THÉOSOPHIE — THÉRÈSE (SAINTE
que fut activé le germe qui, pourri dans le noir humus de la terre, engendra cette entité magni fique. J'en éprouve une joie végétale qui ne ressemble à aucune autre. »
Mme Prozor écrii encore : « Me voici sous terre, au centre d'un bloc de cristal. J'aide à la lente formation de ses lignes de force, à sa croissance, à sa belle et sage organisation intérieure. J'en ai une conscience obscure, massive, un plaisir soutenu et mystérieux. » Tanha, p. 61-63. Ces citations échappent à toute discussion. On ne voit pas d'ailleurs par quels arguments elles pourraient établir leur véracité. Retenons encore cette autre affirmation d'une adhérente à la doctrine de la réincarnation, exprimant en notre présence, la volonté de « devenir goutte d'eau ».
Mais ces incarnations rétrogrades dans des espèces inférieures n'excluent pasle retour dans la vie humaine, où le Karma peut s'alléger du salaire dû aux fautes des existences antérieures et, de progrès en progrès, modeler en lignes toujours plus belles la croissance du germe spirituel et divin que l'homme porte en lui, jusqu'à ce qu'il atteigne enfin la stature de l'homme parfait. C'est alors que, pleinement évolué il s'absorbera, se perdra dans l'essence universelle, c'est-à-dire dans la Nirvana boudhique. Mme Blavatsky, The Key (o Theosophy. Tout ce que nous avons dit du Karma s'applique logiquement à la réincarnation qui exclut le pardon et le salut apportés par la rédemption divine. De l'aveu des dirigeants théosophes, le sacrifice expiatoire de Jésus ne peut être admis par aucun de ceux qui voient la réhabilitation dans les améliorations morales de vies successives et indéfinies.
Telle est dans ses traits essentiels la doctrine de la réincarnation, fondement de toutes les religions de l'Inde, et enseignée par les philosophes grecs tels que Pythagore, Platon, les néo-platoniciens et les gnostiques. Certains théosophes ont voulu voir des allusions à cette croyance dans certains textes évangéliques : Matth., xvi, 13, 14; Marc, vin, 27-28; Luc.iv, 16-19; Joa., ii, 1-15. Ne vont-ils pas, comme la comtesse M. A. de F., dans sa brochure déjà citée, jusqu'à voir dans saint Paul et ses épîtres aux Corinthiens « le plus convaincu et le plus convaincant des théosophes ». Il faut une grande imagination pour trouver dans ces textes une justification quelconque de la réincarnation, que ni le christianisme, ni le judaïsme, ni l'islamisme n'ont jamais comprise dans leurs enseignements. Le mot chrétien de résurrection, tel qu'il est employé dans les évangiles, et qui signifie : « action par le Divin, vie éternelle », a un sens autrement positif et actif que le Nirvana de la sagesse hindoue qui, malgré le sens transcendant que certains théosophes se plaisent à lui donner, aura toujours pour nos oreilles et nos âmes occidentales une couleur négative et passive par sa seule vertu étymologique, en sanscrit : « extinction ».
Nous faut-il ajouter, pour ne laisser dans l'ombre aucun point essentiel, que, en vue de donner une base expérimentale à leurs hypothèses sur la réincarnation, les partisans de cette doctrine ont voulu la justifier par les capacités merveilleuses des enfants prodiges tels que Pascal, Mozart, Hamilton? Bornonsnous à déclarer que le cas des enfants prodiges reste un des problèmes dont la science n'a pu encore apporter la solution. Constatons, au surplus, que l'objection à l'idée de la réincarnation que nous ne conservons aucun souvenir de ces vies antérieures que nous prête la théosophie garde toute sa force. Elle tient contre toutes les explications fournies par ses adeptes.
Conclusion. — En résumé, nous sommes, avec la théosophie, en présence d'une doctrine panthéiste, exclusive de tout surnaturel et dangereuse par ses pratiques occultes. Il n'est pas étonnant que l'Église ait tenu à mettre en garde les catholiques contre les initiations
en usage dans les loges théosophiques et contre des enseignements incompatibles avec sa propre doctrine.
Dans une audience plénière tenue le 14 juillet 1919, à une époque où, grâce à une active propagande et plus encore grâce à l'ignorance religieuse d'un trop grand nombre de nos contemporains, la théosophie bénéficiait, particulièrement en France, d'un crédit exceptionnel, qui lui venait de l'attrait de ses mystérieuses spéculations et de ses pratiques secrètes, la S. C. du Saint-Office intervint, à l'occasion d'une question qui lui fut proposée en ces termes : « Les doctrines dites actuellement théosophiques sont-elles conciliables avec la foi catholique? Est-il permis, en conséquence de donner son nom aux sociétés théosophiques, d'assister à leurs réunions, de lire les ouvrages, revues, journaux et écrits théosophiques? » La réponse fut d'une netteté qui levait tous les doutes : « Non aux deux questions. » Cette décision, approuvée par le pape, fut promulguée le 17 du même mois de juillet et publiée dans les Acla apostoliese Sedis du 1er août 1919. On voit quelle conduite impose à ce sujet la profession loyale du catholicisme.
Rappelons, avant de clore cette étude, que les
sociétés ou loges théosophiques ont été comprises dans
le décret de dissolution des sociétés secrètes, émané
! du gouvernement que dirigeait le maréchal Pétain
(13 août 1940).
