V. Auteur, date et lieu de composition (col
VI. Canonicité (col. 1165). VII. Doctrine (col. 1166). I. Contenu. — Histoire des épreuves de Tobie et de
l'intervention providentielle en sa faveur, le livre de Tobie se divise naturellement en deux parties principales racontant successivement les tribulations de Tobie et de Sara, sa future belle-fille, et la façon merveilleuse dont Dieu vint en aide à celui qui lui était demeuré fidèle dans le malheur.
I" partie. Vertus et épreuves de Tobie et de Sara (i, 1-m, 23). — Le héros du livre est un Israélite de la tribu de Nephtali, emmené captif au temps de Salmanasar, roi des Assyriens. La fidélité envers Jahvé < I la charité envers le prochain, dont il avait jadis donné l'exemple, ne se démentirent pas durant la capttvité, i, 1-10, non seulement aux jours de la bienvcillance du roi Salmanasar, mais encore au temps de la persécution de* enfants d'Israël sous le règne de son successeur, Scnnachérib. Les soins donnés par Tobie à la sépulture de ses frères, victimes de la persécution, lui attirèrent la eolère du roi, qui ordonna de le mettre à mort et de lui enlever tous ses biens. Le massacre du tyran par ses propres fils permit à Tobie de rentrer flans sn maison et de recouvrer tous ses biens, i, 11-25. De nouveau, malgré le danger encouru, il ne manquait pas d'assurer la sépulture aux cadavres de ceux die ses frères qui avaienl été tués, ii, 1-9.
L'épreuve n'allait pas tarder à l'atteindre dans emplisse ■ment même de son œuvre de charité.
DICT. DE THKOL. CATHOL.
Un jour qu'il rentrait exténué de ses travaux nocturnes de sépulture et pendant qu'il dormait au pied de la muraille de sa maison, la fiente d'un nid d'oiseaux lui tomba sur les yeux et il devint aveugle, n, 10-11. Plus forte que l'épreuve fut la patience de Tobie qui resta inébranlable dans la crainte de Dieu, u, 12- 24. En butte aux sarcasmes de ses parents et de ses amis, à ceux de sa femme même lui reprochant la vanité de ses espérances et l'inutilité de ses aumônes, le malheureux Tobie cherche un refuge dans la prière et, dans son amertume, demande à Dieu de. le délivrer de la vie. n, 14-m, 6.
Au récit des épreuves de Tobie succède, sans transition, celui des infortunes de sa future belle-fille, Sara, fille de Baguel, à Ecbatane en Médie (et non Bagès comme le porte la Vulgate). Mariée sept fois, sept fois Sara avait vu mourir successivement ses époux, tués par un démon du nom d'Asmodée. Une des esclaves de Sara, à l'occasion d'une réprimande, outrage sa maîtresse, l'accusant du meurtre de ses sept maris. Dans son affliction, Sara, comme Tobie, cherche un refuge dans la prière et, comme lui encore, demande d'être retirée de cette terre si elle ne peut échapper à l'infamie de l'opprobre qui l'accable, m, 7-23.
IIe partie. Intervention providentielle en faveur de Tobie et de Sara (m, 24-xn, 22). — La prière des deux affligés fut entendue et l'ange du Seigneur, Raphaël, est envoyé pour les secourir, m, 24-25. A la pensée de sa mort prochaine, Tobie fait à son fils de pieuses recommandations, insistant plus spécialement sur les vertus dont lui-même avait donné l'exemple, surtout la charité envers ses frères, iv, 1-20. Il lui rappelle en terminant un prêt jadis consenti à Gabélus de Rages et lui demande d'aller recouvrer la somme sur présentation du reçu de l'obligation contractée, iv, 21-23.
A son fils objectant les difficultés d'une telle entreprise, Tobie ordonne de se mettre à la recherche d'un homme fidèle pour en faire son compagnon de voyage et son guide. Celui-ci est trouvé dans la personne de Raphaël, un ange de Dieu, sous l'aspect d'un jeune homme tout préparé à se mettre en route, v, 1-9. Présenté à Tobie qui l'agrée avec joie, Raphaël, dissimulant sa personnalité sous le nom d'Azarias, fils du grand Ananie, reçoit recommandations et bénédiction du saint homme et lui promet de ramener son fils sain et sauf, v, 10-21. Le départ des deux voyageurs ne laisse pas d'inquiéter la mère du jeune Tobie, aussi reproche-t-elle à son mari de les avoir privés de leur fils pour l'envoyer à la recherche d'une malheureuse somme d'argent. Tobie la rassure, ne doutant pas que la protection divine lui garde et lui ramène son fils. v, 22-28.
