TIMOTHÉE ET TITE. UNITÉ D'AUTEUR
est bon et utile aux hommes. Quant aux folles questions, généalogies, discussions, disputes sur la Loi, elles sont inutiles et vaines. Si quelqu'un s'obstine, après une double admonition, il faut l'écarter.
Épilogue (ni, 12-15). — Paul se propose d'envoyer Artémas ou Tychique remplacer Tite en Crète. Dès leur arrivée, qu'il vienne le rejoindre à Nicopolis (en Épire), où Paul compte passer l'hiver. Échange de salutations et souhait de grâce (15).
IV. Unité des trois épitres. — L'analyse que nous venons de donner montre déjà la grande analogie de fond et même, dans une certaine mesure, de forme et d'expression qui existe entre les trois Pastorales.
1° Démonstration de cette unité. — 1. Rapports entre Tite et Tint. — L'identité des sujets traités est frappante entre I Tim. et Tite. Cette dernière épître se retrouve presque tout entière dans la première. La section concernant les presbytres-épiscopes, Tit., i, 5-9, reproduit, sauf certains détails, les avis donnés à Timothée, m, 1-7, pour le choix des épiscopes, appelés également presbytres, v, 17-19. Les instructions contre les fausses doctrines, Tit., i, 10-16; m, 8-10, présentent, avec quelques traits particuliers à l'île de Crète, maints caractères identiques à ceux des deux épttrcs à Timothée : bavardages, I Tim., i, 6; vi, 20, etc., fables judaïques et généalogies sans fin, I Tim., i, 3-4, discussions dégénérant en querelles, I Tim., i, 4; II Tim., il, 23; chez les docteurs, amour du lucre, prosélytisme audacieux dans les familles, II Tim., m, 6, vices cachés sous des apparences de piété, II Tim., m, 5. Dans les recommandations aux diverses catégories de personnes, l'épîtrc à Tite, n, 1-10, insi- te, comme les p;écédentes, sur la sobriété (vYjçàXioç : Tit., ii, 2: cf. I Tim., m, 2, 11 ; le mot n'est pas ailleurs dans le Nouveau Testament); la prudence (owçpoiv : Tit., i, 8; n, 2, 5; cf. I Tim., m, 2; pas ailleurs); une foi saine. (ôyialvovraç -rf, 7itaTei, Tit., i, 13; n, 2), une doctrine saine (ûyiaivoûo-rj SiSacxaXta, Tit., i, 0; n, 1 ; I Tim., i, 10; II Tim., iv, 3); des discours sains (Xôyov OyiT), Tit., il, 8; ûyiatvovreç X6yot, I Tim., vi, 3; II Tim., i,13). Les termes ùyialvw, ûyiY;ç, ne "lit pris métaphoriquement dans le Nouveau Testami nt qu'en ces neuf endroits des Pastorales. Devoir d'éviter lis querelles et de montrer toute douceur envers tous, Tit., m, 2; II Tim., h, 24, de s'appliquer aux bonnes œuvres, Tit., n, 7, 14; m, 8, 14; I Tim., v, 10, 25; vi, 18, d'être prêt à toute bonne œuvre, Tit., m, 1 et II Tim., n, 21. Tite doit être le modèle des bonnes œuvres, tj7Toç xaXcôv ê'pycùv, n, 7, comme Timothée le modèle des fidèles, TÛ7roç twv uiotwv, I Tim., iv, 12. De part et d'autre, la doctrine évangé- Itqne ei I décrite comme conforme à la piété : àX^Oeîaç r7,<; v.'?.-:'c'j<jé6Ei'xv, Tit., i, 1, ry; xax' EÙa£6eiav 8i8c.<rxaXla. I Tim., vi, 3. De part et d'autre. Dieu le Père est appelé » notre Sauveur », 3 fois, dans Tit., et 3 dans I Tim., sans exclusion d'ailleurs du Christ-Jésus, Tit., i, 4; n, 13; m, 6; II Tim., n, 1-10, et c'est par son ordre que Paul est apôtre : xaT'eTriTayr^v 0eoû ao)-rfJp'-j(; fjfitôv, Tit., i, 3; I Tim., i, 1. Ainsi que le s lettres à Timothée, celle à Tite présente le mystère du salut e.ommi une manifestation de la bonté de Dieu, préparée dès avant les siècles, révélée maintenant, en son temps, par l'apparition de .lésus-C.hrist, notifiée au moud" par l'évangile dont Paul est le hennit : Tit.. i, 2-3; n, 11-14; m, 4-fi; cf. II Tim., i, 9-11; I Tim., n, 5-6. Notons dans ce contexte beaucoup d'expressions semblables : l'évangile ou h mespii m'a été confié, ô è7riOTE'!)0r]v èyo'>, Tit., i, 3; I I Ira., i. 1 1 ; la grâce ou la bonté de Dieu, donnée ou promise rpo ypov<.>v ot.U.jvImv. Tit., i. 2; II Tim.. u, 9. manifestée malntenanl ou en ion temps, xnipoîç Mou;, Tit., i, 3; I Tim., n, fi; vi, 15; le salut, non
par nos œuvres, mais par la miséricorde divine. Tit., n, 5 et II Tim., i, 9. Il nous faut vivre pieusement, en attendant « la manifestation, ÈTCiçâveia, de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ ». Tit., ii, 12-13. Même devoir, eûce6â>ç Çîjv, dans II Tim., m, 12, et même attente du grand jour, I Tim., vi, 14. Dieu veut sauver tous les hommes, Tit., n, 11; I Tim., n, 4, et le Christ s'est livré pour nous afin de nous racheter. Tit., n, 14; I Tim., n, 5. Tite doit, comme Timothée, enseigner et reprendre avec autorité, sans s'en laisser imposer par qui que ce soit. Tit., n, 15; I Tim., iv, 12.
Cette analogie de dangers, d'adversaires, de besoins, de conseils, d'aperçus dogmatiques et de recommandations morales, bref cette parenté étroite de forme et de fond montre que l'épître à Tite a été écrite sous l'empire des mêmes préoccupations que les deux autres pastorales et qu'elle forme bloc avec celles-ci.
2. Rapports entre les deux épitres à Timothée. — La ressemblance n'est pas moins évidente entre les deux épitres à Timothée. On ne trouve, il est vrai, dans la deuxième, ni les instructions relatives au choix des épiscopes-presbytres, des diacres et des diaconesses, ni les recommandations touchant la prière publique, ni les avis à l'égard des veuves, des esclaves et des riches, sujets qui prennent une bonne moitié de la première à Timothée. L'Apôtre n'avait pas à revenir aux directives déjà données, d'autant que le laps de temps entre les deux lettres paraît assez court. Mais des erreurs de plus en plus audacieuses menaçaient l'Église et se propageaient; c'est sur ce point que Paul sent le besoin d'attirer l'attention et les efforts de Timothée : aussi redouble-t-il de vigueur dans la description du mal, et d'insistance pourfortifler Timothée dans cette lutte.
