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XVII

Albert le Grand déclare que « selon la foi catholique et $elon les philosophes, aucune âme n'est transmise, nulla anima... ex traduce, ni chez les plantes, ni chez les animaux, ni chez l'homme ». In IIam Sent., dist.

XVIII, a. 8. En réalité, Albert n'assimile pas l'âme végétative et animale à l'âme spirituelle. Les premières sont en puissance dans le corps, d'une manière dispositive; l'âme spirituelle est créée par Dieu. La préexistence des âmes est directement réfutée dans la Summa theologica, par t. II, tract, i, q. iv, memb. 1, a. 2, ad 3nm.

Saint Bonaventure se demande si les âmes sont créées de la substance divine et répond négativement. In IIum Sent., dist. XVII, a. 1, q. i, concl. Il rejette également la préexistence, dist. XVIII, a. 2, q. ii, concl. A la q. in, une double conclusion : hérétiques ceux qui prétendent que les âmes ont été produites par des intelligences intermédiaires; quant au traducianisme, devant lequel jadis les docteurs et surtout saint Augustin ont hésité, les conséquences en sont « fausses et impies ».

On trouvera, en substance, les mêmes conclusions, encore relativement modérées, chez Richard de Médiavilla, In II"m Sent., dist. XVII, q. n; Etienne Brulefer, dist. XVIII, q. vi; Gilles de Rome, dist. XVII, q. ii, a. 2.

Mais, dès le xine siècle, Moneta de Crémone, dans son traité Adversus catharos et valdenses, Rome, 1743, n'hésite pas à déclarer hérétiques les partisans du traducianisme, 1. II, c. iv. C'est aussi la note théologique infligée par son frère en religion, saint Thomas d'Aquin.

Thomas d'Aquin traite du traducianisme et, en général, de l'origine des âmes, principalement en quatre de ses ouvrages : le commentaire sur le IIe livre des Sentences, la Somme contre tes gentils, le De potenlia et la Somme théologique. Dans le commentaire de la distinction XVII, il rejette l'émanatisme, q. i : l'âme ne vient pas de l'essence divine, a. 1; elle n'est pas le produit de la matière, a. 2. L'âme n'est pas une parcelle d'une âme universelle, q. n, a. 1; les âmes n'ont pas été créées avant les corps, a. 2; en Adam, l'âme et le corps ont été créés simultanément, q. m. Le terrain ainsi déblayé, le Docteur angélique aborde directement le problème du traducianisme, dist. XVIII, a. 1, et il le résout par la négative. Toutefois, par respect pour la mémoire d'Augustin, saint Thomas intercala dans son commentaire sur l'épîtrc aux Romains, c. xiv, lect. 3, la remarque suivante : « Au temps d'Augustin, l'Église n'avait pas encore déclare que l'âme n'était pas engendrée. » Éd. Vives, t. xx, p. 581 b. — Dans la Somme contre les gentils, I. II, trois chapitres sont consacrée au traducianisme : réfutation de cette doctrine, c. lxxxvi; arguments en sa faveur, <. i.xxxvm; solution de ces difficultés, e. i.xxxix. — Dans le De potentia, l'auteur met en relief trois raisons principales qui infflseat, pour un esprit averti, à se persuader qui le i raductanli me a été condamné pour de sérieuses rai on Mais il le traite encore i< i d' • opinion ». y. m, a. 9.

La Somme théologique, qui nous présente la pensée définitive de saint Thomas, est plus catégorique. I», q. cxvm. Dans l'a. 1, saint Thomas concède que l'âme animale (sensitive) peut être dite engendrée : forme non subsistante, elle est tirée de la puissance de la matière par l'action du principe générateur. C'est la même doctrine qu'en des termes en apparence contraires avait proposée saint Albert le Grand. L'a. 2 aborde le problème du traducianisme. Après avoir déclaré a flde alienam l'hypothèse d'une création des âmes par les anges, saint Thomas se montre tout aussi sévère pour le traducianisme : « Affirmer que l'âme intellective est causée parle principe générateur, c'est équivalemment dire qu'elle n'est pas subsistante et que, par conséquent, elle est détruite à la mort du corps. Aussi est-il hérétique d'affirmer que l'âme intellective est transmise avec la semence humaine. » L'a. 3 rejette la création simultanée des âmes et leur préexistence.

La cause est désormais entendue : le consentement des théologiens manifeste suffisamment la pensée de l'Église et, au xvie siècle, Melchior Cano pourra écrire : Nunc autem, cum post ea tempora iheologorum fideliumque omnium consensu flrmatum sit, animum non per generationem, sed per creationem existere, sine dubio ad fidem ista quœstio pertinet. Loc. theol., 1. XII, c. xiv, ad lnm.

5° Dernière controverse : Bellarmin. — La doctrine luthérienne du péché originel fournit à Luther l'occasion de manifester quelque bienveillance au traducianisme (que Calvin, au contraire, réprouva énergiquement, Comm. in Gen., c. m, dans Corp. Reform., t. li, col. 62). Le concile de Trente n'a pas jugé utile de relever ce point spécial. Mais, dans ses Controverses, Bellarmin n'a eu garde de l'omettre, Contr. xiv, de amissione gratiœ, 1. IV, c. xi. Le grand controversistc relate, sur l'origine des âmes, les six opinions auxquelles se sont arrêtés philosophes ou théologiens. Le créatianisme est désormais, dit-il, la seule à laquelle puisse adhérer un catholique. Il n'est plus possible de s'en tenir à l'attitude hésitante prise jadis par saint Augustin. Le traducianisme est une erreur et, en sûreté de conscience, on ne saurait ne pas la réprouver. Il faut admettre que l'âme est non pas engendrée par les parents, mais créée nar Dieu. Sans doute, il est difficile de trouver dans l'Ecriture des textes bien démonstratifs, qui permettraient de condamner le traducianisme; tous montrent que Dieu a produit les âmes; mais le comment de cette production n'est pas indiqué et, à ne considérer que les textes scripturaires, on pourrait encore peut-être hésiter entre la création et la génération. C'est dans la tradition qu'il faut aller chercher l'argument convaincant contre le traducianisme : les Pères ont argumenté contre cette doctrine et enseigné le créatianisme. Augustin n'a hésité qu'en raison du péché originel. Les scolastiques professent nettement le créatianisme. Enfin le Ve concile du Latran, sous Léon X, enseigne l'infusion de chaque ànie au rorps qu'elle doit vivifier. Se plaçant au point de vue philosophique, Bellarmin démontre la vérité du créatianisme en raison de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme humaine. Et finalement il répond à l'objection fondamentale des traducianistes. Sans doute, l'âme de l'homme ne vient pas d'Adam, mai'clle est une partie de cet homme qui est engendrée d'Adam et. po«u que le péché soit hérité d'Adam, il suffit que l'homme, dont l'âme est une partie, '■oit issu d'Adam par la voie de la génération naturelle. Ainsi l'homme est vraiment engendré d'Adam, mais son âme i>i directement créée par Dieu. Cf. .1. de la Ser- I.n théologie de Bellarmin, Paris, 1906, |>. 649 649.

Bellarmin trouva, au xvnr siècle, un contradicteur posthume en la personne du cardinal Noris. Emporté

TRADUCIANISME. DOCTRINE ACTUELLE

par son admiration pour saint Augustin, Noris conteste qu'un argument de tradition puisse être invoqué en faveur du créatianisme. Vindiciae augustinianœ, c. iv, § 3. L'argument présenté par Bellarmin aurait en effet peut-être gagné en valeur, si le théologien jésuite avait tenu compte du progrès inhérent à tout argument de tradition, surtout en une matière où la foi n'est pas directement engagée. Voir plus loin conclusion doctrinale.