Au soir de la première journée de marche, les deux voyageurs firent halte aux bords du Tigre. Comme il descendait sur la rive pour se laver les pieds, le jeune Tobie est assailli par un énorme poisson; mais, sur l'ordre de l'ange, il s'en saisit, le vide pour en conserver le cœur, le foie et le fiel, remède, les deux premiers, contre toute espèce de démons, le dernier contre la taie des yeux, vi, 1-9.
L'ange conseille à son compagnon d'aller prendre logis à Ecbatane chez Raguel, de sa tribu et de sa famille, et de lui demander sa fille en mariage. Mais Tobie n'était pas sans avoir appris que celle-ci, qui n'était autre (pie Sara, avait déjà eu sept mark tué-. par le démon. Il fait part de ses craintes à Raphaël, celui-ci lui enseigne le moyen de chasser ce démon qui avait fait périr les précédents maris de Sara, vi, 10-22.
Raguel reçoit avec joie ses hôtes, d'autant plus qu'il reconnaît en Tobie le fils de son frère qu'il BVall en très haute estime, vu, 1-8. Mais à la demande m mariage de Sara, Raguel est saisi de frayeur redoutant
TOBIE. NATURE DU LIVRE
pour son neveu le sort des premiers maris. Rassuré par l'ange, il consent au mariage, priant le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob de répandre sur les jeunes époux sa pleine bénédiction, vil, 9-20.
Introduit auprès de Sara, Tobie, pour chasser le démon meurtrier, met en œuvre le moyen indiqué par Raphaël, qui relègue l'esprit malfaisant dans le désert de la Haute-Egypte. Tobie exhorte Sara à passer en prières les trois premières nuits de leur mariage, vm, 1-10. Cependant Ragucl, inquiet sur le sort du jeune Tobie, avait fait préparer une fosse, mais à la nouvelle qu'il était sain et sauf, sa joie fut grande et aussitôt s'organisèrent les préparatifs du festin des noces, vin, 11-24.
Entre temps, Raphaël se rend à Rages à la place de Tobie et, ayant recouvré l'argent que devait Gabélus, il ramène ce dernier chez Raguel pour l'associer à la joie de tous dans le festin des noces, ix, 1-12.
Les parents de Tobie, surtout sa mère, s'inquiétaient de l'absence prolongée de leur fils, x, 1-7. Celui-ci, de son côté, avait hâte de rentrer malgré les instances de Raguel. Abondamment pourvus de toutes sortes de biens et d'excellents conseils, les jeunes époux prirent la route de Ninive. x, 8-13.
A mi-chemin, l'ange conseille à Tobie de prendre les devants, sans oublier le fiel qui doit servir à guérir la cécité du vieux Tobie. xi, 1-8. Ainsi fut fait. Dès leur arrivée, salutations et actions de grâces terminées, le remède est appliqué et les yeux de Tobie s'ouvrent de nouveau à la lumière. L'arrivée de Sara avec l'abondance de richesses en argent et en troupeaux met le comble à la joie de tous, fêtée durant sept jours en de grandes réjouissances, xi, 9-21.
L'instrument de tels bienfaits, le compagnon de voyage de Tobie, méritait bien un témoignage extraordinaire de reconnaissance. Aux instances de ceux qu'il avait si merveilleusement assistés, l'ange Raphaël répond en dévoilant sa véritable nature et en les invitant à rendre grâces à Dieu qui a entendu la prière de son serviteur et récompensé ses œuvres de piété et de charité. Après quoi il disparaît soudain à leurs regards, xn, 1-22.
La conclusion de cette belle histoire est formulée dans un cantique du vieux Tobie à la louange du Seigneur, à laquelle est convié le peuple choisi en reconnaissance des bienfaits qu'un avenir glorieux lui réserve. XIII, 1-xiv, 1.
Le livre se termine, par les derniers conseils de Tobie parvenu à un âge avancé dans la joie et la crainte de Dieu. Son fils quitte Ninive menacée de ruine, pour finir ses jours au pays de ses beaux-parents, xiv, 2-17.
