utilisés se rapportant aux procès de Pierre Guérin et des autres chefs de la secte. — Le P. Godefroy de Paris, dans les Éludes Franciscaines, 1934, p. 541-558; 1935, p. 340-356; C01-G15, défend la position de Fagniez contre M. Bremond.
VI. Le molinosisme. — 1° Erreurs graves qui l'ont immédiatement précédé en Italie. — Ce n'est pas dans la fameuse Guide spirituelle de Molinos qu'il faut chercher le molinosisme. La doctrine qui s'y trouve ne diffère guère de celle de Falconi et de Malaval, dont Molinos s'était inspiré du reste. Même enseignement sur la passivité de l'esprit dans l'oraison, mêmes considérations sur l'anéantissement et la perte de l'âme en Dieu, enseignement toutefois qui ne convient qu'aux âmes élevées par Dieu aux états passifs. Aussi beaucoup ne trouvèrent-ils, au premier abord, rien à reprocher au livre de Molinos, sinon la prétention de pousser trop indistinctement les fidèles aux oraisons passives.
Aussi bien faut-il chercher les erreurs de Molinos moins dans ses publications que dans son enseignement ésotérique. Ce faux mystique, né en Espagne en 1628, alla se fixer à Rome en 1663. Il déduisait de la Guide spirituelle des principes de direction étranges par lesquelles il prétendait justifier des pratiques immorales. Ces principes étaient enseignés dans des lettres de direction ou dans des entretiens privés. Ils furent révélés au procès. L'abbé Bossuet écrira de Rome à son oncle, le 11 novembre 1697 : « Ce qui donna le coup à Molinos et fit découvrir le venin de son livre [La guide], qui jusque-là passait pour bon, fut sa conduite qu'on découvrit et son intention dans tout ce qu'il faisait. Bien d'habiles gens prétendent même qu'on aurait de la peine à trouver dans le livre de Molinos : De la guide, des propositions qu'on pût condamner indépendamment de ses autres écrits, de ses explications et de sa confession. Correspondance de Bossuet, t. vm, p. 339. Molinos fut condamné par le décret de l'Inquisition du 28 août 1687, par la sentence solennelle de condamnation du 3 septembre et par la bulle Cielestis Paslor du 19 novembre de la même année.
Où Molinos trouva-t-il les erreurs si monstrueuses qu'on l'accusa d'avoir enseignées en secret? Peut-être la connaissance des doctrines quiétistes condamnées en Italie, de 1655 à 1687, donne-t-elle quelques lumières à ce sujet.
Nous trouvons vers 1657 les erreurs des « pélagins » en Lombardie. Un laïque milanais, Giacopo di Filippo. avait construit un oratoire à sainte Pélagie dans la vallée de Valcamonica, au diocèse de Brescia. Hommes et femmes s'y rassemblent pour s'adonner à l'oraison mentale. L'archiprêtre de Bisogno, Ricaldini, devint le chef de cette confrérie suspecte, dont les membres furent appelés pélagins. Ils furent dénoncés
au Saint-Office; l'évêque de Brescia, Ottoboni, le futur Alexandre VIII, fut chargé de l'enquête. La sentence de condamnation fut rendue le 1er mars 1657. Dudon, Michel Molinos, Paris, 1921, p. 45-46. Les erreurs des pélagins sont rapportées par le cardinal Brancate de Lauria, De oratione, Venise. 1687, opusc. il, 4 (10 propositions) et parla rétractation de Ricaldini (11 propositions). Cf. Nicolo Terzago, évêque de Narni, Theolvgia historico-mystica. t. i, Venise, 1764, n. 5, p. 7, 8; de Guibert, op. cit., n. 43S-
Les pélagins semblent s'être inspirés de la doctrine des alumbrados d'Espagne, principalement pour ce qui concerne la nécessité de l'oraison et son efficacité. Sans l'oraison mentale, disent-ils, « personne ne peut être sauvé »: elle est «l'unique porte de salut ». En méconnaître la nécessité, c'est être « réprouvé et damné ». La prière vocale par rapport à la mentale est peu de chose, «c'est du son comparé à la farine ou de la paille comparée au grain ». Ne pas savoir faire l'oraison mentale, c'est être en dehors de la voie du salut. Aussi faut-il préférer l'oraison mentale à tous les devoirs d'état et désobéir sans hésiter aux. supérieurs ecclésiastiques ou autres qui voudraient troubler ceux qui méditent. Celui qui apprend aux autres à faire l'oraison mentale «n'a pas une autorité moindre que le souverain pontife ». Enfin ceux qui s'adonnent à l'oraison mentale sont impeccables, ou ne peuvent que très difficilement pécher. Nous allons voir où conduisirent de telles erreurs.
