IX
P. Glorieux.
4. THOMAS BEAULXAMIS ou BEAU- XALMIS, en latin Bellarnicus ou Pulcher amicus, carme, ne à Melun en 1524, prédicateur à la cour de Catherine de Médicis, de Charles IX et de Henri III, célèbre polémiste contre les calvinistes, décédé à Paris le 1er mai 1589. Parmi ses ouvrages on peut citer : Commenlaria in eoangelicam hisloriam sive concordia ex anliquis Ecclesise Patribus congesla, in quibus quœ ad inlerpretis et ecclesiastœ munus faciunl conlinenlur, Paris, 1570, 2 vol. in-fol.; 1583, 4 vol. in-fol.; 1590; 1650; Lyon, 1594, 3 vol. in-fol.; Promissio carnis et sanguinis Christi in eucharistia, Paris, 1582; De cultii, veneratione, intercessione, invocalione, merilis, jestivitatibus, rcliquiis et miraculis sanctorum calholica assertio, Paris, 1566, in-8°. L'écrit le plus célèbre de Thomas Beaulxamis est son Histoire des séries tirées de l'armée sathanique, lesquelles ont oppugné le sainct sacrement du Corps et du Sang de J.-C. depuis la promesse d'icelug faicle en Capernaum jusques à présent. El la victoire de la vérité et parole de Dieu contre le mensonge, Paris, 1570, in-4°; 1571, in-K".
Bibliotheca carmelitana, 1. n, col. 80.t; Hurter, Notnenclator, :t- -1., t. ni, col. 268-269; Hoefer, Nouvelle bin./nj phte générale, t. v, col. 65; Ml tiaud, Biographie UntvertelU , t. m, p. 393-394; Feller, Biographie universelle, I. i. i>. 386; I-Vtci, L'untverilté de Parte et tel docteur» le» plut célèbre», I. n, p. 872-380.
J. Mercier.
6. THOMAS BRADWARDINE (BRADE- WARDYN, BREDWARDYN). théologien anglais du
xiv" itècle. — I. L'homme <i l'œuvre. IL Positions doctrinales, m. Originalité et Influence.
I. L'homme et l'œuvre. — Peut-être sa famille était-elle originaire de la ville de ce nom, près de Hereford. C'est à Chichester cependant que lui-même naquit, vers 1290 au plus tard. Sa carrière est avant tout carrière universitaire, qui se passa presque toute à Oxford. Maître es arts, puis étudiant et maître en théologie, on le trouve mentionné à ce titre, en 1323, sur les registres de Merton Collège auquel il appartint. Comme ses œuvres en témoignent d'ailleurs, il est très représentatif de ces maîtres d'Oxford, ouverts aux sciences mathématiques, aux lettres et aux problèmes de théologie. Sa vaste érudition, ses positions métaphysiques et l'originalité de sa pensée théologique lui valurent le titre de Doclor profundus. Il fut, de 1325 à 1327, procureur de l'Université. On le voit, dès 1325, dans l'entourage de Richard Boston de Bury, le fameux humaniste bibliophile qui devint évêque de Durham. En 1337, il est chancelier de Saint- Paul, à Londres. Vers cette même date, il devint clerc de la maison du roi Edouard III, qu'il suivit peut-être en son voyage de Rhénanie en 1338. Du moins le voit-on sur le sol français en 1346, accompagnant l'armée anglaise et son roi, assistant à la bataille de Crécy et prononçant en octobre de cette année devant Edouard III un sermon plein de détails sur cette bataille et celle de Nevill's Cross (ms. à Oxford, Merton Collège). Divers bénéfices lui sont alors accordés. Présenté une première fois au siège de Cantorbéry en . 1348, il l'est à nouveau l'année suivante. Cette fois il est nommé par Clément VI, le 1er juin 1349 et sacré à Avignon le 19 juillet. Moins de huit jours après son retour en Angleterre, le 26 août, il mourut victime de la peste noire qui sévissait alors et fut inhumé à Cantorbéry.