II. But du livre. — L'histoire de Tobie apparaît, d'après cette analyse, une histoire édifiante, écrite par son auteur non pas tant pour nous faire connaître les différentes péripéties de la vie de. son personnage que pour nous inculquer un certain nombre de leçons qui se dégagent tout naturellement des événements rapportés. Tobie se révèle, en effet, comme l'exemple vivant de la fidélité la plus scrupuleuse aux prescriptions de la Loi jusque dans les moindres détails, tandis que la succession de sa mauvaise et de sa bonne fortune est la démonstration de la providence et de la justice, divine qui ne laissent pas sans rétribution la piété et surtout la charité envers le prochain; elle est l'illustration vivante de la parole du psalmiste : « Heureux celui qui prend souci du pauvre I Au jour du malheur Jahvé le délivrera. Jahvé le gardera et le fera vivre : et il sera heureux sur la terre, et tu ne le livreras pas au désir de ses ennemis. » Ps., xli, 2-3. « Toutes choses, dira dans le même sens saint Paul, concourent au bien de ceux qui aiment Dieu. » Rom., vin, 28. Quelle leçon pour le juste au sein de l'épreuve même la plus douloureuse et en apparence la moins justifiée, leçon
non seulement de confiance et d'abandon en la providence, mais aussi de fidélité généreuse dans l'accomplissement du devoir soit envers Dieu, soit envers le prochain 1
A cette leçon capitale du livre de Tobie s'en ajoutent d'autres secondaires qui contribuent d'ailleurs à en dégager les divers éléments, telles que la valeur des observances légales et plus encore de l'aumône et de la piété envers les morts, la reconnaissance pour les bienfaits divins, les devoirs des parents envers leurs enfants et réciproquement, sans parler de l'enseignement de vérités religieuses, comme celles de l'existence et du ministère des anges auprès des hommes, de l'influence néfaste des mauvais esprits, etc.
III. Nature du livre. — Livre d'édification l'ouvrage l'est certainement par le récit des épreuves et de la récompense de Tobie; mais est-il en même temps un livre d'histoire, et la constante préoccupation de dégager la leçon des événements n'a-t-elle pas suggéré ces derniers ou du moins ne les a-t-elle pas sensiblement modifiés pour les mieux adapter à leur fin édifiante? Telle est la question que soulève le but poursuivi par l'auteur du livre de Tobie et qui a reçu des réponses assez divergentes.
1° Le livre est-il un récit historique? — En premier lieu il y a celle des tenants de l'historicité entendue au sens strict. Ils sont nombreux parmi les catholiques; peut-on toutefois qualifier l'opinion de traditionnelle? Il ne le semble pas, si l'on observe que la tradition juive, non plus que la plus ancienne tradition chrétienne, ne s'est guère prononcée en la matière. Dans l'antiquité chrétienne, en effet, notre livre, en dehors d'une explication morale et allégorisante de saint Ambroise, a été à peine commenté et, des quelques allusions rencontrées chez d'autres Pères, il est difficile de conclure à une opinion traditionnelle en faveur de l'historicité du livre de Tobie. Sans doute figure-t-il dans la version des LXX et dans les versions qui en dérivent parmi les livres historiques, à la suite d'Esdras et de Néhémie; il en est de même dans les listes des écrits canoniques et de ce fait on a volontiers tiré la conclusion qu'un tel livre était historique.
C'est du reste ce que vient confirmer le récit luimême qui, par son caractère nettement objectif, laisse entendre que son auteur, tout en poursuivant un but didactique, voulait en même temps rapporter un événement réel, du moins dans son ensemble. N'est-ce pas ce qu'insinue déjà l'inscription de la traduction grecque ptêXoç Xoywv, correspondant à l'hébreu sêphêr debârtm et annonçant la relation de faits historiques. Dans le même sens on observe l'emploi de la première personne dans les trois premiers chapitres d'après les meilleurs textes; Tobie y ferait lui-même le récit des événements rapportés. L'ordre donné, xn, 20, de. raconter toutes les merveilles survenues et, d'après le grec, de les écrire dans un livre, suggère également la réalité des faits.
