‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 4)Chapitre 224 sur 423 · THOMAS D'AQUIN : LA SCIENCE DIVINE · texte numérisé non relu

THOMAS D'AQUIN : LA SCIENCE DIVINE

formule d'opposition (non solum... sed) dans In 7um Sent., dist. XXXVIII, q. u., a. 5, où cette thèse de la présence physique des futurs dans le médium éternel de la connaissance divine est attribuée à Boèce (sur ce point, cf. J. Groblicki, De scientia Dei futurorum contingentium secundum S. Thomam ejusque primos sequaces, Cracovie, 1938, p. 40-44); dans le Cont. Gent., 1. I, c. lxvi; enfin, au cours du second enseignement parisien, dans le Commentaire du Péri Hermeneias, I, lect. 14, n. 20, où saint Thomas prend soin de préciser que l'intuition par Dieu de la présence des futurs in seipsis, n'exclut point la connaissance de l'ordre des causes. Sur les antécédents de cette thèse fameuse, voir quelques indications dans Groblicki, op. cit., p. 45-58. Albert le Grand et saint Bonaventure n'ont recours pour expliquer la connaissance des futurs contingents qu'aux seules idées divines, quia habet raliones rerum apud se présentes, comme s'exprime saint Thomas. Sur la pensée de saint Albert, consulter également J. Goergen, Des hl. Albertus Magnus Lehre von der gôttlichen Vorsehung und Fatum, Vechta, 1932, p. 89-93.

On a vu plus haut que Jean Pecham, dans la lettre du 1er juin 1285 (cf. col. 657) signalait l'opposition des deux écoles au sujet des idées divines, des œternse régulée. A cette date Guillaume de la Mare s'était déjà chargé de codifier en quelque sorte cette opposition. Si, observe-t-il, chacune des différences du temps est présente réellement dans l'éternité, les choses contingentes se trouvent elles aussi transportées dans la durée éternelle, realiter et actualiter per suas naturas. Une telle affirmation revient à soutenir l'éternité des choses et par conséquent l'éternité du monde. Édit. Glorieux, Le Correctorium corruptorii..., p. 18. En outre, la présence physique des futurs, telle que saint Thomas la conçoit, rendrait inutile les raisons ou « règles » des choses dans l'intellect divin. Ibid., p. 19. Du même coup, la science divine ne serait plus cause des choses. Ne les connaissant point par ses idées, mais seulement par le regard intuitif qu'il porte sur elles, Dieu devrait recevoir de ses créatures et leur mendier en quelque sorte la certitude de son acte de connaissance. Si enim (Deus) cognoscit aliter quam per rationes quas habet apud se... ferendo inluilum super ipsas res, hoc non potest intelligi vel saltem fingi nisi per receptionem. Deum autem cognoscere aliquid per receptionem, est impossibile. Ibid., p. 20. On voit que Guillaume a compris la pensée de saint Thomas, comme la comprendront les disciples de Scot et à leur suite un certain nombre d'historiens modernes, pour lesquels la scolastique avant Scot n'a pas eu une claire conscience du problème de la prescience des futurs contingents. Sous l'influence de saint Augustin et de Boèce, saint Thomas est conduit à considérer la science des futurs en Dieu comme un regard exercé du sommet de l'éternité divine, regard qui renferme et enveloppe tous les temps dans son absolue simplicité. C'était laisser échapper le nœud du problème : comment expliquer la vérité intrinsèque du futur contingent en lui-môme? comment en d'autres termes se résoud son indifférence ad ulrumlibel? Telle est l'opinion exposée dans ses différents ouvrages par le Dr Schwamm. Cf. H. Schwamm, lias gOttliche Vorherii'issen bei Duns Scotus und seinen ersten Anhângern, botpruck, 1934; voir la bibliographie du sujet dam liull. thomiste, t. m, p. 976-982. Pour saint Thomas, selon le Dr Schwamm, ni la saisir des futurs dans leurs causes prochaines, ni même leur saisie dans l'essence divine comme cause

pn mi ère, ne suffisent à fonder la connaissance infaillible et certaine que Dieu en possède. D'où la nécessité de recourir a l'intuition de ces futurs in srifisis,

dani l'étemel présent de la connaissance divine; cf. Schwamm, op. cil., p. 94-99.