Un certain nombre de ses traités de mathématiques ont été édités : un Tractalus de proportionibus velocitalum, à Paris, 1495; Venise, 1505; Vienne, 1515; le De arithmetica speculativa, à Paris, 1495 et 1530; le De geomelria speculativa, à Paris, 1495 et 1516. Maximilian Curtze a donné, dans Zeilschrift fur Mutliematik und Physik, t. m, Suppl., 1868, p. 85-91, une analyse détaillée du De continuo, dans lequel Bradwardine réfute, par raisons mathématiques, les atomistes des divers systèmes. Voir Duhem, Études sur Léonard de Vinci, 1909, IIe série, p. 10. D'autres écrits demeurés encore inédits lui sont également attribués : Tabulaaslronomic.se; Arithmetica praclica; De. velocilate moluum. Quant au De quadralura circuli, édité à la suite de la Geomelria speculativa, il ne lui appartient pas. Un commentaire sur la Métaphysique d'Aristotc serait conservé à Erfurt, Dibl. Amplon. l'n De arlc memoralivasc trouve sous son nom au iSrilish Muséum, Sloane 3744, On a mentionné déjà Le sermon prononcé en 1346.
Restent les écrits théologiques. Outre le De causa Dei, sur lequel on va revenir, catalogues et historiographes lui attribuent : des Placila thcologica; un De sacra Trinilale; De privmio salnandoniin; De prsescientia et prœdestinatione (à Identifier peut-être avec le De pnrdeslinatione cl libero arbilrio, de Vienne?); des Qmrsliones circa sacrumcnlum eucharisli.r, dans un ms. de Prague; De quiddilalc peccaii. Voir Du Plessis d'Argentré, Colleclio judiciorum dt noi<is rrroribus, t. i, p. 326. Peut-être un certain nombre île ces travaux se réfèrent-ils à son enseignement oral qui donna naissance au De causa Dei. De même le 7 rue talus de juluris conlingenlibus, édité par \ii>erta : ' Iram Deus habeat prtescienliam fuiurorum contingent! um ad ulrumlibel, d'après le \<dic /<//.
Il est également l'auteur d'un Commentaire SUT les Sentences; non pas toutefois celai dont le ne. de
Troyes i \ ,■ sous son nom les livr 8 I 11.
et qui est effectivement de Richard Fiti Ralph, mais
THOMAS BHADW A K 1)1 NE
peut-être celui dont un extrait du IIe livre se lit dans le Vatic. lat. 11 002, fol. 2-79. Il aurait écrit encore des Meditationes et une Somme théologique, appelée encore Summa scientiarum. Mais le premier de ces ouvrages se ramène, semble-t-il, à un chapitre du 1. II De causa Dci; et la Somme est un autre chapitre donné par certains manuscrits à son œuvre capitale : De causa Dei adversus Pelagium et de virtute causarum, ad suos Mertonenses. Dédié à ses « fellows » de Merton Collège et rédigé sur leurs instances (Préface), cet ouvrage demeure sans contredit son principal titre à la notoriété dans l'histoire des doctrines théologiques. Terminé à Londres en 1344, il avait été entrepris après 1338, mais dans la ligne de l'enseignement oral donné précédemment à Oxford. Il ne fut imprimé qu'en 1618 à Londres par les soins de Henry Savile.