Sans qu'il y eût fusion entre les deux organismes théosophique et maçonnique, leurs principes philosophiques et leurs rites, sinon leurs inscrits politiques, les faisaient converger vers une action commune dont le but plus ou moins occulte était la substitution d'une religion naturelle et purement civique à la religion chrétienne, religion impliquant de ce fait la suppression de tout surnaturel. Ainsi l'avait compris Mme Annie Besant qui fut « l'âme et la voix de la Société théosophique » et n'attendit pas de succéder à la présidence de Mme Blavatsky pour se faire initier à la franc-maçonnerie. La revue La lumière maçonnique (septembre-octobre 1912, p. 473) inséra à ce sujet une photographie avec cette légende : « La S.-. Annie qui est placée au premier rang, au milieu, est la S.\ Annie Besant 33e. A sa droite est la S.-. Francesca Arundula, 33e, etc. » L'exemple donné par Mme Besant eut de nombreux imitateurs dans le monde théosophique. Un document officiel, en date du 14 octobre 1941, rapporte que, « parmi les 50 000 adhérents actifs environ des diverses obédiences de la franc-maçonnerie, on trouve en général trois catégories », dont la première désignée sous le vocable : les mystiques est formée « des philosophes adonnes à la théosophie, à l'occultisme et au spiritisme », c'est-à-dire à tout ce qui est le propre d'une société secrète. Dix mille d'entre eux, selon certaines estimations, appartiennent à la Société théosophique.
Indépendamment de tous les ouvrages théosophiques, la plupart ouvrages de tond cités dans cette étude, nous pouvons mentionner : d'Annie Besant, La théosophie et son œuvre dans le monde; Les lois fondamentales de la tliéosopliie ; La réincarnation; Le Bhagava-Gita; de H. -P. Blavatski, Doctrine secrète et la Voix du silence; deA.Sinnelt, Le Bouddhisme ésolérique; Le développement de l'àme; du Dr Th. Pascal, Les lois de la Destinée. Pour la réfutation des erreurs théosophiques, voir R. P. Léonce de Giamlmaisun, Le lotus bleu, Paris, 1910; du même. Nouvelle théosophie, dans Études du 5 décembre 1914 et du 5 mai 1915; art. Théosophie, dans Dictionn. apologétique, t. iv, col. 16."9; Eugène Lévy, Mme Annie Besant et la crise de la Société théosophique, Paris, 1919.
J. Brugerette.
THÉRÈSE DE JÉSUS (SAINTE), réformatrice du Carmel et écrivain mystique (1515-1582). — On étudiera la sainte, la réformatrice (col 561). la fondatrice (col. 563) et l'écrivain mystique (col. 566).
THÉRÈSE (SAINTE
I. La sainte. — Il y a intérêt à distinguer deux périodes dans la vie de sainte Thérèse : celle qui a précédé l'élévation habituelle de la sainte aux états mystiques, qui se termine en 1558 (Thérèse a 43 ans), et celle qui l'a suivie de 1558 à 1582 date de sa mort. Dans la première, nous sommes les témoins de son ascension progressive vers la perfection et dans la deuxième nous la voyons vivre dans les états mystiques et en même temps se livrer tout entière à l'œuvre de la réforme du Carmel et de la fondation de ses monastères de. carmélites.
De la première partie de la vie de sainte Thérèse trois faits surtout retiendront l'attention de l'historien : la « conversion », la maladie au début de la vie religieuse et l'utilisation de l'oraison comme moyen de sanctification.
1° La conversion. — A l'époque de la jeunesse de sainte Thérèse, avant son entrée dans la vie religieuse, y eut-i! conversion proprement dite, c'est-à-dire passage de l'état de péché mortel à l'état de grâce? Les circonstances où sainte Thérèse aurait pu pécher gravement sont les suivantes. Née le 28 mars 1515, à Avila, dans une famille bien chrétienne, Thérèse eut une enfance très pieuse. Vers l'âge de douze ans elle se livra avec avidité à la lecture des romans de chevalerie si répandus alors en Espagne, lecture « qui fil le plus de tort à mon âme », dit Thérèse. Vie, c. il. Après la mort de sa mère — Thérèse avait treize ans — laissée sans surveillance attentive, elle reçut fréquemment la visite de « plusieurs cousins germains », qui lui parlaient « de leurs inclinations et autres enfantillages qui n'avaient rien de bon ». Vie, ibid. Enfin, la fréquentation d'une parente, qui « était des plus légères » et « compagnie dangereuse », mit Thérèse en grave péril d'offenser Dieu. Mais elle ne fil rien qui fût contraire à l'honneur. « Sur ce point, j'étais, ce me semble, dit-elle, inébranlable. » Ibid. Après sa grande maladie et étant religieuse depuis plusieurs années, Thérèse connut une autre période d'infidélité, où l'esprit mondain pénétra dans son âme. Thérèse déclare qu'elle éprouvait un véritable « effroi » en pensant qu'elle s'était exposée à de « grands périls » pour son âme pendant ce temps de dissipation. Vie, c. v, vu.
Selon l'estimation des biographes de sainte Thérèse, ces fautes, qu'elle se reproche si sévèrement, ne constituent pas des péchés mortels. Lorsqu'elle composa le livre de sa Vie, en 1562, elle était arrivée aux états mystiques. Elle avait des lumières très vives sur la malice du péché. Elle était donc portée à exagérer la culpabilité des fautes commises trente ans plus tôt : « Quelque soin qu'elle ait pris d'exagérer ses infidélités, écrit de Villefore, le vice ne donna jamais d'atteinte mortelle à son innocence et tout se réduisit a des transgressions et à des légèretés qu'il ne faut nullement dissimuler, mais aussi qui ne doivent pas élic empoisonnées. » La Vie de sainte Thérèse tirée drs, auteurs originaux espagnols et des historiens contemporains. Paris, 1718, t. i. p. 14. Ribera ramène les l>( '•( nés de Thérèse à des fautes d'imprudence : « Pour mon regard, dit-il, je pense que sis péchés ne furent point autres sinon se mettre et exposer au danger de faire quelque péché ou d'eu commettre de griefs par telle coi versation, devis et familiarités qu'elle avait telles personnes. » /." Vie de la Mère Thérèse de fondatrire des Carmes déchaussés, trad. franc., I, c. VII.