En outre, la pensée de sa fin prochaine réveille toute sa tendresse et redouble sa sollicitude. De là l'appel à tant de souvenirs personnels sur Timothée et sa famille, i, 3-5, sur son enfance pieuse et studieuse, m, 15-17, son sacerdoce, i, 6, sa vocation à l'apostolat, i, 9, ses travaux et ses épn uves en compagnie de Paul, m, 10-12; de là aussi le besoin que Paul ressent de revoir une dernière fois son « enfant ». IV, 9, 16-18, 21. Cette lettre est donc marquée d'un cachet distine.tif. Sa ressemblance avec la première n'est que plus frappante. L'adresse < st presque identique. Dès l'action de grâces Paul s'abandonne à ses confidences, i, 3-5, avec la même émotion qu'en parlant jadis de sa conversion. I Tim., i, 12-16. La vocation à l'apostolat s'exprime dans les mêmes termes, etç ô èréO/jv èyw XTjpoÇ xal àTTOc-roXoç, i, 11; I Tim., n, 7 (xrjpuS; ne se retrouve dans le Nouveau Testament que II Petr., n, 5, où il s'agit de Noé); même métaphore du dépôt à garder, qui traduit une idée si Importante, i, 14; II Tim.. î, 12-14; il, 2 (irapocOiQXT) est propre à C< s trois pas âges du Nouveau Testament); Hyménée, II Tim., n. 17. et Alexandre, iv, 14, sont peut être les deux béréi iques de même nom mentionnés I Tim., i, 20; Paul se donne en exemple d'encouragement, i, 8, parce que le Christ l'a choisi elç ûiroTÛTu.xnv, I Tim., i, lfi (mot employé en un autre sens, II Tim., I. 13, et pas ailleurs dans le Nouveau Testament); il Invite à fuir rà<; [îeGr)Xouç xevofpovtaç., II, 16; I Tim., vi, 20 (le second mot est propre aux Pastorales et le premier ne se retrouve que Hebr., xn, 16), les folles discussions ('CrlTTintLC„ au pluriel dans les Pastorales seulement), « les fables », les « logomachies », vi, 4; I Tim., ii, 14, Xoyop.rr/eïv (deux hapax bibliques) ou querellt s di mots qui mènent aux disputes de fait. VI, 4; II Tim., B, 23-24; l'erreur est assimilé" à la maladie, gangrène, II. 17; VOO&V, I Tim., vi, 4. Est signalée l'apparition des docteurs de mensonge aux derniers temps, m. i ;i (t I Tim., iv, 1-3; il faut lutter contre l'erreur par la prédication
TIMOTHÉE ET TITE. ÉPOQUE DE COMPOSITION
inlassable de la doctrine traditionnelle, avec fermeté et aussi avec grande charité, n, 24-25 et I Tim., vi, 11; Tit., m, 2, dans l'espoir d'amener les opposants etç èTttyvwaiv àXr)6etaç (expression propre aux Pastorales et à Hebr., x, 26) et de les délivrer du filet du diable, toxyIç toû 8*ia66Xou, IX, 26 et I Tim., m, 7 (hapax du Nouveau Testament); la confiance est appuyée sur la certitude que l'Église est le ferme fondement posé par Dieu, n, 19 et I Tim., n, 15. La seconde épître, comme la première, félicite Timothée de la science qu'il a dès longtemps acquise, m, 10-15 et I Tim., iv, 6; elle l'invite à ranimer en lui la grâce de l'ordination conférée par l'imposition des mains, i, 6 et I Tim., iv, 14, à s'appliquer au labeur apostolique, xo7iiâv, ii, 6 et I Tim., iv, 10; v, 17, à combattre le bon combat, iv, 7 et I Tim., vi, 12 (expression unique dans le Nouveau Testament), à fuir les passions et à poursuivre la justice et toutes les vertus, n, 22 et
I Tim., vi, 11 (phrase entière presque identique), afin de mériter la vie promise, èiia.yy£>ioL Çcotjç, i, 1 et I Tim., iv, 8 (locution propre aux Pastorales). De part et d'autre enfin, élan ardent vers la parousie, S7u<p<xvsia, dans les trois Pastorales (cf. « ce jour-là »,
II Tim., i, 12, 18; iv, 8), qui ne viendra cependant qu'en son temps, vi, 15, sans précéder nécessairement l'entrée de Paul au royaume céleste. II Tim., iv, 18.
Toutes ces rencontres dans les sujets traités, dans les conseils, les exhortations, les expressions et les mots ne sauraient être accidentelles : elles montrent que les trois lettres ont été écrites par le même auteur, à peu près dans les mêmes circonstances, en vue des mêmes dangers et des mêmes besoins. Elles doivent rester inséparables aux yeux de la critique, qui ne peut que les admettre ou les rejeter en bloc : ou toutes sont de Paul ou toutes d'un même faussaire.
2° Discussion de l'hypothèse des fragments. — Dans ce bloc cependant, beaucoup de critiques croient discerner des fragments qui seraient seuls de provenance paulinienne et autour desquels se serait formé un conglomérat hétéroclite. Les prétextes ne manquent pas. 1. Ces lettres, surtout la première, traitent de sujets distincts les uns des autres, aussi divers que peuvent être les besoins d'une communauté à organiser, à régler, à préserver des dangers du moment : d'où la tentation de les attribuer à plusieurs auteurs.
— 2. En outre, comme il arrive souvent dans une lettre, surtout dans les recommandations pratiques, la liaison entre les idées fait défaut, on passe de l'une à l'autre sans transition, on revient sur une matière déjà abordée pour la compléter, d'où l'impression de coupures, d'additions, de déplacements. On peut convenir avec Ewald que le développement sur la conversion de saint Paul, I Tim., i, 12-17, viendrait très bien après l'affirmation de son titre d'apôtre, i, 2-3, et que les avis pour les diverses classes, v, 1-vi, 2, trouveraient mieux leur place après les instructions sur la hiérarchie, m, 1-13; ou encore que la section relative à la conduite des presbytres, v, 17-23: compléterait heureusement ce qui concerne leur élection, m, 1-7, et que le conseil donné en passant à Timothée sur sa santé, v, 23, se rangerait en meilleur ordre parmi d'autres avis personnels, etc. — 3. On reconnaîtra encore, avec Harrison, que certains détails intimes sur la famille ou la vie de Timothée ou sur ses rapports avec Paul donnent tellement la sensation du « vécu » qu'on est invinciblement porté à les croire véridiques, tandis que beaucoup d'autres faits ne sollicitent pas de la même manière notre adhésion.
Mais que conclure de toutes ces justes observations?
— 1. Le contenu d'une lettre est dicté par les circonstances : le choix des sujets est réglé par les besoins du destinataire. — 2. On ne peut demander à une lettre de recommandations pratiques l'unité d'un traité dog-
matique. Les Pastorales ressemblent à toutes les épîtres de saint Paul, quand celles-ci passent des développements polémiques ou théoriques aux instructions morales et aux règlements pratiques. Bien loin qu'un certain décousu et des sautes d'idées doivent surprendre, il faut y voir plutôt un indice de vérité. Un faussaire fabriquant à loisir sa composition ou combinant à son gré des fragments, n'aurait pas manqué de grouper les considérations de même ordre, de ménager les transitions, de livrer enfin un travail aux idées bien suivies et liées. — 3. Nul doute que certaines parties ne donnent plus que d'autres une impression de naturel, de vie, de vérité, d'authenticité. Ce n'est pas une raison de suspecter le reste du récit : l'histoire est faite de ces diversités. — 4. D'ailleurs, quel aurait été le but du rédacteur qui aurait utilisé dans sa propre composition des billets pauliniens? Il se proposait, selon les critiques, de faire passer le tout pour l'œuvre de Paul. Mais ces billets étaient pour la première fois répandus dans le public : personne ne les connaissait, sinon le destinataire supposé et peut-être un petit cercle autour de lui. S'ils avaient déjà circulé librement comme lettres de Paul, la fraude du rédacteur eût été impossible. Dès lors, observe finement Michaelis, « si le pseudo-Paul se flattait que ses lecteurs ne reconnaîtraient pas du premier coup d'oeil ses propres élucubrations comme non-pauliniennes, comment pouvaitil espérer qu'ils reconnaîtraient le caractère paulinien des fragments? Les fragments auraient donc complètement manqué le but qui était la seule raison de leur emploi ». Pastoral- und Gefangenschaftsbriefe, p. 136.
V. Époque de composition. — Les adversaires des Pastorales, en grand nombre, opposent à leur origine paulinienne l'impossibilité de les faire rentrer dans le cadre de la vie de saint Paul, telle que nous la connaissons par les Actes des Apôtres et par les autres épîtres. Les tenants de l'hypothèse fragmentaire, comme Davies, Pauline Readjustments, Londres, 1927, Duncan, St. Paul's Ephesian Ministry, Londres, 1929, Hugo Loewe, Die Pastoralbriefe des Ap. Paulus in ihrer ursprùnglichen Fassung wiederhergestellt, Cologne, 1929, Harrison, distribuent les divers fragments au cours des dernières années de Paul, depuis sa mission à Éphèsc jusqu'à sa captivité à Rome d'après les Actes. En réalité, les Pastorales, d'après leur propre témoignage se réfèrent à des circonstances tout à fait étrangères à celles que nous font connaître les récits de Luc et les autres lettres de Paul. Loin de nuire à la cause de l'authenticité, cette constatation la favorise plutôt, car un faussaire se serait bien gardé d'inventer une situation si contraire à la vraisemblance historique résultant des écrits inspirés familiers à tous les chrétiens. Du reste, les données des Pastorales rejoignent d'autres témoignages dignes de foi.
1° Témoignage des Pastorales. — De nombreuses indications historiques fournies par nos trois épîtres nous mettent en face d'une situation toute nouvelle et d'une période de la vie de Paul qui doit se placer après les missions décrites par les Actes et après la captivité romaine qui les termine.
