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THOMAS DAQUIN : L'ÉTERNITÉ DU MONDE

l'objectant, pouvait créer le monde et qu'il ne l'ait pas fait, c'est donc par malice ou par envie qu'il a agi de la sorte : si potuil et non voluit, invidus fuit. Il est peu probable que Guillaume d'Auxerre se réfère ici aux manichéens de l'antiquité ecclésiastique, qui enseignaient de fait l'éternité du inonde, cf. art. Manichéisme, t. ix, col. 1873. Ii songe plutôt aux hérétiques de son temps. On retrouve en effet déjà l'argument de Vinvidia divine, dans Alain de Lille, Contra hœr., i, 3, P. L., t. ccx, col. 309 B. Voir aussi Raynier Sacconi, Summa de catharis, éd. Dondaine, dans Le Liber de duobus prineipiis, Rome, 1939, p. 73. D'autre part, Guillaume d'Auxerre, dans les chapitres additionnels du 1. Ier de sa Summa aurea, discute bien les arguments des philosophes sur la création médiate et parle même de Parménide et de Mélissos. Mais il ne souffle mot d'Aristote et de l'éternité du monde. Guillaume d'Auvergne, De universo, I, il, c. 8-11, Orléans, 1674, t. i, p. 690-700, discute surtout les arguments d'Avicenne.

Dans le Commentaire des Sentences d'Hugues de Saint-Cher, c'est bien contre Aristote qu'est soulevé cette fois le problème de l'éternité du monde. Ms. Vat. lat. 10'.)S, f° 45 v° 6-46 r° a. Mais au lieu d'exposer les arguments du Philosophe, Hugues se contente de citer De gen.. H, 1", 336 «.27 : idem similiter omnino se habens, natum est omnino idem facere. Les autres arguments, empruntés à la théodicée, sont étrangers à Aristote : ad hoc quod arlijex exeat in actum, sufjiciunt hsec tria : scientia, potentia, voluntas. Sed hœc ab œterno fuerunt in Deo. Voir le même argument dans Alain de Lille, op. rit., i, 5, p. L., t. ccx, col. 311. Il y a une information beaucoup plus précise de la physique d'Aristote dans la Summa de bono du chancelier Philippe, qui nous fournit un résumé substantiel des arguments du Stagiritc. Summa de bono, ms. Vat. lat. 7669, f° 6 r° b. Si le mouvement du premier mobile n'est pas éternel, il y a donc eu changement, soit du côté du moteur, soit du côté du mobile. Or, le premier moteur ne peut être sujet au changement. D'autre part, le premier mobile n'est point sujet à la corruption et son mouvement circulaire et uniforme s'oppose à la distinction d'un repos et d'une mise en mouvement. De plus, la mise en branle du mobile suppose elle-même un changement antérieur et ainsi de suite à l'infini. Enfin, cette mise en mouvement du premier mobile se produit dans le temps. Il y avait donc du temps avant celui qui est la mesure du premier mobile et par conséquent du mouvement, l.e jugement du chancelier (ou de son modèle, cf. I'. Glorieux, La Summa duaeensis, dans Iiech. de théol. anc. et méd., t. xn, 1940, p. 104- 135) est particulièrement ferme dans l'appréciation des raisons, ici authentiques, du Philosophe : rationes r/uris ponil Aristoteles non sunt nisi ad j>robandnm mundum esse perpetuum et non œternum. Ms. cit.. f° (i v° a. Aristote, en d'autres termes, a seulement voulu prouver que le temps, le mouvement et le premier mobile sont coextensifs dans la durée. Les arguments du Philosophe ne prouvent donc rien dans un problème qui dépasse sa pensée, celui «le la production des choses dans l'être : non luit autan de proprietate tllius philosophitr investiqare exitum primi mobilis in esse. Ms.. rit. f° (i v° a. Odon Rigaud. qui expose lui ans' i avec précision les arguments d'Aristote, aboutit .i i.i même conclusion : Philosophus in naturali philo sophia, ex naturalibus procédera, oerum dixit : tempus et tnotum non inrr pisse, srilirrt via natunr. Ms. Vat. lat, •'■■ . f* 79 r" b. Pourtant, la thèse d'Aristote.

absolument parlant est fausse : le monde :i commenc . mais par vole de création. Saint Bonaventure est pins