II. Positions doctrinales. — Gomme le titre l'indique, Bradwardine entend réagir vigoureusement contre tout, ce qui peut être complaisance pour les doctrines de Pelage, ou infiltrations de celle-ci dans la théologie scolastique; tout ce qui concède à la volonté humaine et à son initiative une part plus grande qu'il ne convient. Ses démonstrations entendent s'appuyer sur l'Écriture, saint Paul surtout, et sur la Tradition dont saint Augustin est pour lui le principal représentant; mais ses positions métaphysiques plus encore fournissent au Doctor profundus le plus clair de son argumentation. Le plan adopté le laisse entendre déjà. Le 1. Ier, en ses 47 chapitres, prend le sujet par ses sommets : Dieu, son essence, ses attributs et tout particulièrement (c. vi-xxvn) sa science, celle des futurs contingents surtout, et sa volonté. En conclusion vient le problème du gouvernement du monde (c. xxvii-xliii) et de la prédestination (c. xliiixlvii). Le 1. II aborde l'autre terme du problème : ses 34 chapitres étudient l'homme et sa liberté; la nécessité et la nature de la grâce; la grave question de la causalité respective des causes premières et secondes. Au 1. III enfin (53 chapitres) le vrai problème est attaqué de front, celui des rapports entre la volonté toute-puissante de Dieu et la liberté humaine. Bradwardine y prend nettement position pour Dieu et son action infaillible (c. i-ix), puis défend cette position contre les objections ou reproches qu'elle pourrait susciter de la part des pélagiens (c. x-liii).
Sa conclusion est contenue déjà dans ses prémisses, dans l'idée qu'il présente de la science et de la volonté divines. Deux principes mis par lui en relief dès le premier chapitre, de son livre (et dans les 40 corollaires qui le complètent et n'occupent pas moins de 142 pages) dirigent d'ailleurs tout son raisonnement. Le premier, d'inspiration anselmienne, rappelle la perfection souveraine et nécessaire de Dieu et esquisse, dans le sens de saint Anselme, la démonstration de son existence. Deus est summe perfectus et bonus, in tanlum quod nihil perfectius vel melius esse posset. L. I, c. i; cf. 1. I, c. xiv. Aussi ne peut-on rien lui refuser en fait de perfection, ni atténuer en quoi que ce soit son influence et sa puissance. Le second principe, d'origine aristotélicienne, rappelle comment, dans l'ordre des causes, il est impossible de procéder indéfiniment, et comment par conséquent on doit aboutir à une cause première. L. I, c. i. Il en est fait application aux divers domaines : de l'être; du vrai : in ordine verorum non est infinitus processus, sed est aliquod primum verum quod est causa omnium aliorum, 1. I, c. n; sicut Deus est primum eus omnium entium et prima causa essendi quodeumque, sic est primum verum et necessarium incomplexum, 1. I, c. n; du juste et du bon : in regulis enim justitiee sive legis non est ascendere infinité, sed est aliqna summa omnium et principium aliarum, 1. I, c. xxi ; de la causalité également.
Dieu infiniment parfait est nécessairement science et vouloir infinis. C'est en lui-même, en son essence comme en un miroir parfait, qu'il connaît toutts choses; et les idées des êtres sont réellement identiques à cette essence divine, absolument une et simple. S'il faut écarter de lui tout discours et raisonnement. on peut lui reconnaître du moins une double science : incomplexa (de simple appréhension, d'intuition) et complexa (celle qui correspond en nous à la composition et à la division, à l'affirmation et à la négation). Mieux vaudrait dire peut-être une scientia incomplexorum et complexorum. De cette dernière relève toute connaissance où se trouve impliquée, affirmée ou niée, l'existence de l'objet, nécessaire ou contingente. Certaines sont antérieures à la volonté divine, par exemple : Deum esse; Deum esse seternum, et celles-là Dieu les connaît par sa seule essence; d'autres suivent au contraire cette volonté divine, par exemple : mundum esse; quamlibel creaturam esse, et celles-là Dieu ne les connaît que par la connaissance qu'il a de son propre vouloir. Si son essence en effet lui donne l'idée d'Antéchrist, elle ne lui fournit ni l'existence ni la non-existence de celui-ci. Il faut pour cela qu'intervienne unedétermination en vertu de laquelle tel être sortira ou non de ses causes. L. I, c. xvm. C'est l'œuvre de la volonté divine que de fournir à la science cet élément de jugement existentiel : Sic et volunias divina respectu alicujus futuri velut propria ejus species représentât intcllectui divino illud fore; et Me per illam hoc, sine omni discursu, immediatissime comprehendit sicut oculus corporalis per speciem solis solem. L. I, c. xix.