D'autre part les précisions topographiques, chronologiques, généalogiques, nombreuses au cours du récit, composent un cadre historique qui s'adapte naturellement à la relation d'événements eux-mêmes historiques. Particulièrement significatifs à cet égard sont les renseignements détaillés sur la famille et la tribu de Tobie, ainsi que sur leurs relations. La présence d'éléments de caractère assyro-babyloniens comme la rédaction de l'acte de mariage, vu, 17, les conditions du prêt d'argent, v, 3, témoigne en faveur du caractère historique plutôt que poétique du récit.
Il n'est pas jusqu'au but d'instruction et d'édification, si souvent mis en avant pour contester le caractère d'historicité du récit, qui ne puisse être invoqué en sa faveur. La leçon, en effet, qu'entend donner l'auteur, n'aura-t-elle pas plus d'autorité et partant d'effi-
TOBIE. NATURE DU LIVRE
cacité, si elle s'appuie sur des faits réels et non sur de simples fictions, présentées sous quelque forme que ce soit, parabole ou roman? La rédaction, d'ailleurs, du livre de Tobie apparaît tout à fait étrangère au genre de la parabole; quant au roman qui, certes, s'accommode fort bien des plus minutieuses précisions sur le temps, les lieux et les personnes, il resterait à savoir si un tel genre, celui du roman à couleur historique, a pu trouver place dans la littérature biblique; or, a-t-on justement remarqué, le roman ainsi entendu est un genre littéraire que l'antiquité orientale n'a jamais pratiqué. Cf. Rev. bibl, 1920, p. 520.
2° Part possible de fiction. — Malgré cet ensemble de considérations, des critiques de plus en plus nombreux, parmi lesquels maints auteurs catholiques, ne croient pas pouvoir admettre ce caractère historique du livre de Tobie. Les raisons de leur attitude sont les suivantes.
Dans l'Ancien Testament, il n'est pas de livre à caractère nettement historique qui ne soit en même temps et plus ou moins écrit dans un but d'instruction et d'édification. Les réflexions du IVe livre des Rois sur la ruine du royaume d'Israël en sont une preuve manifeste. Et cependant, entre ces livres et notre livre la différence ne laisse pas d'être très marquée tant pour le fond que pour la forme. L'élément historique, en effet, n'apparaît ici que comme le moyen ordonné en vue d'une leçon. C'est celle-ci qui inspire l'auteur dans te choix et la disposition de ses matériaux; peu lui importe la vraisemblance des personnages ou des évém ments, si la leçon se dégage de la narration avec forée et nette té. Pour que le lecteur ne s'y trompe pas, cette narration est à maintes reprises interrompue par des discours assez longs qui insistent sur la leçon à tirer des événements rapportés, iv, 3-23; xn, 6-20; xiv, 6-13, sans parler de courtes exhortations ou de formules de prière. La mention de Jérusalem au début du livre, I, 6, comme le, seul vrai sanctuaire du Dieu d'Israël, et son exaltation à la fin du livre dans le cantique de Tobie soulignent la valeur religieuse du récit dont l'intérêt n'est pas celui d'une famille juive, si extraordinaire soit-elle, mais celui de la nation ellemême tout entière, appelée aux plus éclatantes destine s : « Tu rayonneras (Jérusalem) d'une lumière resplendissante, et tous les pays de la terre se prosterneront devant toi. » xm, 13.
Non moins que cette intention didactique manifeste, certaines particularités du récit supposent que l'auteur en usait assez librement dans la rédaction de son œuvre, où la part de l'imagination n'est pas exclue. Maints dialogues ou monologues, p.ar exemple, sont reproduits textuellement, aux chapitres m, x, xi, comme l'expression des pensées et des sentiments de tel pi rsonnage, alors que nul témoin n'était là pour les avoir entendus. Faudra-t-il, pour en rendre compte, dire que leurs auteurs ont tenu un journal où ils auraient consigné l( urs réflexions? C'est peu probable, si l'on Observe que, tandis que les évéïii ments racontés sont situés au vnr-vii* siècle, idées et préoccupations religieuses correspondent bien plutôt à la période du judaïsme postexilien. Le caractère artificiel de la composition s'avère encore dans la parfaite concordance établie entre les événements qui intéressent respectivement Tobie et Sara; c'est ainsi que la dure épreuve qui l'abat sur tous deux les frappe au même jour, n, 11 ; m, 7, l'un à Ninive, l'autre à Ecbatane; la prière que dan) leur détresse il' adressent à Dieu est exaucée au même moment, III, 24-25. Même remarque peut être faite au suji t du sort Identique des sept maris de Sara, vi, 14.