Au contraire avec Duns Scot, le problème se trouve résolu pour la première fois par la détermination volontaire de Dieu. C'est le décret de la volonté divine qui détermine la vérité du futur contingent et qui le rend connaissable par Dieu. Dieu, écrit Scot, ne peut prévoir que tel sujet fera un bon usage du libre arbitre que parce qu'il veut et préordonne ce bon usage ex determinalione suse voluntatis. Voir des textes caractéristiques de Scot, empruntés pour la plupart aux inédits, dans Schwamm, op. cit., p. 27, 34, 41-42, 82. Il résulte de ceci que Scot est le véritable créateur (Urheber) de la théorie dite thomiste des décrets prédéterminants, théorie en elle-même tout à fait étrangère à saint Thomas, qui, s'il l'eût admise, n'aurait eu nul besoin de recourir à l'intuition physique des futurs dans leur existence présentielle au sein de l'éternité. Cette manière de voir avait été soutenue déjà en 1913 par J. Klein; cf. Schwamm, op. cit., p. 91. Reste seulement à expliquer comment l'école thomiste est passée au scotisme avec armes et bagages tandis que les scotistes tardifs se ralliaient au molinisme. On a voulu attribuer à Capréolus l'introduction dans le thomisme de « l'idéalisme volontariste » de Scot. Cf. F. Stegmuller, Francisco de Vitoria y la doctrina de la gracia en la Escuela salmantica, Barcelone, 1934, p. 9-10. Il est donc établi (ou du moins supposé) que l'ancien thomisme a ignoré ou même combattu les décrets prédéterminants. C'est surtout Thomas de Sutton, identifié ou non avec Thomas Anglicus, qui a fait sur ce point les frais de la démonstration. Cf. Fr. Pelster, Thomas v. Sutton, ein Oxforder Verteidiger der thomistischen Lehre, dans Zeilschrift f. kathol. Théologie, t. xlvi, 1922, p. 379-381 (prémotion); p. 383-386 (prescience divine, textes du Liber propugnatorius); R. Martin, Pro tutela doctrinœ Sancti Thomie Aq. de influxu causœ primx in causas secundas, dans Div. Thomas, Fribourg, 1923, p. 356-372; O. Lottin, Thomas de Sutton et le libre arbitre, dans Hech. de théol. anc. et médiévale, t. ix, 1937, p. 282-283.

Il est exact que saint Thomas, quand il veut établir la connaissance des futurs contingents en Dieu, insiste sur l'argument de la présence physique des futurs, argument qui lui fournissait une réponse particulièrement frappante. Mais le saint Docteur possédait dans son propre système tous les éléments qui lui eussent permis de faire intervenir la causalité première. Pourquoi tels futurs plutôt que d'autres sont-ils éternellement présents devant, le regard de Dieu? Parce que la science divine, répondait saint Thomas, est cause des choses conjuncla voluntate. I», q. xiv, a. 8. C'est donc à la volonté divine que revient la détermination des futurs : voluntati divinee non solum subjacet expletio effectus, sed etiam omnium causarum prucedentium ordo secundum ///as conditiones quibus dclcrniiiuinlur ad e/Jectum. In //""' Sent., dist. XI. VU, q. i, a. 2, ad 3um. Dans la Somme, saint Thomas exclura en termes formels la thèse des décrets indifférents qui tireraient des causes secondes le principe de leur détermination. 1*, q. xix, a. 8. Les etTets contingents sont tels non pas à raison de leur seule cause immédiate, mais parce que Dieu a adapté telle cause contingente à tel effet qu'il voulait voir se produire selon le mode de la contingence : qttia rotuit ros contingenter evenisse, contingentes causas ad eos prœparavit. Cf. aussi Péri Ilcrm.. I, lect. 14, n. 22 (éd. léonine).

