THÉOLOGIE. SON CARACTÈRE DE SCIENCE
signifier ainsi qu'une différence dans !e mode d'enseignement et la distribution pédagogique des doctrines, nous serons parfaitement d'accord avec l'auteur. Mais, si l'on entendait par là qu'il y aurait vraiment, dans l'ordre même des objets et de leur économie intelligible, deux théologies, alors nous refuserions notre suffrage et penserions que la tradition ne va pas dans ce sens; cf. pour saint Augustin, Rech. de théol. ancienne et médiévale, t. n, 1930, p. 410-419, et pour saint Thomas, Bull, thomiste, Notes et communie, janvier 1931, p. 5*-7*. C'est vraiment Dieu, et les autres mystères sub rutione Dei, qui est le sujet de la sacra doctrina en ses différents états d'enseignement révélé, de catéchèse ou de prédication et de science théologique.
IV. LA THÉOLOGIE SCIENCE. — La théologie est la forme rationnelle et scientifique de l'enseignement chrétien. Yérifie-t-elle la qualité de science et comment, elle qui dépend entièrement de la foi surnaturelle pour la possession de son objet? La réponse à cette question dépend de la notion qu'on se fait de la science. Aussi faut-il l'envisager d'abord au point de vue de la notion de science empruntée à Aristote, qui fut celle de saint Thomas, puis du point de vue d'une notion de la science que l'on puisse considérer comme assez communément admise de nos jours.
1° La théologie science au point de vue scolastique. — Il y a science, selon Aristote et les scolastiques, quand on connaît une réalité dans une autre qui est sa raison, et donc quand on connaît une chose par la cause pour laquelle elle est et ne saurait être autrement qu'elle n'est. S. Thomas, II Anal., 1. I, lect. 4. La science est connaissance dans la cause, dans le principe, m principio. Chez nous, cette connaissance n'est pas intuitive, mais discursive; nous ne voyons pas les conséquences dans leur principe, les propriétés dans leur sujet essentiel, mais nous avons à les en déduire ou à les y rattacher par un raisonnement proprement dit cpii est le raisonnement démonstratif : la science, pour nous, n'est pas seulement connaissance in principiis, mais ex principiis. Sum. theol., I", q. lxxxv, a. 5. La démarche idéale de la science se construisant par raisonnement démonstratif part de la définition du sujet, c'est-à-dire de la réalité dont on traite, et se sert de cette définition pour démontrer l'appartenance à ce sujet de telle ou telle propriété. S. Thomas, // Anal., 1. I, lect. 2. Ainsi la lumière de la définition initiale se communique aux conclusions et, selon que les définitions, postulats ou principes initiaux sont connus dans telle lumière, elle-même déterminée ou caractérisée par tel degré d'abstraction, on obtient des conclusions d'une certaine qualité scientifique. Ainsi l'idée ancienne de science est-elle de reconstruire par l'esprit, au moyen du raisonnement, les enchaînements ontologiques selon lesquels ce qui est dérivé ou subséquent, dans les choses, se fonde et trouve sa raison explicative en ce qui est premier et principal. S. Thomas, ibid., lect. 41.
