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TRADITION

TRADUCIANISME

4° Tradition : immutabilité et progrès. — Thèse vm. — La doctrine de l'immutabilité de la foi a été promulguée au concile du Vatican en ces termes : Sacrorum dogmatum is sensus perpetuo est retinendus, quem semel declaravit sancta mater Ecclesia, nec unquam ab eo sensu allioris inlelligentiœ specie et nomine recedendum. Sess. ni, c. iv, Denz.-Bannw., n. 1800. Ou encore, au can. 3 : Si quis dixeril fieri posse, ut dogmatibus ab Ecclesia proposais, aliquando secundum progressum scientiee sensus tribuendus sil alius ab eo, quem intellexil et intelligit Ecclesia, A. S. Ibid., n. 1818. La tradition ne doit donc jamais admettre un progrès qui modifie le sens même de la vérité qu'elle propose à la foi des fidèles.

Thèse ix. — Mais un progrès réel est compatible avec l'immutabilité de la tradition : c'est celui qui se réalise au cours des siècles, principalement pour réfuter les hérésies, dans l'intelligence du dogme et, par voie de conséquence, dans sa formulation. Voir la fin du c. iv déjà cité de la sess. m du concile du Vatican. Ce progrès revêt deux formes, selon qu'il s'agit de vérités implicitement révélées, ou de vérités explicitement révélées. Pour les premières, il y a passage de l'implicite à l'explicite. Pour les secondes, il y a progrès simplement dans la manière de les exprimer.

Nous ne pouvons mieux conclure cette esquisse qu'en rappelant une phrase de Joseph de Maistre : « L'Église n'est point argumentatrice de sa nature; elle croit sans disputer... Mais, si l'on vient à contester quelque dogme, elle sort de son état naturel ; étrangère à toute idée contentieuse, elle cherche les fondements du dogme mis en problème; elle interroge la tradition; elle crée des mots surtout, dont sa bonne foi n'avait nul besoin, mais qui sont devenus nécessaires pour caractériser le dogme et mettre entre les novateurs et nous une barrière éternelle. » J. de Maistre, Du pape, 1. I, c. i.

I. Ouvrages généraux. — En plus des traités de théologie fondamentale, on devra consulter : Melchior Cano, De locis theologicis, Venise, 1759; Bellarmin, Conlrovcrsiœ, De verbo Dei, I. IV, De verbo Dei non scripto, Ingolstadt, 1599; Bllluart, De /ide et regulis fidei, Wurtzbourg, 1758; Wlrceburgences (Kilber), Traclatus de prineipiis theologicis..., Paris, 1852; Franzelin, De divina traditione et Srriplura, Rome, 1875; G. Schrader, De tlteotoyico testium fonte deque edito fldei lestimonio seu traditione commentarius, Paris, 1878; l'erroné, Tractatus de locis theologicis, dans les !'nrlecliones,\. iv, Paris, 1886; le même, Il protestanlismoela regola di fede, tr. fr., Paris, 1854; De San, De divina traditione et Scriplura, Bruges, 1903; J.-V. Bain vel, Oc maf/isferio uivo et traditione, Paris, 1905; Billot, De immutabilitate traditinnis contra novam hœresim evolutionismi. Borne, 1904 (PJ22); .1. Muneunill, Tractatus de locis theologicis, Barcelone, 1918; A. Vacant, Études tliéologiqnes sur les Constitutions <ln concile du Vatican, Paris, 1895, t. I, a. 68 et surtout a. 89, p. 360-879; le même, l.r magistère ordinaire de l'Église et ses organes, Paris, 1887; B. Bernard, (). P. (dans Somme théol., éd. de la Revue des jeunes), La foi, t. i, Paris. 1939, appeiul. II, § iv, La tradition îles choses de la foi, p. 3.57- 385; § v. L'explication des choses de la foi, p. 385-428.