Quelle fut, sur ces questions, la position de l'ancienne école thomiste? Sur la réponse de lîambert de Bologne, dans son Apologvliriis. cf. Groblicki, op. cit., p. 1 15-1 25. I. 'auteur du correct oire « Quare », à la différence de Hambert, a abandonné la thèse thomiste de la présence physique des futurs dans le médium de la connaissance éternelle. Il paraît en cllct réduire la connaissance des futurs par Dieu à une simple près, n. (

THOMAS D'An U IN : L'ÉTERNITÉ l>i MONDE

intentionnelle, semblable à la connaissance certaine que nous pouvons posséder d'un fait passé. Cf. Glorieux, Le correctorium Corruplorii..., p. 22, cf. p. 24. La pensée de saint Thomas a été saisie d'une façon plus profonde par Jean Quidort, dans le Correctoire « Circa ». La présence physique des choses dans l'éternité ne signifie pas la même chose que l'éternité de ces choses, pas plus que la présence d'un être quelconque dans le temps ne signifie sa coexistence à tous les instants du temps. Éd. Millier, p. 24. D'autre part, la présence des futurs dans l'éternelle durée ne rend pas les idées divines inutiles, pas plus que la présence physique de Socrate devant moi, ne supprime la nécessité de l'espèce sensible pour que je puisse le voir. Enfin, il n'est point vrai que la thèse de saint Thomas aboutisse à retirer à la science divine l'attribution de la causalité universelle : scientia Dei causa rerum. La présence des futurs dans l'éternité n'est pas le présupposé de la science divine, c'est au contraire cette science qui donne aux choses une telle présence : intelligit (Deus) de rébus quia sunt per raliones quas a rébus non accipit. Intelligit etiam de rébus quia erunt tune uel tune, quia intuetur eas sibi prœsentes in œternitate, quam prœsentiam etiam ipse dat rébus. Op. cit., p. 32. Sur les correctoires « Sciendum » et « Quœslione », cf. quelques remarques dans Groblieki, op. cit., p. 109-115, 125-129. Jean Quidort nous apporte la preuve qu'aux environs de 1284, à Paris, on était fort loin de reconnaître dans les objections de Guillaume de la Mare l'interprétation authentique de la pensée de saint Thomas sur ce difficile problème. A la Noèl de 1284, Henri de Gand aborde la question dans son Quodlibet vin et la résoud dans un sens nettement volontariste, qui en fait un précurseur de Scot. Schwamm, -Dos gôttliche Vorherwissen...,\>. 99-108.

Guillaume de la Mare a laissé de côté les divergences doctrinales qui concernent la théologie trinitaire. Cf. sur celles-ci M. Schmaus, Der Liber propugnatorius des Thomas Anglicus und die Lehrunterschiede zwischen Thomas v. A. und Duns Scotus, i, dans Beitrâge..., t. xxix, 1930, surtout p. 391-482 (constitution des divines personnes par la relation ou par Vorigo).

2. L'éternité du monde et les erreurs des philosophes. — Saint Thomas a toujours admis que la contingence essentielle du monde et sa dépendance essentielle dans l'être par rapport à Dieu étaient de soi séparables d'un commencement absolu des choses dans le temps. L'idée d'une première cause de l'être peut en effet faire l'objet d'une démonstration véritable, tandis que le commencement des choses est, selon saint Thomas, un « article de foi ». Cette thèse fameuse comporte ainsi deux parties qu'il distingue toujours avec soin : Est-il possible de prouver l'éternité du monde et les « raisons » des philosophes sont-elles sur ce point démonstratives? (Sur le sens du ternie, les « philosophes », cf. M.-D. Chenu, Les « Philosophes » dans la philosophie chrétienne médiévale, dans Rev. des se. phil. et théol., t. xxvi, 1937, p. 27-40). D'autre part est-il possible, comme le prétendaient les théologiens d'alors, de prouver de façon certaine le commencement des choses dans le temps?

a) L'éternité du monde. — Dès son Commentaire des Sentences, saint Thomas a pensé qu'Aristote était parvenu à concevoir la contingence radicale du monde et la causalité universelle du premier moteur; cf. InIIam Sent., dist. I, q. i, a. 5, ad lun' in contrarium, éd. Mandonnet, p. 38. Jamais l'attitude du saint ne variera sur ce point et jamais il n'attribuera à Aristote ni à Platon Vintolerabilis error, celle d'un monde indépendant de Dieu dans son être. Tout au contraire : Plalo et Arisloteles perveneruni ad cognoscendum principium totius esse. Phys., 1. VIII, lect. 2, n. 5, éd. léon. Mêmes affirmations au cours du second enseignement

parisien; cf. (Montra murm., Mandonnet, Opuscula omnia, t. 1, p. 22 : philosophi confitentur et probant...; à Naples enfin, De sabst. separ., Mandonnet, éd. cit., t. i, p. 103 : non œslimandum est... Il convient de noter cependant que la confiance de saint Thomas sur ce point prend source dans l'apocryphe Met., A, 1, 993 b, 26-27; cf. Phys., !. \ III, lect. 2, n. 4.

