THOMAS D'AQUIN : VALEUR D'ARGUMENT PATRISTIQUE
Saint Thomas enseigne donc que l'Écriture, par rapport aux explications des Pères, suffît seule, parce qu'elle a déjà dit tout ce que les Pères diront plus tard. Et l'enseignement de l'Écriture, pris au total, est suffisamment clair. Aussi pouvait-il répéter avec Augustin dans le De doctrina christiana : nihil est quod occulte in aliquo loco sacrse Scripturœ tradatur, quod non alibi manifeste exponatur. Quodl. iv, a. 14, ad 3um; Sum. theol., I», q. i,a. 9, ad 2™; a. 10, ad lnm; IIa-IIœ, q. i, a. 9, ad lom. Le sens de l'Écriture est si riche que jamais l'intelligence humaine laissée à elle seule ne parviendra à en saisir tout le contenu. Quodl. vu, a. 14, ad 5um. Les catholici tractatores, les exposilores Sacrx Scripturœ, n'ont donc aucune autorité si ce n'est précisément et uniquement en fonction des Écritures et par rapport à elles.
Selon saint Thomas l'autorité reconnue à un doctor authenticus donnait à celui-ci et quasi ipso facto la valeur d'un témoin de la Tradition. Théoriquement et parlant à priori, on devait distinguer Vauctoritas et Vauthenticitas; mais pratiquement c'était presque la même chose. « Sans être nullement synonymes en théorie, dit J. de Ghellinck, les deux genres d'arguments (l'argument de tradition et celui d'autorité) se confondaient concrètement... Mais ce n'était pas directement à la tradition qu'en appelait l'argumentation technique, mais plutôt à une auctoritas prise sans doute à un représentant de cette tradition, dont en ce cas au moins il pouvait tirer sa valeur, mais qui, dès lors, se présentait beaucoup plus avec l'attitude d'un auteur authenticus, qui possède le robur auctoritatis ; par suite, il est envisagé comme dépositaire des mêmes prérogatives que les autres auteurs admis au rang d'auctoritates. Il serait difficile de soutenir que, lorsqu'il s'agissait d'un de ces dicta sanctorum, l'autorité de la tradition ne se reflétait pas indirectement au moins dans le respect qui s'attachait à ces énoncés des Patres orthodoxi des Patres catholici, implicitement approuvés et authentiqués et entrés dans l'arsenal des arguments scolaires ». Art. cité de Geisleswelt des M. A., p. 119. Voir également, G. Geenen, dans Bijdragen, etc., p. 131-147, où l'on peut lire les textes et quelques références pour tout ce qui suit. Ainsi l'épithète ex propriis sed probabiliter appliquée aux Pères résumait fort bien une théoiie dont il faut faire entrevoir quelques principes. Le témoin de la foi comme tel a dans une certaine mesure les prérogatives et les propriétés, sinon de la doctrine, du moins de l'organe dont il contient le témoignage et pour lequel il témoigne. Saint Thomas nous dit constamment que les Pères ont écrit surtout coacti ab hserelicis, pour enseigner et pour défendre la foi de l'Église, c'est-à-dire la doctrine des Écritures. Certes ils l'ont fait modeste et reverenter, absque comprehendendi prœsumptione. Mais la doctrine qu'ils enseignent et dont ils témoignent n'est pas la leur propre, mais bien celle de la gardienne de la foi, interprète authentique des Écritures. Évidemment l'Église n'avait pas mis son sceau indistinctement sur tout ce que les Pères avaient dit, chacun pour son temps et dans son milieu et avec les multiples particularités qui sont propres à chacun, mais l'approbation globale que l'Église attachait à la doctrine de ceux qui détendaient sa foi contre les hérétiques ou qui l'exposaient aux croyants, garantissait d'une certaine façon le témoignage et l'autorité de ces exposilores cl de ces tractatortê. D'ailleurs saint Thomai a soin de noter que tri ou tel auteur a été désapprouvé, par exemple Origène, Bérenger, Joachim de Flore et d'au in . 1 1 que, en ris points désapprouvés, ils n'étaient
pas les témoins de la doctrine de l'Église gardi< une delà vérité et interprète des Écritures.