II. Ouvragks si'i <i u x. — Plusieurs ouvragée sur la trailition dans les promiers siècles avaient été publiés au cours des cinquante dernières années : Mgr Brunhes, L'idée de tradition dan» les trois premiers siècles, dans la Krvue pratique d'apologétique, 1906, t. u, p. 54, 114; l'. de Labriolle,

L'argument de prescription dans la Hernie d'histoire et de littérature religieuse, 1906, t. SI, p. ton iq.; dont Beyndcrs, Paradosts. Le progrès de l'Idée de tradition jusqu'à saint Irénée, dam les Kecherrhes de Ihéologlt ancienne et médienalr,

1083, i. \. p. 155 §q.; M. Wlnkler, Der Tradtttonsbtgrtff du t rrhristentams bis Tertulllan, Munich, 1897, La matière tudei -i été depuii englobée dans l'ouvrage plu* considérable de Damien van den Eynde, Les normes île Venselgnemenl chrétien dans la littérature patrtstlqut des trois premiers itécles, Parti Gembloux, 1933. (Nous nom somme, beaucoup lervi de col ou s rage dans la première partie

8a < •• travail, mais un certain nombre île ses n-len-ie. .

n'ont pu être identifiées dans la Patrologie de Migne.) Sur la valeur de l'argument du « sens des fidèles », c'està-dire de la croyance unanime de l'Église enseignée, à la thèse xn de Franzelin, on ajoutera : Van Laak, Thèses quœdam de Patrum et theologorum magislerio neenon de fidelium sensu, Borne, 1906.

En dehors d'Auguste Deneffe, S. J., Der Traditionsbegriff, Munster-en-W., nous ne connaissons pas d'ouvrage spécial exposant la doctrine de la tradition du ive au xxe siècle. On se reportera encore aux ouvrages d'ensemble, dont on extraira ce cpii concerne la tradition, par exemple : M. Kleutgen, Die Théologie der Vorzeit, surtout la 2« édition, Munster-en-VV., 1874; Tixeront, Histoire des dogmes, 3 vol., Paris, 1921 ; Scheeben, La dogmatique, tr. fr., Paris, 1877, t. i, § 1-37; Schwane, Hist. des dogmes, tr. fr., Paris, 1886, 1903-1904 : t. i, § 75; t. n, § 89-90; t. m, § 111; t. iv, § 40-43.

Sur le concept de tradition dans les religions non chrétiennes, l'ouvrage de Ranft cité au cours de l'article, doit être consulté.

Sur l'immutabilité et le progrès dans la tradition, on se reportera à l'art. Dogme. Signalons ici : A. de la Barre, La vie du dogme catholique, Paris, 1898, et Prunier, Évolution régulière et immutabilité de la doctrine religieuse dans l'Église. Voir aussi les ouvrages cités au cours de l'article et les deux articles Tradition publiés dans le Dict. apol. de la foi catholique.

A. Michel.

TR AD IT ION AL ISM E . — Le traditionalisme, tel qu'il a été condamné par le concile du Vatican, est l'erreur « qui admet dans l'homme une véritable impuissance physique à parvenir soit à la connaissance, soit à la certitude de l'existence de Dieu, indépendamment de la révélation ». Dieu, col. 806. Cette affirmation repose sur l'idée plus générale qu'une révélation primitive fut absolument nécessaire au genre humain pour acquérir les vérités fondamentales de l'ordre métaphysique, moral et religieux.

Le traditionalisme a été exposé dans ses grandes lignes à l'art. Dieu, t. iv, col. 806-810.

Mais on devra se reporter également, pour en comprendre la condamnation, à la mise au point du sens précis de la définition du concile du Vatican. M., ibid., col. 824-871. Toutefois, le § 2 de la col. 846 devra être complété par l'explication authentique donnée par Pie X du certo cognosci, adeoque demonstrari, dans le Jusjurandum contra errores modernisturiim, Denz.- Bannw., n. 2145, sans toutefois que cette explication fasse de la « démonstrabilité » de l'existence de Dieu un article de foi; elle n'est qu'une certitude théologique.

Le traditionalisme est connexe au fidéisme qui en est l'aboutissement nécessaire. Sur le fidéisme, on se reportera à l'art. Foi, t. vi, col. 171 sq.; et plus particulièrement col. 188-191.

Des monographies ont été consacrées ici aux principaux représentants de l'école traditionaliste. Voir Bonald, t. n, col. 858 sq.; Bautain, ibid., col. 481. On notera que le récit des incidents de Strasbourg, tel qu'on le trouve dans l'ouvrage l'abbé de Hégny, L'abbé Hautain, sa vie et ses œuvres, Paris, 1884, n'est pas impartial. Les documents de l'affaire, tels qu'ils existent aux archives de l'évêché de Strasbourg, ont été publiés sommairement par l'Ami du Clergé, 1937, p. G22-624. Voir également Honm-tty, t. n, col. 1(11!) sq.; LAMENNAIS, t. vm, principalement col. 251(1-2515. Gratry ne saurait être incriminé, voir ce vocable, t. vi, col. 1757 sq.,bicn que son affirmation du pouvoir qu'a la raison de démontrer l'existence de Dieu soit singulièrement minimisée par les conditions qu'il met à cette connaissance.