Sévère pour Aristote. Comme saint 1 bornas, il pense

que le Philosophe a vraiment enseigné l'éternité du

monde, bien M1"' Certains modernes prétendent

qu'Aristote n'a point admis une telle conclusion et qu'il a simplement voulu prouver, non pas que le monde n'a pu commencer, mais qu'il ne pouvait commencer par manière de mouvement. In II"™ Sent., dist. I, i, a. 1, q. n. Qu'en est-il en réalité, ajoute Bonaventure, je l'ignore, nescio. En 1269, Gérard d'Abbeville, dans son Quodlibet xiv, dira comme, jadis Philippe : non probavit Aristoteles motus et temporis seternitalem, sed coœternitatem. Ms. Vat. lat. 10 15, f° 131 r°ft. Sur la pensée d'Albert le Grand, consulter A. Rohner, Der SchôpfungsbegrifJ..., p. 45-92.

Saint Thomas, a écrit M. le professeur Mansion, « avait à un degré inconnu de ses contemporains, le souci de la documentation directe et précise ». Les traductions arabo-latines .., dans Rcv. nco-scolaslique. t. xxxvn, 1934, p. 218. Dès son commentaire des Sentences, le saint Docteur au lieu d'une série dialectique anonyme, distingue soigneusement ce qui est d'Aristote et ce qui revient à ses disciples arabes. Dans le texte capital du De potentia, q. m, a. 17, il explique qu'Aristote avait simplement voulu établir que le monde n'a pu commencer par mode de mouvement. Au contraire ses disciples (c.-à-d. Avicenne), ayant admis que le monde procède de Dieu par l'acte de sa volonté et non par manière de mouvement, se sont efforcés de prouver l'éternité du monde, en partant non pas du mouvement, mais de l'impossibilité d'un changement dans le vouloir de Dieu, per hoc quod voluntas (Dei) non retardât facere quod intendit.

Il est indispensable de donner un aperçu rapide de ces arguments. Pour ce qui concerne Aristote luimême, saint Thomas expose : a) l'argument tiré de l'incorruptibilité de la matière première; elle ne peut non plus être engendrée. Phys., A, 9, 192 «, 28; cf. In II"m Sent., dist. I, q. i, a. 5, obj. 1 ; Ia, q. xlvi, a. 1, obj. 3. L'affirmation est plus vraie encore des corps célestes, soumis au seul mouvement de rotation circulaire. Si le ciel et la matière première sont inengendrés, ils sont donc sans commencement. In I I"m Sent., ibid . obj. 2; ("ont. Cent., 1. II, c. xxxm, obj. 2; De potent, q. m, a. 17, obj. 2; I'. q. xlvi. a. 1, obj. 2. — b) L'argument du « nunc » ■ dans le temps, seul l'instant est saisissable; lui seul a une existence réelle. Or, l'instant est un moyen terme entre un avant et un après. Nécessairement de part et d'autre de l'instant, il y aura du temps. Si l'on voulait assigner un instant qui marquerait le commencement du monde, il faudrait qu'avant ce premier instant, il y ait du temps et par conséquent du mouvement. Phus. (->, 1, 251 b, 19-26; cf. In //um Sent., obj. 5; De pot., obj. 15; I», obj. 7; ('.ont. Cent., 1. II, c. xxxm, obj. 5. — c) La mise en mouvement du mobile suppose un rapprochement et un contact entre celui-ci et le moteur. Or, 'a relation de contact entre le moteur et le mobile, comme tous les r: lat ifs, suppose aussi l'action. Si le mouvement n'est pas éternel, comme le veut Empédocle, c'est donc que ni le moteur, ni le mobile n'étaient en état l'un de mouvoir, l'autre d'Stre mû. Il leur faut donc acquérir ( tt< possibilité par un rapprochement qui ne peut s'opérer que par voie de mouvement et ici encore i! y aura mouvement et temps axant le soi-disant pr< mier mou ventent. Phgs., ibid., 251 b, 1-10; cf. ('.ont. Gent., ibid.. obj. 3; In //",n Sent., obj. S; I . ob] 5.