On s'explique donc que les dicta sanrlurnm. les du la
doctorxun, les expotltionet Pntrum, se trouvant pratl
quement sur le même pied, et qu'ils expriment des valeurs concrètement identiques au point de vue de Vauctoritas. Les Pères étaient des porte-paroles de la doctrine de l'Église. Bien plus, l'Église avait parfois officiellement et explicitement approuvé une doctrine patristique. C'est ce que saint Thomas suppose de toute évidence pour la doctrine d'Augustin sur la grâce, c'est ce qu'il note expressément pour la doctrine trinitaire du pseudo-Athanase, auteur du Quicumque, et ce qu'il semble insinuer pour la doctrine trinitaire de Pierre Lombard approuvé au concile du Latran de 1215. Or, ce qu'Augustin ou le pseudo-Athanase avaient fait, les autres l'avaient fait eux aussi d'une certaine façon, car ils tiennent la même doctrine; ces autres se groupaient donc de par la nature des choses sous l'approbation authentique de l'Église. Néanmoins, puisque l'Église ne les avait pas approuvés tous en particulier ou pour toutes leurs doctrines in specie, il était loisible de faire une classification entre les auctorilates selon des degrés divers et selon la technique de l'authenticité ou de l'autorité, au sens médiéval de ces mots. Saint Thomas qui avait un esprit historique et fort nuancé, devait faire ces distinctions qui s'imposaient. Mais, d'autre part, cette conception explique aussi que Vauctoritas de ces Pères était invoquée dans des matières qui étaient loin de la théologie proprement dite, par exemple les théories sur la psychologie, l'astronomie, etc., ne fût-ce qu'à cause du grand nom qui les patronnait. Pour employer une autre formule, on pourrait dire que saint Thomas est nettement conscient qu'aucune auctoritas digne de ce nom ne parle contre la foi, car il répétait avec saint Anselme : quod non est contrarium sacrse Scripturœ veritas ejus est, In 7um Sent., dist. XI, exp. text. ; cf. De substanliis separatis, c. xvi, et avec saint Ambroise il dira : omne verum a quoeumque dicitur a Spiritu sanclo est. Ainsi avec les auctoritates patristiques, le théologien pouvait argumenter ex propriis, parce qu'il y trouvait la doctrine de l'Église interprète des Écritures, mais seulement probabiliter, parce que les auctoritates ne pouvaient pas être mises sur le même pied que les Écritures.
Il y a une continuité doctrinale et historique entre les Écritures et les écrits des Pères. La foi restait identique nonobstant les divergences des explications patristiques, dont l'histoire témoignait. L'identité est dans les principes et garantie par ceux-ci, la divergence se trouve parfois dans l'explication des Pères, mais entre les deux, il y a la continuité surveillée et garantie par l'Église, interprète des Écritures et dépositaire de la tradition-
2° Pourquoi faut-il recourir aux Pères ? — « Le but de l'Écriture, répond saint Thomas, est l'enseignement des hommes. Or, cet enseignement par l'Écriture ne peut se réaliser que par les explications, les expositions des Pères. » La raison en est que « c'est du même Esprit que provient et la publication de l'Écriture et son exposition ». Quodl. xn, a. 26. « Il faut donc conserver non seulement ce qui est fourni par l'Écriture, mais encore ce qui a été dit par les saints docteurs qui ont gardé l'Écriture sans tache. » In Div. nom., c. n, lect. 1. Voir des exemples concrets dans De vrritatc, q. xvin, a. 17; Sum. theol., I», q. ci. a. I ; Dr potentia, q. vm, a. 1.
Cette nécessité de recourir aux Pères ne signifie pas cependant qu'on doive les suivre d'une façon servile, car « dans les matières qui ne sonl pas de foi. les commentateurs (exposilores ) ont dit bit n d, s choses d'après leur sentiment en quoi ils ont pu se tromper ». Quodl. xn, loc. cil. D'où la liberté que l'on peut pr. ndiv par rapport a eux.
I.a doctrine des Pères doit donc être conforme à la doctrine ries Écriture Mais quel est le Critère de celle conformité? Saint Thomas répond : llle ilirilnr aliter
THOMAS D'AQUIN (SAINT
exponere Sacram Scripturam quam Spirilus Sanctus efjlagital qui ad hoc expositionem sacrée Scripturœ intorquet quod contrariatur ei quod est per Spiritum Sanctum revelatum. Sum. theol., Ila-II18, q. xi, a. 2, ad 2um. Ce qui revient à dire que tout ce qui n'est pas contraire à l'Écriture peut être regardé comme conforme à son enseignement selon le mot de saint Anselme cité plus haut. Car il est toujours utile de se référer aux Pères, même pour des vérités que la raison humaine ne saurait suffisamment comprendre telle la pluralité des personnes dans l'unique nature divine; talis inquisitio non est inutilis, cum per eam elevetur animus ad aliquid veritatis capiendum quod sufficiat ad excludendos errores. De potentia, q. ix, a. 5. En somme, il faut tenir le juste milieu : multorum opinionem non est necesse esse veram simpliciter, sed secundum partent, In 7Vum Sent, dist. XLIX, a. 1, sol. 1, ad lum; mais, d'autre part, quod ab omnibus communiter dicitur, impossibile est totaliter esse falsum. Cont. Gent., 1. II, c. xxxiv.
