‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 3)Chapitre 98 sur 470 · RATIONALISME. L'ECOLE DE PADOUE · texte numérisé non relu

RATIONALISME. L'ECOLE DE PADOUE

appel de l'Écriture; ils posent en principe l'infirmité totale de la raison humaine en matière religieuse depuis le péché originel; la religion qu'ils proposent heurte sur plus d'un point la raison; enfin, ils ne sont nullement disposés à abandonner la notion d'orthodoxie et ils acceptent très bien une orthodoxie d'État. Toutefois l'on a pu écrire : « II n'y a certainement pas un mouvement qui dans ses derniers résultats ait contribué plus que la Réforme à l'émancipation de l'esprit humain.» Lecky, History nf the rise and influence of ralionalism in Europe, Londres, 1900, t. i, p. 57. En effet, « rejetant une partie des conceptions dogmatiques et rituelles de l'Église, diminuant le pouvoir du clergé, le protestantisme a préparé la voie à la sécularisation générale de l'esprit humain, qui est la marque la plus caractéristique de la civilisation moderne » Id., ibid. D'autre part, les controverses entre catholiques et réformés, qui se traitent mutuellement d'hérétiques, les « variations des Églises protestantes » conduiront certaines âmes à chercher la religion en dehors des Églises, dans le déisme. Enfin et surtout le protestantisme libéral si proche du rationalisme, cf. E. Buisson et Wagner, Libre pensée et protestantisme libéral, Paris, 1913, prouve qu'en elle-même, et quels qu'aient été la pensée et l'effort contraires des réformateurs, la Réforme portait un principe favorable au rationalisme : « la curiosité humaine entièrement abandonnée à ellemême », dira Bossuet, Histoire des variations, 1. IX, n. 123, d'où naîtront la tolérance de toutes les doctrines et l'indifférence, si bien que certains réformés en viendront à « tirer les sociniens du nombre des hérétiques ». Id., Sixième avertissement, III' part., n. ix. Ce principe opposera Castellion à Calvin, cf. E. Buisson, Sébastien Castellion, 1515-1563, Paris, 1891, et, quand un climat favorable lui sera donné, deviendra le principe courant du libre examen.

III. Au XVIe siècle : les Padouans et les rationalistes de la Renaissance française. — Le rationalisme qu'ont préparé, après quelques théologiens du Moyen Age, l'averroïsme et l'humanisme et que va favoriser dans une certaine mesure le protestantisme prend, au xvie siècle, forme et consistance.

1° L'université de Padoue. — Il naît sous la forme d'un enseignement philosophique. Et non à l'université de Paris, bien qu'elle ait été le foyer de la pensée spéculative philosophico-religieuse du Moyen Age, mais en Italie, à l'université de Padoue. Cette université doit de vivre aux Carrare. Venise, qui a occupé Padoue en 1405, n'a rien négligé pour en faire une grande université à laquelle, en 1119, Eugène IV reconnaîtra les privilèges des universités de Paris, Oxford et Salamanque.

1 Caractères généraux. — A proprement parler, les philosophes de l'école de Padoue n'ont pas construit une doctrine philosophique personnelle. En face du courant platonicien et néo-platonicien, ils prétendent simplement exposer et commenter la parole d'Aristote. En cette tâche, ils subissent l'influence de l'humanisme, et surtout des deux grands interprétateurs de la pensée du maître, Averroës, qui leur est connu par Pierre d'Abano, Alexandre d'Aphrodisias dont les commentaires sur Aristote viennent d'être publiés chez Aide Manuce. Cf. Nourrisson, Essai sur Alexandre d'Aphrodisias, Paris, 1870. Us seront donc averroïstes ou alexandristes. Il y a entre eux des divergences, surtout sur la question de l'âme; elles ne seront pas telles cependant qu'on ne puisse leur trouver une doctrine commune.