A. Minn i TRADUCIANISME. — L'erreur du tradu cianisnn i i ittache au problème général de l'origine de l'Ame, problème déjà envisagé B drversi repi

a Ami , t. I, «ni. «.♦77 sq.-- I. Aperçu général i\u pmhlriin

TRADUCIANISME. APERÇU GÉNÉRAL

de l'origine de l'âme. II. Le traducianisme en Occident (col. 1354). III. Conclusion doctrinale (col. 1360).

I. Aperçu général du problème de l'origine de l'ame. — Cette synthèse préalable est indispensable à l'intelligence de la position adoptée par les traducianistes. Trois courants principaux ont dirigé les hypothèses philosophiques.

1° Les matérialistes font dériver l'âme de la matière seule, soit par voie de transformation ou de sélection naturelle, soit encore en faisant de la pensée un simple produit du cerveau. Voir Transformisme, ci-dessous, et Matérialisme, t. x, col. 316 sq. A ce dernier article, on a rappelé les condamnations portées par l'Église.

2° D'autres voient en Dieu le principe de l'existence des âmes. Plusieurs systèmes se branchent sur ce courant.

1. L'émanatisme fait dériver l'âme de Dieu par une division ou surtout par une sorte de diffusion de la substance divine. La thèse émanatiste s'apparente d'une part aux idées platoniciennes, d'autre part, au manichéisme.

Les néoplatoniciens, Plotin en particulier, enseignent que l'âme procède de Dieu par une série d'intermédiaires, comme le rayon procède de la source lumineuse. La substance divine émet ainsi de sa plénitude les âmes humaines qui, sans être Dieu, ont cependant en Dieu leur subsistence et leur principe. Voir Platonisme, t. xn, col. 2277 sq. Mais, parce qu'elles ont péché, ces intelligences ont été déchues de leur état primitif et ont été alourdies par la matière corporelle. Ainsi y a-t-il dans l'homme un double élément, l'intelligible et le sensible, l'âme spirituelle et le corps. L'influence de ces idées se retrouve dans les premiers siècles du christianisme. Ibid., col. 2281. Peutêtre même explique-t-elle certaines obscurités des Pères des trois premiers siècles sur l'origine des âmes. Voir spécialement, pour Clément et Origène, Platonisme, col. 2306. La pensée d'Arnobe n'en est certainement pas exempte. Voir plus loin.

Les sectes manichéennes ont fait de l'émanatisme un élément essentiel de leur dualisme. Pour l'Orient, voir l'indication de Némésius, De natura hominis, 2, P. G., t. xl, col. 576 A. En Occident, le priscillianisme l'adopta. Le Libellus de Pastor déclare contre les priscillianistes que « l'âme de l'homme n'est pas une substance divine, une partie de Dieu, mais une créature créée par la volonté divine ». Denz.-Bannw., n. 20; cf. can. 11, ibid.,n. 31. Le concile de Braga de 561 anathématise « quiconque, avec Manès et Priscillien, croit que les âmes humaines ou les anges procèdent de la substance de Dieu ». Can. 5, ibid., n. 325. Le symbole de saint Léon IX professe que « l'âme n'est pas une parcelle de la divinité ». Ibid., n. 348. Au Moyen Age, maître Eckart semble bien avoir conservé quelque chose de cette mentalité; voir prop. 10 et art. 2, ibid., n. 511 et 527; et ici t. iv, col. 2066. A l'époque de la Renaissance, l'émanatisme s'est mué en une théorie panpsychiste, très voisine de l'ancienne doctrine des stoïciens. Sur cette doctrine stoïcienne, voir Ame, col. 977. Dieu serait le principe actif et intelligent du monde avec lequel il ne fait qu'un. Il est le pur éther uni à la matière, à laquelle il communique mouvement et vie. Il est la forme immanente du monde et non son principe extrinsèque. Les âmes sont des participations de cette âme universelle, des souffles sortis du feu divin primitif. Le panpsychisme moderne reprend sous une forme à peine différente cette ancienne conception stoïcienne du monde : le monde s'explique par un psychisme universel comportant une infinité de degrés. L'âme humaine appartient à un degré supérieur de cette réalité psychique qui se trouve à la source de toute réalité. On en vient ainsi