Saint Thomas reproduit souvent un argument " commun à tous les péripateticiens arabes » (argument attribué faussement par Albert le Grand à Averroè-, cf. In I I"m Sent., dist. I. a. in, Borgnet, t. XXVII, p. 26). Ce qui commence à être était antérieurement possible. Or. le possible réside dans un smrl et le sujet des possibles, c'est la matière, la matière

existait donc avant le monde, et par conséquent les

formes, puisque la matière ne peut en être totalement

dénudée. Ci Conf. Gent., l. Il, «. xxxrv, obj, :i; De

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THOMAS D'AQUIN : L'ÉTERNITÉ DU MONDE

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pot., obj. 10; Ia, obj. 1 et surtout Comp. iheol., c. xcix. — A la métaphysique d'Avicennc (tract, ix, c. 1), est emprunte l'argument : le Créateur précède le monde d'une simple priorité de nature, ou d'une priorité dans la durée. Dans le premier cas, le monde est éternel. Dans le second, la postériorité du monde ne peut s'affirmer que dans un rapport temporel. Le temps existait donc avant le monde et par conséquent le mouvement dont le temps est la mesure : hoc verbum « fuit » significat id quod prœteriit... prius igilur jam fuit aliqua factura quœ prœteriit anlequam crearel (Deus) aliquam creaturam. Avicenne, Met., tract, ix, 1, ms. Vat. lat. 4428, f° 67 v° a; cf. In 7/um Sent., obj. 7; De pot., q. m, a. 17, obj. 20; I», obj. 8

Plus délicates sont les objections empruntées à Averroès : a ) Si Dieu a créé le monde, non par nécessité de nature, mais par un acte de sa volonté libre, pourquoi, demande Averroès, a-t-il tardé à produire son effet? A moins d'un obstacle ou d'une circonstance particulière qui l'oblige à différer (comme on attend le froid pour faire du feu), toute volonté passe de suite à l'exécution de son vouloir : non postponit facere quod intendit nisi propter existentiam alicujus intentionis in re intenta quœ non erat in tempore voluntatis. Phys., vin, texte co. 15, Venise, 1550, t. iv, f° 150 r° a. Si Dieu a attendu, il devait donc exister dans la créature quelque obstacle qui l'obligeait à attendre. Pour suppléer à ce défaut, Dieu a dû intervenir par un mouvement antérieur à la création elle-même. Ainsi un changement nouveau ne procède d'une voluntas antiqua que par l'intermédiaire d'une action antérieure, mediante aclione antiqua, principe reproduit textuellement par saint Thomas, In II"m Sent., obj. 14; Cont. Cent., 1. II, c. xxxn, obj. 4; Comp. theol., c. xcvm, et directement visé par la prop. 39 de la condamnation de 1277. — b) L'agent volontaire dans lequel l'action succède au repos, doit au moins « imaginer » une succession temporelle entre ce repos et cet agir; discernendo tempus a quo vult agere a tempore a quo non vull, expliquera saint Thomas. In II"m Sent., obj. 13. Or, imaginer du temps, disait assez obscurément Averroès, est un changement qui suppose lui-même un autre changement : imaginari tempus est transmutatio sequens transmutationem, scilicel imaginari prœsentiam ejus (toc. cit.). Imaginer une succession dans le temps, explique saint Thomas, suppose le changement soit dans l'acte même de l'imagination (ceci suppose deux actes successifs de la « phantaisie ») ou tout au moins un changement entre les deux termes de la succession imaginée. De toute manière, quand la volonté commencera effectivement à agir, son action aura été précédée d'un autre mouvement du côté du terme ou de la chose imaginée. Ia, q. xlvi, a. 1, obj. 6. — A la fin de sa carrière, saint Thomas ajoutera encore à sa documentation les objections de Simplicius, qu'il utilise dans son propre commentaire du De cœlo, 1. I, lect. 6, n. 8, éd. léon.

Voici maintenant les solutions de saint Thomas. L'argument d'Aristote, tiré de la matière incorruptible et inengendrée des corps célestes, prouve bien que le ciel n'a pu commencer par manière de mouvement et de génération, ex materia prœexistenli. Il ne saurait prouver que le ciel et la matière première sublunaire n'ont pu commencer de façon absolue, sans mouvement et par voie de création ex nihilo, In IIam Sent., ad lum, ad2um; I», ad 3ura; De cas/., 1. I, lect. 6, n. 7. — Si les corps célestes ont la propriété d'une existence perpétuelle, liée à leur incorruptibilité, cette propriété ne concerne en réalité que le présent el le futur, non le passé. Car un être possède en lui la propriété de faire quelque chose, non de l'avoir fait. On ne peut donc conclure du présent au passé et de l'incorruptibilité du ciel à son éternité. De pot., ad 2uln.

