THOMISME. LA JUSTICE ORIGINELLE
Mais un peu plus loin, In IIam Sent., dist. XXIX, q. i, a. 2, il dit qu'il est plus probable qu'Adam a reçu la grâce à l'instant de sa création.
Dans les ouvrages postérieurs, il se prononce de plus en plus dans ce sens. Dans le De malo (1269-1272), q. iv, a. 2, ad 17um, il dit que la justice originelle, reçue à l'instant de la création, inclut la grâce : Originalis justitia incluait graliam gratum facientem, nec credo verum esse quod homo sit cre.atus in naturalibus puris. Et oiicore, q. v, a. 1, ad 13um : (Juxta quosdam) gratia gratum faciens non includitur in ratione originalis justifia:, quod tamen credo esse falsum, quia cum originalis justitia primordialiter consistai in subjectione humanœ mentis ad Deum, quse firma esse non polest nisi per gratiam, justitia originalis sine gratia esse non potuit.
Enfin dans la Somme théologique, I», q. xcv, a. 1, il affirme nettement que le premier homme a été créé en état de grâce et que la grâce assurait la soumission surnaturelle de son âme à Dieu, la rectitude primordiale, qui avait pour suite la parfaite subordination des passions à la droite raison et celle du corps à l'âme avec les privilèges d'impassibilité et d'immortalité. C'est dire de nouveau que la justice originelle incluait la grâce. Saint Thomas fonde cette assertion sur cette parole de l'Écriture : Dens jecit hominem rectum, Eccl., vu, 30, telle que l'a entendue la tradition et notamment saint Augustin, qui plusieurs fois a affirmé que, tant que la raison restait soumise à Dieu, les puissances inférieures restaient soumises à la droite raison. Saint Thomas considère donc que la justice originelle, qu'Adam avait reçue et pour lui et pour nous, incluait la grâce sanctifiante, comme élément intrinsèque et primordial, racine des deux autres subordinations.
Il parle de même, Ia, q. c, a. 1, ad 2um : Cum radix originalis justilisi, in cujus rectitudine factus est homo, consistât in subjectione supernaturali rationis ad Deum, quœ est per gratiam gratum facientem, ut supra dictum est, necesse est dicere, quod si pueri nati fuissent in originali justitia, ctiam nati fuissent cum gratia... Non tamen fuisset per hoc gratia naturalis, quia non fuisset transfusa per virtutem seminis, sed fuisset collata homini statim cum habuisset animam rationalem.
De même, Ia-IIœ, q. lxxxiii, a. 2, ad 2um, saint Thomas dit encore : Originalis justitia pertinebal primordialiter ad essenliam animœ. Erat enim donum divinilus dalum humanœ naturse, quam per prius respicit essenlia animée, quam polentiee. Or, dans l'essence de l'âme, il n'y a pas d'autre habilus infus que la grâce sanctifiante.
Aussi la plupart des commentateurs de saint Thomas soutiennent que, pour lui, la justice originelle incluait la grâce sanctifiante, qu'Adam avait reçue <* pour lui et pour nous. Cf. Capréolus, In IIam Sent., dist. XXXI, a. 3; Cajétan, In I"*-!!", q. lxxxiii, a. 2, ad 2um; Silvestre de Ferrare, In Cont. Gent., 1. IV, c. lu ; D. Soto, les Salmanticenses, Gonet, Billuart, etc.
De plus si la justice originelle était seulement le don d'intégrité de nature, le péché originel serait seulement la privation de cette intégrité de nature, et dès lors il ne serait pas remis par le baptême qui ne restitue pas cette intégrité; cf. III», q. lxix, a. 1, 2, 3. Le péché originel est mors animée (Denz., 175) en tant que privation de la grâce, qui est restituée par le baptême.
La position que saint Thomas a prise de plus en plus sur la justice originelle incluant la grâce paraît bien plus conforme enfin que l'autre position, à ce que définira plus tard le concile de Trente, sess. v, can. 2 (Dcnz., 789) : Si quis Adœ prœvaricationem sibi soli et non ejus propagini asserit nocuisse, et acceptam a Deo sanctilatem et justiliam, quam perdidit, sibi soli et non nobis etiam perdidisse... A. S. cf. Acta Conc. Trid., éd. Ehses, p. 208. Par le mot sanclitatem plusieurs
Pères du Concile déclarèrent qu'ils entendaient la grâce sanctifiante, et malgré plusieurs amendements, ce mot fut maintenu.