Si la science divine est vraie et source même de ia vérité, c'est que la volonté divine est toute-puissante et que rien ne peut se dérober à ses décisions : divina voluntas est universaliter efficax, insuperabilis et necessaria in causando, non impedibilis nec frustrabilis ullo modo. L. I, c. x. Rien ne se meut que par elle et n'arrive que selon ses interventions : Divina voluntas est causa efficiens cujuslibet rei jactœ, movens seu molrix cujuslibet molionis. L. I, c. ix. Il s'ensuivra d'ailleurs que, souveraine maîtresse des essences et des existences, elle est également la seule règle de ce qui est bon ou convenable ou juste : quod Deus vult sic fieri, rationabile est quod sic fiât, non e contra. L. I, c. xxi. Si quseras quid juslum, quid injuslum, respice ubi semel locutus est Deus et ibi invenies fontem justifiée. L. I, c. xxi.
Cette volonté diviiu rencontre à un moment donné la volonté et la liberté humaines. Il est bien évident qu'elle ne perdra pour autant aucun de ses privilèges : ni l'initiative qui toujours doit lui appartenir, ni l'efficacité absolue de ses décisions, ni sa causalité qui s'exerce au plus profond de l'être. Mais alors il importe d s'entendre sur ce qu'implique la liberté humaine. Bradwardine s'en fait le défenseur contre toute atteinte venant des causes créées : Dico quod nalura voluntalis creatœ est talis ut in suis actibus liberis nulli causœ secundœ de necessitate subdatur, teJ tantum Deo. L. III, c. xi. Point, de déterminisme psychologique, à la façon des averroïstes; point de fatalité découlant de l'action des astres et des constellations. 1. II, c. ni; point de violence ou de coaction, évidemment; la liberté humaine est donc libertas a necessitate naturali, a necessitate jatali. a necessitate violenta Mais pourquoi vouloir l'émanciper par rapport ù Dieu? N'est-ce pas contradictoire à tout l'ordre de la nature? Nec vult nec velle potesl creaturam esse sir liberam qued non Deo de necessitate subjecta, uui quod agere possit sine eo; hoc enim conlradiclionem incluait. L. III, c. xxix. N'est-ce pas prétendre ruiner le souverain domaine de Dieu et sa toute-puissance? Illum nolo pro Deo nostro habere qui non sit omnipolens in agendo, qui non habet omnipotentissimum dominatum
THOMAS BRADWARDINE
super meam debilem voluniatem, qui non posset omnipolenlissime lacère me velle et facere quidquid vellet, ...immo cujus voluntas non sit mihi nécessitas secundum sensatam sententiam. L. II, c. xxix. Pourquoi l'homme ne se contenterait-il pas de cette liberté qui fut celle du Christ, qui est celle des anges et des élus? L. III, c. ix.