1. Première épître à Timothée. — Paul a laissé Timothée à Éphèse pour aller en Macédoine, i, 3, et c'est sans doute de Macédoine qu'il écrit. Il espère revenir assez vite auprès de Timothée, bien que son absence puisse se prolonger, m, 14; iv, 13. Il donne à son disciple ses instructions pour l'administration de l'Église. Un des devoirs les plus urgents de Timothée est de combattre les erreurs qui se font jour sous diver.ts formes et qui gagnent beaucoup d'adeptes : elles vont jusqu'à ruiner la foi et il y a eu déjà des apostats, parmi lesquels Hyménée et Alexandre, que Paul a dû livrer à Satan, i, 20; cf. II Tim., n, 18.
Or, aucune situation des Actes des apôtres ni des
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épîtrcs paulinicnnes ne répond à ce tableau. On ne pourrait espérer une concordance des événements que durant la troisième mission de saint Paul, Act., xvm, 23-xxi, 16; auparavant, il n'avait vu Éphèse qu'en passant, Act., xvm, 19-21; après, il n'y revint plus. Sa mission à Éphèse dura environ trois ans, Act., xix, 8-10; xx, 31, probablement du printemps de 54 au début de 57; cf. Allô, Première épttre aux Corinthiens, p. lxxxvi sq. Vers la fin de la troisième année, Act., xix, 21, ou peut-être un peu plus tôt, cf. Allô, Seconde épîlre aux Corinthiens, p. lvii-lx, désireux de revoir la Macédoine et la Grèce pour aller ensuite à Jérusalem et de là jusqu'à Rome, xix, 21; I Cor., xvi, il envoya d'abord en Macédoine ses deux auxiliaires Timothée et Éraste. Act., xix, 22. Il partit bientôt lui-même et il fit en Grèce un séjour de trois mois, xx, 2-3. Revenant par la Macédoine avec sept compagnons parmi lesquels Timothée, Tychique et Trophime, il fit route avec eux jusqu'à Philippes. Il s'y arrêta quelques jours, navigua vers Troas, où ses compagnons l'avaient devancé et arriva par voie de berre à Milet. Act., xx, 4-16. C'est là que, convoquant les presbytres d'Éphèse, il leur adressa une touchante exhortation, persuadé qu'il ne les reverrait plus, xx, 18-35. A peine arrivé à Jérusalem, il est arrêté et fait prisonnier. Tel est le récit de saint Luc. La IIe épître aux Corinthiens ajoute quelques détails. Paul compte aller à Corinthe pour une « troisième visite », II Cor., xii, 14; xiii, 1-2; cf. i, 23; II, 1, laquelle en suppose deux précédentes, dont la seconde eut lieu, selon la plupart des commentateurs modernes, cf. Allô, Seconde épttre aux Corinthiens, p. 48-54, vers la fin des trois ans passés à Éphèse.
La lettre daterait-elle de ce dernier séjour? Deux raisons s'y opposent. — a) Lors du voyage en Macédoine et en Grèce raconté dans le livre des Actes, Paul avait quitté Éphèse avec la resolution, qu'il tint en < Bet, de n'y plus revenir. Act., xx, 17. En outre, il avait envoyé Timothée en Macédoine avant d'y aller lui-même. Act., xix, 22. On peut supposer, il est vrai, que Timothée retourna à Éphèse avant le départ de l'Apôtre, mais ce ne fut pas pour y rester, comme il est dit I Tira., i, 3. car les Actes signalent sa présence auprès de Paul, quand celui-ci revint de Grèce par la Macédoine, xx, 4. Quant à la visite à Corinthe dont Paul est seul à parler, elle fut très courte : « deux ou trois semaines auraient suffi pour ce voyage » (Allô). I.a brièveté de cette absence explique le silence de saint Luc. Paul dut cette fois se rendre en Grèce directement, sans passer par la Macédoine, tout au moins sans s'y arrêter. Certainement, en cette circonstance, il n'aurait pas présenté la Macédoine comme le but de son voyage; cf. I Tim., i, 3.
b) Lue niison plus grave empêche absolument de songer au temps de la fondation de l'Église d'Éphèse, à savoir l'état, de développement dans lequel celle-ci apparaît des la première pastorale. Le clergé se compose de deux ordres : les presbytres ou épise.opes et bs diacres; il n'est pas question de ces derniers dans 1rs communautés naissantes de Crète. La prohibition de prendre des presbytres dans les rangs des néophytes indique une chrétienté constituée depuis quelque temps. Si la lettre datait de la première évangéli- ■ation d'Éphèse, en 54-57, où trouver parmi ces nouveaux convertis les anciens chrétiens? Les pieuses s qu'on acceptera pour diaconesses doive ut ivoir soixante ans d'Age et s'être acquittées de tous hs devoirs de charité à l'égard des saints, v, 9-10. 'insi ils donnés au sujet 'les jeunes veuves repolir uni i xpérii nce assez, longue : plusieurs, après l'être engagées i p i évérer dans leur veuvage, ont manqué à leur promi ! Se et il "> ' < n ;i qui se sont ég à la suite de S itan. Parallèlement au bien, le mal aussi
DICT. DE TIIKOI-. CAT1IOL.
a eu le temps de se développer. Des eneurs, les unes d'apparence inoffensive, les autres très pernicieuses, se sont ouvertement et largement propagées : il y a eu des apostasies, il a fallu excommunier des chefs de secte, i, 19-20; iv, 1-3; vi, 3-5. Ces doctrines n'ont rien de commun avec celles des judaïsants, attachés à la Loi et ennemis de la liberté de l'Évangile, que Paul combat dans les épîtres aux Corinthiens, aux Galates et aux Romains. Toutes ces nouveautés créent le plus grave danger pour l'Église d'Éphèse. Quel contraste entre cette lettre de Paul à Timothée et son discours aux presbytres d'Éphèse, qui aurait suivi cependant de si près! Dans ce dernier, après trois ans de prédication, aucun désordre encore : c'est seulement pour l'avenir que Paul prévoit l'invasion des faux docteurs. Au contraire, dans l'épître à Timothée, le mal sévit. Manifestement, la situation qui se réfléchit dans le discours est antérieure à celle de la lettre : celle-ci montre réalisées les annonces prophétiques de Paul aux presbytres, tandis que dans le cas contraire, il aurait certainement justifié ses craintes pour l'avenir par le souvenir douloureux d'un passé encore récent.
2. Lettre à Tite. — Paul a laissé son disciple Tite dans l'île de Crète pour achever d'organiser cette chrétienté en instituant des presbytres dans les diverses cités, I, 5, et pour combattre les erreurs, très semblables à celle d'Asie, qui déjà s'y répandent. Il n'a pas d'ailleurs l'intention de le laisser longtemps à ce poste. Il lui enverra bientôt Artémas ou Tychique pour le remplacer et Tite alors devra se hâter de rejoindre Paul à Nicopolis (sans doute la fameuse cité d'Épire ainsi nommée en souvenir de la victoire d'Actium). C'est dans cette ville que Paul se propose de passer l'hiver. Il lui recommande encore d'aider dans leur voyage Zenon et Apollos, celui-ci bien connu par le livre des Actes, xvm, 24-xix, 1, et par la première épître aux Corinthiens.
Ces indications nous transportent hors des temps et des lieux par ailleurs connus de l'activité de l'Apôtre. Tite, qui n'est pas mentionné dans les Actes, apparaît dans l'épître aux Galates et dans la seconde aux Corinthiens, n, 13; vu, 6-14; vm, 6, 16, 23; xn, 18, comme l'un des plus actifs collaborateurs de l'Apôtre. Mais l'évangélisation de la Crète, dont il est ici question pour la première fois dans le Nouveau Testament, n'a pas eu lieu avant la trensième mission, puisque c'est alors seulement que Paul fit la connaissance d'Apollos. Act., xix, 1; I Cor., xvi, 12. On a supposé que Paul aurait évangélisé la Crète, ou en se rendant à Éphèse (Hancbcrg, Hug, Hemsen), ou durant la mission d'Éphèse (Ginella, Kcithmar, Wieselcr, Reisch), ou après avoir quitté Éphèse pemr se diriger vers la Macédoine et la Grèce (Baronius, Lightfoeit), ou quand le vaisseau qui l'amenait captif à Rome aborda l'île (Grotius). Mais, dans toutes ces circonstances le temps manque, et le rende z- vous à Nicopolis peiur l'hiver ne sYxplique' pas. De plus, les fausses doctrines qui déjà menacent les chrétientés Cretoises mbli'iit ele tous points à celles que la première à Timothée signale à Éphèse, et se distinguent nettement di's théories juelaïs.mtcs qui O avèrent d'enrayer les premiers progrés du christianisme.