à une sorte de semipanthéisme, doctrine >ous-jacente aux conceptions cosmiques de Bernardin Telcs'us et de Campantlla. Plus d'un auteur moderne (Paulsen, Hôffding, Fouillée) s'en inspirent. L' « élan vital » qui est à la base de la métaphysique bergsonienne avait fait accuser de panpsychisme panthéiste l'éminent philosophe, qui s'en est vivement défendu. Cf. Lettre au P. de Tonquédec, dans les Éludes, 1912, t. i, p. 515. Ces conceptions émanatistes n'ont jamais été accueillies dans l'enseignement catholique. Les Pères les ont toujours rejetées. Les conciles ont condamné les priscillianistes et les manichéens qui s'en inspiraient. Les théologiens, notamment saint Albert le Grand, saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin, Duns Scot, dans leurs commentaires sur les Sentences, les ont directement réfutées. Sous la forme plus générale que leur a donnée le panthéisme hégélien au xixe siècle, le concile du Vatican les a anathématisées. Sess. m, const. de fide catholica, c. i, n. 1; can. De Deo rerum omnium creatore, can. 4, Denz.-Bannw., n. 1782, 1804. Voir ici Création, t. m, col. 2182-2183; 2186-2188.

2. Le préexistenlianisme (doctrine de la préexistence des âmes) admet, pour expliquer l'origine des âmes, non une émanation de la substance divine, mais une véritable création, antérieure à la formation du corps. La création peut être immédiate, c'est-à-dire, faite par Dieu lui-même; ou médiate, c'ert-à-dire réalisée par le moyen d'intermédiaires, les anges. Nos théologiens en parlent sous ces deux formes.

Comme dans la théorie précédente, c'est parce qu'elles ont péché que certaines âmes sont enfermées en des corps : elles doivent y expier leurs fautes antérieures. Le dualisme manichéen qu'on découvre fréquemment dans l'émanatisme est ici éliminé; mais la conception fondamentale reste encore fidèle à la métaphysique platonicienne. On attribue généralement la doctrine de la préexistence des âmes à Origène, voir Platonisme, t. xn, col. 2308; mais Origène paraît plutôt avoir hésité en face du problème, n'osant prendre position en faveur d'aucune hypothèse. Cf. Ame, t. i, col. 996, et Origène, t. xi, col. 1533-1534. Les controverses origénistes montrent toutefois que le préexistentianisme fut attribué à l'enseignement d'Origène. Voir la lettre de Justinien (543) et les anathématismes qui en furent la suite au concile particulier de Constantinople (553); cf. Origénisme, t. xi, col. 1578,1581- 1588. Les Pères latins ne font mémoire de la préexistence des âmes que pour la rejeter avec l'émanatisme au nom de la foi catholique. Voir plus loin les références. Le document le plus intéressant à ce sujet est la lettre de saint Léon Ier à Turribius d'Astorga, Epist., xv, où, après avoir réprouvé l'émanatisme, n. 5, le pape condamne le préexistentianisme, n. 10. P. L., t. liv, col. 682 BC, 684 C-685 A.

Du point de vue du péché originel, l'hypothèse d'une préexistence des âmes pouvait présenter l'avantage de « disculper » Dieu de toute compromission à l'égard de la faute originelle qui souille l'âme par le seul fait de la génération.

3. Le créatianisme est la seule explication retenue par l'enseignement catholique. Les âmes sont créées par Dieu au moment même de leur infusion au corps. Il semble que cette vérité doive être déduite de l'affirmation du Ve concile du Latran : « en proportion de la multitude des corps auxquelles elle est infusée, (l'âme) est numériquement multipliable et multipliée et devant toujours se multiplier », rapprochée du symbole de Léon IX confessant que « l'âme n'est pas une partie de Dieu, mais qu'elle est créée de rien ». Denz.- Bannw., n. 738 et 348. Cf. Forme du corps humain, t. vi, col. 566. La certitude du créatianisme sera la conclusion de cet article.