Bradwardine pose très nettement comme thèse ce qu'on peut appeler, et qui est en vérité, le déterminisme théologique, par opposition au déterminisme scientifique athée sous ses diverses formes, déterminisme psychologique ou fatalisme : Sufficiat homini ut sit liber respectu omnium citra Deum, et tantummodo servus Dei, servus inquam spontaneus non coactus. L. III, c. ix. Dieu en effet, parce qu'il est la cause première universellement efficace, toute-puissante, ne peut voir son action contrariée. Par ailleurs, non seulement il peut intervenir mais il le doit, parce que la créature est dans son entière dépendance pour le mouvement comme pour l'être. Or, l'action divine, ou son influence, est à base de volition, d'une volonté précise, atteignant l'individu, sujet et acte. Il y a donc priorité du vouloir et de l'influence divine : Quandocnmque Deus et creatura rationalis coefficiunt liberum aclum suum, Deus prius naluraliter agit illum quam ipsa; et quod voluntas divina prœcedit naluraliter in agendo ut domina, et creata ipsam subsequitur naturali ordine ut ancilla. L. III, c. lui. Il y a même une vraie nécessitas naturalis prœcedens, aniecedens, aussi bien pour nos volitions que pour toute activité contingente; car la différence de temps n'importe pas et, à l'égard des actes futurs, Dieu est aussi complètement cause première et maître qu'à l'égard du passé et du présent. Il peut donc, et il faut le reconnaître, nécessiter en quelque sorte la volonté à l'acte libre : Imprimis igitur ostendendum Deum posse necessilare quodammodo omnem voluntatem ad liberum. immo liberrimum actum. !.. III, c. i; cf. I. III, c. vm. Il en fut ainsi même pour le Christ qui a joui cependant de la plus haute liberté qui fût : Et illam (voluntatem) poluit necessilare voluntas ejus divina, immo et necessitavit de facto ad singulos liberos actus suos, et ad omnes et singulas cessationes et vacaliones libéras ab actu. L. III, c. i.
Est-ce donc que l'homme cesse d'être libre? Non pas: car Bradwardine fait résider le libre arbitre non pas dans l'insoumission ou la pleine indépendance à l'égard de toute cause (il élimine toutefois la dépendance à l'égard des causes créées), mais dans la puissance raisonnable de juger raisonnablement et d'exécuter volontairement : Liberum arbitrium seu potius arbitrium liberum... est potestas rationalis rationaliter judicandi et voluntarie exequendi. L. II, c. i. Dès lors qu'il peut se mouvoir volontairement, qu'il peut se porter spontanément vers tel objet qu'il a jugé bon, ou se refuser à tel autre mauvais, sa liberté subsiste : Sicque dicilur dominus sui actus quia cum vult agit, et cum non vult non agit; et hoc voluntarie, non invite nec coacte. I.. III, c. ix. Or, malgré l'influence toutepuissante et infaillible qu'il exerce au fond de la volonté, et dont on n'a pas nécessairement conscience d'ailli urs, Dieu n'oblige pas, ne force pas \ iolemment : PtVCUl dubio Deus nullum violenter impellit, srd omnes volunlarios s/iontance impellit et trahit ad quoslibet liberos suos aclus. L. III, c. xxix.
Objectera-t-on qui', dans ces conditions, l'homme n'est plus maître de ses actes, qu'il ne peut donc mériter ni démériter, Bradwardine répond en concédant l'abord que mil ne possède, jamais plein empire sur *on activité, pleine indépendance, mais que ceci n'est pas requis, c t même ne peut être : Nihil est ergo in potestnte nostrn nisi secundum quid tantummodo, scilicet subactiva, subexecutiva et subserviente necessario, neressilate scilicel naluraliter précédente, respectu volun- Intis iivinm; quod ideo dicitur in noslra poteslale quia
niCT. DB THÉOL. CATII'il.
cum volumus illud facimus voluntarii, non inviti. L. III, c. ix. Mais, dans la réserve qu'il établit au sujet de nos actes, à savoir qu'ils demeurent néanmoins volontaires, spontanés, il trouve une raison suffisante pour que le mérite subsiste; il suffit que, serviteurs de Dieu, nous le soyons spontanément, ratifiant somme toute cette dépendance, non à contrecœur : Ex his aulem evidenter apparet quod licel quis necessitatus fueril ad faciendum quidquam boni vel mali, si tamen necessitationem illam ignoret et faciat hoc voluntarie et libère quantum in se est, meretur. L. III, c. i. Il ne craint donc pas d'associer les termes de nécessitas spontanea, libéra et compatiens libcrtaiem et meritum. L. III, c. x.
Dira-t-on, en sens inverse, que semblable nécessité antécédente rend impossible le péché, il répondra de même façon; car, quoi qu'on fasse de bien ou de mal, que l'on soit ou non dans l'ignorance de cette influence toute-puissante de Dieu qui s'exerce, pour peu qu'on agisse volontairement et spontanément, on est responsable. Or, précisément, Dieu ne force personne : Nullum invitum violenter impellit. L. III, c. xxix.