I' papi ;oire XV, dans la bulle de canonisation i 12 m. n s 1622, a solennellement
sanctionné les vues des biographes : Inler rateras ejas
virlnles... integerrima efjulsil castitas, quant adro exltnle
i. ni mm snliim propositum virginitali» nervandst a
[lia conceptum usque ad ntortem perduxerlt, sed
omnis expertem macula' angelicam in corde et corport
servaverit puritatem. Le P. Bouix est si persuadé que la sainte exagère ses fautes, qu'il n'hésite pas à changer, dans sa traduction de la Vie, les passages très aifirmatifs où elle en parle. Au début de la vision de l'enfer, Vie, c. xxxn, Thérèse écrit : « Je compris que Dieu voulait me montrer la place que les démons m'y avaient préparée [dans l'enfer] et que j'avais méritée par mes péchés. » Œuvres complètes de sainte Thérèse, trad. des carmélites de Paris, t. n, 1907, p. 1. (Traduction que je citerai toujours.) Bouix modifie la phrase ainsi : « Je compris que Dieu voulait me faire voir la place que les démons m'y avaient préparée, et que j'aurais méritée par les péchés où je serais tombée si je n'avais changé de vie. » Œuvres de sainte Thérèse, traduites d'après les manuscrits originaux, t. i, Paris, 1859, p. 400.
Thérèse, elle, paraît convaincue — son texte le prouve ■ — qu'elle a offensé Dieu gravement. Cette conviction a exercé une réelle influence sur sa sanctification. Elle lui a inspiré une profonde humilité. Dans le Prologue de sa Vie elle s'exprime ainsi : « On m'a donné l'ordre d'écrire ma manière d'oraison... J'aurais bien désiré qu'on m'eût également laissée libre de faire connaître clairement, et dans tous leurs détails, mes grands péchés et ma triste vie. C'eût été pour moi une joie bien vive, mais on s'y est refusé et l'on m'a même imposé sur ce point beaucoup de réserve. Ainsi je conjure, pour l'amour de Dieu, ceux qui liront cette relation, de ne jamais oublier combien ma vie a été coupable. » Œuvres complètes, t. i, p. 41. Elle revient, pour la regretter, sur cette interdiction de préciser ses fautes aux c. v, vu, x de sa Vie. Au c. v, elle parle de la contrition qu'elle eut dans la confession faite durant sa grande maladie : « Celle contrition, dit-elle, eût été suffisante pour assurer mon salut, quand bien même Dieu ne m'aurait pas tenu compte de l'erreur où m'avaient engagée certains confesseurs, en m'assurant qu'il n'y avait point péché mortel là où je reconnus ensuite, d'une manière positive, qu'il existait réellement. » Ibid., p. 85. Le P. Bouix, on le devine, atténue fortement ces passages.
Le sentiment de la crainte fut aussi renforcé dans l'âme de Thérèse par cette conviction d'avoir péché gravement : « Oui, en vérité, dit-elle, au sujet de sa jeunesse, arrivée à cet endroit de ma vie, j'éprouve un tel effroi en voyant de quelle manière Dieu me ressuscita en quelque sorte, que j'en suis, pour ainsi dire, toute tremblante... O mon âme! comment n'as-tu pas réfléchi au péril dont le Seigneur t'avait délivrée? Et si l'amour ne suffisait pas pour te faire éviter le péché, comment la crainte ne te retenait-elle point? Car en lin, la mort aurait pu mille fois te frapper dans un étal plus dangereux encore. Et, en disant mille fois, je n'exagère, Je crois, que de bien peu. » Vie, c. v. ibid.,
Cette crainte influa sûrement sur sa détermination à la vie religieuse : « Je me disais avec frayeur que la mort m'eût trouvée sur le chemin de l'enfer. Je n'avais pas encore d'attrait pour la vie religieuse, cependant je voyais que c'était l'état le plus excellent et le pi us sûr, et peu à peu je me décidai à nie faire violence pour l'embrasser. Ce combat dura trois mois... C'était moins l'amour, ce me semble, que la crainte servile qui nie poussait à choisir cet étal de vie. » Vie, c. III, ibid.. p. 61-62.
