‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 4)Chapitre 279 sur 423 · THOMISME. ÉMINENCE DE LA DÉITÉ · texte numérisé non relu

THOMISME. ÉMINENCE DE LA DÉITÉ

Tel est le terme des preuves thomistes de l'existence de Dieu, le terme de la métaphysique ascendante qui s'élève des choses sensible.-- à Dieu, via inventionis, et le point de départ de la sagesse supérieure qui juge de tout, d'en haut, par les raisons suprêmes des choses, via judicii; cf. Ia, q. lxxix, a. 9.

On voit par là que dans cet ordre des suprêmes raisons des choses, la vérité fondamentale, selon le thomisme, est celle-ci : En Dieu seul l'essence et l'existence sont identiques. Ct. N. del Prado, De veritate fundamentali philosophiœ chrislianœ, 1911.

C'est là en effet le principe suprême de la distinction réelle et essentielle de Dieu et du monde. Cette distinction réelle et essentielle apparaît d'abord parce que Dieu est immuable et le monde changeant (1», 2», 3» via); elle se précise parce que Dieu est absolument simple et le monde composé (4» et 5» via); elle trouve sa formule définitive lorsque Dieu apparaît comme Celui qui est, tandis que tout ce qui existe en dehors de lui est seulement par nature susceptible d'exister, est composé d'essence et d'existence. La créature n'est pas son existence, elle a l'existence après l'avoir reçue. Et si le verbe est exprime l'identité réelle du sujet et du prédicat, la négation n'est pas nie cette identité réelle.

Cela est vaguement saisi par le sens commun ou raison naturelle, qui a l'intuition confuse que le principe d'identité est la loi suprême du réel, comme il est celle de la pensée, et que la réalité suprême doit être à l'être, comme A est à A, absolument une et immuable et par là même transcendante, réellement et essentiellement distincte de l'univers, qui, lui, est essentiellement divers et changeant. Ce point culminant de la raison naturelle, ainsi précisé par la raison philosophique, est en même temps révélé en cette parole de Dieu à Moïse : Ego sum qui sum, Ex., m, 14.

On s'explique dès lors que la 23e des xxiv thèses ait été formulée ainsi : Divina essentia per hoc quod exercitœ actualitati ipsius esse identificatur, seu per hoc quod est ipsum esse subsistens, in sua veluti metaphysica ratione bene nobis constituta proponitur, et per hoc idem rationem nobis exhibet suse infinitatis in perfectione. Plus brièvement : Solus Deus est ipsum esse subsistens, in solo Deo essentia et esse sunt idem. Mais celte proposition capitale qui revient constamment chez saint Thomas (cf. l'index de ses œuvres, la Tabula aurea, au mot Deus, n. 27), perd sa signification profonde lorsqu'on se refuse, comme Scot et Suarez, à admettre la distinction réelle en toute créature de l'essence et de l'existence.

Selon saint Thomas et son école : « Dieu seul est son existence, l'existence même imparticipée; la créature n'est pas son existence, elle a une existence participée, reçue et limitée par la capacité réelle qui la reçoit, c'est-à-dire par son essence. » Cela est vrai en soi, avant la considération de notre esprit, et donc la composition d'essence et d'existence n'est pas seulement logique, mais réelle. (Cette proposition doit être d'une souveraine évidence, pour une créature intellectuelle qui voit Dieu immédiatement, qui voit ï'ipsum esse subsistens, et se compare avec lui.) S'il en était autrement, la créature n'étant plus un composé réel de puissance et acte, est acte pur, et ne se distinguerait plus réellement et essentiellement de Dieu. Cf. Garrigou-Lagrange, La distinction réelle et la réfutation du panthéisme, dans Revue thomiste, oct. 1938.