6° Les interventions du magistère. — 1. Avant le xnie siècle. — Depuis longtemps l'Église avait manifesté le sentiment dont les théologiens se sont faits les interprètes. Les documents antipriscillianistes, affirmant contre l'émanatisme, la création des âmes par Dieu, étaient déjà une condamnation indirecte du traducianisme. Mais déjà le pape Anastase II (496-498) condamna directement l'opinion selon laquelle les parents ut ex materiali fœce tradunt corpora, ita etiam vitalis animée spiritumtribuunt. Denz.-Bannw., n. 170. Plus tard, saint Léon IX, dans le symbole de foi qui porte son nom, confesse que « l'âme n'est pas une partie de Dieu, mais qu'elle est créée de rien et, avant le baptême, sujette au péché originel ». Ibid., n. 348. C'était affirmer, à l'encontre de l'argument principal du traducianisme, que la souillure contractée par l'âme au moment de son infusion au corps, ne saurait être un obstacle à sa création par Dieu.

2. Nouvelles interventions, aux xive et xrie siècles. — Au xive siècle, Benoît XII condamna l'erreur attribuée aux Arméniens : Quod anima humana filii propagatur ab anima patris sicut corpus a corpore et angélus etiam ab alio (a. 5), Denz.-Bannw., n. 533. Cf. a. 22 sur le préexistentianisme, ibid., n. 550. Il semble bien qu'en ce texte les deux formes du traducianisme, matérialiste et spiritualiste, soient envisagées. Voir ici t. ii, col. 697, et de plus la réponse des Arméniens, laquelle, par sa forme de protestation, manifeste à sa manière la doctrine reçue. Art. cit., col. 701. Voir aussi à l'art. Ame, t. i, col. 1019-1021.

On devra également tenir compte de la déclaration du Ve concile du Latran : « En proportion de la multitude des corps auxquels elle est infusée (l'âme) est numériquement multipliable et multipliée et devant toujours se multiplier. » Voir Forme du corps humain, t. vi, col. 566. Ni préexistentianisme, ni traducianisme, mais création des âmes par Dieu et infusion de chaque âme au corps qu'elle doit animer : telle est la conclusion qui ressort avec évidence des documents précités.

3. Interventions au xixe siècle. — Dans la première moitié du xixe siècle, le traducianisme trouva un regain de vie avec Klee et Frohschammer en Allemagne, Ubaghs en Belgique et Bosmini en Italie. Klee, Katholische Dogmatik, Mayence, 1835, t. n, p. 234, et son disciple Barlepsch, Anthropol. Christ. Dogmatik, Munich, 1842, p. 60 sq., enseignèrent, comme une explication presque indispensable au dogme du péché originel, un traducianisme spiritualiste, l'âme des parents possédant la vertu de produire l'âme de l'enfant dans le corps engendré par eux. Voir t. vm, col. 2359. Explication bien obscure que Frohschammer compléta d'une précision nouvelle : de l'acte générateur des parents l'homme est produit et selon le corps et selon l'âme en vertu d'une puissance créatrice secondaire, immanente à la nature humaine et communiquée à cette nature par Dieu dès la première origine des choses. Ainsi la génération est en réalité un acte créateur réalisé par la nature humaine, une création ex nihilo, en vertu de cette puissance créatrice secondaire communiquée par Dieu à l'humanité. Ueber dem Ursprung der menschl. Seele, Munich, 1854, mis à l'Index le 5 mars 1857. Cf. card. Katschthaler, Theol. dogm., 1. i, p. 454 sq.

Ubaghs, dans son Anthropologia, Louvain, 1848, p. 221, n. 428, avait émis une appréciation favorable au traducianisme. Au nom de Pie IX, le cardinal Patrizzi ordonna la correction du texte enseignant « la probabilité du traducianisme pour des raisons qu'on ne saurait négliger, surtout celles tirées de l'analogie de l'origine de l'homme et des autres animaux vivants ». Cf. Katschthaler, op. cit.

Quant à Bosmini, sa doctrine traducianiste est contenue dans la prop. 20 (de la série condamnée par le Saint-Office), dont le texte a été donné à Rosmini, t. xm, col. 2938. On se reportera surtout au texte italien original et au commentaire que nous en avons donné, col. 2939. Il convient pourtant de remarquer que la première constitution dogmatique De fide, préparée pour être soumise au concile du Vatican, ne contient, au c. xv, qui traite de l'origine de l'âme humaine, aucune condamnation du traducianisme. Texte dans Mansi-Petit, Concil., t. l, col. 70-71. Dans la note des théologiens, se rapportant à ce passage, ibid., col. 109, on le fait remarquer en propres termes. On avait songé, dit cette note, à insérer dans le texte une formule, indiquant en passant la création immédiate des âmes par Dieu. La formule n'aurait pas présenté cette vérité comme un dogme de foi, mais comme une doctrine commune et certaine, ce qui aurait suffi à couper court aux velléités de résurrection du traducianisme et du génératianisme. Finalement on décida de l'omettre, la définition conciliaire laissant la question dans l'état et avec le degré de certitude, où elle était jusque-là. Et cela à cause de l'attitude prise par Augustin et tant d'autres à sa suite dans la solution du problème. On sait d'ailleurs que cette partie de la première constitution ne fut pas discutée au concile.

III. Conclusion doctrinale. — Afin de porter sur le traducianisme un jugement doctrinal motivé, il convient de peser la valeur des arguments versés dans le débat soit par les traducianistes eux-mêmes, soit par les théologiens et philosophes catholiques. Ces arguments sont ou d'ordre philosophique ou d'ordre théologique.

1° Arguments philosophiques. — 1. La thèse traducianiste. — Ces arguments ont été recueillis abondamment par saint Thomas et saint Bobert Bellarmin, loc. cil. On peut condenser l'argumentation traducianiste en ces termes : « Si l'âme n'était pas transmise aux enfants par leurs parents, ceux-ci ne seraient pas en réalité leurs parents. Les parents, en effet, doivent engendrer tout l'homme et l'âme, dans l'homme, constitue l'élément spécifique. Le principe reconnu par toute l'École : Omne agens agit sibi simile doit trouver ici son application si l'on veut sauvegarder la continuité naturelle de l'espèce humaine. L'âme ne saurait être conçue comme un être adventice qui s'ajouterait au corps pour le perfectionner et, cependant, telle est bien l'idée que paraît laisser le créatianisme. » D'ailleurs, ajoutent les partisans modernes du traducianisme, « l'hérédité n'est pas seulement d'ordre physiologique, elle est encore d'ordre psychologique, comme l'atteste l'expérience de chaque jour. Et s'il fallait accorder quelque attention à l'objection formulée par les créatianistes, l'impossibilité pour un agent matériel comme le sperme humain d'atteindre causativement l'être spirituel qu'est l'âme, on devrait répondre (thèse de Frohschammer) que l'opération de l'agent principal, Dieu, peut et doit, dans la génération humaine, dépasser les possibilités de la cause instrumentale. » 2. La réponse créatianiste. — Toute cette argumentation, répliquent les créatianistes, repose sur une conception philosophiquement erronée du composé humain. Ame et corps ne doivent pas être conçus comme deux substances complètes dont l'union cons-

TRADUCIANISME. DOCTRINE ACTUELLE

tituerait la nature humaine. La nature humaine, comme toute nature créée, est substantiellement une (ens et unum converiuntur ) et ne saurait, en elle-même, admettre une union simplement accidentelle de ses éléments essentiels. L'âme et le corps sont donc deux substances partielles, incomplètes, métaphysiquement ordonnées l'une à l'autre, l'âme au corps comme sa forme substantielle, le corps à l'âme comme la matière à laquelle l'âme donne précisément d'être corps humain. L'âme n'est donc pas un élément adventice créé pour un corps déjà existant : l'âme est partie constitutive et essentielle, mais formelle et perfective, d'une matière dont le corps est l'élément matériel et perfectible. Loin que l'âme « s'ajoute » au corps, c'est le corps qui existe par l'âme et la génération même du corps exige la présence formatrice de l'âme. Voir Forme du corps humain, t. vi, col. 569-573.