« La voie de la crainte n'est pas celle qui convient à mon âme », dira plus tard I lu m m • Vie, C. xxxn. t. n. p. 1. La crainte chez elle ne tarda pas à être • absorbée dans l'amour ». Vie, c. vr, t . i, p. 91 . Cepen
danl la crainte filiale ne fut jamais absente de son ftm< . \ "'. c. xv, p. 199. Ce n'était pas « la crainte du
châtiment », mais celle de perdre le Seigneur en l'offensant. Vie, c. xxxvn, t. n. p. 9 / c chemin de la
THÉRÈSE (SAINTE
perfection, Thérèse recommande instamment à ses filles d'avoir celle crainte dans le cœur. Le « moyen de vivre sans trop d'alarme » au milieu du combat, « c'est, dit-elle, l'amour et la crainte. L'amour nous fera hâter notre marche, la crainte nous fera regarder où nous posons le pied, afin d'éviter les chutes ». C. xl, t. h, p. 288. « La crainte doit toujours avoir le premier pas. » G. xli, p. 300. Vers la fin de sa vie, alors qu'elle était élevée au mariage spirituel depuis plusieurs années, elle parle encore de la crainte. Lorsqu'on songe, dit-elle, « à certains personnages que l'Écriture mentionne comme ayant été favorisés de Dieu, un Salomon, par exemple, qui a eu tant de communications » avec Dieu, on ne peut « s'empêcher de craindre. Ainsi, mes sœurs, que celle d'entre vous qui se figurerait être le plus en sûreté, soit celle qui craigne davantage ». Château intérieur, 7e dem., c. iv, t. vi, p. 305-306. Cette crainte était aussi motivée par la période d'infidélité qui suivit sa grande maladie. Elle était religieuse, dans le monastère de l'Incarnation, depuis plusieurs années et cependant elle fut en grand danger d'offenser Dieu. Vie, c. vu. Même dans la vie religieuse la sécurité n'est pas complète : « Quant à la sécurité, n'y comptons pas en cette vie, disait Thérèse à ses sœurs; elle nous serait même très dangereuse. » Chem. de la perf., c. xli, t. v, p. 301.
2° La maladie du début. — Quelle est la nature de la maladie dont souffrit Thérèse au début de sa vie religieuse? — Pour essayer de la caractériser il faut tout d'abord en examiner les causes et ensuite la décrire d'après les témoignages de la sainte.
Les circonstances qui précédèrent l'entrée de Thérèse au carmel de l'Incarnation, à Avila, semblent avoir été une épreuve pour sa santé. La précipitation avec laquelle son père, inquiet de la « vie frivole » de sa fille, décida de l'envoyer comme pensionnaire au couvent des augustines d'Avila l'impressionna. Elle lui fit craindre d'avoir nui à sa réputation : « Les huit premiers jours, dit-elle, me furent très pénibles, beaucoup moins par l'ennui de me trouver dans cette maison, que par la crainte de voir ma vaine conduite mise au grand jour. » Vie, c. n, p. 56. Lorsque la pensée d'être religieuse s'empara de son âme, ce fut durant trois mois un rude combat, qui altéra ses forces physiques, entre son « aversion pour l'état religieux » et les aspirations à cet état qui naissaient en elle. Quoique décidée à faire la volonté de Dieu, « pourtant, dit-elle, je redoutais encore la vocation religieuse et j'eusse bien désiré que Dieu ne me la donnât point ». Vie, c. m, p. 59. Durant cette lutte intérieure elle avait été « saisie de grandes défaillances, accompagnées de fièvres ». Car sa santé « laissait toujours beaucoup à désirer ». Ibid., p. 62.
La décision prise d'entrer dans la vie religieuse fut exécutée par Thérèse avec une énergie et une fermeté d'âme peu ordinaires. Mais la violence qu'elle dut se faire ne laissa pas d'avoir de profondes répercussions sur son être physique. Elle partit malgré son père opposé à sa vocation : « Quand je quittai la maison de mon père, écrit-elle, j'éprouvai une douleur si excessive, que l'heure de ma mort ne peut, je pense, m'en réserver de plus cruelle. Il me semblait sentir mes os se détacher les uns des autres. Le sentiment de l'amour divin n'étant pas assez fort pour contrebalancer celui que je portais à mon père et à mes proches, j'étais obligée de me faire une incroyable violence et, si Dieu ne fût venu à mon aide, toutes mes considérations n'auraient pas été suffisantes pour me faire passer outre. Mais en cet instant, il me donna le courage de me vaincre, et je vins à bout de mon entreprise. » Vie, c. iv, p. 66.
Thérèse fut heureuse pendant son noviciat. Elle déclare cependant avoir éprouvé « de grands troubles
pour des choses en elles-mêmes peu importantes ». Vie, c. v, p. 76. Troubles assez fréquents, sans doute, chez les novices. Après sa profession, où elle goûta une «joie si vive », la santé de Thérèse déclina : « Ma santé, ditelle, souffrit du changement de vie et de nourriture. Mes défaillances augmentèrent, et je fus saisie de douleurs de cœur si aiguës qu'on ne pouvait me voir sans en être effrayé... Telle était la gravité de mon état, que je me voyais continuellement sur le point de perdre connaissance, et parfois je la perdais effectivement. » Vie, c. iv, p. 69. Thérèse, à la demande de son père, s'absenta du monastère pendant un an pour se soigner. Dieu la réconforta dans cette épreuve en lui accordant « l'oraison de quiétude et quelquefois même celle d'union ». Vie, c. iv, p. 72. Elle fut conduite chez la célèbre empirique de Bécédas, qui devait, pensait-on, la guérir facilement. Le traitement dura trois mois et aggrava la maladie au lieu de la faire disparaître. C'est ici le commencement de la grande crise qui se prolongea, avec des intermittences, pendant « près de trois ans ». Vie, c. vi, p. 88. Le récit que fait Thérèse de son entrée dans la vie religieuse et de ses deux premières années au couvent de l'Incarnation, nous laisse supposer qu'une profonde dépression nerveuse s'était produite eu elle.