Cette vérité capitale n'est pas le moins du monde mise en doute par les thomistes qui ont vu le formel constitutif de la nature divine, selon notre mode imparfait de connaître, dans Y inlelligere subsistens, plutôt que dans l'ipsum esse subsistens. La différence de ces deux manières de voir est du reste moins grande qu'il ne paraît tout d'abord, car même les thomistes

qui tiennent pour l'ipsum esse subsistens, enseignent d'abord avec saint Thomas, I», q. m, a. 1 et 2, que Dieu n'est pas un corps, mais un pur esprit; c'est ensuite qu'il montre qu'il est l'Être même subsistant dans sa spiritualité absolue au sommet de tout et qu'il est l'intelligence suprême et la vérité même qui ordonne tout (4a ct 5» via).

Enfin tous les thomistes s'accordent à reconnaître que, s'il s'agit du formel constitutif de Dieu, non pas selon notre mode imparfait de connaître, mais tel qu'il est en soi, ce n'est ni l'ipsum esse subsistens, ni l'ipsum intelligere subsistens, mais la Déité même, qui ne peut être positivement connue ut in se est, que si elle est vue immédiatement, par la vision béatifique. En effet, tandis que Vipsum esse subsistens ne contient qu'aclu implicite les attributs divins qu'il faut progressivement déduire de lui, la Déité, telle qu'elle est en soi, contient actu explicite tous ces attributs dans son éminente simplicité; et les bienheureux qui la voient immédiatement n'ont nul besoin de déduire d'elle les différentes perfections divines.

Nous sommes ainsi conduits à dire ce qu'est, selon saint Thomas et les thomistes, l'éminence de la Déité telle qu'elle est en soi et comment elle peut être connue.

2° L'éminence de la Déité. — Cette question est traitée par saint Thomas et ses commentateurs I*, q. xn et xm ; nous soulignerons ce qui s'y trouve de capital et de caractéristique, à propos 1. de la vision béatifique, et 2. de la connaissance analogique de Dieu.

1. Le caractère essentiellement surnaturel de la vision béatifique. I», q. xn. — La Déité ou l'essence divine telle qu'elle est en soi ne peut être naturellement connue par aucune intelligence créée ou créable. L'intelligence créée peut bien atteindre Dieu, comme être et Premier être, sub ratione communi et analogica entis, mais par ses forces naturelles elle ne peut atteindre positivement et proprement la Déité, Deum sub ratione Deitatis, Dieu dans sa vie intime, et surtout elle ne peut, par ses seules forces naturelles, voir Dieu immédiatement ou l'atteindre sicuti est, sub ratione Deitatis clare visas. Deum nemo vidit unquam, Joa., i, 18; Lucem habitat inacessibilem, I Tim., vi, 16.

C'est là pour saint Thomas et son école une impossibilité absolue, qui dépend, non pas des décrets libres de Dieu, comme certains l'ont pensé, mais de la transcendance de sa nature. La raison en est que l'objet propre de l'intelligence créée c'est l'être intelligible qui lui est proportionné, c'est-à-dire tel qu'il apparaît dans le miroir des créatures, pour l'homme in spécula sensibilium, pour l'ange inspeculo rerum spiritualium. Les facultés sont en effet spécifiées par leur objet formel, I», q. lxxvii, a. 3, l'intelligence humaine (naturellement unie aux sens à cause de sa faiblesse) par l'être intelligible des choses sensibles, l'intelligence angélique, plus vigoureuse, par l'être intelligible des réalités spirituelles, l'intelligence divine par l'essence divine elle-même. I», q. xn, a. 4. Dire que l'intelligence créée par ses seules forces naturelles, peut atteindre positivement et proprement l'essence divine, la Déité, et surtout la voir immédiatement, c'est dire qu'elle est spécifiée par le même objet formel que l'intelligence divine; c'est dire que la créature intellectuelle est de même nature que l'intelligence divine, que Dieu même, qu'elle est un Dieu créé ct fini, ce qui est contradictoire; c'est la contradiction du panthéisme, qui confond la nature divine et les natures créées, et qui oublie que Dieu est Dieu et que la créature est créature. Il s'ensuivrait aussi que notre élévation à l'ordre de la grâce serait impossible, car déjà notre âme spirituelle par sa nature même serait, comme on le dit de la grâce sanctifiante, une participation formelle de la nature

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