Cet ordre transccndental du corps à l'âme et de l'âme au corps explique l'influence réciproque du physique sur le mental, du psychique sur le physiologique; d'autant que la connaissance intellectuelle ayant comme point de départ, dans l'état présent de l'âme unie au corps, la connaissance sensible et les émotions affectives, les transmissions héréditaires d'ordre physiologique ont leur répercussion nécessaire sur l'ordre psychologique. Il n'est donc pas nécessaire, pour expliquer les cas d'hérédité d'ordre psychique, de recourir à l'hypothèse de la génération de l'âme spirituelle par les parents eux-mêmes. Bien plus, l'unité substantielle de l'être humain explique aussi que, nonobstant la création de l'âme par Dieu au moment de son infusion au corps qu'elle constitue par son union à la matière, l'exigence de cette âme, exigence posée par l'acte générateur lui-même, suffit à faire de cet acte une cause dont l'effet est, non pas le corps considéré séparément de l'âme, mais le composé lui-même réalisé dans sa totalité par l'âme spirituelle et le corps animé. A l'égard de l'âme, les parents sont cause instrumentale dispositive, disons mieux, exigitiue; leur qualité de générateurs de tout l'homme est ainsi justifié et la vérité de l'assimilation de l'effet à la cause est pleinement sauvegardée : « La format ion d'un homme consiste dans l'union — le mot unition serait plus expressif — d'une âme raisonnable à la matière fournie par les parents. Or cette union est l'œuvre de Dieu sans doute, car Dieu est l'auteur de la création de l'âme; mais elle est aussi l'œuvre des parents, car leur acte générateur est la cause déterminante de l'acte créateur. Donc les parents sont causes de la naissance d'un être humain. » Card. Mercier, Psychologie, t. n, p. 336. La thèse catholique admet donc que l'agent matériel constitué par le sperme viril fécondant l'ovule de la mère agit à titre de cause instrumentali', non pas créatrice, mais simplement dispositive à l'égard de la production de l'Âme par Dieu; elle confesse que l'opération de l'agent principal dépasse ici les possibilités de la cause instrumentale. Mai a Prohschammer va à l'encontre des principes métaphysiques les mieux établis en réduisant l'Intervention divine à une puissance créatrice secondaire communiquée à l'acte humain générateur. La puissance créatrice, comme telle, ne saurait être communiquée à une créature.

Les difficultés élant ainsi écartées, les créât ianistes

passent à l'attaque. Résumant la pensa des grands

ICol astiques <t spécialement de saint Thomas, le cardinal Mercier pose en principi que le traducianlsme matérialiste (à la façon de Tertulllen) est ■ incompatible avec la spiritualité de l'âme. Si la semeno corporelle qui provient des parents pouvait servir à former l'Ame de l'enfant ; il) un agent corporel sirait

capable de produire un effet tpirituel, ce qui suppo i

rait une disproportion entre la cause ri son effet; b ) l'âme

de l'enfant devrait être composée, de deux parties constitutives, l'une commune aux deux substances entre lesquelles s'opère la transformation, l'autre spéciale au terme de la transformation et spécifiant la nature de l'âme engendrée; or l'âme de l'enfant n'a pas de parties constitutives; elle est simple ». Ibid., p. 333. — L'hypothèse du génératianisme spirituel doit être également écartée : « Il est difficile d'imaginer quelle pourrait être cette action d'une âme; en tout état de cause, puisque cette action n'est pas une création, mais une « génération », ...une partie de l'âme des parents devrait être transmise à l'enfant. Or, l'âme des parents est indivisible. Donc cette seconde hypothèse est aussi incompatible avec la nature de l'âme. » Id., ibid.

Enfin, la dignité même de l'âme, sa spiritualité, sa simplicité, sa subsistence, son immortalité exigent qu'elle soit le terme d'une création. Cf. S. Thomas, Sum. theol., I», q. xc, a. 2 : « Une âme spirituelle et subsistante par elle-même ne peut être que créée. En effet, il y a proportion naturelle entre le devenir et l'être; car, en définitive, le devenir, c'est l'être envisagé en tant qu'il sort de ses causes. Or, l'être de l'âme a ceci de distinctif qu'étant spirituel il est indépendant de tout sujet matériel. Donc le devenir de l'âme est indépendant de tout sujet matériel. Mais devenir sans la mise en œuvre d'un sujet matériel présupposé, c'est être créé. Donc l'âme humaine arrive à l'existence par la création; elle est créée. » Ibid., p. 334.

Reconnaissons toutefois que, si l'argumentation philosophique des créatianistes est convaincante, elle ne constitue encore, au point de vue théologique, qu'un « lieu » annexe d'argumentation. La conclusion demeure donc seulement « probable ». Voir ici Lieux théologiques, t. ix, col. 717-718.

2° Arguments théologiques du traducianisme : leur réfutation. — 1. Écriture sainte. — A ne considérer que les textes sc.ripturaires, disait Bellarmin, voir col. 1358, on pourrait hésiter entre traducianisme et créatianisme. De part et d'autre, en effet, l'argument est discutable. Les tradueianistes invoquent le repos du Seigneur après le sixième jour, donc l'impossibilité pour Dieu de créer, au cours des siècles, les âmes destinées à l'animation des corps. A quoi 1er créatianistes répondent par l'affirmation du Christ, Joa., v, 17 : Pater meus usque modo operatur et ego operor, et par l'ordre donné par Dieu lui-même aux premiers hommes : crescite et mulliplicamini, Gen., i, 28. Les tradueianistes montrent Eve sortie tout entière, corps et Ame, du côté d'Adam; ils rappellent qu'Adam engendra ses Bis ad imaginem et simililudincm suam, Gen., v, 3. Bien plus, la Bible n'affirme-t-elle pas que les « âmes » proviennent du corps, animse de femore illius, Gen.; xlvi, 26; cf. Hebr., vu, 10 : Adhuc in lumbis palris erat (Levi). Les créatianistes n'ont aucune peine à démontrer la fragilité de telles preuves. La formation d'Eve n'implique pas que Dieu ne lui ait pas infusé une Ame, créée comme toutes les autres âmes. Adam engendra ses fils à son Image et à sa ressemblance en vertu même des lois naturelles de la génération qui, on l'a vu, supposent que l'Ame spiiitui Ile est créée par Dieu. Les « Ames <• dont parle la Genèse, xi.vi, 26, signifient simplement les êtres humains et la métaphore de l'épttre aux Hébreux indique simplement que Lévi n'était pas encore ne I C créât ianisme invoque à son tour Eccle., xu, 7. voir plus haut. col. 1356. ainsi que 'a belle parole de la mère des MBChabées, II Mac., vil, 22: Neque enim ego... aninuirn donnvi vobis. D'autre part, s'il ,t faille de prouver seripturairement que toute créature a Di< u pour principe i il est plus malaisé de démontrer que la création immédiate de chaque Ame est l'unique vole qui explique l'fnfuston d< l'Ami au corps humain Voh Vmb,

TRADUCIANISME. DOCTRINE ACTUELLE

t. t, col. 971. Nous avons déjà observé que plus d'un traducianiste entend bien dans son système sauvegarder le dogme de la création des âmes par Dieu.

2. L'analogie de la foi. ■ — Les traducianistes invoquent ici l'harmonie des dogmes du péché originel et de l'incarnation avec l'hypothèse traducianiste.

a) L'explication du péché originel devient simple si l'on considère, que toutes les âmes étaient virtuellement contenues dans l'âme d'Adam; elle devient, au contraire, obscure et compliquée dans l'hypothèse créatianiste. — L'argument n'est pas sans réplique. Les théologiens catholiques ont proposé plus d'un système pour montrer comment tous les hommes sont déjà compris en Adam. L'explication thomiste, voir Péché originel, t. xn, col. 475-478, fournit une solution claire et bien ordonnée. D'ailleurs, l'analogie de la foi qu'on invoque ici nous oblige à tenir compte de l'harmonie des dogmes entre eux. Si le traducianisme s'affirme en opposition avec les conséquences d'une vérité de foi — et c'est le cas — il ne saurait être considéré comme une explication normale d'un autre dogme.

b) Le dogme de l'incarnation, dit-on encore, semble exiger le traducianisme. Le Christ a pris notre nature, afin de pouvoir, homme parfait et Dieu parfait, racheter l'humanité tout entière. Mais, si l'âme du Christ a été créée par Dieu, on ne saurait affirmer qu'il a pu prendre toute notre nature. — L'objection pourrait avoir quelque portée si l'âme était une substance complète s'ajoutant au corps. Mais la conception catholique de l'unité substantielle de l'être humain enlève jusqu'à l'apparence d'une valeur quelconque à l'argumentation traducianiste : « Le premier instant de l'existence de la chair du Christ fut aussi l'instant de son animation par l'âme raisonnable, de telle façon que l'humanité du Sauveur fut parfaite dès ce premier instant... Les théologiens scolastiques admettent généralement qu'en considérant les choses du côté de la nature humaine unie au Verbe, il faut concevoir l'union hypostatique comme comprenant trois actions dont l'effet sans doute est simultané, mais que la logique nous oblige à distinguer : la création de l'âme raisonnable du Christ; la génération de son humanité et l'assomption de cette humanité par le Verbe de Dieu. » Hypostatique (Union), t. vu, col. 535-536; cf. col. 514-515. On se reportera encore à l'explication de la formule classique : le Christ a pris notre humanité mediante anima. Ibid., col. 519-520.