3° Le traducianisme a suivi une voie moyenne : l'âme

TRADUCIANISME. EN OCCIDENT

est transmise par les parents en même temps que le corps. Bien que le terme traduciani ait été inventé par les pélagiens pour désigner les catholiques, partisans de la transmission du péché originel dans l'âme des descendants d'Adam par la voie de la génération, voir saint Augustin, Opus imperf. cont. Julianum, 1. I, n. 6, P. L., t. xlv, col. 1053, l'hypothèse traducianiste remonte bien plus haut que la controverse pélagienne. C'est toutefois la controverse pélagienne qui a suscité autour d'elle, sinon la bienveillance, du moins une attention plus marquée des docteurs catholiques.

Elle se présente sous deux formes. A tendance matérialiste, elle enseigne que l'âme est virtuellement contenue dans le germe corporel; c'est la doctrine que Tertullien semble avoir préconisée. A tendance spiritualiste, elle imagine dans la génération corporelle une sorte de transfusion de l'âme des parents ou encore une vertu créatrice de l'âme, vertu créatrice reçue du Créateur lui-même. Sous sa forme spiritualiste, elle a reçu des auteurs modernes le nom de génératianisme.

Le traducianisme spiritualiste prétend bien ne pas s'éloigner du dogme catholique de la création de toutes choses par Dieu : d'après ses partisans, les âmes individuelles doivent encore être dites créées par Dieu, tout au moins par le seul fait que l'âme du premier homme a été créée. Il en résulte, soit dans l'exposé de leur thèse, soit dans la réfutation qu'en ont faite les théologiens, certaines imprécisions ou ambiguïtés dont le lecteur averti doit tenir compte.

En s'appuyant sur les manifestations d'hérédité que révèle l'étude de la psychologie humaine, le traducianisme prétend expliquer, mieux que tout autre système, la présence dans l'homme du déséquilibre moral qui manifeste la faute originelle. Si Dieu ne peut être tenu pour responsable de la souillure de l'âme, il faut que cette âme mouillée de la tache originelle vienne des parents eux-mêmes. Transmettant la vie du corps, ceux-ci transmettent simultanément la vie de l'âme et, avec cette vie, la tare qui s'y attache après la faute du premier homme. Ainsi est fournie une réponse péremptoire aux difficultés qu'avait jadis soulevées Pelage.

Rien d'étonnant qu'un certain nombre de Pères (la majeure partie des Occidentaux, affirme saint Jérôme, non sans la pointe d'exagération qui lui est familière, Epist., cxxvi, 1, P. L., t. xxii, col. 1086) aient accepté ou plutôt envisagé comme plausible cette explication facile. En Orient, Apollinaire est surtout incriminé, sans doute parce que, voulant étayer son système christologique, il sépare l'âme de l'esprit et en fait une « âme charnelle ». Cf. Pscildo-Athanasc, Cont. Apoll.,]. II, n.8, P. G., t. xxvi, col. 1143 C. Voir, outre saint Jérôme, loc. cit., Némésius, De anima (dans les œuvrea de saint Grégoire de Nysse), serm. i, P. G., t. xlv, col. 206 D. Ci rtains auteurs ont accusé saint Grégoire de Nysse. Quelques expressions de re l'ère pourraient à la rigueur être interprétées en un sens traducianiste; cf. De hominis opipeio, c. xxix, P. G., t. xi.iv, col. 235 1); mais le sella créatiflnlate ( st plus obvi". Saint Thomas, De potrnlia. >\. in, a. 9, après G-ennade, De e.ccl. dogm., c. xiv, P. L., t. i.vm, col. 981 I',, Indique, parmi les traducianistes, un certain Cgrillus. L'Identification nous paraît impossible. Par contre, |'ens< mble dea Pères grecs affirment nettement que les Ames sont créées par Dieu. Citons : S. Grégoire de Nazfanze, Oral., xxxvn, n. 15, P. G., t. xxxvi, col. 300 C; Carmina moral in : in fondent niri/initatis, t. 393, t. xxxvn, col. 551; S. Cyrille d'Ali xanilrie. In Joannem. 1. I. c. xix, t. i.xxm, col. 121 sM.

Cta! donc seulement en Occident que l'étude du traducianisme présente quelque intérêt

II. Le traducianisme en Occident. — 1° Avant la controverse pélagienne. — Tertullien a nettement enseigné le traducianisme; mais son traducianisme est entaché de matérialisme. On sait que Tertullien conçoit l'âme comme une substance « corporelle ». L'âme est donc transmise comme le corps et avec lui; et, comme lui, elle est douée de sexe. De anima, ix, xix, xx, xxii, xxvn, xxxvi, P. L., t. ii (1844), col. 658 C, 681 C-682 A, 683 A, 686 A, 694 C-695 A, 712 AB. Voir Tertullien, col. 153. Contre un tel traducianisme, saint Augustin s'insurge. Epist., exc, n. 14, P. L., t. xxxm, col. 861.