Quand saint Thomas, se demandant si l'enseignement chrétien, sacra doclrina, vérifie la qualité de science, répond affirmativement, il est à présumer qu'il entend la science à la manière d'Aristote, pour autant du moins que cette manière peut s'appliquer à la théologie. Il ne s'agit pas, pour saint Thomas, d'identifier purement et simplement la théologie avec une science, avec une science répondant de tous points au schéma aristotélicien; et peut-être ses commentateurs ont-ils trop exclusivement affirmé cette identification. La manière dont saint Thomas introduit la question qui nous occupe, In Boet. de Trin., q. n, a. 2 et Sum. theol., I», q. i, a. 2, signifie ceci : est-ce que, dans son éminence, l'enseignement chrétien vérifie, parmi d'autres, la fonction et la qualité de science? Or, la théologie, se fondant sur la Révélation, répond
aux deux exigences de la science. D'abord, l'enseignement chrétien nous présente des vérités qui sont effectivement le fondement d'autres vérités. Certes, la foi, qui a pour motif formel unique et direct !e témoignage de Dieu proposé par l'Église, adhère aussi immédiatement aux unes qu'aux autres; mai-, quand nous essayons de retrouver les valeurs et les rapports intelligibles réels entre les vérités de l'enseignement chrétien, alors ces vérités se construisent selon un ordre d'intelligibilité où celles qui expriment des réalités secondes et dérivées sont rattachées, comme des conclusions à leur principe, des effets à leur cause, des propriétés à leur essence, à celles qui expriment des réalités premières et principales. C'est ainsi, par exemple, que l'enseignement chrétien me livre et l'idée de l'omniprésence divine, et celle de l'omnicansalité divine; mais il ne me dit pas, par lui-même, que l'omniprésence soit fondée dans l'omni causalité : il me le dit si peu que certains théologiens, comme Suarez, fondent l'omniprésence de Dieu dans son immensité, elle aussi enseignée par la foi. On voit comment les éléments mêmes de l'enseignement chrétien sur le mystère de Dieu peuvent faire l'objet d'une considération scientifique dans laquelle on s'efforce de « retrouver en quelque aspect de l'essence de Dieu la raison d'être d'autres aspects qui leur sont intelligiblement postérieurs, et la raison d'être de tout ce qu'il fait ». R. Gagnebet, dans Revue thomiste, 1938, p. 219.
Selon saint Thomas, il y a science quand ex aliquitus notis alia ignolioru cognoscuntur, et l'enseignement chrétien prend une forme de science quand ex his quœ fide capimus prima; veritati inhserendo, venimus in cognitionem aliorum secundum modurn noslrum, scilicel discurrendo de principiis ad conclusiones. In Boet. de Trin., q. il, a. 2. Noire science à nous est discursive et procède par raisonnement; mais, sur la base de ce que Dieu nous a communiqué de sa science de lui-même, à quoi nous adhérons par la foi, nous nous efforçons de rattacher les ignotiora aux notis et finalement toutes choses, hiérarchiquement, au mystère unique et à la lumière seule première de Dieu. In Boet. de Trin., q. il, a. 2. La théologie est science, et eile tend même à imiter, modo humano, la science de Dieu : impressio divinse scientiiv. va jusqu'à dire saint Thomas, Sum. theol., I», q. î, a. 3, ad 2um; cf. In Boet. de Trin., q. m, a. 1, ad 4um. Ceci n'est pas une formule éloquente, mais une expression techniquement précise de ce qu'est la théologie pour saint '1 bornas. Ainsi la théologie nous apparaît-elle comme un effort, de la part de l'être rationnel croyant, pour repenser la réalité comme Dieu la pense, non plus au plan de la simple adhésion de la foi, mais au plan, avec les ressources et par les voies de la connaissance discursive et rationnelle. Elle est un « double » de la foi, de mode rationnel et scientifique.
2° La théologie science au point de vue moderne. — Les théologiens modernes ne s'intéressent plus guère à la notion aristotélicienne de science, sauf par tradition d'école et la question de savoir si la théologie est une science est pour eux assez peu urgente. Mais, même si l'on demeure étranger à la conception ancienne de la science, il demeure intéressant de se demander si, pour un moderne, la théologie peut justifier la qualité de science. Seulement, les modernes n'ont pas une notion de la science de même type et de même portée que celle d'Aristote. La notion moderne de science, pour autant qu'il en existe une, c'est-à-dire l'ensemble des conditions auxquelles tout savant dira qu'il y a science, est beaucoup plus extérieure et plus relative. Sera science toute discipline qui pourra justifier d'un objet et d'une méthode propres et aboutir à des certitudes d'un certain type qui soient communicables à d'autres esprits. A ce prix,