Il reste néanmoins que « là où il y a doute, il ne faut pas donner avec trop de facilité son assentiment ». Quodl. m, a. 10. Comment faut-il dissiper ce doute et comment juger la valeur doctrinale des textes patristiques? Saint Thomas n'indique qu'un seul moyen : l'appel à l'autorité de l'Église interprète des Écritures et dépositaire de la Tradition. Quodl. ni, a. 9 et 10. La nature et la valeur de l'auctoritas ne s'expliquent qu'en fonction des sources proprement dites de la foi, quia et ipsa doctrina catholicorum doctorum ab Ecclesia auctoritatem habet : unde magis est standum consueludini Ecclesiœ quam vel auctoritati Augustini vel Hieronymi vel cujuscumque doctoris. Quodl. ii, a. 7; Quodl. ix, a. 16; Sum. theol., IIa-IIœ, q. x, a. 12 (qui est la reproduction presque textuelle du Quodl. ii, a. 7). Or, saint Thomas identifiait ou à peu près l'autorité de l'Église à celle du pape, Sum. theol., loc. cit., et q. xi, a. 2, ad 3um : quœ quidem auctoritas (Ecclesiœ) principalis residet in summo pontifice... contra cujus auctoritatem nec Hieronymus, nec Augustinus nec aliquis sanctorum doclorum suam sententiam défendit.
Les Pères sont donc les interprètes de l'Écriture sous le contrôle de l'Église et puisque l'Église universelle est infaillible, la doctrine des témoins de cette Église doit être regardée elle aussi, comme telle. Il reste une difficulté : les contradictions vraies ou apparentes des Pères. La réponse à cette difficulté ne pourrait que confirmer ce qu'on vient de lire. Voir textes et références dans notre article cité p. 143-145. Cf. In II™ Sent., dist. XII, a. 2; dist. XIV, q. i, a. 2.
VI. conclusion. — La documentation patristique de saint Thomas d'Aquin dont on vient de retracer un aperçu général, occupe sans aucun doute une place considérable dans l'étude de ses doctrines. Et cet aperçu général sur l'ensemble de son œuvre théologique fait entrevoir l'intérêt des recherches historiques sur les sources de sa doctrine. Il est parfaitement inutile d'insister sur telle ou telle conclusion qui se dégage d'elle-même de l'exposé qu'on vient de lire. L'histoire de la pensée de saint Thomas, son évolution, ses racines, sa portée, sa valeur, tout cela sera d'autant mieux connu que nous serons mieux renseignés sur sa documentation. Sans aucun doute, la doctrine ellemême en sortira mieux éclairée.
Si nous connaissions suffisamment la méthode des scolastiques, tout cela serait évidemment superflu. Mais, précisément, pour connaître la méthode scolastique il faut avoir pris contact avec les œuvres et la technique théologique des grands théologiens du Moyen Age. Nous devons dépister les traces que l'ancienne littérature chrétienne et le haut Moyen Age ont laissées dans leurs travaux, grâce aux nombreuses
citations que nous trouvons chez les médiévaux. Mais il faut surtout retrouver la mentalité avec laquelle les grands scolastiques ont travaillé. Il faut refaire leur œuvre, suivre leur labeur, repenser leurs idées. Seul un effort soutenu permettra d'arracher aux vieux textes la vie si riche et la pensée si originale qu'ils ont cachées trop longtemps. « Pour nous, hommes d'aujourd'hui, le nom de scolastique ne rend pas un son favorable. » C'est en rappelant ces mots de S. Kriiger, que Mgr Grabmann commençait en 1909 son œuvre monumentale sur la méthode scolastique. Depuis cette date on a tiré du Moyen Age des renseignements inconnus, qui ont donné un démenti éclatant aux préjugés de ceux qui n'avaient pas pénétré dans les secrets des œuvres ni vécu dans l'intimité des textes. Saint Thomas d'Aquin reste le prince des scolastiques, à tout point de vue. Mais il faut lire toutes ses œuvres, sans en excepter aucune ; et il faut étudier chaque œuvre à part et chaque traité et chaque matière en particulier. Et il faudra remettre le tout dans l'ensemble. Et il faudra en plus l'étude comparative avec les contemporains. Car tout cela est une condition indispensable et préliminaire pour avoir une vue exacte et complète sur son originalité en même temps que sur la valeur et la place exceptionnelle qu'on doit lui reconnaître. Dans ce but, on voudrait attirer spécialement l'attention sur les études lexicographiques, car les mots sont les véhicules des idées. En second lieu, il faut exiger une connaissance parfaite du traité des modussignificandi, car une saine dialectique — cette disciplina disciplinarum comme saint Augustin l'appelait — est indispensable pour saisir correctement le procédé et l'idée exacte des médiévaux. Eux-mêmes ont abordé les sources avec cet instrument de travail. Saint Thomas a eu une connaissance des Pères, qui, pour son époque apparaît assez détaillée. Il a repris la moelle de leur doctrine et de ce contact il lui est resté parfois quelques procédés techniques. Mais son originalité consiste dans le fait qu'il a donné une synthèse de tout ce qui était durable dans l'œuvre théologique du passé. Le cardinal Cajétan disait de lui : fundamenlum auctoris esse solidum, peripateticum et consonum, non solum sibi, sed sacris doctoribus. Quos quia summe veneratus est auctor, ideo intellectum omnium quodammodo sortitus est. In Summam theol., IIa-IIœ, q. cxlviii, a. 4, fine. Ce jugement ne doit pas être revu par l'histoire.