Ainsi se trouve écarté l'obstacle du principe aristotélicien : tô yàp è$ àv«YX/)ç xai àeî à[ia, Gen., B, 11, 337 6, 35, obstacle infranchissable pour l'idée chrétienne de création selon Duhem, Le système du monde, t. iv, p. 487. Saint Thomas théologien proposera encore une autre solution du principe d'Aristote. Ce qui ne renferme point en soi-même de principe intrinsèque de non-être peut cependant ne pas être par comparaison à la puissance active d'un autre sujet (aliéna potentia), c'est-à-dire en l'espèce par comparaison à la toute puissance divine, qui peut le réduire au néant. Ia, q. ix, a. 2. — L'argument du nunc est en réalité un cercle vicieux. In IIum Sent., ad 2um. Dire que, de part et d'autre de l'instant, il y a nécessairement du temps, c'est supposer la régression à l'infini du temps et par conséquent du mouvement. Or, c'est justement ce qui est en question. Rien n'empêche au contraire de supposer un instant qui, au lieu d'être un intermédiaire entre un avant et un après, serait le principe absolu du temps. Cont. Gent., 1. II, c. xxxvi, 5°. Néanmoins l'argument d'Aristote conserve sa valeur contre les Physiciens. De pot., ad 15um.

Contre les philosophes arabes, on doit tenir que, si le mouvement était possible avant d'être, cette antériorité du possible n'impliquerait point celle de la matière. Il suffit que le monde soit possible dans la puissance active de Dieu ou même par la simple cohérence logique des termes, De pot., ad 10um; Cont. Gent., 1. II, c. xxxvn, 3°; Comp. theol., c. xcix. Contre Avicenne, on peut faire observer que l'antériorité de Dieu dans la durée n'est point mesurée par le temps. In II"m Sent., ad 5um; De pot., ad 20um; I», ad 8um. Contre Averroès, saint Thomas observe que, si Dieu n'a point créé de toute éternité, c'est parce que quelque chose manquait à l'objet de son vouloir, c'est-à-dire la proportion du monde à sa fin qui n'est autre que ce vouloir même. Dieu a voulu que le monde commençât dans le temps. S'il l'avait créé ab œterno, cette proportion du monde au vouloir divin lui ferait défaut. In IInm Sent.,ad 14um. Plus clairement dans le Contra Gentes, saint Thomas écrit qu'il n'y a pas à proprement parler de retard ou d'attente dans la volonté divine, ni dans l'œuvre créatrice. Car Dieu a créé au moment où il avait disposé de toute éternité que les choses seraient. Cont. Gent., 1. II, c. xxxv, 4°. Reste enfin l'argument de la succession temporelle ou imaginaire. Sur ce point saint Thomas réplique qu'il n'y a de succession « imaginée », ni du côté de l'intellect divin, qui saisit toute succession dans une indivisible unité, ni même du côté du monde, ex parte rei imaginatœ. Car avant le monde, le temps n'existait point et seule l'éternité précède les choses. In II"m Sent., ad 13um.

b) La création dans le temps est-elle démontrable? — Dans son Commentaire des Sentences (1. II, dist. I, i, a. 1, q. n), saint Bonaventure enseigne la possibilité d'une telle démonstration. Il y a en effet répugnance intrinsèque entre un monde créé par Dieu et une durée éternelle. Au contraire, l'éternité du monde ne répugne point, si l'on pose un principe premier matériel, indépendant de la création divine dans son être. Dans cette dernière hypothèse, l'éternité du monde est même plus vraisemblable qu'une matière informe éternelle et sans influence du démiurge. Si l'on suppose ainsi une masse de sable sans commencement et un pied humain également éternel, le vestige de ce pied dans le sable serait coéternel à l'un et à l'autre, allusion au texte fameux d'Augustin, De civ. Dei, 1. X, c.xxxi, P. L., t. xli, col. 311. Saint Thomas, lorsqu'il cite ce texte, le réfère non à Vinlolerabilis error d'un monde non créé par Dieu, mais à l'opinion des philosophes (Avicenne) qui admettent une véritable création avec dépendance totale dans l'être, mais création ab œterno. I», q. xlvi,