3. L'ordre moral. — Les traducianistes invoquent les exigences de l'ordre moral. Tout d'abord, à l'égard de la transmission du péché originel. Le péché, ayant l'âme pour sujet, la création immédiate d'une âme pécheresse par Dieu impliquerait pour le créateur une sorte de participation à la culpabilité originelle de l'homme. Pelage croyait ne pouvoir éviter cette conséquence qu'en niant le péché originel. Ensuite, il serait indécent que Dieu coopérât aux conceptions criminelles réalisées en dehors du mariage légitime.

A l'objection considérée sous ce second aspect, le cardinal Mercier répond : « L'intervention divine n'accuse aucune imperfection morale : Dieu concourt à l'acte physiologique de la génération; cet acte est bon. Il y concourt en donnant une âme raisonnable au germe issu des parents. Encore une fois, cet acte est bon ; le concours divin est bon, indemne de toute souillure morale. Si, à un acte qui en lui-même est bon, les parents apportent une volonté perverse, ils sont seuls responsables de l'abus qu'ils font de leur libre arbitre. Au surplus, Dieu n'est pas tenu d'empêcher cet abus de la liberté humaine; ...il n'est pas tenu d'empêcher le mal. » Op. cit., p. 335. — La même réponse est valable, mutatis mutandis, pour la transmission du péché originel. Si la génération humaine, chez les descen-

dants du premier couple, est exigitive d'une âme destituée de la justice originelle, toute la responsabilité de la souillure constituée par cette privation, retombe sur la volonté du premier homme qui, par l'abus de sa liberté, s'est placé de lui-même dans la situation de ne plus pouvoir transmettre à ses descendants qu'une nature privée des dons que Dieu y avait gratuitement surajoutée. L'acte du Créateur, donnant une âme aux fils de la race d'Adam, demeure bon en lui-même; la responsabilité de la souillure encourue par cette âme du fait de la génération retombe sur la volonté pervertie du chef de l'humanité.

3° Le véritable argument théologique en faveur du créatianisme. — C'est celui-là même qu'a retenu Bellarmin : l'argument de tradition. Mais, pour lui donner toute sa valeur, il convient de rappeler le progrès dont l'affirmation d'une vérité traditionnelle est susceptible. Il s'agit en l'occurrence d'une vérité dont la connaissance explicite n'est pas requise pour le salut. Cette vérité peut donc subir une évolution allant de la croyance implicite à la connaissance explicite en passant par une période d'hésitation, sinon de controverse. Voir Tradition, col. 1349. L'affirmation générale de la création des âmes par Dieu est contenue tout d'abord dans la foi des symboles en un Dieu créateur de toutes choses, du ciel et de la terre, des choses visibles et invisibles. Une hésitation a pu se produire au sujet de la création des âmes individuelles en raison des discussions dont l'origine des âmes a été l'objet chez les anciens philosophes et surtout de l'affirmation de la déchéance originelle que, dans l'hypothèse créatianiste, les adversaires de ce dogme estimaient être contraire à la bonté et à la sainteté de Dieu. Mais peu à peu la lumière s'est faite quand on a considéré les conséquences que le traducianisme comporte par rapport à la spiritualité, à la subsistence, à l'immortalité de l'âme. Ainsi s'expliquent les obscurités des premiers Pères, les hésitations de saint Augustin, les atténuations apportées à l'expression de la vérité déjà connue, par les admirateurs du grand Docteur, jusqu'au jour où, sous l'impulsion des grands théologiens du xme siècle, l'affirmation totale de la vérité du créatianisme s'est produite. Le cardinal Noris, dans son respect pour saint Augustin, a eu tort de ne pas comprendre ce progrès vital de la tradition et de révoquer en doute cette tradition même. C'est donc moins dans des affirmations prises séparément que dans son développement général, qu'il faut considérer l'argument traditionnel, pour lui donner toute sa valeur.

Sans doute, aucune définition expresse n'a sanctionné comme un dogme de foi la création de chaque âme individuelle au moment même de son infusion dans le corps qu'elle doit vivifier. Mais c'est là une conséquence si claire des interventions du magistère concernant, soit directement, soit indirectement le traducianisme, voir col. 1359, que cette doctrine apparaît désormais non seulement improbable ou manquant de sécurité doctrinale, mais encore positivement erronée. Une note théologique plus sévère ne peut, semble-t-il, lui être infligée. Cf. card. Zigliara, Summa philosophica, t. n, Psychologia, p. 132.

Outre les scolastiques cités au cours de l'article dans leurs commentaires sur le IIe livre des Sentences, dist. XVII et XVIII, on consultera saint Thomas, Sum. theol., 1», q. xc, a. 2; q. cxvm, a. 1-3; De poteniia, q. ni, a. 9; Cont. gentes, 1. II, c. lxxxvi-lxxxix ; Bellarmin, Controv., XIV, De amissione gratiee, 1. IV, c. xi.

Parmi les théologiens récents, voir spécialement D. Palmieri, De Deo créante et élevante, Rome, 1878, thèse xxvm; card. C. Mazzella, De Deo créante, Rome, 1892, disp. III, a. 3, prop. 19; card. Katschtlialer, Theologia dogmatica catholica specialis, t. i, Ratisbonne, 1877; Mgr L. Janssens, Summa theologica, t. vu, De hominis natura, dist. de origine animarum, p. 591-628. Il sera fort utile de se référer

TRADUCIANISME — TRANSFORMISME

également au card. Zigliara, Summa philosophica, Rome, 1876, t. il, Psychologia; au card. Mercier, Cours de philosophie, 11e éd., Louvain, 1923, Psychologie, t. n, c. n; et à E. Hugon, Cursus philosophiœ thomisticœ, t. m, Paris, 1903, Phil. naluralis, part. II, tr. n, a. 5, p. 114-128.

A. Michel.

TRANSFORMISME. — C'est la doctrine biologique qui exprime l'origine des êtres vivants, animaux ou végétaux, en fonction de leur descendance. La parenté entre formes organiques n'est pas seulement dans cette doctrine, une parenté idéale, mais une parenté réelle. Les vivants actuels descendent d'autres vivants, qui différaient plus ou moins notablement de ceux d'aujourd'hui, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'on arrive à des vivants très élémentaires dont, par différenciations successives, sont dérivées progressivement les formes actuelles. Cette doctrine est encore appelée, d'un terme plus général, l'évolutionnisme. En dépit de certains exemples, nous ne mettrons aucune différence entre les deux termes, que nous emploierons couramment l'un pour l'autre; mais nous préciserons ultérieurement qu'il y a plusieurs formes de transformisme ou d'évolutionnisme. La doctrine transformiste s'oppose àladoctrine fixiste, suivant laquelle il existe entre espèces, même très voisines, des barrières infranchissables, en sorte que l'apparition d'une véritable espèce nouvelle ne peut être l'effet que d'une création. — Nous exposerons d'abord du point de vue scientifique la doctrine transformiste; nous l'examinerons ensuite du point de vue de la philosophie et de la théologie. I. Exposé du transformisme. II. Critique du transformisme du point de vue de la philosophie (col. 1374). III. Critique du point de vue de la théologie (col. 1382).