Quelques divergences se rencontrent encore ça et là, dont un genre littéraire qui ne prétend nullement au caractère 'trirtement historique peut fort bien
s'accommoder, mais qui ne pourraient guère échapper au reproche de contradiction dans un ouvrage historique. C'est ainsi que Sara ignore tout d'un proche parent, qui d'après la loi de Moïse, devrait l'épouser, ni, 15 (d'après le grec), tandis que Raguel est informé de la situation, vu, 10 sq. (grec). Comment, dès lors, sa fille ne l'aurait-ellc pas été également? D'après i, 6, Tobie était seul à se rendre à Jérusalem en pèlerinage aux jours de fête, alors que, selon v, 14 (grec), il avait avec lui des compagnons. L'affirmation de Raphaël, v, 8, relative à ses voyages à Ecbatane et à ses séjours chez Raguel, ne laisse pas que de paraître du domaine de la légende plutôt que de celui de l'histoire. Ici, i, 25, Tobie rentre dans la possession de tous ses biens; là, n, 19, Anne, sa femme, n'en est pas moins obligée d'assurer par le travail de ses mains la subsistance des siens et pourtant, outre les biens recouvrés, Ahikar, l'Achior de la Vulgate, le neveu de Tobie, avait assuré pendant deux ans l'entretien de la famille de son parent, n, 10 (grec).
En matière historique on n'a pas manqué de relever un certain nombre d'inexactitudes. Ce n'est pas, a-t-on observé, Salmanasar (727-722) qui déporta la tribu de Nephtali en Assyrie, mais son prédécesseur Téglatphalasar III (745-727). Cf. IVReg., xv, 29. Le nom d'Enémessar, qu'on lit dans le grec à la place de celui de Salmanasar, ne saurait être entendu de Saigon, le conquérant de Samarie; d'ailleurs, toutes les anciennes versions, les plus importantes, portent le nom de Salmanasar dont l'authenticité n'est pas douteuse. A sa place devrait se lire, i, 18, le nom de Sargon, le père de Sennachérib. L'auteur du livre de Tobie. a puisé ses informations sur les monarques assyriens dans les livres des Rois plutôt que dans les annales assyriennes : la comparaison entre i, 24 de notre livre et IVReg., xix, 37, passages relatifs à l'assassinat de Sennachérib par ses propres fils, est assez significative. Il n'y a pas lieu toutefois d'insister sur de telles inexactitudes qui peuvent être le fait non de l'auteur même, mais de quelque rédacteur ou copiste peu exp rt dans la lecture ou l'interprétation des noms propres assyriens.
Dernière et non des moins graves objections contre le caractère historique du livre de Tobie, sa comparaison avec le conte ou le roman connu sous le nom d'Histoire du sage Ahikar ou Histoire et Sagesse d' Ahikar l'Assyrien.
A plusieurs reprises apparaît dans le livre de Tobie le nom d'un personnage qu'on identifie, malgré quelques variantes dans l'orthographe du mot (Achior, Aeheicharos, Achiacharos) avec Ahikar le héros de l'Histoire d' Ahikar, bien connue dans l'antiquité dès le ve ou même le vie siècle avant notre ère. La Vulgate ne le mentionne qu'une seule fois, xi, 20 : Achior et Nabath, cousins de Tobie, vinrent trouver Tobie avec joie et le félicitèrent de tous les bienfaits de Dieu à son égard. Anciennes versions latines et textes grecs sont plus explicites. D'après le Sinaîticus (édition de Nau, dans La sainte Bible polyglotte de Vigouroux, t. m, p. 466-623), Ahikar établi intendant et maître des comptes de Sache rdonos (A-araddon), fils de' Sennachérib, roi d'Assyrie, avait intercédé pour Tobie, son oncle, pour lui permettre de se rendre à Ninive, i, 21-22; il assura sa subsistance pendant deux ans jusqu'à son départ peiur l'E'ymalde, B, 10; avec, Nadab il s'associe à la joie de Tobie pour la guérison de sa céi Ité et le' retour ele seni fils, xi, 17, 18; dans le discours qu'il prononce rivant ele mourir. Tobie tire pour son fils la leçe>n de> la cemduite d'Ahikar, sauvé du piège elr la mort parce qu'il lui avait fait l'aumône-, tandis que Nadab état! descendu dans les ténèbres éternelles peiur avoir cherché à tuer Ahikar, xiv, 10; enfin, avant sa mort, Tobie entendit raconter la prise ele Ninive il vit les prisonniers qui furent emmenés en Médie
TOBIE. NATURE DU LIVRE
par Ahikar, roi de Médie, xiv, 15. Le Vaticanus et l'ancienne version latine contiennent les mêmes faits avec quelques variantes.