Elle décrit avec précision ce qu'elle souffrit à Bécédas et après : « Mon séjour en ce lieu, dit-elle, fut de trois mois. J'y endurai d'indicibles souffrances, le traitement qu'on nie fit suivre étant trop violent pour mon tempérament. Au bout de deux mois, à force de remèdes, on m'avait presque ôté la vie. Les douleurs causées par la maladie de cœur dont j'étais allée chercher la guérison étaient devenues beaucoup plus intenses. Il me semblait par moments qu'on m'enfonçait dans le cœur des dents aiguës. On finit par craindre que ce ne fût de la rage. A la faiblesse excessive — car un dégoût extrême me mettait dans l'impossibilité d'avaler autre chose que des liquides — à une fièvre continue, à l'épuisement causé par les médecines que j'avais prises tous les jours durant près d'un mois, vint se joindre un feu intérieur si violent que mes nerfs commencèrent à se contracter, mais avec des douleurs si insupportables, que je ne pouvais trouver de repos ni jour ni nuit. » Ajoutez à cela une tristesse profonde. « Voilà ce que j'avais gagné, lorsque mon père me ramena chez lui. Les médecins me virent de nouveau. Tous me condamnèrent, disant qu'indépendamment des maux que je viens de dire, j'étais atteinte de phtisie. Cet arrêt me laissa indifférente, absorbée que j'étais par le sentiment des souffrances qui me torturaient également des pieds à la tête. De l'aveu des médecins, les douleurs de nerfs sont intolérables et, comme chez moi leur contraction était universelle, j'endurais un cruel martyre. La souffrance, à ce degré d'intensité, ne dura pas plus de trois mois, me semblet-il; mais on n'aurait jamais cru qu'il fût possible de supporter tant de maux réunis. Aujourd'hui je m'en étonne moi-même, et je regarde comme une grande faveur de Dieu la patience qu'il m'accorda. » Vie, c. v, p. 82-83.
« La fête de l'Assomption de Notre-Dame arriva. Mes tortures duraient depuis le mois d'avril, plus intenses cependant les trois derniers mois. Je demandais instamment à me confesser... On crut que ce désir m'était inspiré par la frayeur de la mort, et mon père, pour ne pas m'alarmer, ne voulut pas le satisfaire. ...Cette nuit-là même, j'eus une crise qui me laissa sans connaissance pendant près de quatre jours. Je reçus en cet état l'extrême-onction. A chaque heure, à chaque moment, on croyait me voir expirer, et l'on ne cessait de me dire le Credo, comme si j'eusse pu comprendre quelque chose. Parfois même on me crut morte, au point qu'on laissa couler sur mes paupières
THÉRÈSE (SAINTE
de la cire que j'y trouvai ensuite. Mon père était au désespoir de ne m'avoir pas permis de me confesser... Dans mon monastère, la sépulture était ouverte depuis un jour et demi, attendant mon corps, et dans une autre ville les religieux de notre ordre avaient déjà célébré à mon intention un service funèbre, quand le Seigneur permit que je revinsse à moi. » Ibid., p. 84-85.
« Au sortir de cette crise de quatre jours, je me trouvais dans un état lamentable. Dieu seul peut savoir les intolérables douleurs auxquelles j'étais en proie. J'avais la langue en lambeaux à force de l'avoir mordue, la gorge tellement resserrée par suite de l'absence d'aliments et de l'extrême faiblesse, que je suffoquais et ne pouvais même avaler une goutte d'eau. Tout mon corps paraissait disloqué, ma tête livrée à un désordre étrange. Mes membres contractés étaient ramassés en peloton, par suite de la torture des jours précédents. A moins d'un secours étranger, j'étais aussi incapable de remuer les bras, les pieds, les mains, la tête, que si j'eusse été morte; j'avais seulement, me semble-t-il, la faculté de mouvoir un doigt de la main droite. On ne savait comment m'approcher, toutes les parties de mon corps étant tellement endolories que je ne pouvais supporter le moindre contact. Pour me changer de position, il fallait se servir d'un drap que deux personnes tenaient, l'une d'un côté, l'autre de l'autre.
t Cette situation se prolongea jusqu'à Pâquesfleuries [Dimanche des Rameaux] avec cette seule amélioration que souvent, lorsqu'on s'abstenait de me toucher, mes douleurs se calmaient. Un peu de répit, à mes yeux, c'était presque la santé. Je craignais que la patience ne m'échappât : aussi je fus charmée de voir les douleurs devenir moins aiguës et moins continuelles. Pourtant, j'en éprouvais encore d'insupportables lorsque venaient à se produire les frissons d'une fièvre double-quarte très violente, qui m'était demeurée. Mon dégoût de la nourriture restait aussi accentué.
« Il me tardait à tel point de retourner à mon monastère, que je m'y fis transporter en cet état. On reçut donc en vie celle qu'on attendait morte, mais le corps en pire état que s'il eût été privé de vie; sa seule vue inspirait la compassion. Impossible de dépeindre l'excès de mon épuisement : je n'avais que les os. Cette situation, je le répète, dura plus de huit mois. Quant .1 la contraction des membres, malgré une amélioration progressive, elle se prolongea près de trois ans. Quand je commençai à me traîner à l'aide des genoux et des mains, j'en remerciai Dieu avec effusion. » Vie, c. vi, p. 87-88. Sa patience fut admirable : « Dieu aidant, dira-t-ellc, j'endurais très patiemment de cruelles maladies. » Vie, c. xxxn, t. Il, p. 6.