N'est-on pas du moins logiquement amené à faire de Dieu l'auteur du péché ou du mal? Bradwardine ne l'admet point. Tout d'abord parce que le mal, n'étant pas une réalité positive, n'a pas à proprement parler de cause. Parce que, en outre, il n'y a point, à strictement parler, de désordre, déformation ou péché absolu dans le monde entier, mais seulement par rapport aux causes inférieures qui voudraient, sans y parvenir, troubler l'ordre prévu et voulu par la cause supérieure. L. I, c. xxxiv. Par ailleurs, même s'il est vrai que Dieu nécessite de quelque façon à l'acte du péché, pour ce qui est de la substance de l'acte, il ne s'ensuit pas qu'il nécessite à ce qu'il y a de désordre et de difformité dans le péché. Tout au plus peut-il le vouloir secundum quid, comme le médecin veut faire emploi de poisons dans les remèdes qu'il prescrit : Sic eliam peccatum est a Deo volitum privative; quilibel tamen actus secundum id quod est, quia ut sic bonus est, est volilus a Deo proprie positive. L. I, c. xxxiv.
Cette doctrine enfin, parce qu'elle protège du rempart inexpugnable de la puissance divine et de la nécessité susdite les mœurs et les vertus, est leur meilleure défense et leur plus sûre sauvegarde. L. III, c. xxix.
III. Originalité et influence. — Bradwardine expose lui-même dans son ouvrage que sa conversion aux thèses qu'il y défend date de ses années de jeunesse, avant même qu'il eût suivi les cours de théologie, adhuc nondum theologiœ factus auditor. L. I, c. xxxv. Il se dresse, il le sait bien, contre l'immense majorité de ses contemporains; lui-même avait auparavant partagé l'erreur commune. Mais il attribue à une sorte d'illumination d'en-haut la compréhension vraie du passage de saint Paul, Bom., ix, 16 : Non volentis, ncque currentis, sed miscrentis est Dei. Tout dépend de la grâce de Dieu. C'est à partir de là qu'il a construit sa thèse. Malgré le caractère métaphysique de celle-ci, il faut donc lui attribuer fort probablement comme origine une préoccupation d'ordre religieux. Bradwardine ne se pose pas en réformateur pourtant et jamais il ne fut un hérétique. Il insiste cependant sur les doctrines que reprendront plus tard Luther et Calvin : celle de la justification par la foi seule, avec rejet de tout mérite, même de congruo. I„ I, c. xxxix. Scquunlur enim opéra juslifieatum. non pnrccdnnt juslificandum, sed sola fide sine operibus pnrrrdcntibus fil homo justus. L. I, c. xliii. Il développe également la thèse rie la qrmina prsedeslinalio. Et l'on trouve aussi chez lui telles positions sur les péchés, qui sont véniels ou mortels, selon qu'ils sont commis par un prédestiné ou un non prédestiné, que \\>clef lui
THOMAS BRADWARDINE
empruntera. Sur tous ces points Bradwardine se présente comme un précurseur.
Et son originalité est manifeste dans l'ensemble de cette construction théologique qu'il entreprend et dans sa doctrine du déterminisme. Le tout est très personnel, encore que ses éléments aient pu être empruntés à divers auteurs. On a montré déjà les emprunts faits à saint Anselme, à saint Augustin, à Aristote. On doit y ajouter saint Thomas, Robert Grossetête, Duns Scot. C'est même à ce dernier très probablement, ou du moins à ses disciples, qu'il a emprunté une des pièces maîtresses de son système, celle de la prédétermination divine. Pour expliquer, en effet, la connaissance que Dieu possède des futurs contingents, ce n'est pas à la thèse de l'éternité divine présente à toutes les successions du temps, à laquelle surtout fait appel saint Thomas, que recourt Bradwardine, mais, à l'exemple de Cowton, d'Alexandre d'Alexandrie, d'Antoni Andreu, de François de Meyronnes, de Guillaume d'Alnwick, d'Anfred Gontier, c'est sur la théorie scotiste des décrets déterminants et de la détermination de l'acte humain par la volonté divine, qu'il se fonde. Voir H. Schwamm, Das gôttliche Vorherwissen bei Duns Scotus und seinen ersten Anhângem. Son originalité toutefois demeure grande, dans la mesure surtout où il a poussé cette doctrine jusqu'à ses conséquences extrêmes.