3. Deuxième à Timothée. - Plus encore que les deux précédentes, cette lettre nous révèle une situation nouvelle et qui clôt définitive nient la carrière de l'Apôtre, Paul est à Rome, prisonnier, i, S, 16-18; n. 9. Mais cette captivité ne s'identifie nullement à celle que décrivent les Actes, xxvni, 16-81, et ■ laquelle, si ion le sentiment le plus sûr, nous reportent également divers traits des épttres ni ftphésient, lit, 1; v, 19-20, aux Phlllppleni, i, 12 u.. n, r. 19, am
ii ns, iv, 3-4, 10, 18, et à Pbilénion. 9, 10, 22. —
TIMOTHÉE ET TITE. ÉPOQUE DE COMPOSITION
a) Ces deux captivités ont des antécédents bien différents. Paul est arrivé à Rome, nous disent les Actes, après une détention de deux ans à Césarée et après une longue navigation, interrompue par un naufrage sur les côtes de Malte et un séjour de trois mois dans cette île. Cette fois, il vient de passer par Troas, où il a déposé son manteau et ses livres, iv, 13, par Miïet, où il a laissé Trophime malade, iv, 22, et par Corinthc, où Éraste a débarqué. Plusieurs auteurs, Baronius, Petau, Estius, Justiniani, A. Maier, Hug, Glaire, Lightfoot, Rosenmuller, Wieseler, Reuss, placent ces faits durant le voyage de Césarée à Rome. Mais ils sont obligés de recourir à des explications arbitraires : le verbe àiréXiTcov, iv, 20, que le contexte invite à lire à la première personne du singulier : « J'ai laissé Trophime à Milet », devrait se prendre au pluriel : « Ils laissèrent », et se rapporter à des compagnons de Paul dont on n'a pas parlé (Hug); ou bien il faudrait lire èv MeXtvj), « à Malte », au lieu de « à Milet » (Baronius); ou encore, Paul aurait laissé Trophime à Milet, en ce sens que ce disciple aurait débarqué à Myre, en Lycie (Act., xxvi, 5), d'où il aurait gagné Milet (Wieseler). — b) Quand il écrit à Timothée, Paul n'a plus auprès de lui, de tous les compagnons qui l'entouraient dans sa première captivité (six sont nommés Col., iv, 10-14), que le seul Luc, iv,ll. Des cinq autres nous apprenons seulement que Marc est à Éphèse, II Tim., iv, 11, et que Démas, jadis si fidèle, Col., iv, 14, l'a abandonné. II Tim., iv, 10. Des amis romains nommés ici pour la première fois envoient par l'Apôtre leurs salutations à Timothée. Tout a changé autour de Paul. — c) En outre, le caractère des deux captivités diffère du tout au tout. Dans la première, Paul compte sur une prochaine délivrance, il est tout à la confiance. Tout en s'abandonnant à la volonté de Dieu pour vivre ou pour mourir, Phil., n 17, il ne craint pas d'exprimer à ses correspondants l'espoir, l'assurance même, de les revoir bientôt. Il en est tout autrement dans la deuxième à Timothée. Il sait qu'il touche au terme de sa carrière. « Je suis déjà une libation répandue et le moment de ma mort est proche. J'ai combattu le bon combat, achevé ma course..., il ne me reste plus qu'à recevoir la couronne ». iv, 6-8. A la vérité, dans une première comparution, il a été délivré de la « gueule du lion », iv, 7, en échappant à la sentence de mort, et il a pu, en prêchant encore l'Évangile dans cette Rome cosmopolite au retentissement mondial, couronner en quelque sorte sa carrière de prédicateur, iv, 17. Mais il sent que ce n'est que partie remise et le seul salut qu'il demande désormais au Seigneur est l'entrée au royaume, céleste, iv, 18.
Conclusion. — Il faut donc reconnaître que toutes les données des trois pastorales convergent vers un même résultat; la carrière de Paul ne s'est pas terminée aux deux ans de captivité romaine sur lesquels s'achève le récit des Actes ; elle s'est prolongée encore quelque temps, vraisemblablement plusieurs années, d'un ministère très actif dans les contrées d'Orient. En même temps, la deuxième à Timothée nous oblige d'admettre une seconde captivité romaine, qui s'est terminée, non par la délivrance, mais par la mort.
2° La seconde captivité romaine et les Actes. — Le témoignage des Pastorales, touchant une dernière période d'activité apostolique après la détention de Paul à Rome, est confirmé par le livre des Actes.
En premier lieu, les interprètes s'accordent généralement à reconnaître l'optimisme que respire le livre des Actes au sujet du procès de l'Apôtre. A Césarée, le gouverneur Fcstus, dans la séance judiciaire à laquelle il invite le roi Agrippa, déclare qu'après avoir entendu les accusateurs il ne trouve rien qui mérite la mort, xxv, 25. Au sortir de l'audience, Agrippa, la reine Bérénice et les membres du tribunal s'accordent
avec Festus pour conclure que « cet homme n'a rien fait qui mérite la mort ni la prison ». xxvi, 31. Le rapport de Ftstus à César ne peut donc qu'être favorable. D'autre part, les Juifs accusateurs, satisfaits peut-être de Péloignement de l'agitateur, ne paraissent pas pressés de poursuivre l'affaire; après deux ans, ils n'ont encore fait parvenir à Rome aucune dénonciation. En attendant, le prisonnier est traité avec faveur : on le laisse libre de recevoir tous ceux qui viennent à lui, et il en profite pour enseigner la foi chrétienne « en toute liberté, sans aucune entrave ». xxvin, 31. Le livre des Actes se clôt sur cette perspective heureuse. « L'issue favorable ne paraît jamais avoir fait doute. » A. Boudou, Actes des Apôtres, 1933, p. 567.
De plus, une affirmation positive, quoiqu'indirecte, de délivrance semble exprimée dans la dernière phrase du livre : èvé|j,eivev 8è Siextav ÔXt,v èv LStco jjl'.o6cjjjwcti, xxvni, 30a, « il demeura deux années entières dans un appartement qu'il avait loué ». Normalement, l'aoriste indique une durée complètement écoulée ; d'où il suit qu'une autre situation a commencé. M. Hitchcock, The Pastorals and a second trial of Paul, dans Expository Times, t. xli, 1929-1930, p. 20-23, observe que cette même durée de deux ans est présentée deux autres fois comme passée : Act., xix, 10, ministère de Paul à Éphèse, et xxiv, 27, captivité de Césarée. Les deux ans de captivité à Rome sont donc complètement finis et, comme tout le récit l'indique, finis par la délivrance. Loisy, Weizsâcker, Wendland ne craignent pas d'imaginer que saint Luc, sachant bien que le procès se termina par la condamnation et l'exécution de Paul, laisse croire cependant à sa libération, parce que l'auteur des Actes veut rester jusqu'au bout fidèle à son principe de montrer l'autorité romaine partout et toujours favorable au christianisme. Rien de plus contraire à la sincérité dont l'historien fait preuve dans tout son récit. Ne retenons de ce système que la constatation juste, à savoir que les événements des derniers chapitres des Actes s'acheminent vers la délivrance finale, implicitement affirmée dans la phrase qui sert de conclusion. A ce sujet, A. Boudou dit fort bien : « La dernière phrase, une phrase lapidaire noblement drapée dans son rythme élégant, est d'un auteur qui a conscience d'avoir atteint le terme qu'il s'est fixé. » Actes des Ap., p. 567. Mais cette phrase perdrait beaucoup de son assurance si l'espoir qu'elle nous fait concevoir en faveur de Paul avait pu être démenti par une captivité peut-être plus rigoureuse ou par la condamnation. Concluons que la fin des Actes implique la cessation d'un état de choses qui avait duré deux ans et la mise en liberté à laquelle tout le récit nous préparait.
Un témoignage qui appuie fortement cette interprétation des Actes en faveur d'une délivrance et qui suffit à lui seul à le prouver est celui qui se tire des épîtres dites de la captivité, Eph., Phil., Col. et Philémon. Nous n'avons pas à démontrer ici qu'il ne s'agit dans ces épîtres ni d'une captivité que Paul aurait subie à Éphèse, malgré les tentatives érudites de Michaelis en ce sens, ni de celle qui le retint deux ans à Césarée, mais de celle que racontent les derniers chapitres des Actes. Ces lettres, nous l'avons dit, respirent l'espoir d'une prompte délivrance, espoir fondé et sur les prévisions humaines tirées de la marche du procès, Phil., I, 12-14, et sur des assurances divines. Paul était trop bon juge des unes et des autres pour se faire illusion à lui-même et pour inspirer à ses amis une confiance décevante. Il faut donc admettre une période de liberté qui suivit d'assez près les lettres envoyées de Rome.