Cette longue citation était nécessaire pour avoir sous les yeux tous les détails, donnés par Thérèse, sur sa maladie. Celle-ci est évidemment à forme nerveuse : Contraction violente des membres du corps, spasmes du cœur, suppression apparente, et une fois prolongée, de la vie par la suspension de la sensibilité extérieure et du mouvement volontaire ou catalepsie. La forte crise fut précédée de ■ défaillances » physiques assez fréquentes et même de pertes de connaissance. Vie, c. iv, p. 69. Sainte Thérèse paraît convaincue de ce caractère nerveux. La cessation progressive de la paraet des autres malaises, sans emploi de remède, eonfirme cette conviction. Thérèse eut ici oins, il esl vrai, à la prière pour obtenir sa guérison. Vie, c, vi, p. 01. Thérèse n'obtint cependant pas une guérison subite mais plutôt lente. Voici son témoignage se rapportant aux années de sa vie qui suivirent la grande : • Bien remise de la terrible maladie dont j'ai parlé, J'en avais et j'en ai encore [des Infirmités] de Meil fâ( I .■ - Depuis peu, il est vrai, elles ont dimi
nué d'intensité; cependant, j'en souffre de bien des manières. Durant vingt ans, en particulier, j'ai eu tous les matins des vomissements... Il est très rare, ce me semble, que je n'éprouve à la fois des souffrances de diverses natures, et par moment bien intenses, celles du cœur par exemple. Seulement ce mal, qui autrefois était continuel, ne se fait plus sentir que de loin en loin. Quant à ces rhumatismes aigus et à ces fièvres qui m'étaient si ordinaires, j'en suis délivrée depuis huit ans. » Vie, c. vu, p. 106. Sainte Thérèse écrivait ceci en 1565, une trentaine d'années après la grande maladie.
On a cru pouvoir qualifier d'hystérique la grande maladie de Thérèse. Ce mot doit être écarté, car sa signification, même atténuée, reste péjorative. Il est synonyme de déséquilibre foncier, donc durable, à la fois physique et mental. Or, cette maladie qui vient d'être décrite ne tient pas de l'état constitutif de la sainte. Elle fut, dans la vie de Thérèse, un accident passager, bien localisé dans trois années de sa vie et qui ne se reproduisit plus. Nous en avons discerné et énuméré les causes extérieures immédiates. Et d'ailleurs, d'après ce que nous savons du tempérament de la sainte, il n'y avait en lui aucune tare héréditaire chronique. Tous ses biographes font ressortir les qualités naturelles de Thérèse. Il y avait, en elle, écrit Ribera, « un naturel excellent si enclin de soi à [la] vertu, un entendement clair et fort capable, une grande prudence et quiétude, un courage pour entreprendre [de] grandes choses et industrie et manière pour les accomplir, une persévérance et force pour ne s'y lasser point, et une grande force et grande grâce en son parler, que si on l'eût laissée faire des discours de vertu, elle eût pu facilement gagner beaucoup d'âmes à Dieu. » La Vie de la Mère Térèse de Jésus, tr. fr., Paris, 1645, 1. I, c. v, p. 42. Son ferme bon sens dans l'appréciation de toutes choses, ses qualités d'écrivain, la sagesse de sa mystique et son œuvre de réformatrice du Carmel et de fondatrice de monastères sont incompatibles avec un tempérament hystérique et une psychologie maladive comme celle des anormaux.
Ce que nous savons de la constitution physique et mentale de la sainte cadre avec le caractère accidentel et passager de sa maladie nerveuse. Névrose, « étal de nervosisme grave », si l'on veut, mais ne provenant pas d'une altération complète de l'être physique et mental, comme le prouve surabondamment la vie de Thérèse postérieure à la crise. On peut comparer cette névrose à celle dont M. Olier souffrit pendant deux années. Le tempérament sanguin du fondateur de Saint-Sulpice ne le prédisposait pas, lui non plus, à cette névrose, bien circonscrite par ailleurs dans la durée et qui n'eut pas de suites Cf. P. Pourrat, Jean- Jacques Olier, Fondateur de Saint-Sulpice (Coll. Les Grands Cœurs), p. 80 sq. Les années postérieures à ces accidents de santé furent, pour sainte Thérèse et pour AI. Olier, les plus actives et les plus fécondes de leurs vies. L'hystérie, lare congénitale, ne saurait rien produire de semblable. Cf. A. l-'arges, Les phénomènes mystiques distingués de leurs contrefaçons humaines et diaboliques, Paris, 1923, t. Il, p. 192 sq.; .1. de Tonquédei , Les maladies nerveuses ou mentales et les manifestations diaboliques, c. m, L'hystérie, Paris, 1938. Dans le plan providentiel, ces névroses fortuites sont, sans doute, des moyens dont Dieu se sert pour purifier intensément les saintes âmes. Sainte Thérèse, parlant des purifications préparatoires au mariage spirituel, s'exprime ainsi: • Le Seigneur alors envoie d'ordinaire de
très grandes maladies. C'est là un tourment supérieur
au précédent [les critiques et les moqueries], surtout si
lei douleurs qu'on éprouve sont aiguës, A mon avis, quand CCI douleurs se font sentir avec intensité, < est
THÉRÈSE (SAINT EJ
en quelque sorte le plus grand que l'on puisse endurer i i- î bas : je parle des tourments extérieurs el du cas où les douleurs atteignent un degré excessif. » Château, 6e dern., c. i. I. vi, p. 171. Les peines intérieures sont, en elïei , plus douloureuses encore, Thérèse fait allusion ici à sa grande maladie et semble la considérer comme une préparation aux états mystiques. Cf. Grégoire de Saint-Joseph, La prétendue hystérie de sainte Thérèse, Lyon, 1895; Dr Goix, Les extases de sainte Thérèse, dans Annales de philosophie chrétienne, mai-juin 189C: P. de San, Étude pathologico-tkéologique sur sainte Thérèse, Louvain, 1886.