THOMAS D'AQUIN : L'ÉTERNITÉ DU MONDE

a. 2, ad l"m; Contra murmurantes, Mandonnet, Opuscula omnia, t. i, p. 26. — Dans son Commentaire des Sentences, Albert le Grand avait préludé avec prudence à la thèse de son disciple. Rien de plus « probable », dit-il, même selon la raison seule, que le monde ait commencé. In //um Sent., dist. I, a. 10, Borgnet, t. xxvn, p. 28 a. Les arguments des théologiens sont traités de via fortis, via fortior. Mais Albert se garde bien de parler de certitude. Même prudence, au cours de la crise de 1270 dans le De quindecim problematibus. Texte dans Mandonnet, Siger de Brabanl, t. n, p. 39-

Dès le commentaire des Sentences, saint Thomas affirme au contraire que les arguments des théologiens augustiniens sont des « sophismes ». In IIam Sent., dist. I, q. i, a. 5. C'était le mot même de Maimonide contre les Motecallemin : non sophisticabo animam meam ut viam illorum nominem demonslraliones. Ms. Vat. lat. 1124, f° 54 r° b. Mais saint Thomas n'a pas toujours exposé sous la même forme l'argument de principe qu'il oppose à ces prétendues démonstrations. Dans les Sentences, il s'inspire presque littéralement de Maimonide. On ne saurait, dit-il, décrire la genèse d'un être en partant de sa forme in esse perfeclo. L'enfant nourri dans une île déserte consentirait-il à croire qu'il est demeuré neuf mois dans le sein maternel? L'exemple est emprunté à Maimonide. C'est encore au philosophe juif qu'est empruntée l'apostrophe : potius in derisionem quam in confirmationem fidei vertuntur (istse rationes). Le commencement absolu des choses dans le temps, incertain aux yeux de la raison, ne peut être affirmé avec certitude que par la foi. Il faut ici une révélation proprement dite et Moïse, selon le mot de saint Grégoire, a prophétisé, lorsqu'il a écrit les premiers versets de la Genèse. Saint Thomas tient beaucoup à étayer sur cette auctoritas grégorienne sa propre thèse; cf. I», q. xlvi, a. 2, s. c. ; Quodl. m, a. 31. — Dans le De potentia, q. m, a. 14, saint Thomas suit une marche différente. Est-il possible que la créature, distincte de Dieu dans sa substance, ait toujours été? Veut-on parler d'une simple possibilité logique, on doit concéder cette possibilité absolue : esse ab alio non répugnât ei quod est esse semper. Affirmation fondamentale que saint Bonaventure ne voudra jamais admettre. Coll. de donis, vin, 17, Quaracchi, t. v, p. 498. Si, au lieu d'une simple possibilité logique, on entend parler d'une puissance réelle, il est évident que Dieu possède de toute éternité la puissance de créer. Si l'on entend parler d'une puissance réelle, non active mais passive, la vérité de la création in tempore nous étant connue par la foi, il est impossible que la créature ait été de toute éternité en puissance d'être. — La I» Pars nous offre la démonstration définitive. On ne peut prouver le commencement absolu des choses, parce que ce commencement dépend du libre vouloir de Dieu, vouloir qui ne peut nous être manifesté que par la révélation positive. Cf. Quodl. in, toc. cit. D'autre part, cette démonstration est tout aussi impossible du côté du créé. Le principe de la démonstration c'est l'essence, quod quid est. Or, l'essence est intemporelle, elle fait comme telle abstraction du hic et nunc. On ne peut donc partir de l'essence pour démontrer l'existence ou la non existence d'une chose à un moment donné du temps. I», q. xi.vi, a. 2. Siger de Brabant dans ses questions sur la Physique, reprendra le même argument, éd. Dclhayc, p. 200. Cependant saint Thomas concède qu'un monde créé dans le temps manifeste plu» clairement qu'un monde abeelernoXe puissance créatrice de Dieu. I», q. xlvi, a. 1, ad 0'"»; In II'"" Sent., dist. I, q, . ad II"';

('.ont. Cent., 1. il, c. xxxviii. Guillaume de la Mare lui-même a senti la force de cette argumentai ion. puisqu'il reconnaît qu'il ne peut être question d'une

démonstration directe (propler quid) du commencement des choses, mais seulement d'une réduction à l'absurde de l'opinion des philosophes. Glorieux, Le correctorium Corruptorii..., p. 32.