3° Témoignages historiques. — Libéré, saint Paul effectua sans doute le voyage en Espagne dont il avait
iUfil
T1M0THÉE ET TITE. ÉPOQUE DE COMPOSITION
annoncé le projet, Rom., xv, 24-28. Il exprime ce dessein d'une manière si ferme, qu'on ne peut douter qu'il n'ait cherché à évangéliser l'Espagne, soit aussitôt après avoir recouvré sa liberté, soit peut-être après la visite promise aux Philippiens. Phil., n, 24. Divers témoignages historiques font de cette conjecture une quasi-certitude. Clément de Rome écrit vers 90, / Cor., v : « Paul..., après avoir instruit le monde entier dans la justice et être arrivé au terme de l'Occident, èTcl -rô TÉp(jia zt,ç, Sûoewç, et avoir rendu témoignage devant les chefs, a été retiré de ce monde et s'en est allé dans le saint lieu, étant devenu le plus grand modèle de constance. » Pour les géographes et les historiens anciens, l'Occident commençait à la mer Adriatique et Ionienne, Appien, De bell. civ., v, 64, et « l'extrémité de l'Occident », désignait l'Espagne. L'affirmation de Clément, qui écrit à Rome même, n'a rien d'une hyperbole oratoire et ne saurait s'appliquer à l'Italie. Il montre Paul prêchant en Orient, puis en Occident ; il précise ensuite : Paul est allé jusqu'à l'extrémité de' l'Occident. Ce n'est pas seulement la doctrine qui a retenti jusqu'au bout du monde, c'est le prédicateur lui-même qui s'y est rendu. Pour Raur et Schenkel, x£p;xa tt,^ 8'Jgeglx; indique la fin de la vie de Paul comparé au soleil qui va dans sa course de l'Orient à l'Occident. Mais rien n'autorise cette métaphore. Rien ne justifie non plus la conjecture de Wieseler proposant de lire Û7tô to Tép(i.a, en expliquant ■ sous le tribunal suprême de l'Occident », c'est-à-dire de César. Paul fut libéré vers la fin de 62 ou au commencent-, nt de 63, et Clément écrivait à Rome une trentaine d'années plus tard. Sa parole a la valeur d'un témoignage historique de premier ordre.
Le canon de Muratori dit à propos des Actes des Apôtres : • Luc fait entendre à l'excellent Théophile que toutes choses s'étaient passées de son temps et il le montre évidemment en laissant de côté la passion de Piern et aussi le départ de Paul quittant la ville pour l'Espagne. » L. 36-39. Cette remarque sur le temps où fut composé le livre des Actes s'inspire du principe que toir. h s écrits canoniques du Nouveau Testament ont les apôtres pour auteurs ou tout au moins pour garants. C'est ainsi que Marc écrivit la prédication de Pierre, I. 1, et que Luc composa son évangile avec l'assi ntiment de Paul, 1. 5. De même pour les Actes : Pierre et Paul purent couvrir ce livre de leur autorité, car il fut écrit avant le martyre de saint Pierre et avant le départ de saint Paul pour l'Espagne, comme le montre le silence que saint Luc, qui survécut sûrement aux apôtres, garde sur ces deux faits; cf. Lagrange, Histoire du canon du N. T., p. 72. L'auteur du canon pense que Luc n'aurait pas manqué de parler de es deux grands événements, s'ils s'étaient passés avant qu'il (fit achevé la rédaction de son ouvrage. Ce qu'A y a de remarquable dans ce témoignage, c'est qu'aux yeux de l'écrivain le voyage de Paul en Espagne est Un f lit aussi connu des lecteurs et aussi assuré que le martyre de saint Pierre à Rome : l'un et l'autre '"il d'un" telle notoriété et en même temps d'une l'Ile Importance qu'on ne s'expliquerait pas leur omis-ion par saint Luc s'ils n'étaient postérieurs à la composition du livre des Actes, dont la date plaide ainsi en faveur de son caractère « apostolique » et par suite canonique. L'apostolat de Paul en Espagne était donc une des données les plus anciennes et les plus Jni s rie la tradition romaine.
Les Acte» de Paul, écrits par « un prêtre d'Asie » (Tertuliien, De baplismo, 17, P. L., t. i, col. 1219>, probabl ment ntre 160 et 170, racontent If ministère ili Paul en \ le (Antlocbe, Ieonium, Myre, Sidon, Tyr, Bphèsr), en Macédoine, en Grèce, puis de nouveau 'i M n iiloiii' «I en Asie, enfin sa venue à Home où
Néron, irrité de la conversion de PsftrooJe, son échart*
son favori, publie un édit de mort contre tous les chrétiens et condamne l'Apôtre à la décapitation. Cf. L.Vouaux, Les Actes de Pan/, Paris, 1913 ;É. Amann, dans Diction, de la Bible, Suppl., t. i, col. 494-496. Tous ces récits sont indépendants des épisodes racontés dans les Actes des apôtres. Malgré les légendes dont ils sont tissés, ils attestent que le souvenir s'était transmis en Orient d'une activité de Paul distincte de celle que font connaître les Actes canoniques et d'un voyage à Rome qui, bien différent de celui des Actes, se termina par le martyre. — Les Actes de Pierre, qui datent de la fin du ne siècle ou du début du mc, montrent Paul allant prêcher en Espagne, où il demeura près d'une année, tandis que Pierre vient de Jérusalem à Rome où il subit finalement le martyre. Cf. L. Vouaux, Les Actes de Pierre, Paris, 1922; É. Amann, loc. cit., 1. 1, col. 496-498. Même tradition sur les deux apôtres dans les Actes de Xantippe et de Polgxène, dans James, Apocrypha anecdota, 1893, t. i, p. 58-85, à peu près contemporains des Actes de Pierre.
Eusèbe de Césaréc ne parle pas de l'Espagne, mais il rapporte comme une tradition connue (Xàyoç &xel) que Paul, amené prisonnier à Rome et renvoyé absous, poursuivit sa carrière apostolique et revint une seconde fois à Rome pour y subir le martyre. C'est durant cette nouvelle captivité qu'il écrivit la seconde lettre à Timothée, qui annonce clairement sa fin prochaine. H. E., II, xxn. Ainsi pour Eusèbe, la double captivité de Paul à Rome et son martyre sont des conclusions confirmées par la dernière lettre de l'Apôtre.
Saint Jérôme fait plusieurs fois allusion au voyage en Espagne, parfois d'une manière un peu vague, in Occidentis partibus : De uiris ill., 5, P. L., t. xxm, col. 615, ou sans nommer expressément Paul, In Isaiam. xn, 42, t. xxiv, col. 425; x, 34, ibid.. col. 374, ou encore en rapportant simplement les paroles de l'Apôtre : Deinde dicil quod de urbe Roma ierit ad Hispaniam, Tract, de Pu. lxxxiij ,dnm Anecdola Maredsolona, t. m b, p. 805; mais il affirme aussi que l'Apôtre se rendit en Espagne, comme en Italie, par voie de mer : In Ilaliam quoque et, ut ipse scribit, ad Hispanias alienigenarum porlatus est navibus. In 7s., xi, P. L., t. xxiv, col. 151. Il mentionne avec faveur l'opinion des Nazaréens, selon lesquels Paul a fait resplendir l'Évangile jusqu'aux derniers confins du monde : In terminas gentium et viam uninersi maris. In Is., vm, 23, col. 123; cf. ibid., ix, 1. il admet d'ailleurs un laps de temps considérable entre la fin du livre des Actes et le martyre de Paul, car il nous apprend que Sénèquc fut mis à mort par Néron deux ans avant que Pierre et Paul fussent couronnés par le martyre, De viris ill., 12, t. xxm, col. 629, et l'on sait que Sénèquc fut exécuté en avril 65.
A partir du iv* siècle, la tradition du voyage en Espagne est connue même en Orient : « Paul a prêché depuis Jérusalem jusqu'en Espagne » dit saint Ephrem, Expos, evang. concord., 286. Les Pères grecs la mentionnent à diverses reprises : saint Cyrille de Jérusalem, Catech., xvn, 26, P. G., t. xxxm, col. 597; saint Epiphane, Hier., xxvn, 6, t. xli, col. 373; Théodoret, In Phil., i, 25, t. lxiii, col. 568; surtout saint Jean Chrysostonie. In II*m Tim., hom. x, 3, t. lxii, col. 659. On a objecté que Jean Chiy-ostom se montre parfois tributaire de* Actes apocryphes de Paul et que les Pères s'appuient sur le projet annoncé Hom., xv, 24, 28. Mais l'assurance de leurs assertions fait voir qu'ils ont conseil nce de rappeler une tradition historique admi'c de tous. Nous avons vu que celte tradition remonte à un témoin des plu autorisés, teint démenti it qu'elle a continué de régner à Home comme incontestée >t Incontestable (canon de Muratori). Elle confirme le témoignage des
TIMOTHÉE ET TITE. ERREURS VISÉES
Pastorales sur une dernière période d'apostolat de la part de Paul et sur son retour à Rome pour y mourir. Loin donc de suspecter de ce chef l'authenticité des Pastorales, nous devons nous féliciter de posséder, grâce à elles, des renseignements précieux sur les derniers temps de la vie du grand Apôtre.