Sa thèse fit sensation, si lui-même ne fit pas école à strictement parler. De son influence témoignent deux documents très nets. L'un, du domaine littéraire : Chaucer, qui, dans ses Canterbury Taies (vers 1386), ne peut s'empêcher de le mentionner et de résumer ses thèses (Nun's Priest Taie). L'autre, d'ordre théologique : trois manuscrits parisiens de la Nationale, M. 16 408, 16 409, 16 535, se font l'écho de discussions assez vives qui se tinrent à Paris vers 1358, à ce qu'il semble, puis en 1374, et dont la doctrine de la causalité divine, de la prédestination, de la liberté humaine sous l'action de Dieu font le principal objet. Bradwardine y est cité, admiré ou combattu. On y peut relever, parmi ses partisans, un Jacques de Moret, un Etienne de Chaumont, un Simon Fréron, un bachelier des frères mineurs, sans parler de tout un traité semblable à celui que d'Argentré a cru devoir attribuer à Jean de Mirecourt, Collectio judiciorum, t. i, p. 345 sq. Ce dernier nom, comme celui de Nicolas d'Autrecourt, voir ici t. xi, col. 561-587, sont d'autres témoins de son influence profonde; car parmi les thèses qu'ils furent obligés de rétracter à Paris, le premier en 1347, Chartul. Univ. Paris., t. n, p. 610- 613, le second en novembre 1347, bien des propositions sont empruntées à Bradwardine, par exemple, pour Jean de Mirecourt; les art. 9-17, 32-39; pour Nicolas, la proposition 14. On retrouve semblable inspiration dans les thèses de l'augustin Gui (faut-il dire plutôt Gilles de Medonta?) condamnées le 16 mai 1354. Chartul. Univ. Paris., t. m, p. 21-23.
Ceux qui s'inspirèrent de sa doctrine ne se portèrent pas tous aux extrêmes comme ceux-là. On trouve en effet dans son entourage un Richard Fitz-Ralph, le futur primat d'Armagh; un Jean de Baconthorp, carme, son compatriote, contemporain et ami même, qui ne le suivit pas d'ailleurs en tous points ; plus tard François de Pérouse, O. M.; et, chez les augustins, Grégoire de Rimini. Par contre Bokingham, Hugolin d'Orvieto, Aston, Braquin, plus tard Jean de Ripa, Pierre Plaoust s'opposèrent vivement à ses thèses.
Son rôle dans le mouvement des idées se ramène surtout à deux points : il a posé à nouveau, avec une acuité plus grande que jamais, le difficile problème de la conciliation de la liberté humaine et de la toutepuissance divine. A partir du De causa Dei, les discussions rebondissent et ne cessent plus guère. Il a
aussi et surtout frayé les voies aux solutions extrêmes. Son augustinisme excessif, au service duquel il a mis les ressources de toute sa dialectique et de sa métaphysique, sera repris par Wyclef et plus tard par Luther. Le premier n'a pas dû suivre les cours du Doclor profundus puisque, quand il arriva à Oxford, vers 1340, Bradwardine se trouvait sans doute sur le continent, pour revenir ensuite à Londres ; mais il connut sa doctrine et bientôt son ouvrage. Il s'en est largement inspiré pour tout ce qui était de ses thèses déterministes. On sait que Wyclef poussa plus loin, car si Ion lui le déterminisme affecte Dieu lui-même et, pour ce qui est des créatures, il prétend, sans aucune des restrictions admises par Bradwardine que le déterminisme est universel : Omnia quœ eveniunt, de necessitate eveniunt, thèse que le De causa Dei rejetait comme hérétique. L. III, c. xn. Sur certains points, par contre, Wyclef est moins absolu que son modèle quand il reprend, par exemple, la possibilité du mérite de congrue Il ne se soucie guère non plus du problème de la justification par la foi. Par contre, il rejoint Bradwardine dans la thèse que celui-ci avait énoncée sur le caractère mortel ou véniel des fautes, selon qu'elles émanent des réprouvés ou des prédestinés. Trialogus, 1. III, c. v-vi.