Par contre, saint Thomas est non moins catégorique, lorsqu'il affirme que le Stagirite a enseigné comme une thèse certaine et non comme une simple hypothèse l'éternité du inonde. Son opinion sur ce point est donc « fausse et hérétique », comme celle des autres philosophes. In Sent., toc. cit. Seulement, les « raisons » du Philosophe dans la Physique et le De cselo, ne sont point, de son propre avis, pleinement i démonstratives. Top., A, 11, 104 b, 12-17; sur ce ! texte, cf. R. Jolivet, Aristote et la notion de création, i dans Rev. se. phil. et théol. , t. xix, 1930, p. 16. Telle est I la solution de saint Thomas dans les Sentences, solu- | tion qui suit de très près Maimonide. Non debemus I putare quod Aristoieles credidit raliones illas esse démontrât iones, écrivait le philosophe juif. Dux neutro- | rum, n, 15, ms. Vat. lai. 1V>4, f° 53 v° a; S. Munck, Le j guide des égarés, t. n, p. 28. Sur Thomas et Maimo- I nide, voir A. Rohner, Der Schbpjungsbegrifl bei Moses [ Maimonides, Albertus Magnus und Thomas von i Aquin, dans Beitrâge, t. xi, fasc. 5, 1913; E. Koplo- | witz, Die Abhàngigkeit Thomas v. Aq. von Rabbi Mose ben Maimon, Wurtzbourg (diss.), 1935.

Dans son Commentaire des Physiques (vers 1265), saint Thomas affirmera avec force qu'il est « frivole » de penser, comme le font certains, qu'Aristote n'a pas enseigné de façon ferme l'éternité du monde. Phys., 1. VIII, lect. 2, éd. léon., 16. S'il en était ainsi, on ne comprendrait point qu'Aristote parte justement de l'éternité du mouvement pour établir l'existence du premier moteur. Ibid. Le même argument sera repris par Siger de Brabant : ex œternitate motus probat [Aristoteles] quod sunt substantiœ separatœ. PI, y s., VIII, q. vi, éd. P. Delhaye, Les philosophes belges, t. xv, p. 199. Seulement, saint Thomas continue à distinguer la thèse fermement enseignée par Aristote et les « raisons » du Stagirite dans la Physique et le De cœlo. Ces dernières ne sont efficaces que si le mouvement avait dû commencer per modum naturœ. Phys., loc. cit., n. 17. Même position dans le Commentaire de la Métaphysique, 1. XII, lect. 5, n. 2496-2497 (Cathala), où saint Thomas accorde aux arguments du Philosophe la valeur de démonstrations ad hominem contre Empédocle et Anaxagore. Même explication enfin dans le De cselo : Prœdictœ rationes procédant contra positionem ponenlem mundum esse factum per generationem, 1. I, lect. 29, n. 12.

Les « raisons » du Philosophe. — Les théologiens du Moyen-Age pouvaient lire dans Pierre Lombard une allusion aux erreurs d' Aristote sur le problème de la création. //jm Sent., dist. I, n. 3. On chercherait en vain cependant la question : ulrum mundus sit œternus? chez les théologiens de la vieille école, même après l'introduction des Physiques dans le monde ! occidental. Voir sur ce point A. Mansion, Les traductions arabo-latines de la Physique d' Aristote dans la ' tradition manuscrite, dans Rev. néo-scol. de philos., t. xxxvii, 1934, p. 202; De Wulf (Pelzer), Histoire de la philosophie médiévale, 6e éd., t. u, p. 28, 38. Mais le : problème pouvait s'introduire par un autre biais dans : les préoccupations des théologiens. Dans la Summa j aurea de Guillaume d'Auxerre, on a la surprise de le voir soulevé non point contre les philosophes, mais contre les manichéens : quœrit Manichœus in quo j « principio ». Nam, si in principio temporis, ante ergo \ otiosus eral \Deus]. Sunwm aurea, 1. II, tract, vu, c. 2, i éd. Pigouchet, Paris, 1500, f° 52 r° b. Si Dieu, continue

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