I. Exposé du transformisme comme doctrine biologique. — 1° Orientation générale. — La multitude des espèces actuellement vivantes ayant été répartie, parla classification, en ses différents genres, familles, ordres, classes, embranchements, il n'est pas difficile de voir qu'aujourd'hui même il existe entre telle et telle espèce des ressemblances qui font songer à des liens de parenté. L'expression même de famille, créée parles naturalistes à l'époque où il n'était point encore question de transformisme, pour désigner des groupements supérieurs d'espèces, évoque très vivement cette idée. En d'autres termes les espèces vivantes ne sont pas sans lien entre elles. Leur étude révèle qu'entre les espèces, soit très voisines, comme nous disons, soit même assez éloignées, d'indéniables ressemblances existent tant au point de vue de l'organisation morphologique qu'à celui du fonctionnement biologique. Cette parenté est-elle simplement idéale, résulte-t-elle seulement du fait que les divers êtres vivants ont été conçus suivant un plan commun, est-elle au contraire une parenté réelle comme est celle d'une famille humaine dont les divers individus ont entre eux des rapports de consanguinité et descendent d'un ancêtre commun? Telle est la question du transformisme. Ce à quoi le généalogiste aboutit pour les divers individus d'une famille humaine, le naturaliste transformiste voudrait le faire pour les diverses espèces actuellement vivantes, en constituant leur arbre généalogique.

Il faut ajouter que la seule considération des espi < ■ ■ actuelles n'aurait peut-être pas suffi à mettre l'esprit humain sur le chemin d" la doctrine transformiste. Le développement de la géologie et de la paléontologie devait apporter à la doctrine de la descendance un argument décisif. D'abord simple étude technique 'i' matériaux constitutifs de l'écorce I mstre, la géologie avait été peu à peu amenée à considérer que l'état actuel fie la planète, tant BU point de vne d. la répartition des terres et d< s mers, des plaines et dis montagnes, finalement ries espèces animales et végé-

tales, n'était que le point d'arrivée de nombreuses transformations successives, quelquefois brusques, d'autres fois continues et insensibles, qui avaient modifié à bien des reprises la géographie d'une part, les conditions diverses du peuplement d'autre part. Pour parler comme les naturalistes, la « biosphère » s'était modifiée en même temps que la « lithosphère ». Ainsi au cours de millénaires dont il est impossible de supputer le nombre, la face de la terre avait maintes fois changé. Recueillant patiemment les restes que les anciens êtres vivants avaient laissés dans les divers terrains, la paléontologie reconstituait ainsi l'histoire des faunes et des flores qui s'étaient succédé sur la face du globe et qui différaient très sensiblement les unes des autres. Y avait-il lieu de couper tout lien entre ces faunes et ces flores successives? Pouvait-on imaginer que, chaque époque géologique se trouvant séparée de la précédente par une coupure brutale et, comme l'on disait, par un « cataclysme », le Créateur était intervenu, après chacune de ces « révolutions », pour remplacer sur nouveaux frais la faune et la flore anéanties par un peuplement tout nouveau et sans lien avec le précédent? Tant que vécut la théorie des « cataclysmes », l'hypothèse d'une création renouvelée à chaque époque géologique pouvait encore se soutenir. La doctrine des « causes actuelles » a fini par éliminer à peu près définitivement les grands « cataclysmes » de l'histoire de la terre. La plupart du temps la transition s'est faite de manière insensible entre les époques géologiques, de même que, dans l'histoire de l'humanité, entre l'antiquité et le Moyen Age, le Moyen Age et l'époque moderne. Le faune et la flore des débuts de l'âge secondaire continuent celles des temps primaires. Seulement, au fur et à mesure que, partant des époques les plus reculées, nous descendons la suite des temps, nous voyons ces faunes et ces flores se transformer progressivement; nous voyons apparaître des types nouveaux d'organisation, qui, d'ordinaire vont se compliquant, pour faire place, en tout état de cause, à des formes de. vie plus voisines de celles que nous connaissons aujourd'hui. Les choses se passent, en gros, comme si les faunes et les flores successives des temps géologiques descendaient des faunes et des flores qui les précèdent et préparaient celles qui les suivent. Alors que la simple considération des espèces actuelles laisse incertain, en bien des points, le degré de parenté qui existe entre celles-ci, la paléontologie permet de reconstituer, d'une manière beaucoup plus satisfaisante, les liens qui existent entre les espèces d'aujourd'hui : tel le généalogiste qui retrouve en quelque vieux chartrier la preuve de l'existence, dans une descendance familiale, d'un chaînon qui lui avait jusque-là échappé. On ne saurait trop insister sur le lien qu'il y a entre les développements de la paléontologie — et d'une façon plus générale de la science géologique — d'une part et l'affermissement de la doctrine transformiste d'autre part. Ce que la taxonomie (étude de la classification) avait commencé, la paléontologie l'a fait incroyablement progresser. Plus, sur un des points précis de la science naturelle, se développent les découvertes paléontologiques et stratigraphiques, plus aussi, semble-t-il, se précisent les certitudes de la doctrine de la descendance. Les toutes récentes recherches dans le domaine de la paléontologie stratigraphique de l'homme illustreraient aisément cette corrélation.

2° Les vicissitudes de ta doctrine transformiste. — On remarquera que nous avons p;irlé, dès l'abord, non point de I' • hypothèse ■ transformiste, mais de la ■ doctrine » transformiste. Comme le fait très bien remarquer le P. Teilliard de Chardin, • le transformisme, réduit à son essence, n'est pas une hypothèse, Il est l'expression particulière, appliquée au cas de la vie, de

TRANSFORMISME. EXPOSÉ

la loi qui conditionne toute notre connaissance du sensible : ne pouvoir rien comprendre dans le domaine de la nature que sous forme de séries et d'ensembles ». Comment se pose aujourd'hui la question transformiste? dans Études, t. clxvii, 1921, p. 541.

Il s'en faut que le transformisme soit arrivé d'abord à cette sorte de possession et encore n'y est-ii parvenu qu'en se dépouillant de bon nombre de parties désuètes.

Nous n'avons pas à insister ici sur l'histoire du transformisme. On en trouvera une très complète dans L. Cuénot, La genèse des espèces animales, Paris, 1932, lre partie, et des éléments à la rigueur suffisants, soit dans P. -M. Périer, Le transformisme, Paris, 1938, p. 28-34, soit dans l'art. Transformisme (B. de Sinéty), du Dictionn. apolog., t. iv, col. 1796 sq. Qu'il suffise de rappeler ici les noms de Buffon (t 1788), qui a entrevu, l'un des premiers, l'idée de descendance, de Lamarck (1744-1829), dont la Philosophie zoologique a posé les premiers principes de la doctrine, des deux Geoffroy Saint-Hilaire, Etienne (1772-1844) et son fils Isidore (1805-1861), dont l'autorité réelle fut contrebattue par celle de Cuvier (1769-1832). Le plus illustre représentant de la nouvelle doctrine au xixc siècle fut Darwin (1809-1882) dont le livre fondamental, The origin of Species parut en 1859, 2e édition, en 1860, tandis que The descent of Man (La descendance de l'homme) ne vit le jour qu'en 1871. L'Anglais Huxley (1825-1895) et l'Allemand Haeckel (1834-1919) se sont fait un nom surtout comme propagateurs de la doctrine, le dernier dans des vues et parfois à l'aide de moyens qui n'avaient rien de scientifique. Les naturalistes français Paul Bert (t 1886), A. Giard (f 1908), F. Le Dantec (f 1917), Yves Delage (t 1908), dans les dernières années du xixe siècle ou les premières du xxe, ont représenté dans notre haut enseignement, soit au Collège de France, soit au Muséum, soit à la Sorbonne, le transformisme intégral. Monnayés à l'usage de la grande presse d'information ou à l'usage de l'enseignement plus élémentaire, leurs arguments ont fait pénétrer dans les milieux populaires, plus ou moins bien comprise, plus ou moins correctement interprétée, la doctrine, parfois très hasardeuse, dont ils s'étaient faits les champions.