Arnobe a été compté à tort parmi les traducianistes. Sa pensée sur l'origine des âmes est très complexe, voir t. i, col. 999. Il semble admettre qu'elles ont été créées par un intermédiaire. Adv. gent., 1. II, ri. 36, P. L., t. v, col. 866 A. Voir ici Arnobe, t. i, col. 1986.

Lactance a pareillement été accusé à tort. Voir t. vin, col. 2442. Il enseigne explicitement le créatianisme. De opificio Dei, c. xix, P. L., t. vi, col. 73.

Si la pensée de saint Hilaire de Poitiers a paru discutable à un critique allemand, Beck, il ne semble pas qu'on doive s'attarder à cette controverse. Hilaire est nettement créatianiste. De Trinilate, 1. X, n. 20, 22, P. L., t. x, col. 358 A, 359 A. Voir Hilaire (Saint), t. vi, col. 2419.

Avec plus de vraisemblance, on doit ranger parmi les traducianistes Lucifer de Cagliari et ses disciples. Voir t. ix, col. 1039.

Une note de l'éditeur attribue l'erreur traducianiste à saint Philastre de Brescia, De hœr., c. exi, P. L., t. xii, col. 1233 A, note a. Avec plus d'objectivité, Bellarmin explique que Philastre fait erreur en accusant d'hérésie ceux pour qui l'âme « spirituelle » n'est pas la grâce du Saint-Esprit. Il ne s'agit pas ici de traducianisme. Controv., xix, De amissione graliœ, c. xi (éd. Vives, t. v, p. 363). On a vu à l'art. Ame (chez les Pères des trois premiers siècles) des formules analogues à celle que préconise Philastre. Cf. S. Augustin, De civ. Dei, 1. XII, c. xxm, P. L., t. xli, col. 373.

En somme, des indications vagues, à part l'erreur formelle de Tertullien. Rufin cite nommément Tertullien et Lactance et, ajoute-t-il, peut-être quelques autres. Apol. ad Anastasium, n. 4, P. L., t. xxi, col. 626 AB. Lui-même a été hésitant et il l'avoue dans cette défense personnelle. Saint Jérôme n'a pas manqué de relever ce point d'hésitation. Cont. Rufmum, I. III, n. 28, 30, P. L., t. xxm, col. 477, 479; cf. 1. II, n. 8, col. 430 A. Dans sa lettre cxxvi, saint Jérôme, on l'a vu, accuse, sans préciser davantage, <• la majeure partie des Occidentaux ». L'exagération est manifeste. Ailleurs, il se contente de relater l'opinion traducianiste, tout en la déclarant incompatible avec la doctrine catholique. Ad Pammachium, n. 21, P. L., t. xxm, col. 371 A; In Ecclesiasten, xn, ibid., col. 1112 B et dans le Cont. Rnfinum, loc. cil. L'auteur du De origine, animarum, qui fait dialoguer Augustin et Jérôme sur l'origine des âmes, attribue le traducianisme a Apollonius (de Tyancs), à Tertullien, à Pompée (?), à Arnobe, à Laitance et à Apollinaire. Voir P. L., t. xxx, col. 270. La profession de foi de Bachiarlus, n. 4, accuse encore une certaine hésitation : » L'âme est faite, mais d'où est-elle faite, je l'ignore », P. L., t. xx, col. 1030 A, • sans pour autant donner la main à ceux qui prennent plaisir à enseigner que l'âme est engendrée par une sorte de transfusion ». ('.n'. 1031 AB. Par contre, saint Ambrnisc enseigne forint lli ■ment la tication des âmes. Dr \nr ri arca, e. n. n. 9, /'. /-., t. xiv (1815), col. 3116. Voir aussi le pseudo-Ambrolse, De Trinilatr. c. xn i. /' / . t. xvn, col. 553 B.