Ces quelques passages ne nous renseigneraient guère sur le personnage, si nous n'avions pour le mieux connaître l'histoire et le recueil de sentences connus sous le nom d'Histoire et Sagesse d'Ahikar l'Assyrien. Autant qu'on peut dégager sa physionomie des traits légendaires qui l'ont plus ou moins altérée au cours des siècles, Ahikar se présente comme le chancelier et le devin de Sennachérib (705-681), puis de son fils, Asaraddon III (681-669); il était remarquable par sa grande sagesse et son habileté. Sans enfant, il adopta son neveu Nadan ou Nabath qu'il combla de bienfaits. En retour celui-ci, âme ingrate, réussit à persuader le roi que son ministre le trahissait. Condamné à mourir, le malheureux Ahikar est sauvé par l'officier chargé de l'exécution et dont il avait jadis épargné la vie. Dans la suite, le roi ayant appris que son ministre est encore en vie et qu'il a été victime d'une odieuse calomnie, le rappelle à la cour et le rétablit dans ses fonctions, tandis que Nadan, frappé par la justice divine, meurt misérablement. Cf. Cosquin, Le livre de Tobie et l'histoire du sage Ahikar, dans Revue biblique, 1899, p. 54-57. Cette histoire existe en différentes langues et de nombreuses versions, preuves de son crédit. La plupart des recensions en sont d'époque relativement récente, si l'on excepte quelques fragments trouvés dans les papyrus d'Éléphantine et qui remonteraient au ve siècle avant notre ère. Cf. Sachau, Aramaîsche Papyrus und Oslraka aus Elephantine, 1911, tab. 40-50; Pirot, Ahikar, dans Dict.de la Bible, Suppl., 1. 1, col. 201-202.
Du caractère de ce récit, fable ou histoire, il est très disputé. Pour l'historicité, tout au moins du récit primitif, auquel les additions légendaires n'ont pas dû manquer par la suite, tiennent : Nau, Histoire et Sagesse d'Ahikar l'Assyrien, Paris, 1909, p. 29 ; Hagcn, Lexicon biblicum, au mot Achiacharus; Pirot, loc. cit., col. 199; Galdos, Comm. in lib. Tobit, 1930, n. 71-74. Par contre ne veulent voir dans ce récit qu'une adaptation littéraire de vieux contes orientaux sans le moindre élément historique : Cosquin, art. cit., p. 50-82; E.-J. Dil'.on, Ahikar the wise. An ancient hebrew folkstory, dans The Contemporary Review, mars 1898, p. 362- 386. Entre ces deux extrêmes une opinion moyenne, qui voit dans l'histoire d'Ahikar une tradition populaire basée sur un fond historique, s'approcherait peutêtre davantage de la vérité; c'est celle d'Ed. Meyer, Der Papyrusfund von Elephantine, Leipzig, 1912, p. 119. Non moins partagées sont les opinions sur l'origine de l'histoire d'Ahikar : selon les uns elle serait d'origine juive, selon d'autres, persane ou plus probablement babylonienne.