Le schéma préparatoire du concile du Vatican, parle de même, cf. Collectio I.acensis, t. vu, p. 517 et 549. Voir aussi art. Justice ohiuinelle, t. vin, col. 2021 sq., et ce qui y est dit au sujet de controverses récentes sur ce point.
D'après ce que nous venons de dire, Adam innocent est conçu ut caput naturœ elevatœ, en ce sens qu'il avait reçu et pour lui et pour nous, et qu'il a perdu et pour lui et pour nous la justice originelle qui incluait la grâce sanctifiante. C'est dans le même sens que parle le schéma préparatoire du Concile du Vatican, p. 549, que nous venons de citer, où il est dit : totum genus humanum in sua radice et in suo capite (Deus) primitus elevauit ad supernaturalem ordinem gratise..., nunc vero Adœ posteri ea privali sunt.
Dès lors le péché originel est un péché de nature, qui n'est volontaire que par la volonté d'Adam, non pas par la nôtre, et qui est formellement constitué par la privation de la justice originelle, dont l'élément primordial est la grâce rendue par le baptême. Cf. I»-II», q. lxxx, a. 1 : Sic igitur inordinatio, quse est in isto homine ex Adam generalo, non est voluntaria volunlate ipsius, sed voluntate primi parentis. La nature humaine qui nous est transmise est la nature privée des dons surnaturels et préternaturels qui l'enrichissaient ut dotes naturœ. I»-II", q. lxxxi, a. 3; cf. L. Billot, S. J., De personali et originali peccato, 4e éd. 1910, p. 139-181; E. Hugon, O. P., Tractatus dogmatici, 1927, t. i, p. 795 : de hominis productione et elevatione, t. ii, p. 1-42 : de peccato originali.
La transmission du péché originel, ou péché de nature, peut bien s'entendre par la doctrine de l'âme forme substantielle et spécifique du corps, constituant avec lui une seule et même nature, aliquid unum per se in natura. Bien que, en effet, l'âme spirituelle ne vienne pas de la matière par voie de génération, bien qu'elle soit créée par Dieu ex nihilo, elle constitue pourtant avec le corps formé par génération une seule et même nature humaine. Ainsi est transmise la nature humaine et, depuis le péché, la nature privée de la jus tice originelle. Cette transmission du péché originel ne s'expliquerait pas si l'âme n'était qu'accidentellement unie au corps, comme un moteur. Saint Thomas l'a bien noté De potentia, q. m; a. 9, ad 3am : Humana natura traducitur a parente in fllium per traductionem carnis, cui postmodum anima infunditur; et ex hoc infectionem incurrit quod fit cum carne traducta una natura. Si enim uniretui :i non ad constiluendam naturam, sicut angélus unitur corpori assumpto, infectionem non reciperet. Cf. De malo, q. iv, a. 1, ad 2um.
Cette même doctrine de l'âme forme du corps explique aussi, nous l'avons vu, l'immutabilité de l'âme séparée, sitôt après la mort, à l'égard de sa fin ultime; car le corps est pour l'âme et il lui a été donné pour l'aider à tendre vers sa fin; dès lors, quand elle n'est plus unie au corps, elle n'est plus à proprement parler in via, à l'état de tendance vers sa fin ultime, mais elle est fixée, par le dernier acte méritoire ou déméritoire qu'elle a posé quand elle était encore unie au corps. Cf. Cont. Gent., 1. IV, c. xcv.
Tout le traité de l'homme s'explique ainsi par les mêmes principes, depuis la formation de l'homme jusqu'à sa mort et à l'état de l'âme après la mort. Ainsi se constitue peu à peu l'unité du savoir théologique.
Telles sont, du point de vue des principes qui les éclairent, les questions les plus importantes traitées par saint Thomas et ses commentateurs au sujet de Dieu, de l'ange et de l'homme avant la chute et après elle. On voit de mieux en mieux que Dieu seul est Acte pur, en lui seul l'essence et l'existence sont identiques,