On comprend bien que l'Église en les réprouvant n'entend pas déprécier l'exercice de l'oraison mentale sagement compris, tel que le recommandent avec tant d'insistance les auteurs spirituels catholiques. Satan, se déguisant en ange de lumière, cherchait à perdre les âmes par une conception entièrement erronée de la nature de l'oraison mentale.
C'est ce qu'écrivait le cardinal Caraccioli au pape Innocent XI, le 30 janvier 1682 : « Si j'ai quelque sujet de me consoler, disait-il, et de rendre grâces à Dieu, en apprenant que beaucoup d'âmes confiées à mes soins s'appliquent au saint exercice de l'oraison mentale, source de toute bénédiction céleste, je ne dois pas moins m'afiligcr d'en voir d'autres s'égarer inconsidérément dans des voies dangereuses. Et le cardinal signale «l'usage fréquent de l'oraison passive » chez des gens qui n'y sont ni préparés ni appelés par Dieu. Ces partisans de l'oraison € de pure foi et de quiétude » mal comprise « rejettent entièrement la prière vocale et même la confession. » « Ils sont dans cette erreur de croire que toutes les pensées qui leur viennent dans le silence et dans le repos de l'oraison sont autant de lumières et d'inspirations de Dieu et qu'étant la lumière de Dieu elles ne sont sujettes à aucune loi. « Cf. de Guibert, op. cit., n. 112. Je cite la traduction de Bossuet, Actes de condamnation des quiétistes, Œuvres de Hossuet, t. xxvn, Versailles, 1817, p. 493 sq.
En octobre 1682. un projet d'instruction destine aux confesseurs fut rédigé. Il ne semble pas qu'il ait été publié. L'oraison de contemplation bien comprise y est déclarée légitime. Personne ne doit la condamner. Les contemplatifs, de leur côté, ne mépriseront pas ceux qui se livrent à la simple méditation. Contemplatifs et méditatifs se garderont bien de rejeter la prière vocale «instituée par le Christ». Personne ne s'avisera de rejeter de propos délibéré, pendant ses oraisons, la pensée de l'humanité du Christ. Même le degré le plus élevé de la contemplation ne dispense pas de l'obéissance aux commandements de Dieu, ni de l'accomplissement des devoirs d'état. Enfin le projet signale l'opinion « impie » selon laquelle les contemplatifs ne seraient pas obligés de résister aux
QUIÉTISME. LE MOLINOSISME
tentations; les péchés qu'ils commettraient tandis qu'ils contemplent seraient imputables au seul démon. Nous trouvons ici des allusions au molinosisme. Cette instruction est publiée par P. Dudon, Michel Molinos, p. 271-273; de Guibert, op. cit., n. 449-452.
Cinq ans après, le 15 février 1687, le procès de Molinos étant commencé, le cardinal Cybo, dans une lettre circulaire écrite, au nom du Saint-Office, aux évèques d'Italie, signale l'existence de « compagnies, confréries ou assemblées » pour conduire les âmes à l'oraison « de quiétude ou de pure foi et intérieure ». Les mauvais directeurs qui dirigent ces groupements « insinuent peu à peu dans les esprits simples des erreurs très grièves et très pernicieuses, qui enfin aboutissent à des hérésies manifestes et à des abominations honteuses, avec la perte irréparable des âmes qui se mettent sous leur conduite parle seul désir de servir Dieu ». La circulaire est suivie de dix-neuf propositions contenant les erreurs principales de la contemplation quiétiste. P. Dudon, op. cit., p. 273-274, donne le texte italien de la circulaire ; de Guibert, op. cit., n. 444-148; traduction de Bossuct, Œuvres, loc. cit.
2° Documents officiels relatifs au molinosisme. — La doctrine ésotérique de Molinos se trouve dans deux documents officiels : 1. La sentence de condamnation de Molinos, du 3 septembre 1687. Elle est en italien. Les Analecla juris pontificii, t. vi, 1863, p. 1634-1649, en donnent une traduction latine. Cf. P. Dudon, op. cit., p. 274-292. — 2° Les soixantehuit propositions de Molinos condamnées par la bulle Cœlestis Pastor, d'Innocent XI, en date du 19 novembre 1687. Cf. P. Dudon, op. cit., p. 292-299; de Guibert, op. cit., texte italien et traduction latine, n. 455-468; traduction française dans Œuvres de Bossuet, t. xxvn, Versailles, 1817, p. 509-528.
Les soixante-huit propositions condamnées par la bulle Cœlestis Pastor sont le document le plus complet où se trouve exposé le molinosisme. Il faut donc le rapporter ici dans toute son étendue, avant de faire la synthèse de cette hérésie.
Le pape Innocent XI déclare au début de la bulle que Molinos a reconnu comme siennes ces soixante-huit propositions, a quo [Molinos] fuerant [propositiones] pro suis recognitœ.