Un problème se pose dès lors, celui des rapports entre les histoires de Tobie et d'Ahikar; y a-t-il dépendance de l'une vis-à-vis de l'autre? si oui, quelle est celle qui est dans la dépendance de l'autre? Les réponses à cette double question sont loin d'être concordantes. Il importe tout d'abord de noter que, depuis la découverte des papyrus d'Éléphantine, on ne saurait plus guère contester l'antériorité de l'Histoire d'Ahikar sur le livre de Tobie; celle-ci est communément admise. Cf. Pirot, loc. cit., col. 205. Ainsi se trouve exclue la dépendance de l'Histoire du sage assyrien vis-à-vis du livre de Tobie. Faut-il par contre admettre l'hypothèse inverse? Nullement, malgré l'influence exercée par l'Histoire d'Ahikar sur les littératures profanes. Cf. Pirot, ibid., col. 202-203. Sans doute, il est bien question dans les deux récits des mêmes personnages, désignés sous les noms, ici d'Ahikar et de Nadan, et là, d'Achior et de Nabath, dont la mention au livre de Tobie demeurerait assez obscure si VHistoire du sage Ahikar n'était venue nous apporter
quelques précisions à leur sujet. I) apparaît de même hors de conteste que les héros des deux récits vécurent tous deux à Ninive du temps des rois Sennachérib et Asaraddon et que l'histoire d'Ahikar était bien connue et estimée à cause de ses maximes de sagesse dans les milieux éclairés du judaïsme. M al gré ces quelques points de contact, les deux récits s'avèrent tellement différents, aussi bien pour le thème général que pour le caractère religieux, qu'il ne saurait être question d'une dépendance littéraire quelconque du livre de Tobie par rapport à VHistoire d'Ahikar, et cela d'autant plus que les quelques passages faisant allusion à cette histoire ne font pas partie de la trame du récit du livre de Tobie et pourraient en être distraits sans nuire à l'ensemble. Ce qui ne veut pas dire que ces passages soient à tenir pour des interpolations, car leur présence dans les témoins les plus importants du texte en garantit l'authenticité. Cf. A. Miller, Das Buch Tobias, p. 12-13.
Reste une dernière question, qui est à l'origine du problème des rapports entre les deux récits : l'introduction du personnage d'Ahikar dans le livre de Tobie implique-t-elle la non-historicité de ce livre? L'indépendance du récit biblique à l'endroit de l'histoire du sage assyrien ne permet pas de dire que celle-ci, quelle que soit d'ailleurs son caractère, ait eu quelque influence sur le genre littéraire du livre de Tobie, pour ou contre sa véracité historique. Si, d'autre part, Ahikar est, selon toute vraisemblance, un personnage réel, dont l'histoire renferme un noyau historique caché sous des détails légendaires, on n'est pas autorisé, du fait de son introduction dans l'histoire de Tobie, à conclure au caractère fictif de cette histoire.
On ne l'est pas davantage par la comparaison avec le conte du Mort reconnaissant. D'après la version arménienne de ce conte oriental, un marchand rencontre, au cours d'un voyage, des gens qui outrageaient le corps d'un mort, parce que celui-ci leur devait de l'argent. Le charitable marchand paie les créanciers et assure une sépulture honorable au mort. Dans la suite, devenu pauvre lui-même, il épousera, sur le conseil d'un mystérieux serviteur, animé par l'esprit du mort qu'il avait fait enterrer, la fille d'un homme riche dont les précédents époux au nombre de cinq avaient été tués par un serpent, la nuit même des noces. Cette fois, le serpent, au moment où il allait faire une nouvelle victime, est tué par le serviteur qui révèle son identité à celui qui, jadis, lui avait été secourable. Les analogies entre ce conte et l'histoire de Tobie et de Sara ne manquent pas. Avant d'en tirer quelque conclusion, il faut observer que le texte et la date de la légende sont tout à fait incertains. S'il y a dépendance, elle serait à chercher plutôt du côté du conte du Mort reconnaissant. D'ailleurs, des différences essentielles peuvent être relevées entre les deux récits : tandis que la sépulture assurée au mort est, dans un cas, l'unique raison du salut merveilleusement accordé, dans l'autre, elle n'est ni la seule ni la plus importante. Tob., xn, 12 sq. L'instrument de ce salut revêt ici la forme d'un serviteur et là celle d'un ange; au serpent du conte oriental s'oppose Asmodée, le démon invisible du récit biblique. L'idée générale de la bienfaisance toujours récompensée, commune aux deux récits, n'implique pas entre eux une nécessaire dépendance littéraire. Cf. E. Cosquin, Le livre de Tobie et l'Histoire du sage Ahikar, dans Revue biblique, 1899, p. 81, n. 1; p. 513-521; K. Simrock, Der gute Gerhard und die dankbaren Toten, Bonn, 1856; S. Liljeblad, Die Tobiasgeschichte und andere Màrchen mit toten Heljern, Londres, 1927; A. Miller, op. cit., p. 10.
Que conclure de cet ensemble de considérations sur la nature du livre de Tobie et son caractère historique? C'est, tout d'abord, qu'en raison de ces consi-