Quant à Luther c'est, semble-t-il, par le double canal de Wyclef, d'une part, et de Grégoire de Rimini, de l'autre, qu'il peut se rattacher à Bradwardine. Ses relations avec Wyclef n'ont pas été complètement élucidées encore; elles se trahissent à certains aveux de Luther, comme en son Assertio de 1520, où il dit que nulli est in manu sua quippiam cogitare boni aut mali, sed omnia ut Viglephi articulus Constantiœ damnalus recte docet, de necessitate absoluta eveniunt. D'autre part, Grégoire de Rimini, le Doctor authenticus, qui mourut en 1358 général des ermites de Saint- Augustin, dut, entre tous les théologiens augustiniens, exercer une influence profonde sur Luther; d'autant plus profonde qu'au sein de l'ordre il avait moins à s'en méfier. On a vu comment Grégoire, contemporain de Bradwardine, avait admis la thèse déterministe de celui-ci, encore que sur certains points il ait atténué les rigueurs de son augustinisme et fait des concessions au semi-pélagianisme. Il est probable que, par cet intermédiaire, les doctrines de Thomas contribuèrent à l'élaboration des thèses de Luther, tout particulièrement celle du serf arbitre.
Leibniz plus tard citera Bradwardine, mais pour le combattre : « Je suis très éloigné des sentiments de Bradwardine, de Wyclef, de Hobbes et de Spinosa qui enseignent, ce semble, cette nécessité toute mathématique que je crois avoir suffisamment réfutée et peutêtre plus clairement qu'on a coutume de faire. • Théodicée, i, 67.
H. Savile, Introd. à l'édition du De causa Dei; W.-T. Hook, Lives of the archbishops of Canterbury, Londres, 1865, t. iv, p. 81 sq.; G. Lechner, De Thoma Bradwardino conunentatio, Leipzig, 1865; K. Werner, Der Augustinismus des spateren Mittclalters, Vienne, 1883, p. 282 sq.; W. Stephens, dans Diction, of nat. biogr.,t. vi,p. 188-190, Londres, 1886; S. Hahn, Thomas Bradivardinus und seine Lchrc von der menschlichen Willcnsfreiheit, Munster, 1905, dans Beitràge zur Gesch. der Philosophie des M.-A., t. v, fasc. 2; E. Portalié, Augustinisme (Développement historique de V), ici, 1. 1, col. 2536-2539; K. Michalski, Les courants philosophiques à Oxford et à Paris pendant le XI r* siècle, Cracovie, 1922, p. 69; M. De Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, 1925, t. n, p. 220-222; J.-F. Laun, Recherches sur Thomas de Bradwardin précurseur de Wiclif, dans Revue d'hist. et de philos, religieuse, t. ix, 1929, p. 217-233; I.-J. Churchill, Bradwardine (Thomas de), dans Dictionn. d'hist. et de géogr. ecclésiastique, 1937, t. IX, col. 345 sq.; H. Schwamm, Magistcr Joannis de Ripa... doctrina de prœscientia divina, Rome, 1930; le même, Dos gôttliche Vorherivissen bei Scotus und seinen ersten Anhângern, Inspruck,