Ii est incontestable qu'à l'heure présente la doctrine évolutionniste (nous ne disons pas le transformisme intégral et monophylétique) a cause gagnée dans les milieux savants. A la légion des naturalistes transformistes on opposerait à peine une poignée de biologistes qui se proclameraient fixistes ou, si l'on veut, créationnistes. Encore faut-il être prudent dans le calcul de ces derniers, car tel d'entre eux qui se range dans le camp des antiévolutionnistes, ne laisse pas de professer un certain nombre des principes de la doctrine, tout en refusant de les pousser jusqu'au bout. C'est le cas, par exemple, de Louis Vialleton dont nombre de publications donneraient à croire, si l'on n'en jugeait que par les titres, qu'il repousse délibérément toute évolution des êtres organisés : Un problème de l'évolution (1908); Membres et ceintures des vertébrés tétrapodes. Critique morphologique du transformisme (1924); L'origine des êtres vivants. L'illusion transformiste (1929). Les profanes qui, à tort ou à raison, considèrent comme un gain pour la religion tout recul du transformisme, seraient bien inspirés en se renseignant d'abord sur les limites, la portée, la signification des arguments mis en ligne par les adversaires de l'évolutionnisme intégral. Il reste néanmoins que, depuis une dizaine d'années un certain flottement se constate dans les rangs des naturalistes et que l'on assiste à un recul du transformisme intégral. Voir P. Descoqs, S. J., Autour de la crise du transformisme (1944).

Au fait si des querelles, dont quelques-unes très bruyantes, qui ont éclaté, en ces quarante dernières années, dans le camp des biologistes transformistes, l'on concluait que la doctrine est en désarroi et cesse de s'imposer à l'ensemble des esprits, on se ferait une singulière illusion. Les discussions roulent en effet non point sur la doctrine même de la descendance, mais sur des questions accessoires à la doctrine ellemême, en tant que celle-ci cherche à écrire une histoire complète de l'apparition et des transformations de la Vie. Les uns, en effet, fidèles à l'esprit de la méthode, prolongent soit par le bas, soit par le haut l'arbre généalogique des vivants : au bas, ils se représentent la vie sortant spontanément des virtualités de la matière minérale; en haut ils n'hésitent pas à faire de l'espèce humaine un rameau, d'ailleurs plus ou moins touffu, dudit arbre généalogique, quelle que soit la place où ce rameau s'insère sur la souche commune. D'autres naturalistes sont moins osés; entre la matière vivante et la matière brute, ils n'admettent pas qu'il puisse y avoir passage spontané : l'apparition de la vie sur la planète constitue à leurs yeux un commencement absolu, est le résultat d'une création. Ils pensent aussi que, loin de s'être développée à partir d'une forme unique, intermédiaire entre la plante et l'animal, la vie, dès son apparition, s'est révélée sous un nombre plus ou moins considérable d'organismes déjà nettement différenciés, ceux-ci étant le point de départ de chacun des grands groupes, animaux et végétaux, qui se sont ultérieurement développés. En d'autres termes, au monophylétisme des premiers ils préfèrent le polyphylétisme, qui leur paraît mieux expliquer les coupures, d'apparence parfois infranchissable, qui séparent divers groupes de la classification. Faisant application au groupe humain de ce principe, quelques-uns iront jusqu'à l'isoler complètement de l'ensemble des vivants et réclameront pour lui une création spéciale.

Outre ces discussions sur les limites dans lesquelles il convient de resserrer l'évolution et qui amènent entre naturalistes des altercations parfois très vives, la question du mécanisme même de l'évolution est la cause de luttes encore plus âpres. Si l'on entend dire que le lamarckisme ou le néo-lamarckisme a fait faillite, que le darwinisme est incapable d'expliquer la formation des espèces, qu'on n'en conclue pas, pour autant, que le transformisme est en déroute et que, sur ses ruines, le créationnisme n'a plus qu'à se réinstaller. Il est incontestable que les facteurs assignés par Lamarck ou Darwin à la formation des espèces, si ingénieusement qu'ils aient été compliqués par leurs modernes disciples, ne rendent compte que d'une façon très imparfaite de la manière dont se sont différenciés les êtres vivants. De plus, à l'heure présente, aux hypothèses de Lamarck et de Darwin qui n'admettaient guère que des variations insensibles, en quelque sorte infinitésimales, se fixant lentement par l'hérédité, s'est substituée l'hypothèse des « mutations brusques », qui, se produisant aux origines de tel être vivant, font apparaître un vivant nouveau assez différent de ses « parents » pour que l'on puisse parler, si les circonstances lui permettent de faire souche, d'une espèce nouvelle. Ainsi l'apparition d'une espèce nouvelle proviendrait en dernière, analyse d'une « monstruosité », au sens étymologique du mot.

Divergeant sur les limites de l'évolution, divergeant sur ses facteurs, les biologistes sont plus encore partagés sur son interprétation philosophique, les uns y voyant le confirmatur des principes mécanistes et monistes où ils se sont fixés pour de multiples raisons qui ne sont pas toutes d'oVdre scientifique, les autres n'y trouvant au contraire qu'une raison de plus pour adhérer aux doctrines théistes. Nous reviendrons plus

TRANSFORMISME. EXPOSÉ

loin sur cette « critique » philosophique du transformisme, mais il fallait dès l'abord signaler cette divergence d'interprétation. L'adhésion au transformisme même intégral se concilie de fait, chez bon nombre de naturalistes, avec la profession du spiritualisme et du théisme; elle accompagne, chez d'autres, le monisme matérialiste le plus radical. Mais il nous paraît que, dans l'un et l'autre cas, les doctrines métaphysiques sont sans action décisive sur les convictions scientifiques et inversement. Ceci est, à la vérité, quelque chose d'assez récent; aux dernières décades du xixe siècle il est incontestable que plusieurs naturalistes se sont fait de l'évolution une arme contre les doctrines philosophiques qui sont à la base de la foi chrétienne; non moins incontestable aussi que des vulgarisateurs, plus ou moins informés, ont fait à la doctrine transformiste une large publicité dans l'intention à peine dissimulée de battre en brèche le christianisme ou même le théisme. Et cette attitude, nettement antiscientifique, aide à comprendre la réaction qui s'est, dès l'abord, manifestée dans les milieux religieux à l'endroit du transformisme. Cette défiance s'atténue à la vérité, mais elle n'a pas encore entièrement disparu.

3° État actuel de la doctrine transformiste. — 1. L'exposé des preuves que les naturalistes apportent à l'appui de la doctrine transformiste demanderait, pour être fait de manière scientifique des développements qui ne seraient pas à leur place ici. On en trouvera l'exposé dans les ouvrages proprement techniques mentionnés à la bibliographie. Mieux vaut essayer d'en faire comprendre l'agencement.

a) La preuve directe de la vérité du transformisme consisterait, de toute évidence, à saisir sur le fait la naissance d'une forme nouvelle à partir d'une forme différente. Ce serait ensuite le cas de répéter ab aclu ad posse valet conseculio. On s'est donc mis à étudier les variations lentes que peuvent produire sur telle espèce animale ou végétale déterminée des variations très profondes dans le régime, le climat, les conditions générales de vie. Que ces variations aboutissent souvent à des modifications considérables et transmissibles, cela est incontestable. La formation des races et des variétés est un fait très anciennement connu. Mais que de ces variations sortent en fin de compte des espèces nouvelles, au sens précis du mot, c'est ce que l'on a toujours pu contester. Les variétés ainsi créées soit parla nature, soit par l'art de l'éleveur, dès que cessent d'agir les causes qui leur ont donné naissance, ne tardent pas à revenir au type spécifique primitif. On ne peut donc considérer comme absolument démontrée la formation d'espèces nouvelles par variations lentes. Au contraire un assez grand nombre de faits bien établis montrent que des transformations discontinues ont lieu dans la nature; qu'on les appelle • saltations •, « mutations », peu importe; l'intérêt est que l'on ait pu voir, dans des conditions favorables.se con itituei de toutes pièces une espèce nouvelle à partir d'une espèce antérieure bien caractérisée. Pour se cantonner dans le monde végétal, dans celui des infiniment petits, ou encore dans celui des insectes, ces observations ne laissent pas d'avoir leur prix. Elles expliquent le repain (le faveur qu'a rencontré, en ces derniirs temps, la théorie des » mutations ». En tout état de cause, il serait prudent, à l'heure actuelle, de ne pas répéter trop facilement l'aphorisme ancien des flxistes que « l'on n'a jamais constaté l'apparition d'une espèce nouvelle à partir d'une espèce antérieure ».