Les écrivains catholiques, qui croient pouvoir qualifier d'hystériques certains phénomènes de la vie de sainte Thérèse ne rejettent pas pour cela l'authenticité de ses états mystiques. Cf. Guillaume Hahn, Les phénomènes hystériques et révélations de sainte Thérèse, dans Revue des questions scientifiques, Bruxelles, 1883, mis à l'Index le 1er décembre 1885. A tort ou à raison, ils croient possible la conciliation des deux, ce qui nous paraît toutefois impossible. Il n'en est pas de même pour ceux qui nient le caractère surnaturel el divin de tout état mystique. Selon H. Delacroix, l'évolution mystique de sainte Thérèse est un produit de « son activité subconsciente », préparé « par cet « état de nervosisme grave » que même les plus prévenus de ses biographes sont contraints de reconnaître ». Deux étapes dans cette évolution. Dans la première, celle de « l'excitation des images mentales », Thérèse arrive à croire à la présence du Dieu mystique en elle, présence rare d'abord, ensuite continue. Dieu prit ainsi « possession de tous les états » de son âme et la dirigea par sa « parole intérieure ». Puis, il s'opéra en Thérèse « comme un dédoublement » — c'est la deuxième étape — « certaines images s'exaltèrent et s'extériorisèrent : la parole intérieure s'objectiva, lui sembla venir d'un étranger... à qui elle les rapportait. » Ce furent d'abord des paroles qui vinrent du dehors, ensuite les visions. « Ainsi, pendant que se déroulait l'évolution interne qui réalisait en elle le Dieu confus, le divin au-delà de toute forme, il s'organisait au dehors le Dieu objectivé, le Dieu qui parle et qu'on voit, le Dieu qui est le Dieu de l'Écriture. » Les yrands mystiques chrétiens (Bibl. de phil. contemp.), nouv. édit., 1938, p. 72-75. Vouloir expliquer les faits mystiques par l'activité subconsciente, par « l'irruption des phénomènes subconscients dans la personnalité ordinaire », c'est faire preuve d'incompréhension, c'est prendre pour des états qui peuvent être parfois morbides les manifestations les plus hautes des communications de Dieu avec l'âme humaine. Conséquence du préjugé rationaliste qui rejette la réalité objective du surnaturel et du divin.
3° L'oraison comme moyen de sanctification. — Sainte Thérèse est l'apôtre de l'oraison mentale, elle en est aussi, on peut dire, le docteur. Elle a retiré, la première, les plus précieux avantages de cet exercice. Aussi est-ce avec les accents d'une éloquence entraînante qu'elle en recommande la pratique aux autres.
Chez les augustines, elle récitait « beaucoup de prières vocales ». La lecture méditée des livres de piété lui fit comprendre, avant son entrée dans la vie religieuse, « la vanité de tout ce qui est ici-bas, le néant du monde, la rapidité avec laquelle tout passe ». « J'avais pris goût aux bons livres, dit-elle, ils me donnèrent la vie. Je lisais les épîlres de saint Jérôme et j'y puisais tant de courage, que je me décidai à m'ouvrir à mon père de ma vocation religieuse ». Vie, c. m, p. 59, 62.
La vie d'oraison proprement dite de sainte Thérèse commença à son entrée au monastère de l'Incarnation d'Avila. La méthode qu'elle suivait alors et les fruits qu'elle retirait de cet exercice sont exposés
longuement dans la Vie. Elle se servit d'un livre pendant près de vingt ans : « Je n'osais, dit-elle, faire oraison sans un livre. L'aborder sans ce secours causait à mon âme autant d'effroi qu'un combat à soutenir contre une multitude ennemie. » Vie, c. i\, p. 74. Elle ne pouvait pas faire l'oraison discursive, car Dieu ne lui avait pas « donné le talent de discourir avec l'entendement », ni celui de se • servir utilement de l'imagination ». Ibid., p. 72. Aussi recommandé-telle beaucoup l'usage d'un livre aux personnes qui souffrent de cette impuissance. Ibid., p. 73.
Sainte Thérèse faisait ordinairement l'oraison affective où il y a peu de raisonnements. « Ne pouvant discourir avec l'entendement, je cherchais à me représenter Jésus-Christ au dedans de moi. Je me trouvais bien surtout de le considérer dans les circonstances où il a été le plus délaissé; il me semblait que, seul el affligé, il serait, par sa détresse même, plus disposé à m'accueillir. » Vie, c. ix, p. 128. Le point capital de l'oraison n'est pas « le travail de l'entendement ». « L'avancement de l'âme ne consiste pas à penser beaucoup mais à aimer beaucoup. » Fondations, c. v, t. m, p. 97-98.
L'impuissance à faire l'oraison discursive expose aux distractions et aux sécheresses. Les premières se combattent par l'usage du livre. Mais les autres doivent être subies. Sainte Thérèse parle des « grandes sécheresses » que lui « causait cette impuissance à discourir ». Vie, c. iv, p. 73. A cause de cela » et pendant des années, dit-elle, j'étais plus occupée du désir de voir la fin de l'heure que j'avais résolu de donner à l'oraison, plus attentive au son de l'horloge qu'à de pieuses considérations. » Elle devait vaincre sa répugnance, parfois extrêmement vive, pour entrer à l'oratoire où elle faisait son oraison. Vie, c. vm, p. 122. Si elle insiste tant sur les difficultés qu'elle a rencontrées elle-même dans la pratique de l'oraison, c'est pour encourager ceux qui en souffriraient et les empêcher d'abandonner un exercice qui est « la porte par où pénètrent dans l'âme les grâces de choix ». Vie, c. vm, p. 124.
Elle n'hésite pas à dire que, pendant une année, elle abandonna l'oraison, afin de faire éviter ce malheur à d'autres. Elle était cependant appelée à une oraison sublime! Pendant les vingt années d'oraison difficile, elle fut gratifiée, en quelques circonstances, de « l'oraison de quiétude » et « quelquefois même » de « celle d'union ». Vie, c. iv, p. 72. Il y eut donc, dans sa vie, une infidélité qui explique cet abandon.