Les arguments essentiels des théologiens augustiniens peuvent se réduire aux points suivants :

a. L'impossibilité de l'achèvement d'une série infinie (infinita non est pertransire). Si le monde est éternel, une multitude infinie de jours a précédé celui où nous vivons. Or, une série infinie est inépuisable, nous ne serions donc jamais parvenus au jour présent. Saint Bonaventure, In IIum Sent., dist. I, i, a. 1, q. n, fund. c; cf. Saint Thomas, In IIam Sent., dist. I, q. i, a. 5, sed cent. 3; Conl. Cent., 1. II, c. xxxvm, 3°; Ia, q.xLvi, a. 2, obj. 6. — Mais il s'agirait là, répond saint Thomas, d'un infini successif et non d'une infinité en acte. Ce qui serait nombre dans cette multitude infinie et successive serait nécessairement fini, ex aliquo deierminato ad hune delerminatum. Il n'en résulrait nullement l'impossibilité d'une multitude infinie qui échapperait à la numération. D'autre part, le temps serait, dans l'hypothèse, infini aparté ante,non a parle post, puisqu'il trouve un terme fixe dans le jour présent. En sens inverse, le futur est fini a parte ante, mais infini a parte post. La solution de saint Thomas repose en définitive sur la distinction entre multitude infinie et nombre infini. In IInm Sent., ad 3um [2e série, Mandonnet, p. 38] ; Ia, q. xlvi, a. 2, ad 6um.

b. Très voisine de la précédente est l'objection tirée de l'impossibilité d'une régression à l'infini dans les causes. Cf. Alexandre de Halès, Summa, 1. II, i, Quaracchi, n. 67, contra 2. — On connaît la distinction thomiste entre causes essentiellement subordonnées et la subordination accidentelle, qui n'inclut à vrai dire aucune influence causale. La régression à l'infini ne répugne point dans cette dernière catégorie. In IIam Sent., ad 7um [2e série, Mandonnet, p. 39| ; Cont. Gent., 1. II, c. xxxvm, 5°; Ia, q. xlvi, a. 2, ad 7um.

c. L'objection tirée de l'infinité actuelle des âmes a toujours été jugée plus embarassante par le saint Docteur. Cf. Bonaventure, loc. cit. jund. c; Saint Thomas, In //um Sent., sed cont. 6 ; Cont. Gent., ibid., 6°; I», obj. 6. Si l'espèce humaine est éternelle, il doit exister à l'heure présente une multitude infinie d'esprits séparés. Cette fois, il s'agit bien d'un infini simultanément donné, et non comme tout à l'heure dans le cas du temps, d'une infinité successive. — Dans les Sentences, saint Thomas se borne à remarquer qu'il conviendrait d'abord de discuter la thèse averroïste de l'unité de l'âme, solution toute trouvée du problème [ad 6unl, Mandonnet, p. 40]. Dans le Cont. Gent., loc. cit., on lira un exposé plus complet des opinions des philosophes. Enfin dans I», q. xlvi, a. 2, ad .S"1". saint Thomas remarque qu'une telle objection est de portée limitée, specialis est. Si l'espèce humaine ne pouvait être éternelle, rien ne s'oppose à l'existence ab œlerno du monde sensible et de la créature angélique. Deus mundum facere potuil sine hominibus, dira saint Thomas dans le Contra murmurantes, éd. Mandonnet, p. 27. D'ailleurs, ajoute-t-il dans ce dernier opuscule, udhuc non est demonstratum quod Dais non possit lacère ut sinl infinita actu. Siger de Brabant dans ses question! sur la Physique (éd. Del haye, p. 201) reprend la position d'Al -Gazai i cl admet la possibilité absolue d'une multitude Infinie d'âmes en acte.

d. Le concept de création. — Ce qui est créé ex nihilo ne peut être tiré du néant comme d'une matière. La formule ex nihilo implique donc une succession teni porclle : non ex nihilo matenaUtcr, trgo origlnalUer. Dans l'être créé, le non-être précède l'être : inuiuliis hubet eue post non esse. s. Bonaventure, in Il"m Sent., loc. cit., fund. /., Alexandre de Halès, Summa, I. I,

THOMAS D'Agi IN: SIMPLICITÉ DES ANGES ET DE L'AME

Quaracchi, n. 64, p. 95 b; Pierre de Tarentaise, In I lum Seul., dist. I, <|. n, a. 3, qu. 2, Toulouse, 1652, t. Il, p. 12. L'argument avait déjà une longue histoire. On le trouve chez Alain de Lille, Conl. hœreticos, i, 5, P. L., t. ccx, col. 311 A; chez Guillaume d'Auvergne, De univ., I, n, c. xi, t. i, p. 696 B : \non esse\ eril prius ex necessilate quam ipsum esse; chez Hugues de Saint- Cher, ms. Vat. lai. ions, f° 45 v° b et surtout chez le chancelier Philippe, ms. Vat. lat. 7069, f° 6 v° a : esse ab aliquo, non de Mo, est exire de non esse in esse. Sed nullum taie eternum est. Habere enim principimn non esse et habere principium durationis convertibilia sunt.