4° Ordre des trois Pastorales. — La deuxième à Timothée est certainement la dernière en date des trois Pastorales, puisque nous y voyons l'Apôtre prisonnier à Rome et s'attendant à une mort prochaine, tandis que les deux autres nous le montrent libre de ses mouvements et en tournée de mission. Celles-ci ont dû être composées toutes deux vers la même époque, car elles signalent toutes deux les mêmes fausses doctrines, répandues alors dans tout l'Orient, les mêmes dangers, les mêmes besoins. Toutes deux furent écrites probablement au cours d'un même voyage, qui conduisit Paul d'abord en Macédoine,
I Tim., i, 3, et de là en Épire. Tit., m, 12. On pourrait supposer, il est vrai, qu'après une courte visite en Macédoine d'où il serait revenu à Éphèse (èX7ÛÇtùv èX6eïv 7îpoç aè tocxêïov, I Tim., m, 14), Paul a quitté de nouveau Timothée pour reprendre le chemin de l'Épire. Mais sa lettre à Tite est pleine de conseils urgents que Paul a dû communiquer bien peu de temps après son départ de Crète. Voici donc, croyons-nous, la combinaison la plus simple.
Après sa libération et sans doute aussi après son voyage en Espagne, Paul est retourné en Orient. Il débaïque avec Tite en Crète, qui ne comptait sans doute encore que peu de chrétiens, et il entreprend à travers « l'île aux cent cités » une mission de quelques semaines, peut-être de quelques mois. Laissant son disciple poursuivre un ministère des plus fructueux, il remonte vers l'Asie Mineure et séjourne à Éphèse avec Timothée. Il se rend de là en Macédoine, I Tim., i, 3, où il a la joie de revoir ses chers Philippiens. Il se proposait de revenir assez vite à Éphèse auprès de Timothée, I Tim., m, 14; iv, 13, mais il entrevoit aussi, dans les contrées où il vient de passer, un apostolat qui pourrait le retenir encore quelque temps, et il écrit à Timothée pour le fixer sur ses devoirs. Peu de temps après, il écrit aussi à Tite. Mais, dans l'intervalle, ses prévisions se sont réalisées : son retour ne sera pas aussi prompt qu'il aurait souhaité; il devra pousser jusqu'en Épire, et c'est là, à Nicopolis, qu'il donne rendez-vous à Tite pour l'hiver.
Plus tard il revient à Éphèse. Il visite Troas, où il laisse son manteau et ses livres chez son hôte Carpus,
II Tim., iv, 13, Milet, où Trophime malade est obligé de s'arrêter, iv, 20, Corinthe, où débarque Éraste, iv, 20. Sur ces entrefaites, un événement inattendu, peutêtre une dénonciation calomnieuse, le fait arrêter et amener prisonnier à Rome. Plusieurs interprètes pensent que c'est déjà prisonnier qu'il monta à bord du vaisseau qui toucha Troas, Milet et Corinthe. Mais aurait-il laissé son manteau et ses livres à Troas s'il avait su alors qu'il allait jusqu'à Rome? Il écrivit de Rome peu après son arrivée, priant Timothée de venir l'y rejoindre avant la mauvaise saison. Les deux premières lettres furent écrites en 65 ou 66, la dernière en 67. Paul subit le martyre probablement en l'an 67. C'est la date qu'indique Clément Romain par la notice [zap-njprjaaç èrrl tûv y]yoM[ibj<ùy, si ces « chefs » désignent, comme il est probable, les triumvirs Sabinus, Tigellin et Hélius Césarianus, auxquels Néron confia le pouvoir à Rome durant son voyage en Achaïe, qui dura toute l'année 67 (Dion Cassius, lxiii, 12, 19). Saint Jérôme nous reporte à la même date, en disant de Sénèque le philosophe : Hic ante biennium, quam Petrus et Paulus coronarentur martyrio, a Nerone interfeclus est, De viris ill., 12, P. L., t. xxm, col. 629. Or, on sait que Sénèque fut exécuté en avril 65. Les deux
années d'intervalle nous mènent donc à l'an 67. Cf. U. Holzmeister, Epistula prima S. Pétri Aposloli, 1937, p. 62-71. Quant au jour, rien ne peut être fixé. La date du 29 juin fournie par le Chronographe de 354 se rapporte non pas à la mort des deux apôtres mais à une translation de leurs reliques.
VI. Les erreurs visées. — Un grand nombre d'érudits se sont appliqués à reconnaître et à identifier les erreurs combattues dans les Pastorales. Us ont abouti à des résultats d'une incroyable diversité; cf. Jacquier, Hist. des livres du N. T., t. i, p. 371-372. Pour certains savants, ces sectes sont juives : ébionites, esséniens (Michaelis, Mangold), judaîsants gnostiques (Reuss, Neander), juifs philoniens (Otto, Dâhne), juifs cabbalistes (Grotius, Herder, Baumgarten). La plupart des savants qui rejettent l'origine paulinienne des Pastorales, se prononcent pour le gnosticisme : Marcion (Baur, Hilgenfeld), Valentin (Schwegler), ophites prévalentiniens (Lipsius), ophites en général (Schenkel), Saturnin et les marcosiens (Davidson), cérinthiens (Mayerhoff). H nous faut donc grouper les traits dispersés dans les Pastorales pour dessiner la physionomie des hérésies qui s'y font jour, et nous demander ensuite si ces traits accusent une origine postérieure aux temps de saint Paul.
1° Les erreurs visées dans les Pastorales. — La II Tim. est la plus riche en renseignements : i, 15; n, 14-26; in, 1-13; iv, 1-5, 14. Les deux autres lettres traitent aussi ces sujets à diverses reprises : I Tim., i, 3-11; iv, 1-7; vi, 3-5; Tit., i, 10-16; m, 9-11. Plusieurs de ces fausses doctrines sont annoncées comme devant se produire dans l'avenir, * aux derniers temps », I Tim., iv, 1-7, « aux derniers jours », II Tim., m, 1-9, « en un temps qui viendra ». iv, 3-4. Mais la précision avec laquelle quelques-unes d'entre elles sont signalées (cf. I Tim., iv, 3 : « ils interdisent le mariage »), le passage des verbes du futur au présent et la recommandation faite de les éviter dès maintenant (II Tim., m, 6 : « Ces gens-là, fuis-les... ») avertissent que ces doctrines, qui iront plus tard se développant, ont déjà fait leur apparition.
1. Nouveautés. — Un premier caractère de ces doctrines est d'être nouvelles et étrangères à l'Évangile. « Aie soin, dit Paul à son disciple, d'enjoindre à certaines gens de ne pas donner un autre enseignement », (i.7) èrepoSiSacTxaXeïv. I Tim., i, 3. Ce verbe semble une création de saint Paul (surle modèle de êrepoÇoYeïv II Cor., vi, 14, « s'associer à d'autres », savoir aux infidèles), pour désigner un enseignement qui diffère de celui de l'Évangile. Ainsi ce terme est-il expliqué I Tim., vi, 3-5 : « Enseigne et exhorte ainsi. Si quelqu'un enseigne autrement, eï tiç èrepoSiSaoxaXeï, et ne s'attache pas aux salutaires paroles de Notre- Seigneur Jésus-Christ, c'est un aveugle... » Le premier reproche que méritent ces nouveautés est donc de s'éloigner de la foi traditionnelle.