Cette circonstance de la vie de Thérèse est instructive et mérite d'être remarquée. Ce ne fut pas la violence qu'elle devait s'imposer pour se recueillir malgré les distractions, les sécheresses et les aridités qui la détourna de l'oraison. Ce fut la dissipation dans laquelle elle vécut après sa grande maladie. La coexistence dans une âme, disent les auteurs spirituels, de la pratique habituelle de l'oraison mentale et d'une vie de péché est impossible. Ou bien l'âme se convertira ou bien elle laissera l'oraison. Il semble, en effet, qu'il y ait une contradiction intolérable pour une âme que de se recueillir chaque jour en présence de Dieu pendant le temps de l'oraison, et de rester cependant toujours dans le péché. Sans doute, sainte Thérèse ne commit pas des péchés graves. Elle était portée à les croire tels cependant : « J'en vins à m'exposcr à de si grands périls et à livrer mon âme à de telles frivolités que j'avais honte de m'approcher de Dieu par cet intime commerce d'amitié qui s'appelle l'oraison. » Le démon put facilement « sous prétexte d'humilité » lui tendre le piège et lui persuader qu'une « personne qui méritait d'habiter avec les démons ne devait pas faire oraison mentale et entretenir des relations si intimes avec Dieu ». Vie, c. vu, p. 97-98. La conviction de la
THÉRÈSE (SAINTE
sainte qu'elle péchait gravement fut ici nuisible à sa vie spiriluelle. L'autre raison qu'elle donne de l'abandon de l'oraison est bien secondaire : « A mesure que mes fautes augmentaient, je ne trouvais plus dans les choses de la piété le même goût, la même douceur. » Ibid., p. 97. Elle avait bien souvent déjà triomphé de ce dégoût. Elle en aurait sûrement triomphé encore s'il eût été seul à la détourner de l'oraison.
Sainte Thérèse reprit l'oraison après la mort rie son père, grâce à l'exhortation d'un dominicain, le P. Baron. Désormais cet exercice va élever son âme aux sommets de la perfection. Dans la lutte qui se livra alors en elle-même entre Dieu et l'esprit du monde, le rôle de l'oraison fut capital. Toujours la même alternative : ou abandonner l'oraison ou abandonner le monde : « La vie que je menais, dit-elle, était extraordinairement pénible, car l'oraison me faisait comprendre mes fautes. D'un côté, Dieu m'appelait; de l'autre je suivais le monde. Je trouvais beaucoup de joie dans les choses de Dieu, et celles du monde me tenaient captive. Je voulais, ce semble, allier ces deux contraires, si ennemis l'un de l'autre : d'une part, la vie spirituelle avec ses consolations, de l'autre les divertissements et les plaisirs des sens. Je soufflais beaucoup dans l'oraison, parce que l'esprit, au lieu d'être le maître, se trouvait esclave. Je ne pouvais me renfermer au-dedans de moi-même, ce qui était toute ma méthode d'oraison, sans y renfermer en même temps mille futilités. Bien des années s'écoulèrent ainsi, et je m'étonne maintenant d'avoir pu supporter un pareil combat sans abandonner l'un ou l'autre. Mais, ce que je sais très bien, c'est qu'il n'était plus en mon pouvoir de renoncer à l'oraison, parce que Celui-là me retenait qui me voulait à lui afin de m'accorder de plus grandes faveurs. » Vie. c. vu, p. 111-112.
Noire-Seigneur punissait à sa manière les fautes de Thérèse « par de souveraines délices ». « Avec ma nature, dit-elle, il m'était incomparablement plus pénible, quand j'étais tombée dans des fautes graves, de recevoir des faveurs que des châtiments; aussi je le dis avec assurance, une seule de ces faveurs m'accablait, me confondait, me désolait plus que bien (tes maladies jointes à toutes sortes d'épreuves. » Ibid., p. 113.
C'est ainsi que Dieu sanctifia Thérèse par l'oraison. Elle a voulu s'étendre sur ce récit « pour montrer quelle grâce Dieu accorde à une âme, lorsqu'il met en elle la résolution bien arrêtée de s'appliquer à l'oraison, n'eût-elle pas encore pour cela toutes les dispositions requises: c'est enfin pour montrer que, si l'âme persévère malgré les péchés, malgré les tentations, malgré les chutes de toutes sortes où le démon l'entraîne, Dieu, j'en suis convaincue, finira par la conduire au port du salut, comme il m'y a, ce semble, conduite moi-même ». Vie, c vin, p. 110.
Aussi, quels éloges elle fait de l'oraison! Exercice «qui n'est autre chose qu'une amitié intime, un entretien fréquent seul à seul avec Celui dont nous nous savons aimés ». Vie, c. vm, p. 120. Dieu lui « a fait
trouver dan, l'oraison le r • tous s^ maux.
P. 125. « La porte par où pénètrent dans l'âme les grâces de choix, comme celles que Dieu m'a failes, c'esl l'oraison. • P, 121. i L'heureux sort des âmes qui se déterminent à suivie, par le chemin de l'oraison, Celui qui nous a tan! aimés ». c'est de COmmenci elle les esclaves de l'amour ». Vie, C, xi, p. 1 13. lai fin, dans son grand désir de voir pratiquer ce saint exerix e. xil e! xin de la Vit exhorte fori les commençants à faire les elforts nécessaires
a l'oraison de méditai Ion. Elle donne les conseils pratiques pour y réussir. Voir aussi Le chemin de la perfection, c. xx-xxm, t. v, p. 158 sq.