Par le fait d'abord qu'ils s'inspirent d'Alexandre d'Aphrodisias ou d'Averroës, ils s'écartent de la scolastique et du dogme, puisque le principe de la scolastique est l'accord de la raison et de la foi, par la subordination de la première à la seconde. Us rompent

ainsi la synthèse édifiée par saint Thomas entre la doctrine de l'Église et celle du Lycée et ils cessent de subordonner la raison à la foi avec leur théorie — qu'ils ont reprise des averroïstes du xme siècle — de la double vérité : une chose peut être vraie en philosophie et son contraire faux en théologie et inversement, principe dont ils donnent parfois, sous la pression des circonstances, cette version adoucie : une vérité de foi, même quand elle n'a rien du mystère, peut n'être pas démontrée par la philosophie : et cette autre, plus inoffensive encore : une vérité de foi peut n'être pas démontrée par la philosophie d'Aristote.

Deux questions les préoccupent : 1. celle de l'âme, qui passionnait les universités d'alors : qu'est l'âme? quelle est la nature de l'intellect agent par lequel se conçoit l'universel? L'âme est-elle immortelle? Tous, partant de ces faits psychologiques que l'âme ne saurait penser sans image et que la connaissance part de la sensation, rejettent la solution thomiste que l'âme humaine est individuelle, qu'elle a la puissance de connaître par elle-même l'universel et qu'elle est immortelle. Us se divisent lorsqu'il s'agit de préciser leurs idées : ceux-ci soutiennent la solution averroïste, qu'il y a dans l'homme deux âmes en quelque sorte, l'une individuelle mais matérielle et mortelle, l'autre, l'intellect agent, influx en elle d'une intelligence transcendante et immortelle qui se communique à tous sans se diviser — telle la lumière ■ — et leur survit une et entière; ceux-là, s'inspirant d'Alexandre d'Aphrodisias, interprètent ainsi Aristote : l'âme est la forme du corps, en ce sens qu'elle en est « la perfection », le couronnement Fille a par nature la puissance de connaître l'universel, mais réalisé en dehors d'elle et antérieurement à elle par l'intellect agent unique, qui est Dieu. Elle n'est donc pas en soi immatérielle et immortelle. Mais si l'homme n'a pas, à proprement parler, une âme individuelle et la liberté au sens théologique du mot, un de ses principaux fondements n'est-il pas enlevé à la morale traditionnelle? Et ces théories n'appellent-elles pas une morale indépendante?

2. L'autre question est plus étendue. C'est celle que toute philosophie se doit de résoudre : l'explication rationnelle de l'univers, autremeitf dit, la question du monde et de ses rapports avec Dieu. Ces questions, les Padouans vont les résoudre en des spéculations où se mêlent les doctrines d'Aristote, le principe de perfection si capital chez Plotin, le panpsychisme et ses accompagnements, la magie et l'astrologie, et un déterminisme spécial. Le monde leur apparaît comme une synthèse de causes et d'effets, que ne commandent sans doute ni le déterminisme scientifique, ni même le fatum stoïcien, mais où la nature obéit à des lois. Ce monde et son ordre sont-ils l'œuvre d'une pensée et d'une puissance antérieure et supérieure? Autrement dit, le monde a-t-il été créé et est-il gouverné par la providence? Partant de la théorie aristotélicienne de la matière et de la forme, les Padouans soutiennent, d'après le principe ex nihilo nil fit, que la matière n'a pas été créée. Elle est le sujet éternel, nécessaire de toute génération. Ce passage de la puissance à l'acte, de la matière indéterminée à la matière informée, c'est la nature qui le réalise, d'après les lois de chaque être et obéissant au « désir », c'est-à-dire à l'aspiration de chaque être à sa perfection. Le « désir » appelle de même l'ensemble de l'univers à l'unité et à l'ordre; son objet final est l'Acte pur, l'Absolu, Dieu, immobile luimême puisqu'il est tout acte, toute réalité, toute perfection. Ce Dieu n'est pas le créateur de ce monde; il en est, suivant le mot d'Aristote, le premier moteur, non qu'il lui ait donné « la chiquenaude » initiale, puisqu'il est «l'Immobile » nécessaire, mais en ce que, sans le savoir, sans le vouloir, par le fait, indépendant de sa volonté, qu'il est la perfection, l'Absolu, il le fait pas-

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