Renseignements importants dans les ouvrages ("énêraux sur les méthodes des scolastiques ou sur saint Thomas.Voir par exemple M. Grabmann, Thomas von Aquin. Eine Einfùhrung in seine Personlichkeit und Gedankenwelt, Munich, 6« éd., 1935, surtout p. 32-60, 204-216; A. Landgraf, Les preuves scriptwaire et patristique dans l'argumentation théologique, dans Rev. sciences philos, et theol., 1931, p. 287-292; et plusieurs articles parus dans le recueil Aus der Geisleswelt des M. A., entre autres : J. de Ghellinck, Patristique et argument de tradition au bas Mogen Age, p. 403-426: L. Baur, Die Form der wissenschaftlichen Kritik bei Thomas von Aquin, ibid., p. 688-709 ; voir aussi J. Vosté, De invesligandis fontibus patristieis S. Thomœ, dans Angelicum, t. xiv, 1937, p. 417-434; A. Gardeil, La documentation de saint Thomas, dans Rev. thomiste, t. xi, 1903, p. 197-215.
Plus spéciaux : G. Geenen, De opvatting en de houdiiuj van den h. Thomas van Aquino bij het gebruiken der bronnen zijner théologie, dans Bijdragen van de philos, en theol. fac. der Nederlandsche Jezuieten, t. iv, 1941, p. 112-147, 224- 254; du même, Les « auctoritates » dans la doctrine du baptême chez S. Thomas d'Aquin. Leur usage, leur influence (thèse de théol. déposée à la biblioth. de l'univ. de Louvain, 1937); du même, L'usage des « auctoritates » dons lu doctrine du baptême chez S. Thomas d'Aquin, dans Ephem. theol. Lovanienses, t. xv, 1938, p. 279-329; du même, Saint Thomas d'Aquin et ses sources pseudépigraphiques, ibid., 1943; G. Bardy, Sur les sources patristiques grecques de S. Thomas dans la J», dans Rev. sciences philos, et théol., t. xii, 1923, p. 493-502; G. von Hertling, Augustinus-
THOMAS D'AQUIN
THOMAS A KEMPIS
Cilate bei Thomas von A., dans Sitzungsberichte de l'Académie de Bavière, philos.-philol.-hist. Klasse, 1905, p. 535- 602 (étude de 250 citations dont plus de 200 de la Somme théol.); M. Duffo, Saint Jean Damascène source de saint Thomas (thèse de Toulouse, non publiée, voir Bull, de litt. eccl. de Toulouse, 1906, p. 126-130); J. Durantel, Saint Thomas et le pseudo-Denys, Paris, 1919 (à compléter par les recherches du P. Théry dans Rev. hist. eccl., t. xxi, 1925, p. 33-50, 197-214); I. Backes, Die Christologie des h. Thomas von A. und die griechischen Kirchenvâter, Padernorn, 1931 ; M. Riquet, Saint Thomas et les « auctoritates •> en philosophie, dans Archives de philosophie, t. m, 1926, p. 117-155; W. Schneider, Die Quœsliones disputâtes de veritate des Thomas v. A. in ihrer philosophiegeschichtlichen Beziehung zu Augustinus, Munster, 1930.
Sur quelques contemporains de Thomas d'Aquin : M. Schmaus, Der Liber propugnaiorius des Thomas Anglicus und die Lelirunterschiede zwischen Thomas v. A. und Duns Scotus, Munster, 1930; du même, Die Trinitàtslehre des Simon von Tournai, dans Rech. théol. anc. et méd., 1931, p. 373-396; A. Stohr, Die Trinitâtslelire des h. Bonaventura, Munster, 1923; du même, Die Hauptrichtungen der speculativen Trinitàtslehre in der Théologie des 13. Jahrhunderts, dans Theol. Quartalschrift, 1925, p. 113-135; du même, Die Trinitàtslehre Ulrichs von Strassburg mit besonderer Berùcksichtigung ihres Verhalinisses zu Albert dem Grossen und Thomas v. A., Munster, 1928.
G. Geenen.