TRADUCIANISME. LES THÉOLOGIENS

2° La controverse pélagienne et les hésitations d'Augustin. — Si le traducianisme a pris un certain relief dans l'histoire des idées, c'est à l'autorité de saint Augustin qu'il le doit. Non que l'évêque d'Hippone ait enseigné cette doctrine; mais le traducianisme, qu'il avait d'abord réprouvé, lui parut ensuite une explication plausible de la transmission du péché originel. En bref, voici la position d'Augustin : il rejette formellement l'émanatisme; il condamne le traducianisme matérialiste de Tertullien, car l'âme, substance spirituelle, ne peut pas être le résultat de l'évolution de la matière; mais il s'arrête avec une certaine complaisance sur le traducianisme spirituel, l'âme des enfants venant de l'âme des parents. Il reste indécis devant les quatre solutions qui lui semblent plausibles; mais, même à la fin de sa carrière, il n'a jamais condamné absolument le génératianisme spirituel. Pour le développement de ces indications, voir Augustin (Saint), t. i, col. 2359-2361. Cf. L. Janssens, Summa theol., t. vu, De hominis naiura, dissert, de origine animarum, p. 614-628.

L'influence de saint Augustin empêchera très certainement la réprobation formulée par Anastase II, voir plus loin, d'avoir son plein effet dans l'enseignement catholique. Saint Fulgence reconnaît les hésitations d'Augustin, De vera prœdest., 1. III, n. 28, P. L., t. lxv, col. 666 BC. Lui-même déclare que rien, dans l'Écriture, ne lui semble condamner le génératianisme. Epist., xvi, n. 16, col. 441 C; cf. De vera prœdest., 1. III, n. 29, col. 666 D; n. 21 et 32, col. 667 D, 668 AB. L'essentiel pour Fulgence est de conserver et de confesser le dogme du péché originel. Saint Grégoire le Grand lui-même, dans sa lettre à Secundinus, n'ose pas se prononcer : Utrum ipsa (anima) ab Adam descendent, an certe singulis detur, incertum remansit. Question insoluble, conclut-il, d'après l'aveu des saints Pères eux-mêmes, Epist., 1. IX, lu, P. L., t. lxxvii, col. 990 A. Saint Isidore de Séville, tout en inclinant personnellement en faveur du créatianisme, constate la divergence des opinions. Mais le traducianisme n'est pas noté par lui avec la même sévérité que l'émanatisme. Voir Isidore de Séville (Saint), t. vm, col. 109 et la note 50 des Isidoriana, dans P. L., t. lxxxi, col. 234 CD. Par contre le créatianisme est nettement enseigné par Prudence, Carmen apotheosis, f. 915, P. L., t. lix, col. 994 A; par Gennade, De eccl. dogm., c. xiv et xvm, P. L., t. lviii, col. 984 B et 985 A, et par Cassiodore qui rejette en propres termes le traducianisme. De anima, 1. III, c. vu, P. L., t. lxx, col. 1292.

3° L'influence de saint Augustin au Moyen Age. — L'influence de saint Augustin se fait encore plus ou moins sentir jusqu'au xme siècle.

Le pseudo-Alcuin enseigne la création de l'âme par Dieu et cependant il confesse l'obscurité de la question touchant son origine. Conf. fidei, part. III, n. 30, P. L., t. ci, col. 1075 D-1076 A. Même attitude chez Baban Maur qui, par respect pour la mémoire d'Augustin, hésite encore à condamner formellement le traducianisme. De anima, c. il, P. L., t. ex, col. 1112 C. Une condamnation nette de l'erreur est toutefois formulée par Agobard de Lyon, qui enseigne la création de l'âme au moment de son infusion au corps. Adv. Fredegisum, n. 14, P. L., t. civ, col. 168 BC. Trois siècles plus tard, Werner, abbé de Saint-Biaise (t 1126), traitant de l'origine de l'âme, reprend en partie les expressions mêmes de Baban Maur et confesse la création de l'âme par Dieu, bien qu'il déclare encore ignorer unde Mas Deus faciat (voir ci-dessus la profession de foi de Bachiarius). Deflorationes SS. Patrum, 1. II, dominica xvi, P. L.,t. clvii, col. 1161. A la même époque, Odon de Cambrai (t 1113), avec plus de netteté, réprouve le traducianisme en tant qu'ex-