Voici maintenant la réponse apportée par saint Thomas à ce que son maître, Albert le Grand, reconnaissait être la via fortior de l'opinion adverse. In IIum Sent., dist. I, a. 10, Borgnet, t. xxvn, p. 27. Dans les Sentences, toc. cit., ad 2"m (Mandonnet, p. 38), saint Thomas s'inspirant d'Avicenne, observe que la formule de la création ex nihilo ou de l'esse post non esse, n'implique pas nécessairement une postériorité dans la durée, il suffît d'une simple postériorité de nature. Par elle-même, la créature n'est que néant. Or, dans un sujet quelconque, ce que ce sujet est par soi précède logiquement ce qu'il reçoit d'un autre. Cf. Avicenne, Met., tr. vi, c. 2, ms. cité, f° 53 r° b : quod est rei ex seipsa apud intelleclum, prius est per essentiam non tempore, eo quod est ei ex alio a se. Igitur esse creatum est ens post non ens posleriorilate esseniiiP. Même solution dans le De potentia. q. in, a. 14, ad 7mn, in contrarium (2e série), et dans Ia, q. xlvi, a. 2, ad 2um ; réponse plus complète dans le Contra murmurantes, éd. Mandonnet, p. 25. On insiste : si le monde est éternel, en lui se vérifient simultanément les contradictoires, esse et non esse. S. Bonaventure, Coll. de donis, vm, 17, Quaracchi, t. v, p. 498 : sequilur... quod res habet simul esse et non esse. Il n'y a pas position simultanée des contradictoires, répond saint Thomas, parce que le non-être ici signifie simplement ce que la créature serait, si elle était abandonnée à ellemême : esset nihil si sibi relinquerctur. Contra murmurantes, loc. cil.

Une créature sans commencement ne serait d'ailleurs point l'égale de Dieu dans la durée, comme le croyait Guillaume d'Auxerre, Summa aurea, ). Iï, tract, vu, c. 2. Pigouchet; f° 52 r° b. Car aucune comparaison n'est possible entre un temps, même illimité, et l'immuable possession de l'éternité. In IIm" Sent., ad 7um: I", ad 5um.

Dans la condamnation de 1277, de nombreuses propositions visent l'éternité du monde; cf. prop. 3, 5, 70-72, 80, 87-95, 99, 101, 107, Denifle-Chatelain, Chartularium..., t. i, p. 544-549. A noter surtout la prop. 99, qui vise Avicenne et sa théorie de la création ab œterno : non esse non pnecessit esse duratione, sed nalura tunlum, mais qui. derrière Avicenne. atteignait saint Thomas, lequel avait utilisé les textes du philosophe arabe. La thèse thomiste ne fut pas non plus étrangère aux malheurs de Gilles de Rome. Voir Hocedez, La condamnation de Gilles de Borne, dans Recherches théol. anc. et médiévale, t. iv, 1932, p. 44-47. — On a vu plus haut que Bonaventure, dans ses Collationes de donis avait pris position contre la thèse thomiste, en 1268. L'année suivante, Gérard d'Abbeville, dans son Quodl. xiv, q. x (Noël 1269), fait de même. Saint Thomas répondra en termes fort vifs à « ces hommes qui croient que la sagesse est née avec eux » et qui aperçoivent des répugnances métaphysiques là où saint Augustin n'en a point vu. Cont. murmurantes, Mandonnet, p. 25-26. Pecham, en 1271, dispute lui aussi des questions sur ce sujet. Glorieux, Répertoire..., t. n, p. 91. Dans son premier Quodlibet, à la Noël de 1276, Henri de Gand à son tour aborde le