b) Praires indirectes. — Si la preuve directe du transformisme ne se laisse pas fournir sans de sérieuses difficultés, il existe, par contre, pour appuyer la doctrine, un faisceau de preuves indirectes, dont chacune

peut-être serait incapable d'entraîner la conviction mais dont l'assemblage donne une grande impression de force. Le transformisme supposé vrai, voici que trouvent une. explication simple et obvie des faits de nature très diverse, pour lesquels, dans l'hypothèse du fixisme, on ne découvre que des raisons très différentes les unes des autres ou peu plausibles. C'est le cas, ici comme dans les sciences mathématiques, de donner la préférence à la solution élégante, qui, en une seule formule, rend raison de toutes les parties du problème. En bref, l'hypothèse transformiste étant admise, trouvent une explication : a. Les ressemblances étroites que constatent, entre espèces voisines, l'anatomie et la physiologie comparées : que la nageoire d'un cétacé ressemble au membre antérieur d'un memmifère terrestre, à cela rien d'étonnant, si l'un et l'autre dérivent d'une espèce antérieure qui possédait déjà un membre analogue. — b. La présence d'organes rudimentaires, qui existaient plus développés dans les ascendants et ne paraissent plus guère aujourd'hui que les vestiges, les témoins d'organes disparus; à un certain nombre de ces organes rudimentaires — rudimentaires d'ailleurs ne voulant pas dire inutiles — il est difficile de ne pas reconnaître un caractère régressif. — c. Le développement embryonnaire. Sans doute nul biologiste ne voudrait plus prendre à son compte, sans de sérieux aménagements, la fameuse « loi biogénétique fondamentale », énoncée par Haeckel et suivant laquelle « l'ontogenèse récapitule la phylogénèse », ce qui n vient à dire que l'individu, dans son développement embryonnaire, passe par les div. > formes des espèces qui l'ont précédé. Pour faire admettre cette loi, Haeckel n'a pas reculé devant certains procédés qui ont été sévèn nvnt jugés, y compris des « truquages » de dessins. Mai.-, il n'empêche que, nonobstant la valeur très approximative de la loi en question, les embryons des diverses espèces liassent par une série de stades qui s'expliquent au mieux si l'on admet que l'espèce considérée est ûlîc d'autres espèces dont le souvenir subsiste, pourrait-on dire, dans les formes successives que prend l'embryon. ■ — d. La continuité remarquable des séries paléonlologiques, qui permet d'établir, au moins en gros, la filiation des espèces récentes en remontant plus ou moins haut dans l'histoire de la vie. A. Gaudry pouvait écrire, il y a cinquante ans. trois gros volumes où il étudiait les « enchaînements du monde animal dans les temps géologiques ». Si un certain nombre des « formes de passage » qu'il proposait entre les genres, les familles, voire les embranchements n'apparaissent nullement évidentes à beaucoup de naturalistes, par contre nombre d'espèces fossiles ont été découvertes depuis, qui assurent une reconstitution plus exacte des arbres généalogiques, du plujlum comme l'on dit, d'espèces soit disparues, soit encore existantes. Le progrès est continu dans ce sens et il est bien rare que la découverte d'un nouveau fossile n'apporte pas un confirmalur à la doctrine. A l'heure présente c'est la paléontologie surtout qui donne à la doctrine transformiste son plus sûr appui. Tour un pa léontologiste ayant une claire vue du développement de la vie dans L'immensité des temps géologiques, ce développement serait proprement Impensable s:nis la doctrine de la « descendance ». Cf. oi-desi n . col. 1366. Que si, abandonnant la considération i\>cnble «h la faune et de la flore, on n'applique à l'étude du peuplement de telle région donnée) soit terrestre, soit marine, on constate, avec plus de preclsion encore, que le transformisme rend mieux eompte qui !'■ fixisme des particularité* de la distribution dt s i pèces. Sur di s continents IsoléV l< "if- à autr<

telle l'Australie nu l'Amérique du Sud. se sont dévi

loppéi b des faunes et des flores a caractère! ii<- parti-

TRANSFORMISME. EXPOSÉ

culiers, se rattachant, par leur point de départ, aux formes archaïques de l'époque où ces continents étaient rattachés les uns aux autres, mais ayant continué à évoluer après la séparation, chacune à sa manière, pour arriver à l'état actuel.

2. Aménagements nécessaires. — Telles sont les grandes lignes de l'argumentation apportée par le transformisme. Il faut ajouter que les plus avertis tout au moins des naturalistes-philosophes se rendent compte que bien des trous subsistent encore dans la doctrine et que, si les grands principes en demeurent assurés, bien des aménagements sont néanmoins indispensables pour qu'elle puisse encadrer tous les faits. Nul ne l'a mieux fait comprendre, en ces derniers temps, que le transformiste très décidé qu'est le R. P. Teilhard de Chardin, S. J. : Comment se pose aujourd'hui la question du transformisme? dans Études, juin 1921, t. clxvii, p. 524-544; Le paradoxe transformiste, dans Revue des questions scientifiques, 20 janvier 1925, p. 53-80; Que penser du transformisme? même revue, 1930, p. 90-98. Ému de diverses attaques parties de certains milieux chrétiens ou neutres contre le transformisme, l'auteur, après une vigoureuse profession de foi dans la vérité de la doctrine, essaie de faire le point de ce qui est acquis à l'heure présente, de ce qui reste incertain, des données précises enfin sur lesquelles tous devraient se mettre d'accord. Nous découvrons, aujourd'hui, dit-il, en substance, que l'évolution biologique est beaucoup plus compliquée dans son processus que l'on ne l'avait d'abord imaginé. On s'est aperçu que beaucoup de séries vivantes considérées comme généalogiques (phylétiques) étaient seulement morphologiques, c'est-à-dire n'avaient été établies qu'en suivant la variation d'un organe en particulier. (L'histoire des ancêtres du cheval est à ce point de vue particulièrement instructive.) Il a fallu renoncer aussi à l'idée d'une évolution régulière, continue, totale. (De fait, par exemple, tels groupes déjà très compliqués nous arrivent à peu près sans changement du plus profond des âges géologiques.) Tout est plus ancien que nous ne pensions dans le monde et tout est beaucoup plus stable aussi. Ces restrictions apportées par les faits aux concepts premiers du transformisme ont été souvent considérées par les flxistes comme des défaites infligées à leurs adversaires. C'est un tort. En dépit de tout, dans la foule si variée des espèces disparues, il est possible de reconnaître certaines lignes de développement indubitables. Il y a des généalogies bien constituées qui permettent de remonter des animaux actuellement vivants à de petites bêtes chez qui un œil non exercé cherche vainement ce qui peut bien rappeler les types d'aujourd'hui. Ces quelques lignes solidement établies ont, en zoologie, la même importance que la mesure d'une base en géodésie ou l'établissement d'une maille en cristallographie. Elles fournissent, en effet, des axes et une loi de périodicité suivant lesquels nous pouvons ordonner progressivement la troupe confuse de tous les autres vivants, et l'étude des rameaux isolés nous amène à la contemplation de l'arbre même de la vie... Ce vaste édifice n'est pas une mosaïque d'éléments artificiellement groupés, mais la distribution de ses parties est l'effet d'un processus naturel. Depuis le plus petit détail jusqu'aux plus vastes ensembles, notre univers vivant a une structure et cette structure ne peut être due qu'à un phénomène de croissance. Voilà la grande preuve du transformisme et la mesure de ce que cette théorie a de définitivement acquis... Les vivants se tiennent biologiquement. Ils se commandent organiquement dans leurs apparitions successives, de telle sorte que ni l'homme, ni le cheval, ni la première cellule ne pouvaient apparaître ni plus tôt, ni plus tard qu'ils ne