plication de la transmission du péché originel. De peccato originali, 1. III, P. L., t. clx, col. 1100-1102. Voir ici, t. xi, col. 933-934. Moins aflirmatif est saint Benoît d'Asti, évêque de Segni, qui présente, en regard du traducianisme, le créatianisme comme non inconveniens. In Gen., c. n, P. L., t. clxiv, col. 162 A. Un fragment attribué à Guillaume de Champeaux montre que, tout en rejetant le traducianisme, l'auteur l'excusait encore comme un moyen de disculper le Créateur de toute participation à la souillure de l'âme par le péché originel. De origine animse, fragm. 2, P. L., t. clxiii, col. 1043 B. Bupert de Deutz réprouve, au nom de l'orthodoxie, le traducianisme; mais son argument montre qu'il le conçoit sous son aspect purement matérialiste : Animas non ex traduce fluere, omnium orthodoxorum una est sententia, ne (quod ridiculum est) tôt consequatur quotidie animas perire, quot pereunt semina. De Trinitate, in Gen., 1. II, c. xxi, P. L., t. clxvii, col. 267 B. Hildebert du Mans rappelle l'hésitation de saint Augustin, mais adhère à la solution créatianiste de saint Jérôme : les âmes n'ont pas été créées simultanément dès l'origine (opinion d'Origène); elles ne sont pas communiquées par voie de génération; elles sont créées par Dieu au moment même où chaque corps est formé. Tract, theol., c. xxv, P. L., t. clxxi, col. 1121 B. Avec Bobert Pulleyn, la discussion proprement théologique élargit son champ : le traducianisme est longuement discuté et cette discussion aboutit à une confession en faveur du créatianisme. Sent., 1. II, c. vm-ix, P. L., t. clxxxvi, col. 729-731.

La condamnation du traducianisme par les théologiens semble bien définitive, quelles que soient les formules adoucies que leur suggère encore le respect d'Augustin. Hugues de Saint-Victor use de formules de ce genre. Il expose quod anima non sit ex traduce. Les raisons qu'il tire de l'Écriture ne sont pas très convaincantes, non plus que l'exemple des végétaux qui se communiquent la vie sans se communiquer une âme. Mais seule la conclusion importe ici : Probabilius constat animas ex traduce non esse; et encore : Fides catholica magis credendum elegit animas quotidie corporibus vivificandis sociandas de. nihilo fieri quam secundum corporis naturam et carnis humanœ proprietatem de traduce propagari. De sacramentis, I. I, part. VI, c. xxx, P. L., t. clxxvi, col. 300 A, 300 D- 301 A.

Alexandre de Halès pose la question du traducianisme dans sa Summa theologica, part. II, q. xi.ii, memb. 3, a. 3. Un argument de raison invoque la spiritualité et la simplicité de l'âme, compromise par le traducianisme. Un texte de l'Écriture, Eccle. , xn, 7 (pris dans la Vulgate, car l'original n'a pas ce sens) — cité encore par nos auteurs les plus modernes — rappelle qu'à la mort « la poussière du corps retourne à la terre et l'esprit revient à Dieu qui l'a fait ». L'origine de l'âme est donc différente de celle du corps. Enfin l'autorité d'Hugues de Saint-Victor et même celle de saint Augustin sont contraires au traducianisme. Mais la conclusion est encore timide : His et hujusmodi rationibus probabile faclum est animas ex traduce non esse, sed novas de nihilo creatas, novis quotidie corporibus de paterno semine in vulva formatis, ad vivificationem infundi. Le souvenir d'Augustin impose encore une affirmation atténuée.

4° Pierre Lombard et les maîtres du XIIIe siècle. — Pierre Lombard prend nettement position. Il rejette avec force l'émanatisme, Sent., 1. II, dist. XVII, n. 2; mais, tout en marquant son hésitation quant au moment où fut créée l'âme du premier homme, ibid., n. 3, il réprouve expressément le préexistentianisme et le traducianisme comme contraires à la doctrine catholique. Catholica aulem Ecclesia nec simul nec ex

TRADUCIANISME. LES THÉOLOGIENS

traduce factas esse animas docet, sed in corporibus per coilum seminalis atque formatis injundi et infundendo creari. Dist. XVIII, n. 8; cf. dist. XXXI, n. 1, 2. Désormais la voie est tracée. Certains théologiens, surtout dans l'école franciscaine (après Alexandre de Halès, on cite surtout Richard de Médiavilla et Pierre Auriol) éviteront de noter théologiquement le traducianisme; mais pour leur compte ils sont nettement créatianistes. D'autres n'hésitent plus à infliger au traducianisme une note sévère. Estius déclarera que « toute l'École a suivi le Maître de» Sentences, saint Thomas et saint Bonaventure ». In IIam Sent., dist.

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