problème. Il y reviendra dans son Quodl. ix, q. xvn, à Pâques 1286, en même temps que Godefroid de Fontaines, dans son Quodl. n, q. m (De Wulf-Pelzer, p. 68- 80), traite la question dans le sens thomiste. — A <•< tte date, Guillaume de la Mare était déjà intervenu, a. 6. Glorieux, Le correclorium..., p. 30-31. Noos possédons les réponses de Rambert de Bologne (cf. M. Grabmann, La scuola lomistica italiana, dans Bip, fil. neoscol., t. xv, 1923, p. 119), et des Correctoircs « Quare », éd. citée, p. 34-40; « Circa », éd. Mûiler, p. 39-48. — Sur la position de Pierre d'Auvergne, voir I£. Hocedez, La théologie de Pierre d'Auvergne, dans Gregorianum, t. xi, 1930, p. 536. — Le P. Longpré a édité une question de Matthieu d'Aquasparta sur le même sujet dans Archives d'hist. doctr. lilt. du M. A., t. i, 1926, p. 293- 308. Signalons les réponses de Bernard de Gannat à Henri de Gand, ms. Ottob. lat. 471, f ° 6 r° 6-7 r° b; 98 v° 6-99 r° b, et la question quodlibétique de Thomas de Sutton, en 1284. Quodl., i, 7, ms. Ottob. hit. 1128, f° 52 r° a-53 r° a.

3. Simplicité ou composition hylémorphique des anges et de l'âme. — On doit distinguer dans le présent débat deux affirmations : a) celle, assez vague, de l'existence chez les anges d'une matière « spirituelle », essentiellement distincte de la matière corporelle et étendue; b) le concept d'une matière universelle, genre suprême et univoque (unius essentiœ) dans lequel viendraient se résoudre matière corporelle et matière spirituelle. Cette seconde affirmation est une doctrine caractéristique du philosophe juif Avicébron, dès le début de son Fons vilse (éd. Baùmker, dans Beitrûge..., t. i, fasc. 2-4, p. 7; cf. i, 10, p. 13; v, 12, p. 270-279). A l'influence d'Avicébron, qu'on a parfois pris pour un chrétien, il faut joindre celle de son traducteur, Dominique Gondissalinus, dont le De unilate et uno professe tout au long la même doctrine (éd. Correns, dans Beitràge..., t. i, fasc. 1, p. 3-11; cf. P. L., t. lxiii, col. 1075-1078). Or, le De unitate a passé longtemps pour une œuvre de Boèce. Il est encore cité sous le nom de ce dernier dans les Quœstiones de anima de Jean Pecham, éd. Spettmann, dans Beitràge, t. xix, fasc. 5-6, p. 183. Pecham peut ainsi opposer l'autorité du De unitate à l'authentique De duabus naluris qui semblait favoriser la thèse thomiste. Le Correctoire de Guillaume de la Mare (Glorieux, Le correctorium..., p. 50) conserve la même attribution pour l'autorité : aliud est simpliciter unum ut Deus, aliud simplicium conjunclione... quorum unumquodque est unum conjunciione materie et (orme. Éd. Correns, p. 9. Il y avait longtemps, à cette date, que saint Thomas, dans son Quodl. ix, q. iv, a. 2, ad 2um, à la fin de son premier enseignement parisien, avait rejeté, pour des raisons de critique interne l'autorité du pseudo-Boèce; cf. De spir. créât., a. 1, ad 21um.

Pour l'histoire du problème avant saint Thomas, consulter E. Klcincidam, Das Problem der hylomorphen Zusammenselzung der geistigen Subslanzen im Xlil. Jahrhunderte bis Thomas v. Aquin (diss. Breslau, 1930) et les compléments de O. Lottin, La composition hylémorphique des substances spirituelles, les débuts de la controverse, dans Rev. néo-scolastique, t. xxxiv, 1932, p. 21-41 (reproduit dans l'ouvrage, Psychologie et morale aux XII* et XIIIe siècles, Louvain, 1942. p. 426- 460). Tandis que la composition hylémorphique était rejetée par Guillaume d'Auvergne, cf. KUinoidam, ]). 46-18, elle fait son apparition avec Roland de Crémone (Lottin, p. 21). A Hugues de Saint-Chcr revient l'introduction dans le débat de la distinction pnrrctaine entre quo est et quod est. On a en effet souvent confondu la formule de Boèce : diversum est esse et id quod est avec celle de Gilbert : aliud est quod est et quo est, attribuant ainsi au premier ce qui était le bien de son commentateur. Hugues de Saint-Cher se refuse

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