THOMISME. PREUVES DE L'EXISTENCE DE DIEU
qu'accidentellement subordonnées, car les causes précédentes sont aussi pauvres que celles qui les suivent et ne sont pas nécessaires à l'existence de celles-ci; même leur ordre aurait pu être interverti. Cf. I», q. civ, a. 1. La cause nécessairement requise, dont nous parlons, se trouve dans la série des causes essentiellement ou nécessairement subordonnées et actuellement existantes; d'elles dépendent nécessairement et actuellement les faits et les réalités que nous constatons. On l'appelle en métaphysique la cause propre, causa propria, per se primo seu necessario et immédiate requisita a suo efjectu proprio. C'est d'elle que parle saint Thomas, 1», q. El, a. 2 : ex quolibet efjectu potest demonstrari propriam causam ejus esse; il ne dit pas fuisse. De ce que le fils continue d'exister, il ne s'ensuit pas que son père existe encore; bien que la génération passive du fils ait eu pour cause propre la génération active du père, quant au devenir, quoad ipsum fieri, il ne s'ensuit pas, quoad esse, que l'existence continue du fils dépende de celle du père. Le père a été cause propre de la génération de son fils, mais pas de son être, ni de sa conservation dans l'existence; cf. I», q. civ, a. 1. Pour bien comprendre ce qu'est la cause propre, il faut remarquer que l'effet propre suppose nécessairement et immédiatement la cause propre, comme les propriétés qui dérivent d'une nature supposent nécessairement et immédiatement celle-ci, comme les propriétés du cercle supposent la nature du cercle. Aristote (Posl. Anal., 1. I, c. iv, Comm. S. Thomae, lect. 10 : de quarto modo dicendi per se) donnait comme exemple : le meurtrier est cause du meurtre, la lumière éclaire, le feu chauffe.
L'application est facile : si le mouvement n'a pas en soi sa raison d'être, s'il n'est pas ratio sui, il faut, eu vertu du principe de causalité, qu'il dépende d'un moteur, et en dernière analyse d'un moteur immobile, qui n'ait pas besoin d'être mû par un moteur supérieur, d'un moteur suprême qui soit au dessus du mouvement et de tout mouvement (local, qualitatif, quantitatif, vital, intellectuel ou volontaire), d'un moteur qui soit son action, l'agir même, au lieu de l'avoir reçu.
Cette série ascendante des causés actuellement existantes et nécessairement subordonnées est par exemple celle-ci : le matelot est porté par le navire, le navire par les flots, les flots par la terre, celle-ci par le soleil qui l'attire, le soleil lui-même par un centre supérieur, mais on ne peut remonter à l'infini dans cette série des causes nécessairement subordonnées et actuellement existantes. S'il n'y avait pas un moteur suprême, il n'y aurait pas de cause du mouvement, et celui-ci, qui n'est pas ratio sui, qui n'a pas en soi sa raison d'être, n'existerait pas. Rien ne sert de recourir à un mouvement antérieur ou passé, il est aussi pauvre et a autant besoin d'explication que les mouvements que nous constatons en ce moment. Il faut de toute nécessité pour la machine du monde un moteur suprême, tout comme, pour expliquer le mouvement local des aiguilles d'une montre, il ne suffit pas de multiplier ses rouages, il faut qu'il y ait un ressort dont l'élasticité explique le mouvement des roues et celui des aiguilles elles-mêmes; si le ressort est brisé, la montre s'arrête. La preuve est valide, à condition, nous l'avons dit plus haut, qu'on ne substitue pas à la motion divine le concours simultané, cf. ci-dessus col. 845 sq.