2. Fables et questions oiseuses. — Outre qu'elles ne peuvent en rien se réclamer de l'Évangile, ces nouveautés prennent la forme de spéculations et de recherches oiseuses, sans intérêt religieux ni moral, inspirées par une curiosité malsaine et qui ne servent qu'à nourrir l'amour-propre et l'orgueil. « Fables et généalogies sans fin », I Tim., i, 4, qui provoquent des discussions sans aucun bien pour les âmes; vains bavardages, id., i, 6; maladie de recherches oiseuses et de logomachie, voaôiv Ttepl Ç^t^o-su; xal XoyojAaxlaç, vi, 4; XoYOjxaxeîv, II Tim., n, 14; fables profanes et contes de vieilles femmes, I Tim., iv, 7; mots profanes et vides de sens, (3e6Y)Xooç xevoçwvtaç, et contradictions d'une fausse science, I Tim., vi, 21; questions folles et déréglées, II Tim., n, 23; folles recherches, généalogies, discussions et disputes relatives à la Loi, [xopàç 8è Ç7)TTjaet.ç xal YevsaXoytaç xai £piv
TIMOTHÉE ET TITE. ERREURS VISÉES
xcd \i<kyoiç, vojxixiç : toutes choses inutiles et vaines. Tit., m, 9.
3. Dangers pour la foi. — Les imaginations vaines et les discussions à perte de vue où les esprits s'échauffent ne sont pas le seul inconvénient de ces nouveautés. Après avoir amusé la curiosité des auditeurs, ces vains discours finissent par les détourner de la foi et les faire tomber dans les erreurs les plus graves. L'Apôtre s'exprime à ce sujet avec véhémence. « Évite les discours vains et profanes qui tournent toujours plus au progrès de l'impiété. La parole de ces gens-là se propage comme la gangrène : tels Hyménée et Philète qui ont dévié de la vérité, en prétendant que la résurrection avait déjà eu lieu et qui ont ainsi ruiné la foi de plusieurs. » II Tim., n, 16-17. Et encore : « L'Esprit dit clairement que, dans les derniers temps, il y en a qui se détourneront de la foi pour s'attacher à des esprits séducteurs et à des doctrines diaboliques, grâce à l'hypocrisie de docteurs de mensonge, qui portent dans leur conscience le stigmate de Satan. Ces gens-là interdisent le mariage et les aliments que Dieu a créés pour que les fidèles et ceux qui ont reçu la vérité les prissent avec actions de grâces. » I Tim., iv, 1-3; traduction Buzy, Le Nouveau Testament, Paris, 1937. Parmi ces docteurs de mensonge, Paul nomme encore Hyménée et Alexandre, « que j'ai dû livrer à Satan pour leur apprendre à ne plus blasphémer ». I Tim., i, 20.
4. Les faux docteurs. — A plusieurs reprises, il est dit clairement que les prédicateurs responsables de ces abus sont, pour la plupart, des chrétiens venus du judaïsme. D'abord, les spéculations en vogue consistent en • fables et généalogies interminables », I Tim., i, 4, qui sont le fait d'hommes « qui se prétendent docteurs de la Loi, alors qu'ils ne comprennent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils soutiennent », i, 7. Paul leur fait la leçon en donnant une liste de péchés en rapport avec les commandements du Décalogue, I, 9-10 : péchés contre Dieu, contre les parents, homicide, impureté, violence, mensonge et parjure. Dans Tit., i, 14, les fables sont nettement qualifiées de judaïques, et Tit., in, 9 unit ensemble « folles questions, généalogies, querelles, disputes sur la Loi ». Enfin, voici qui ne Inive aucun doute : « Il y a, surtout parmi les Juifs, quantité de gens insubordonnés, vains discoureurs, séducteurs d'âmes. Il faut fermer la bouche à ces gens-là qui bouleversent des familles entières en enseignant ce qu'il ne faut pas par amour du lucre ». Tit., I, 10-11. A côté de ces maîtres judaïsants, d'autres viennent du paganisme. Les doctrines « diaboliques » fie I Tim., iv, 1, ne gardent probablement rien de chrétien, bien que « l'hypocrisie » de ceux qui les enseignent puisse donner le change. D'autres surgissent du sein de la communauté, sans caractère bien déterminé : orgueilleux qui font parade de discours subtils comme les sophistes grecs, hommes cupides qui ne cherchent dans la piété et la prédication qu'une source de profit. I Tim., vi, 3-10. Dan' l:i manière dont il est parlé des « disputes de mots qui ne servent qu'à la ruine des auditeurs », II Tim., II, 14, Michaelis discerne des presbyties en fonction. « Les auditeurs, dbtoOovrcç, ne sont pas les victimes quelconques de la propagande hérétique, mais les fidèles qui écoutent quand les ministres prêchent on enseignent. » Pastoralbriejr...., p. 117. Mais il parait bien subtil de distinguer entre un sens ordinaire et un sens en quelque
professionnel du terme • auditeurs r, ixoOoVTtÇi On a dit que les faux docteurs de II Tim., ni. 1-8 n'étaient pas d'origine juive, parce que les vices enn mérés ut, 2-5 ne pouvaient guère exister que ch( t les païens. Cependant Paul ne leur reproche pa < n cet endroit les turpitudes du paganisme, cf. Rom., i. 24- 28; la séduction qu'ils exercent sur • des femmes de
rien » concerne les idées plutôt que les mœurs, et il ne faut pas oublier le sombre tableau qu'il trace de la conduite des Juifs eux-mêmes avant leur conversion ; cf. Tit., m, 1; Rom., n, 21-24; Eph., n, 3.
Tels sont les faux docteurs des Pastorales et leurs fausses doctrines. Reste à savoir si ces traits sont incompatibles avec les temps apostoliques.
2° Gnosticisme? — Pour que le gnosticisme prétendu des Pastorales permît de suspecter leur origine paulinienne, il ne suffirait pas de quelques traits vagues et généraux. Le puissant mouvement d'idées qui aboutit aux grands systèmes gnostiques du IIe siècle avait commencé longtemps auparavant. Le gnosticisme philosophique de Basilide, de Valentin et de Marcion entre 120 et 150, et la gnose vulgaire des sectes multiples qui, à partir de 150, éclosent partout, dit saint Irénée, comme champignons après la pluie, eurent pour précurseurs, au milieu du Ier siècle, Cérinthe en Asie Mineure, Simon le Magicien et son disciple Ménandre en Samarie, en Egypte Carpocrate et Satornil, en diverses contrées les docètes combattus par Ignace et Polycarpe; or, ces hérésies n'étaient elles-mêmes que la manifestation d'un courant de gnose antérieur encore latent, qui se fait sentir déjà dans les préoccupations apologétiques des épîtres de la première captivité, surtout dans l'épître aux Colossiens, et même auparavant, dans les deux épîtres aux Corinthiens. Il ne suffirait donc pas de relever dans les Pastorales des idées ou des tendances se rattachant au gnosticisme : elles pourraient n'être que le germe qui portera son fruit au siècle suivant. Il ne suffit pas non plus, pour avoir le droit de parler de gnosticisme, de noter des expressions dont celui-ci a fait grand usage, comme ooepta, çtXoooçta, yvwoiç, èTziy\>u>ai<;, 6eov -yivwoxeiv, owrrçpta : il faut établir qu'elles sortent du langage courant et sont prises dans un sens technique, sans quoi l'écrit le plus indifférent pourrait être qualifié de gnostique ou d'antignostique.
1. Fables et généalogies. — D'après Jûlicher, « tout ce qu'on peut saisir de la théologie de l'auteur des Pastorales est tourné contre le gnosticisme ». Einleitung in das N. T., 1913, p. 167. Mais à quoi reconnaîton cette orientation? Selon Dibelius, les « mythes et généalogies sans fin » de I Tim., I, 3, désignent ou des allégories philosophico-religicuses touchant les généalogies de l'Ancien Testament, ou des spéculations sur les couples d'éons s'engendrant 'es uns les autres : dans les deux cas, gnosticisme. Nous demandons encore : d'où tire-t-on cette signification si spéciale? Le nom de u.ùQoi convient parfaitement aux légendes rabbiniques sur les récits de la Bible, surtout de la Genèse, que nous lisons dans plusieurs livres apocryphes, tels que le Livre des Jubilés, composé probablement au ne siècle avant notre ère, l' Assomption de Moïse, antérieure à la destruction du Temple, la Vie d'Adam et d'Eve et l' Apocalypse de Moïse (i" siècle de notre ère), les Antiquités bibliques faussement attribuées à Philon, les écrits primitifs qui ont inspiré le Combat d'Adam et d'Eve, la Caverne des trésors et le Testament d'Adam, etc. Les haggadôt ou légendes pieuses* relatives aux personnages de l'Ancien Testament, par exemple au prophète Élit, cf. Strae-k Billerbeck, Kommentar zum N. T. aus Talmud und Midrasrh. 1028, t. îvfr, p. 764-798, fleurissent maintes pages du Talmud et remontent aux temps les plus anciens. De même, rien ne mérite mieux l'appellation de t généalogies sans fin » que les longues liste s d'ancêtre s ou de descendants que les légendes jui\ ■ préoccupent d'attribuer aux hommes e t au f< mm i célèbrei di l'Ancien Testament. Non seulement octto
Interprétation justifie em eux-mêmes les terni, s d, s ■raies, mais c'est dans cette direetiem ejvn nous
orientent et le contexte' i<\ les passages parallèles :
TIMOTHÉE ET TITE. ERREURS VISÉES
en dénonçant les « fables et généalogies sans fin », Paul rend responsables de ces élucubrations des hommes qui se prétendent « docteurs de la Loi », I Tim., i, 7, et, dans la lettre à Tite, il parle expressément de « fables judaïques », i, 14, énumérant ensemble « folles recherches, généalogies, discussions et controverses légales ». ni, 9. Kittel a montré que ces discussions généalogiques ont pris une place importante non seulement aux ne et me siècles, mais dès le milieu du premier. Cf. Gerhard Kittel, Die YEveaXoytai der Pastor., dans Zeitschr. fur N. T. Wissensch., t. xx, 1921, p. 49-69.