l'ont fait. Par suite de cette connexion enregistrable entre formes vivantes, nous devons chercher et nous pouvons trouver un fondement matériel, c'est-à-dire une raison scientifique de leur enchaînement. Les accroissements successifs de la vie peuvent être l'objet d'une histoire. En définitive, si l'évolution biologique nous apparaît de plus en plus compliquée dans son processus, elle nous apparaît de plus en plus certaine, à condition d'être comprise comme une relation générale de dépendance et de continuité physique entre formes organisées... Mais quand l'esprit a saisi dans les choses un fragment d'ordre, il ne se résout pas facilement à en abandonner l'achèvement; il cherche à prolonger les lignes entrevues. A peine les sciences naturelles nous ont-elles découvert l'existence d'un courant de la vie et déjà nous voudrions savoir d'où vient ce courant et où il va, quelle force de cohésion cimente ses gouttes innombrables, quelle pente mystérieuse entraîne son flot. Sous quelle forme, nous demandons-nous, s'est manifestée la vie primordiale? Est-elle apparue comme une spore unique d'où le grand arbre des espèces serait issu tout entier (monophylétisme)? ou bien, au contraire, ne s'est-elle pas condensée comme une large rosée qui a brusquement couvert notre planète d'une myriade de germes initiaux où déjà était préformée la pluralité à venir des formes vivantes (polyphylétisme)? Art. cité des Études, passim.

Ne parlons donc pas, continue le même auteur, de « l'immense illusion transformiste » (allusion au livre de Vialleton, signalé ici col. 1367). Non, ce n'est pas une illusion que la distribution ordonnée, organisée, inéluctable des vivants à travers le temps et l'espace. Que si des difficultés sont opposées à la vieille hypothèse d'une transformation par descendance, il n'est pas impossible, en maintenant celle-ci, d'expliquer comment il peut se faire que le mouvement qui entraîne les vivants dans leurs évolutions successives soit si vaste ou si intermittent que nous ne puissions jamais, en fait, saisir dans nos laboratoires que des fragments d'immobile et de rigidité.

Et d'abord il convient de se faire une idée plus claire des mutations (dont on sait qu'elles sont considérées aujourd'hui comme le facteur capital de l'évolution). Ces mutations n'aboutissent pas en fait à des « monstruosités » au sens vulgaire du mot. La formation brusque d'un chiroptère (chauve-souris) ou d'un phoque actuels à partir d'un animal analogue à une musaraigne ou à une loutre est évidemment inimaginable. Mais les choses n'ont pas dû se passer ainsi. Au point d'insertion sur le phylum généalogique du bourgeon inchoatif d'une nouvelle branche, les caractères nouveaux sont si enveloppés que leur acquisition ne paraît plus dépasser notablement les limites de la refonte organique qu'accompagne la venue au monde de n'importe quelle individualité vivante.

A quoi l'adversaire ne manque pas de demander pourquoi ces formes de passage, ces formes estompées, les plus intéressantes pour la science, sont précisément toujours les formes qui font défaut dans nos collections? Pourquoi cette fatalité qui fait toujours disparaître de nos séries les termes où nous pourrions saisir avec le plus de certitude l'existence d'un mouvement de la vie? Mais notre auteur de répondre que cette destruction automatique du pédoncule des phylums zoologiques tient à deux causes simultanées, qui se représentent à peu près régulièrement : d'une part la taille très petite des êtres au niveau desquels se sont opérés les grands changements morphologiques : VHyracotherium, par exemple (un des ancêtres présumés du cheval actuel) est grand comme un renard; les premiers ruminants sont plus petits qu'un lièvre; les petits primates de l'éocène inférieur sont de la

TRANSFORMISME. CRITIQUE PHILOSOPHIQUE

taille d'une musaraigne; les choses se passant comme si la petitesse absolue d'un animal était une condition à l'ampleur possible de ses mutations. D'autre part le nombre relativement faible des individus composant à l'origine les espèces vivantes explique, lui aussi, la disparition des traces de ces vivants en passe d'évoluer. Pour qu'une forme animale commence à apparaître à l'état fossile, il faut qu'elle soit déjà légion.

En fin de compte, d'ailleurs, et pour donner de la doctrine transformiste une idée moins insuffisante du point de vue strictement scientifique, il faut faire appel à une considération plus générale. Les mystérieuses mutations, dont on fait pour l'heure si grand état, ne sauraient guère s'expliquer de façon purement mécanique et les transformations successives du monde animé ne pourraient guère se concevoir si l'on ne recourt à d'impondérables forces de synthèse. « Nous ne pouvons pas mieux comprendre ce qui se passe dans un phylum au moment de sa naissance qu'en songeant à une invention. Invention instinctive, ni analysée, ni calculée par ses auteurs, c'est bien clair. Mais invention quand même, ou bien, ce qui revient au même, éveil et mise en organisme d'un désir et d'une puissance. Rien ne s'oppose à ce que certains phylums (animaux fouisseurs ou cavernicoles, par exemple) aient à leur origine quelque anomalie ou quelque tare organique utilisées. Néanmoins, le plus souvent, c'est une force positive qui paraît entrer en jeu pour différencier la vie. N'est-ce pas, dirait-on, une sorte d'attrait ou de capacité pressentie qui ont lancé les animaux terrestres dans les eaux ou dans les airs, qui ont aiguisé les griffes ou amenuisé les sabots? Quand on voit avec étonnement, le long d'un phylum de carnassiers, se réduire et s'effiler les dents (c'est-àdire se modeler les organes les mieux construits, par leur rigidité, pour échapper aux modifications acquises par l'usage), comment ne pas songer invinciblement à l'accentuation d'un tempérament ou d'une passion, c'est-à-dire au développement d'un caractère moral beaucoup plus qu'à l'évolution d'un caractère anatomique? — Qu'il en soit ainsi et tout aussitôt la parfaite corrélation des diverses modifications organiques au moment d'une mutation n'a plus rien d'extraordinaire. Si ce n'est pas un élément morphologique isolé qui change, mais le centre même de coordination de tous les organes qui se déplace, le vivant ne peut se transformer que d'une seule pièce et harmonieusement... Si le naturaliste ne se décide point à recourir à ces tendances comme à la source expérimentale dernière ries énergies évolutives qu'il étudie, les transformations organiques du monde animal lui seront aussi inexplicables qu'à un historien purement déterministe les péripéties historiques de la société humaine. » Reo. des quesl. scient., janv. 1925, p. 72-75.

Mais il ne suffirait pas encore, au gré de notre auteur, d'admettre dans la formation ries espèces le rôle d'une « psyché ». A rapprocher divers symptômes rie l'évolution envisagée dans son ensemble, « on se prenri à envisager sérieusement l'existence possible d'une vaste entité vivante tcllurique, difficile à représenter (parce qu'elle est ri'un orrirc rie grandeur supérieur au nôtre et qu'en elle nous sommes noyés); mais siège rie propriétés physiques parfaitement déterminées. F,t dans cette mystérieuse mais non métaphorique « Biosphère » on se sent disposé à aller chercher la réponse à tant fie questions demeurées uni réponse autour de

nous. Ne serait-ce pas en elle qu'il faudrait transférer rmatl le siège, le ressort, la régulation ultime rie l'ÊVOlUtion zoologique ». Ibid., p. 77-78. P;ir où l'auteot cité rejoindrait les vues de Bergson et de son Évolution créatrice, dont on sait, de reste, que Bergson lui-même en a donné, dans sa lettre au 1'. rie Ton-

quédec, une interprétation capable de rassurer les théistes. Cf. Études, an. 1912, t. i, p. 515.

En définitive, pour se faire admettre de tous, la doctiine évolutionniste doit non seulement s'assouplir en se départissant de l'allure bien trop schématique qu'on lui voit prendre dans les arbres généalogiques dressés jadis par Hseckel, mais encore s'imprégner largement d'un dynamisme qui est en parfait contraste avec le mécanisme intégral que plusieurs de ses premiers partisans lui avaient donné comme caractéristique essentielle. Et ceci nous introduit à la critique, nous voulons dire à l'examen, de la doctrine transformiste.

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