De ce point de vue on voit la valeur des cinq preuves exposées par saint Thomas, I", q. n, a. 3 : 1. Si le mouvement n'a pas en soi sa raison d'être ( qu'il s'agisse d'un mouvement corporel ou d'un mouvement spirituel de notre intelligence ou de notre volonté, c'est la même considération), il exige un Premier moteur (des corps et des esprits). — 2. S'il y a des
causes efficientes nécessairement subordonnées et actuellement existantes, comme celles nécessaires en cette minute à la conservation de notre vie (pression atmosphérique, chaleur, etc.), il faut qu'il y ait une Cause suprême capable de donner aux autres la causalité et la vie et de les conserver. — 3. S'il y a des êtres contingents qui peuvent ne pas exister, il faut qu'il y ait un Être nécessaire qui ait l'existence par soi et qui puisse la donner aux autres; si, à un seul point du temps, rien n'existait, éternellement rien ne serait; et, s'il n'y avait que des êtres contingents, leur existence serait sans raison d'être. — 4. S'il y a dans le monde des êtres plus ou moins parfaits, plus ou moins nobles, vrais et bons, c'est qu'ils participent diversement à l'existence, à la noblesse, à la vérité, à la bonté, ils n'en ont qu'une part; en chacun d'eux il y a composition, union du sujet qui participe et de l'existence, de la bonté, de la vérité participées; or, le composé suppose le simple, comme l'union, du fait qu'elle participe à l'unité, présuppose l'unité : quse secundum se diversa sunt non conveniunt in aliquod unum nisi per aliquam causam, adunantem ipsa, I», q. m, a. 7, et donc il faut nécessairement qu'il y ait au sommet de tout Celui qui seul peut dire, non pas seulement j'ai l'existence, la vérité et la vie, mais je suis l'Être, la "Vérité et la Vie. — 5. Enfin s'il y a dans le monde, dans les corps inanimés, dans les plantes, les animaux et l'homme, une activité naturelle qui tend manifestement vers un bien convenable ou une fin, cette tendance ainsi ordonnée à une fin exige une intelligence ordonnatrice. Si les corps tendent vers un centre déterminé pour la cohésion de l'univers, si la plante et l'animal tendent à s'assimiler les aliments nécessaires et à se reproduire, si l'œil et la vue sont pour la vision, l'oreille pour entendre, le pied pour la marche, les ailes pour le vol, l'intelligence humaine pour la connaissance du vrai, la volonté pour vouloir le bien et si tout homme désire naturellement le bonheur, il faut que ces tendances naturelles ainsi manifestement ordonnées à un bien proportionné, à une fin, dépendent d'un Ordonnateur suprême, d'une intelligence supérieure qui connaisse les raisons d'être des choses. Il faut même que celle-ci soit la Sagesse même et la Vérité même; autrement elle serait elle-même ordonnée à la sagesse et à la vérité, elle aurait donc besoin d'un Ordonnateur suprême qui soit à la Sagesse et à la Vérité ce que A est à A, ou comme A est A. Le composé suppose le simple; l'union suppose l'unité et l'identité absolue. Quod causam non habel primum et immediatum est dit saint Thomas, Cont. Gent., I. II, c. xv, S 2, c'est-àdire : Ce qui n'a pas de cause doit être par soi et immédiatement (non pas par l'intermédiaire d'autre chose) l'Être même, ens per essentiam et non per parlicipationem.
2. Valeur du fondement de ces preuves. — Toutes ces preuves reposent sur le principe de causalité : ce qui est, sans être par soi, dépend en dernière analyse d'une cause qui est par soi. La négation de ce principe implique contradiction, car « un être contingent incausé » serait en même temps par soi et non pas par soi'.T'existence lui conviendrait sans pouvoir lui convenir, car ce serait un rapport positif de convenance de deux termes qui n'auraient rien de positif par où ils se conviendraient. Ce rapport de convenance de l'existence à un être contingent incausé est absolument inintelligible.
Kant a objecté : il est inintelligible pour nous, étant donnée la constitution de notre intelligence, mais il n'est peut-être pas absurde en soi.
A cela il faut répondre que l'absurde est ce qui répugne à l'existence, et il lui répugne parce qu'il est en dehors de l'être intelligible, objet de l'intelligence et sans aucun rapport possible avec lui. Par là l'absurde