2. Les « Antithèses ». — Si les Pastorales avaient tant de souci de combattre le gnosticisme, de flétrir les termes qui lui sont familiers ou de les revendiquer comme patrimoine chrétien, d'où vient qu'elles semblent ignorer presque complètement le vocabulaire gnostique? Elles ont une fois seulement yvCiCHç,,
I Tim., vi, 20, que I et II Cor. emploient seize fois; deux fois [i.oerT7]piov, qui revient cependant à dix reprises dans Eph. et Col.; èTctyvwoiç uniquement dans l'expression stéréotypée èv:i.fj(x>aiç, àXrjOEÎaç, qui semble signifier simplement « connaissance de la foi » (quatre fois); jamais croqua (17 fois dans I Cor.; 9 fois dans Eph. et Col.). Quand Paul conseille à Timothée d'éviter « les mots profanes et vides et les antithèses de la pseudo-gnose », I Tim., vi, 20, le mot gnose, qui paraît pour la première fois à la fin de la lettre et ne revient plus dans les autres, garde sa signification générale de « science » : les novateurs en font parade, mais ils n'ont de la véritable science que le nom. Le terme à\iTi6éaeiç n'a certainement rien à voir ici avec les Antithèses de Marcion. Cet hérétique opposait le Nouveau Testament à l'Ancien, l'Évangile à la Loi, Paul aux prophètes, le Dieu bon révélé par Jésus au démiurge qui a créé le monde et l'homme et institué la Loi, le salut apporté par Jésus à la perte éternelle dont le démiurge ne peut délivrer ses créatures. Si l'auteur des Pastorales avait en vue, comme prétend Baur, ces « Antithèses » en contradiction si criante avec la foi chrétienne, s'il entendait formuler, comme le veut M. Couchoud, la sentence de condamnation contre, un pareil livre, on peut être sûr qu'il aurait parlé plus clairement et plus énergiquement. Il ne se serait pas contenté d'appeler « profanes et vides de sens » un écrit digne de figurer au premier rang de ces « doctrines diaboliques » que l'Esprit annonçait pour les derniers temps, I Tim., iv, 1 ; il n'aurait pas ajouté, par un ménagement surprenant, que « quelques-uns, en faisant profession de (cette fausse science) ont perdu la foi », comme si le système de Marcion n'était pas la négation effrontée et radicale de cette foi dont l'un des fondements consiste dans les saintes Écritures tant recommandées à Timothée.
II Tim., m, 15-17. De toutes les identifications hasardeuses proposées par Baur, celle-ci est de celles qui font le moins d'honneur à sa sagacité. Les « antithèses » sont dans le cas présent les objections et oppositions que font à la vérité révélée les prétendus savants que les Pastorales appellent si souvent « les adversaires »; cf. I Tim., i, 10; II Tim., n, 25; in, 8; Tit., i, 9.
Quelques commentateurs voient de préférence dans ce terme d'antithèses soit les « contradictions » dans lesquelles tombent souvent les diseurs de sagesse, soit les « controverses » chères aux Juifs dans lesquelles les écoles adverses soutenaient le pour et le contre sur quelque point de la Loi, dissertant à perte de vue, rivalisant de subtilité et invoquant tour à tour l'autorité des anciens rabbis. Mais le premier sens ne convient guère avec le verbe « éviter » et le second paraît trop spécialisé. Une fois de plus, Timothée est invité à fuir les discussions et les controverses, et à réfuter l'erreur par le simple exposé de la vérité tra-
ditionnelle. Paul Feine, Einleitung in das N. T., 3e édit., Leipzig, 1923, p. 177, reconnaît la « gnose » hérétique dans la « connaissance » que les penseurs de Tit., i, 16 prétendent avoir de Dieu, 6eôv ôu.oXoygûcuv etSévai, et qu'ils renient par leurs actes. Mais, remarque Michaelis, op. cit., p. 115-124, l'expression 6eèv dSévai n'est pas gnostique, car le verbe technique yv&vixi est remplacé par l'incolore elSévai. L'idée ici exprimée répond plutôt à celle de II Tim., m, 5 : « Paire profession de connaître Dieu » est identique à « faire profession de piété », sans allusion à la gnose.
3. Le salut universel. — D'après certains critiques, l'universalité du salut, affirmée en divers passages, surtout I Tim., n, 4-6, serait une allusion à l'hérésie gnostique. « Ce passage, dit Jûlicher, résonne comme une protestation contre le partage que les gnostiques font de l'humanité en deux ou trois classes, dont l'une, celle des hyliques, est absolument exclue du salut. » Einleitung, p. 167-168. N.-J. Holtzmann précise : ce passage combat le dualisme gnostique, surtout le système valentinien des pneumatiques et des hyliques. Lehrbuch der N. T. Théologie, t. n, p. 303. Cette interprétation est un remarquable exemple de la nécessité où se trouvent les critiques de forcer le sens naturel des mots pour leur découvrir une portée inattendue. Il s'agit de la prière publique. Paul veut qu'on prie pour tous les hommes, nommément pour les souverains et pour tous ceux qui exercent l'autorité. Le basileus d'alors pour tout l'empire romain était Néron qui avait commencé, en 64, à persécuter les chrétiens. Paul prend occasion des basileis et des magistrats pour insister sur le plan divin du salut universel. On voit que son esprit est tourné, non pas du côté des hyliques, mais du côté des rois et des grands, qui peuvent tant pour le bien ou le mal de l'Église. S'il pensait aux damnés de Valentin, il ne se contenterait pas de dire, un peu plus loin, que Dieu « est le Sauveur de tous les hommes, principalement des fidèles », u-àXurra 7U<ttwv, I Tim., iv, 10; afin de ne pas émousser la « pointe » dirigée contre Valentin, il mettrait plutôt l'accent sur le salut de tous. D'ailleurs, saint Paul énonce si souvent et avec tant de force le principe du salut de tous les hommes sans exception par le moyen de l'Évangile, qu'il faudrait traiter d'antignostiques maints passages de ses lettres les plus authentiques, surtout celles aux Romains et aux Galates. Il est vrai que, dans ces lettres, il se fait le champion de la vocation des gentils contre i'égoïsme juif; mais, la polémique passée, le principe demeure et il n'y a plus qu'à l'appliquer selon les circonstances. D'ailleurs, y a-t-il tant d'insistance? Outre I Tim., n, 4, Holtzmann cite encore Ù7rèp toxvtoùv, ibid., n, 6; î^woyovoûvtoç Ta navra, vi, 13; acoT^p 7râvTov àv6pd>7tcov, (juxàiotix ■juaxeôv, îv, 10; owrrjpioç irâaiv àv6pw7roiç, Tit., n, 11, et c'est tout. Mais le premier texte fait suite à la recommandation de la prière pour tous; le second ne se rapporte pas directement à la vie surnaturelle; le troisième met l'accent sur le salut des fidèles; le dernier ne laisse voir aucune trace de polémique, car l'auteur en déduit simplement le devoir pour les fidèles de répondre par une vie sainte aux grâces de salut.
4. Le médiateur unique. — L'affirmation qu'il n'y a qu'un Dieu et qu'un médiateur, I Tim., n, 5, aurait pour but de combattre la théorie des éons intermédiaires. Holtzmann, Lehrbuch..., t. i, p. 559. Mais l'unité de Dieu s'oppose très naturellement au polythéisme païen, comme l'unité de médiateur en vue du salut à tous les « sauveurs », dieux ou rois, du monde gréco-romain, et ce n'est pas la première fois que Paul enseigne que Dieu veut le salut de tous parce que, seul, il est le Dieu et Père des hommes : Rom., m,